Un bagne russe: l'île de Sakhaline

Part 1

Chapter 13,847 wordsPublic domain

UN BAGNE RUSSE

PAUL LABBÉ

UN BAGNE RUSSE

L'ILE DE SAKHALINE

OUVRAGE ILLUSTRÉ DE 51 GRAVURES

LIBRAIRIE HACHETTE ET Cie PARIS, 79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN 1903

Droits de traduction et de reproduction réservés.

Copyright by Librairie HACHETTE, Paris, 1923. Tous droits de reproduction, de traduction et d'adaptation réservés pour tous pays.

_UN BAGNE RUSSE_

_CHAPITRE I_

Description et situation de l'île.--Généralités. Arrivée à Alexandrovsk.

L'île de Sakhaline, que nos géographes nommaient jadis île Saghalien, sert de colonie pénitentiaire à la Russie: elle est située au nord du Japon, entre 45°54 et 54°24 de latitude; sa longueur est de 900 kilomètres environ et sa largeur varie entre 25 et 150; sa superficie est égale au sixième de celle de la France (75 360 kil. c.). Bien que les points extrêmes de ses latitudes correspondent sensiblement à celles de Hambourg et d'Avignon, elle a un climat très dur: le courant froid qui vient du Kamtchatka et qui arrose la côte orientale de l'île, y apporte parfois des blocs de glace au mois de juin: on y a connu des moyennes de -30° en janvier. La neige y tombe épaisse en octobre, et on peut en décembre gagner le continent en traversant la mer sur des traîneaux attelés de chiens.

Un des premiers explorateurs de la région fut La Pérouse, et les noms géographiques qu'il a donnés ont été le plus souvent respectés par les Russes: il y a encore aujourd'hui un cap Crillon, une pointe de Jonquières, un détroit de La Pérouse. Tous ces parages sont dangereux et tristement célèbres dans les annales de la navigation; libre quelques mois seulement, la mer est presque constamment couverte d'épais brouillards, et les tempêtes y sont fréquentes. Au nord du golfe de Castries, la manche de Tartarie est très resserrée entre l'île et le continent, et ses eaux sont si basses que les gros navires n'osent s'y hasarder: c'est un bras de mer qui réunit les bouches de l'Amour à la mer du Japon, moins qu'il ne les en sépare. On y rencontre peu de bateaux; le _Yaroslav_, qui appartient à la flotte volontaire, amène à Alexandrovsk, capitale de l'île, deux fois par an, de nouveaux forçats; quelques autres font le service entre Vladivostok et les bouches de l'Amour, avec escales dans les baies continentales de Sainte-Olga, de Port-Impérial et de Castries et devant les petites villes de Sakhaline, Alexandrovsk et Korsakovsk; d'autres encore font parfois relâche devant l'île, et ce sont des bateaux russes, norvégiens, japonais, qui vont à travers la mer d'Okhotsk jusqu'au Kamtchatka. J'en ai rencontré bien peu dans mon voyage; mais trop souvent j'ai aperçu, échoués sur le sable ou couchés, désemparés sur des brisants, des navires abandonnés et dont parfois l'équipage entier avait péri. Devant Alexandrovsk, quand la mer était basse, on voyait apparaître, non loin de la côte, les mâts et la cheminée d'un navire qui sombra, à jamais perdu.

Le mot de Sakhaline est mandchourien et signifie «rocher en face de la rivière noire» (sakhalian anga hata). Au XVIIIe siècle, l'île était possession chinoise, lorsque les Japonais en occupèrent la partie méridionale. Les Russes vinrent ensuite, et par une convention avec le Japon, du 26 janvier 1856, la partie septentrionale de l'île passa à leurs mains au détriment des Chinois. En 1867, les Russes décidèrent d'organiser l'extraction de la houille en employant à ce travail des forçats déportés. En 1869, eut lieu le premier envoi considérable de forçats: ils étaient au nombre de huit cents. En 1875, l'île, par traité, devint russe entièrement, et le Japon dans ce marché de dupe reçut en échange les îles Kouriles, dont il ne peut guère tirer parti.

Une première colonie fut créée à Korsakovsk, puis d'autres apparurent. Comprenant que la colonisation ne réussirait que si des familles se constituaient dans l'île, on décida en 1883 d'y déporter les femmes. Depuis 1884, les condamnés sont transportés par bateau d'Odessa à Alexandrovsk. Il y avait à Sakhaline lors de mon séjour vingt-huit mille cent soixante-six forçats, et les femmes ne représentaient pas le cinquième de la population totale. Outre les forçats, on trouve dans l'île des indigènes de races différentes: des Guiliaks, des Oroks, des Toungouses et des Aïnos.

Le gouverneur de l'île est aujourd'hui un général, ancien procureur des tribunaux militaires; il dépend du ministère de la Justice et du général gouverneur de la région du fleuve Amour. L'île est divisée, au point de vue administratif, en trois districts qui portent le nom d'un village principal: Alexandrovsk, Korsakovsk et Tymovsk; le siège du chef du dernier district n'est pourtant pas à Tymovsk, mais à Rykovski. Les chefs de districts sont assistés d'un aide, de directeurs de prison, d'inspecteurs de colonisation, de médecins et d'un juge. Dans chaque chef-lieu de district, est un détachement militaire sous les ordres d'un lieutenant-colonel. Le gouverneur vit à Alexandrovsk avec sa maison militaire, sa chancellerie, et les chefs des principaux services, ingénieur, médecin-chef, agronome, géomètre, procureur, etc.

Trois choses, très mal étudiées, attirent à Sakhaline, l'attention du voyageur: la géographie physique, politique et économique, la question pénitentiaire, les populations indigènes.

Les deux premières questions se tiennent et sont presque inséparables l'une de l'autre. Ce sont les déportés, en effet, pour lesquels on crée, chaque année, de nouveaux villages, qui transforment de jour en jour la géographie de l'île: ils en sont les colons et les ouvriers.

J'avais dit au procureur général à Vladivostok que je voulais visiter toutes les prisons: il m'interrompit. «Ne dites pas les _prisons_, dites les _auberges_!»

Ce mot me surprit, et pourtant en effet les prisons de Sakhaline ressemblent un peu à de grandes auberges malsaines et les prisonniers y vivent dans des conditions d'hygiène déplorables, mais sans trop de souci du lendemain: la prison cellulaire n'existait pas, on s'apprêtait à en faire l'essai à Rykovski lors de mon départ. L'expiation pour le forçat commence à vrai dire au moment où il quitte la prison, toujours bien avant le terme de sa condamnation. Il doit vivre alors dans l'intérieur de l'île, dans un lieu non défriché, y bâtir sa maison, créer son champ et le cultiver, et il est muni pour ce travail d'une provision de farine qu'il reçoit chaque mois pendant un an ou deux, d'une scie, d'une hache et de cordes qu'on lui donne à crédit. C'est donc quand on considère qu'il a payé, en quelque sorte, sa dette à la société, puisqu'on lui permet de quitter la prison, que les difficultés les plus cruelles commencent pour lui. A l'heure du rachat, on lui rend ce rachat presque impossible, et le malheureux est amené par la force des choses à commettre un nouveau délit; il retournera volontiers en prison, où il sera sûr de manger en ne travaillant presque pas. A quoi bon le séjour en prison, puisque le forçat libéré le regrette lorsqu'il devient colon? Les résultats de la colonisation pénitentiaire n'ont pas été ceux qu'on espérait, et c'est la faute du système lui-même qui fait qu'un paresseux n'apprend jamais à travailler dans une prison de Sakhaline et qu'un travailleur y apprend la paresse; c'est la faute de la société qui, puisqu'elle prend le droit de punir, a le devoir de donner au libéré les moyens de redevenir un homme; c'est la faute enfin de tous ceux qui oublient qu'un crime pour lequel un condamné a subi la peine exigée par la loi, est un crime expié et dont personne, sauf le coupable, ne devrait plus se souvenir!

On a commis, en outre, une erreur en voulant consacrer les forces des condamnés à l'agriculture: les céréales n'arrivent pas à maturité dans une terre où l'on trouve parfois de la glace au mois d'août à un mètre du sol; les pommes de terre, les choux et les raves y ont par contre complètement réussi. Dans les vallées, la terre est bonne; elle est souvent formée d'argile et de sable, et il y a malheureusement des marais immenses couverts de grandes herbes et de roseaux, les uns formés par des sources, les autres stagnants sur un sol qui n'absorbe pas l'eau; souvent aussi la terre n'est qu'une couche peu épaisse qui repose sur des cailloux et dont les qualités nourrissantes sont vite affaiblies. Les fleuves et les rivières ont en outre le même caractère, ce sont même, et surtout les plus grands, des torrents de montagne dont les inondations sont terribles.

On peut diviser l'île en cinq bassins principaux; les plus importants sont ceux de la Poronaï et de la Tym. Au 52e degré de latitude, la montagne qui forme l'ossature de l'île est ramifiée en deux chaînes par une vallée longitudinale au fond de laquelle, descendant du nœud qui réunit les deux chaînes, coulent dans la direction même du méridien, mais en sens inverse, la Tym et la Poronaï, rivières à peu près d'égale longueur. La Poronaï a environ 250 kilomètres, et des jonques japonaises la remontent pendant quelques kilomètres seulement. Son bassin renferme de grands marécages et des toundras. Celui de la Tym est meilleur pour la colonisation, mais il est situé plus au nord, et l'hiver y dure plus longtemps.

Voici les moyennes de température de l'année: janvier -21°2, février -15°2, mars -8°7, avril -0°7, mai +5°0, juin +11°, juillet +16°2, août +17°, septembre +13°4, octobre +4°7, novembre -4°, décembre -14°7. Le climat n'est pas excessif pour un Russe, et il existe le long même du Transsibérien des régions où la vie est plus dure. Les forçats eux-mêmes me l'ont répété: celui qui sait travailler voit finalement à Sakhaline ses efforts récompensés. Certains m'ont dit qu'au village natal ils vivaient moins bien que sur la terre d'exil; d'autres, leur peine finie, sont restés volontairement dans leur nouveau village, et il en est qui, partis vers les bords de l'Amour, sont revenus demander des champs au gouverneur de l'île.

L'administration fait travailler les forçats dans les mines: il y a à Sakhaline des charbonnages importants, on y a trouvé du naphte, de l'ambre, du marbre, et, dit-on, des sables aurifères; et l'on ne connaît pas encore toutes les richesses que renferment les montagnes abruptes, composées de roches volcaniques et de basalte et dont l'altitude atteint 1 200 mètres. Les exploitations sont difficiles, dans un pays où il n'existe aucun port. Il n'y a pas en effet une baie qui soit praticable sur les côtes de l'île: sur la côte orientale, seul le golfe de Nabil est profond, mais le chenal en est étroit et difficile; sur la côte opposée, il y a une grande quantité de baies très petites et inabordables pour un bateau d'assez gros tonnage. Les jours de gros temps, les bateaux s'enfuient et vont se réfugier de l'autre côté du détroit, dans un des golfes bien abrités, qui sont nombreux sur le continent.

Les montagnes occupent une grande partie de l'île; elles ont le sommet dénudé; la cime n'est pas rocheuse, mais la rigueur de la température ne permet à cette hauteur aucune végétation. A leur pied, on trouve le sapin, le pectiné, le mélèze, l'orme, le bouleau, le peuplier, l'érable, le frêne et le saule; dans une zone plus élevée, on ne voit plus que le pectiné et le mélèze, plus haut vient le bouleau jaune (ortala Ermani), puis le cèdre Slonietz (cembra puncila) et enfin le sommet dénudé.

Les vallées, souvent très pittoresques, se présentent sous deux aspects bien différents: tantôt c'est la «toundra», tantôt une végétation luxuriante. La toundra est faite de terres noires et friables, où le pied s'enfonce profondément; elle est couverte d'herbes et de mousses parmi lesquelles paissent, parmi de petits mélèzes rabougris, des troupeaux de rennes sauvages; on y trouve parfois de vastes marécages ou des lacs, cachés sous de grands roseaux, près desquels vivent nombreux des oies, des canards, des sarcelles et des bécasses. Le voyage est triste et pénible dans ces régions désolées.

D'autres fois, les routes, presque toujours détestables, suivent les rivières sinueuses et rapides, encaissées entre des montagnes escarpées. Souvent la forêt est morte, et, pendant plusieurs kilomètres, on avance lentement au milieu de troncs calcinés, fumant parfois encore; jusqu'à l'horizon, on n'aperçoit qu'eux, et l'hiver, au milieu de la neige, c'est une succession de morceaux de charbon gigantesques, dont l'aspect est alors fantastique. Puis viennent des régions luxuriantes, où les herbes sont plus hautes qu'un homme, émaillées de fleurs à longues tiges, marguerites bleues et pervenches roses; elles forment des dômes de verdure sous lesquels de petits ruisseaux coulent en chantant sur des cailloux. La forêt est alors pleine d'arbres brisés, de troncs pourris, de racines arrachées, de lianes infranchissables; l'accès en est impénétrable, les forçats évadés hésitent à s'y cacher; seuls, les indigènes en connaissent les secrets, et dans leurs profondeurs mystérieuses vivent des ours, des gloutons, des renards et des cerfs musqués. Les loutres, les zibelines et les hermines sont nombreuses au bord des rivières, et les arbres abritent une grande variété d'oiseaux. Chose curieuse, la saison chaude passe si vite à Sakhaline qu'on y voit à la fois toutes les teintes des forêts: au milieu des verts du printemps et des jaunes de l'automne, les sorbiers et les érables jettent leurs tons rouges et éclatants. Le sol est couvert de baies et de roses sauvages dont l'odeur remplit les vallées: celle de la Naïba était couverte de neige quand je la quittai, les feuilles étaient tombées et les branches glacées, et pourtant un parfum de fleurs fanées y persistait encore.

Outre les forçats, il y avait dans l'île 1 912 Guiliaks, 1 296 Aïnos, 773 Oroks, 157 Toungouses. Les Oroks et les Toungouses ont été baptisés sans trop savoir ni pourquoi ni comment: ce sont aujourd'hui des orthodoxes qui ne comprennent rien à leur religion nouvelle, et qui ont simplement un Dieu de plus qu'auparavant. Ils s'adonnent à l'élevage des rennes; mais les grandes occupations de ces indigènes sont la pêche et la chasse. On pourrait appeler Sakhaline le pays des fourrures. Si la zibeline, quoique très belle, y est inférieure à celle du Kamtchatka, les ours, les loutres, les renards et les hermines y ont des robes admirables, et les échantillons exposés en 1900 à la section russe auraient pu décider au voyage les plus coquettes de nos Parisiennes.

La pêche est la plus grande source de richesses, et la main-d'œuvre pénitentiaire, employée dans des pêcheries et dans des fabriques de conserves, donnerait des résultats dont on ne peut s'imaginer l'importance. Les poissons passent parfois par bancs si épais que les Aïnos les prennent à la main: les sardines, les anchois et toutes les espèces de saumon arrivent en quantités innombrables selon la saison de l'année; les homards, et d'autres crustacés monstrueux sont nombreux au printemps, et les huîtres, très grandes, y sont délicieuses; enfin j'ai aperçu très souvent en vue de la côte de petites baleines dont la prise semble n'intéresser que les Japonais. Ceux-ci ont conservé à Sakhaline de grandes pêcheries qui font la richesse des marchands des ports de l'île d'Yeso; la présence d'un consul japonais a été rendue nécessaire à Korsakovsk par les difficultés sans nombre qui surgissent entre Russes et Japonais. La question des pêcheurs japonais en Extrême-Orient russe a pour le Japon une telle importance, qu'elle pourrait bien devenir un jour une cause de guerre entre les deux pays; la Russie sera sans doute plus accommodante que ne le pensent les Japonais, car, en leur accordant quelques concessions, tant au Kamtchatka qu'à Sakhaline, elle obtiendra peut-être la liberté d'agir à sa guise en Mandchourie.

En résumé, l'île de Sakhaline pourrait, malgré tout, devenir florissante, mais elle n'est qu'un point dans les si vastes possessions asiatiques de la Russie, où se trouvent tant d'autres provinces plus riches, d'accès plus commode et partant moins difficiles à coloniser. La Russie a tout à faire et tout à commencer dans son immense empire d'Asie, et elle ne trouverait aucun résultat pratique à disséminer partout ses efforts. Sakhaline coûte déjà très cher à la métropole, qui y a dépensé et y dépensera encore beaucoup d'argent; mes lecteurs jugeront si elle a réussi dans sa tâche, et si la colonisation pénale a été un succès; personnellement, je ne le crois pas...

Les Russes ne parlent de l'île de Sakhaline qu'avec un vague effroi, et tous mes amis de Moscou et de Saint-Pétersbourg me déconseillèrent le voyage. Je partis pourtant. C'était pendant l'été de 1899. De Vladivostok, le vapeur _Baïkal_ me conduisit devant la petite ville qui est le chef-lieu de l'île de Sakhaline, le poste d'Alexandrovsk; après de courtes escales sur la côte du continent, dans les baies de Sainte-Olga et du Port Impérial, au bout de quelques jours, nous aperçûmes le grand promontoire pittoresque où a été élevé un phare, et qui est terminé par des rochers monstrueux appelés les Trois-Frères, dont la forme rappelle les Tas-de-Foin, si justement célèbres dans notre Bretagne. La côte est faite de grandes falaises brunes et parfois rougeâtres, toutes déchiquetées; des éboulements y ont formé de nombreux écueils et tout le rivage apparaît grandiose, triste et sauvage, au milieu d'un espace en forme de cuvette; la ville est bâtie en amphithéâtre au pied de hautes montagnes au sommet dénudé, et le rayon de soleil qui l'enveloppait lors de mon arrivée la parait d'une trompeuse beauté; au-dessus de la ville, à mi-côte, une forêt de sapins brûlait.

Une petite chaloupe vint à nous, car le capitaine avait fait jeter l'ancre assez loin du rivage; le chef de district venait m'inviter à descendre à terre; et je suis heureux de pouvoir écrire ici son nom, car M. Sémevski, qui est encore un nouveau venu à Sakhaline, a apporté dans un métier pour lequel il n'était pas fait, une droiture et une sincérité qui l'ont fait apprécier et estimer par tous ceux qui l'ont approché.

Des hommes, la tête à moitié rasée, en costume de prisonniers, jonglaient déjà avec mes bagages, sur lesquels le capitaine du bateau me conseilla de veiller avec la plus grande attention, les habiles jongleurs dont j'admirais l'adresse étant aussi des escamoteurs très expérimentés. Accompagné par eux, je gagnai le rivage, où une voiture m'attendait. Sur la jetée en bois, une foule de forçats travaillaient mollement au déchargement de grosses barques pleines de charbon, et chacun d'eux me regardait en dessous, d'un œil inquisiteur et mauvais, se demandant sans aucun doute quel nouvel ennemi venait de débarquer chez eux. Certains d'entre eux poussaient sur des rails et jusqu'à la ville des wagonnets chargés de sacs et de marchandises; ils s'arrêtaient souvent sur la route, à la grande fureur des soldats surveillants; ils se hâtaient lentement, se désintéressant évidemment de la tâche qu'on leur avait imposée. Ils ôtaient leur bonnet sur mon passage, mais c'était ma voiture qu'ils saluaient. Les fonctionnaires russes sont toujours en uniforme; quand il ne porte pas une casquette officielle et un habit à col de couleur et à boutons d'or ou d'argent, un homme n'est qu'un vulgaire marchand, un moujik même, et je ne tardai pas à en faire l'expérience. Le soir de mon arrivée, j'arrêtai dans la rue un soldat de la police pour lui demander si par hasard il n'avait pas vu passer le chef du district: «Tu as des jambes pour courir après lui, frère, me répondit le soldat. Et surtout n'oublie pas désormais que la police n'est pas faite pour renseigner des gens de ton espèce.»

Dans ma voiture, j'avais semblé un personnage aux déportés parmi lesquels j'étais passé; à pied j'étais pris pour un forçat par les soldats.

Il est curieux de noter que mon premier soin, en arrivant dans ce pays éloigné, fut de me mettre en habit, tenue réglementaire dans toutes les Russies pour aller saluer un gouverneur. Le général Lapounov me fit d'ailleurs un très aimable accueil, ainsi que tous les fonctionnaires auxquels il me présenta et auxquels j'eus affaire dans la suite, soit à Alexandrovsk, soit dans les autres villages de l'île. Parmi eux, se trouvait l'agronome, M. von Fricken. J'ai rarement trouvé dans mes voyages un homme plus aimable et plus complaisant, et je lui garderai toujours un très affectueux souvenir. Chasseur d'ours renommé, ce qui est d'autant plus remarquable qu'il a depuis longtemps perdu un bras, il est aussi un photographe fort habile et quelques-unes de ses œuvres inédites illustrent aujourd'hui mon travail.

Le gouverneur m'avertit que toutes les portes me seraient ouvertes, et que partout dans l'île je pourrais voir, jour et nuit, ce que je voudrais. J'en ai profité et, bien souvent, je suis allé la nuit dans les prisons; il n'en est pas moins vrai que je n'ai vu que ce que certains chefs de district ou certains maîtres de prison ont bien voulu me laisser voir.

Beaucoup de livres ont été écrits, très sévères pour les fonctionnaires des prisons et des bagnes russes. La censure ne les a pas toujours arrêtés, et la plupart des Russes ont lu les cruautés et les vexations de toutes sortes qui ont rendu tristement célèbre le nom de Sakhaline. L'âme russe est si vraiment et si profondément humaine que j'avais toujours taxé tous ces récits d'exagération; ils étaient malheureusement vrais.

Il est évident qu'il y a aujourd'hui, parmi les fonctionnaires de Sakhaline, des hommes honnêtes en plus grand nombre qu'on ne veut bien l'avouer. Leur métier est déjà assez dur et assez décrié pour qu'on doive s'exprimer sur leur compte avec un peu de charité et de générosité. Je me souviens que l'un d'eux me parlait, en pleurant, de sa famille qu'il avait laissée en Russie; les enfants étaient nombreux et les charges lourdes, aussi le père et la mère travaillaient-ils tristement, loin l'un de l'autre, pour élever moins difficilement leurs petits. Ce fonctionnaire n'était pas le seul dans son cas. D'autres aussi étaient venus jeunes, séduits par l'espoir d'une pension de retraite plus belle et qu'on ne peut gagner que par un long séjour en Extrême-Orient.

Il n'en est pas moins vrai que le séjour de Sakhaline est mauvais pour ceux qui y vivent trop longtemps; il est en somme très démoralisateur; la vie y est difficile, les distractions manquent complètement, et l'hiver y dure de longs mois. Dans cette atmosphère si lourde du bagne, l'homme perd facilement la notion du juste et de l'injuste, il devient sévère pour les autres et trop indulgent pour lui-même. Si le voyageur qui passe ne voit pas tout, il entend de tristes choses, et ceux qui n'ont pas la conscience bien nette, racontent volontiers de vilaines histoires sur le compte des voisins.

Le Russe a deux défauts, il aime l'eau-de-vie et les cartes; à Sakhaline, les défauts deviennent vite des vices. Les dettes de jeu atteignent souvent un très gros chiffre, mais les représentants des industriels ou des maisons de commerce russes ou allemandes de Vladivostok ont le prêt facile; ils savent en effet qu'on tient bien ceux qui ne pourront jamais rendre, et ils abusent de la situation. Je ne veux pas ici dévoiler trop de scandales, je note simplement ce dont tout le monde parle en Extrême-Sibérie; trop souvent le tribunal commence d'interminables enquêtes au sujet de faits graves reprochés à des fonctionnaires de Sakhaline. Il est fâcheux d'en voir qui font en cachette commerce de peaux ou d'alcool; il est triste de savoir que certains reçoivent des prêts ou des dons (qu'on nomme cela comme on voudra), offerts par des commerçants avides de commandes; il est regrettable enfin de penser que des directeurs de prison peuvent gagner sur les fournitures des prisonniers, leur donner fausse mesure de farine et des coups par-dessus le marché.