Un aventurier au XVIII siècle: Le chevalier d'Éon (1728-1810)

Part 9

Chapter 93,812 wordsPublic domain

D'Éon reprenait, en effet, toutes ses anciennes accusations. Il avait découvert un précieux témoin et recueilli de nouvelles preuves. A son instigation, le sieur Treyssac de Vergy rentrait en scène. Emprisonné pour dettes et abandonné par l'ambassadeur qu'il avait servi de sa plume, mais dont il n'avait pu obtenir aucun secours, Vergy s'était retourné tout repentant vers d'Éon; il lui avait promis d'appuyer de son témoignage les plus graves révélations. Il certifia de nouveau qu'il était venu en Angleterre sur les ordres des ministres, qui lui avaient donné à entendre qu'ils désiraient «déshonorer d'Éon, mais qu'il fallait une main étrangère et habile[96]». A peine arrivé à Londres, M. de Guerchy avait suscité les événements qui, grâce à d'Éon, avaient eu une si grande publicité. Vergy se disait prêt à signer ses déclarations, et, pour plus de sûreté, à les résumer dans son testament; il les renouvela d'ailleurs au moment de sa mort, en 1774, comme le prouvent les papiers du chevalier[97].

[96] Lettre à M. le duc de Choiseul, par Treyssac de Vergy. Libelle publié à Liège, 1764.

[97] _Papiers inédits de d'Éon._

En dépit de tout ce qu'il avait de suspect, un pareil témoignage était fort compromettant aux yeux des jurés anglais. Guerchy ne voulait pas s'en convaincre et se refusait à croire qu'on pût ajouter foi à tous ces racontars qui «faisaient frémir d'horreur». Plus stupéfait qu'ému, il trouvait seulement que «d'Éon avait mis le comble à sa scélératesse[98]». Celui-ci exultait bruyamment; toutefois, pour ne pas rompre avec le ministère secret, il s'efforçait d'intéresser le comte de Broglie à son sort et de rendre leurs intérêts communs; en lui communiquant une longue déposition de Treyssac de Vergy, il écrivait:

«Enfin, monsieur, voilà donc le complot horrible découvert; je puis à présent dire à M. de Guerchy ce que le prince de Conti disait au maréchal de Luxembourg avant la bataille de Steinkerque: «Sangarède, ce jour-là est un grand jour pour vous, mon cousin. Si vous vous tirez de là, je vous tiens habile homme...» Le roi ne peut à présent s'empêcher de voir la vérité; elle est mise au grand jour... J'ai instruit le duc d'York et ses frères de la vérité et des noirceurs du complot contre vous, le maréchal de Broglie et moi. Ceux-ci instruisent le roi, la reine et la princesse de Galles. Déjà M. de Guerchy, qui a été revu de très mauvais œil à son retour, est dans la dernière confusion malgré son audace, et je sais que le roi d'Angleterre est disposé à rendre justice à M. le maréchal et à moi. Agissez de votre côté, monsieur le comte, et ne m'abandonnez pas ainsi que vous paraissez le faire. Je me défendrai jusqu'à la dernière goutte de mon sang et par mon courage je servirai votre maison malgré vous, car vous m'abandonnez, vous ne m'envoyez point d'argent, tandis que je me bats pour vous. Ne m'abandonnez point, monsieur le comte, et ne me réduisez pas au désespoir. J'ai dépensé plus de douze cents livres sterling pour ma guerre, et vous ne m'envoyez rien: cela est abominable; je ne l'aurais jamais cru, monsieur le comte, permettez-moi de vous le dire[99].»

[98] Le comte de Guerchy au duc de Praslin, 15 novembre 1764. (Archives des Affaires étrangères.)

[99] D'Éon au comte de Broglie, 2 novembre 1764. (BOUTARIC, _Correspondance secrète_, t. I, p. 332.)

Le comte de Broglie, désirant naturellement ne s'associer en rien à une telle campagne, se garda bien d'envoyer les secours que d'Éon sollicitait avec tant d'impudence. Depuis plusieurs mois déjà, il avait renoncé à faire passer sous les yeux du roi les réclamations de son agent secret; mais cette fois, comprenant l'imminence du scandale que d'Éon allait faire naître, il demanda à Louis XV la permission de se rendre lui-même à Londres. Le roi trouva que d'Éon méritait d'être «pilé comme le muphti[100]»; il adhéra toutefois à la proposition du comte de Broglie et chercha un prétexte pour faire approuver cette mission par M. de Praslin; mais un incident qui mettait son secret en péril vint absorber son attention et le détourner de ce projet.

[100] Le Roi à Tercier, 9 janvier 1765. BOUTARIC, _Correspondance secrète_, t. I, p. 334.

Un nommé Hugonnet, ancien courrier du marquis de L'Hospital, puis du duc de Nivernais, que d'Éon avait conservé à son service, venait d'être arrêté à Calais porteur de dépêches de Drouet, le secrétaire du comte de Broglie. Soupçonné depuis longtemps d'être l'intermédiaire de la correspondance secrète dont les ministres avaient eu vent, il avait déjoué jusqu'alors les espions mis à ses trousses. Moins heureux cette fois, il avait été appréhendé au moment même où il se présentait au bureau de la marine pour y obtenir son passeport. «Sur l'énoncé de son nom, rapporte d'Éon, le commissaire de la marine lui porta aussitôt la pointe de son épée sur la poitrine en lui disant qu'il le faisait prisonnier d'État. Deux grenadiers le conduisirent chez M. de la Bouillie, commandant de la ville de Calais, qui s'empara du paquet de papiers et fit conduire le dit sieur Hugonnet au secret de la prison; on le fit déshabiller, on y décousit ses vêtements jusqu'au talon de ses bottes. Sept jours après il arriva un exempt de la police de Paris qui fit mettre les fers aux pieds et aux mains d'Hugonnet et une chaîne au milieu du corps. Attaché au siège d'une chaise de poste, il fut conduit à la Bastille[101].»

[101] _Papiers inédits de d'Éon._

L'arrestation d'Hugonnet amena celle de Drouet. Le duc de Praslin crut enfin tenir la preuve de la correspondance du comte de Broglie avec le criminel d'État qu'était d'Éon. Il se hâta d'avertir le roi de cette découverte et de ses soupçons. Louis XV, voyant son secret de nouveau en péril, ne songea pas à arrêter l'enquête par une simple manifestation de sa volonté: il préféra les tristes expédients que lui avait déjà suggérés sa faiblesse; l'attrait pervers de cette politique souterraine lui fit imaginer une comédie dont les agents subalternes de ses ministres devaient être à la fois les confidents et les acteurs. Il fit appeler le lieutenant de police, M. de Sartine, et lui recommanda «de mettre à l'écart tous les papiers qui pourraient être saisis dans cette affaire concernant le comte de Broglie, Durand et Tercier». Et satisfait de cette manœuvre habile, mais encore plus étrange, il écrivait à Tercier cet aveu d'une humilité inattendue de la part d'un monarque absolu: «Je me suis ouvert et confié au lieutenant de police et il paraît que cela lui a plu, mais il faut attendre de sa sagesse et de cette marque de confiance qu'il fera bien; si le contraire arrive, nous verrons ce qu'il y a à faire[102].»

[102] Louis XV à Tercier, Marly, 16 janvier 1765. (BOUTARIC, _Correspondance secrète_, t. I, p. 336.)

Sartine s'était, au premier moment, montré flatté de la confidence inattendue qui lui avait été faite; mais il n'avait accepté qu'en tremblant un rôle hasardeux qui répugnait à son caractère autant qu'à sa qualité de magistrat et l'exposait en outre au ressentiment du duc de Praslin. Le comte de Broglie l'avait même trouvé si hésitant que, pour le convaincre, il avait dû à deux reprises le chapitrer et le persuader qu'il ne pouvait se soustraire à la besogne que le roi attendait de lui. Les papiers de Drouet furent donc soigneusement triés et on ne laissa, pour l'instruction de l'affaire, que quelques lettres sans importance. Les pièces ainsi mises en sûreté, on pouvait encore craindre que les inculpés ne commissent quelque imprudence de langage. Louis XV dut s'adresser, directement et sous le sceau du secret, au gouverneur de la Bastille, M. de Jumilhac, afin qu'il permît à M. Tercier d'entrer dans la prison et de communiquer aux inculpés les dépositions que le comte de Broglie «avait mis plus de quinze heures à préparer[103]». Les rôles furent si bien appris et tous les détails si minutieusement prévus que la comédie eut plein succès. Aucun indice certain de correspondance compromettante ne put être relevé, et M. de Praslin, qui assistait à l'audience, dut s'incliner devant un jugement dont il n'était point dupe. Il sortit furieux de la salle et dit à M. de Sartine: «Je sens bien que ces gens se moquent de moi...» Mais, devinant qu'il se heurtait à une volonté supérieure, il résolut d'attendre de nouveaux incidents pour reprendre cette affaire.

[103] Le comte de Broglie à Louis XV, 25 janvier 1765. (Le duc DE BROGLIE, _Le Secret du roi_, t. II, p. 100.)

Drouet fut relâché au bout de quelques jours; mais, afin de ne pas éveiller les soupçons par une trop grande indulgence, on laissa Hugonnet à la Bastille. Il y resta plus de trente mois, pendant lesquels il perdit toutes les économies du petit commerce qui le faisait vivre. Il se trouvait réduit à la misère en 1778 et ne dut quelques dédommagements qu'aux démarches pressantes que d'Éon fit alors en sa faveur auprès de M. de Sartine[104].

[104] _Papiers inédits de d'Éon._

Cet incident, qui avait provoqué des impressions si diverses à Versailles, avait à Londres ravivé l'espoir de vengeance que M. de Guerchy nourrissait contre son antagoniste et le parti de Broglie. Aussi l'annonce de ce nouvel échec fut-elle une cruelle déception qui ranima l'irritation de l'ambassadeur.

Des propos bizarres commençaient d'ailleurs à courir sur le compte de d'Éon, et trouvaient à l'ambassade l'appui d'une malignité toujours en éveil. Les mœurs réservées du chevalier et l'absence de toute intrigue féminine dans sa vie avaient depuis longtemps attiré sur lui une ironique curiosité. Les langues les moins perfides raillaient la faiblesse de sa constitution, d'autres le soupçonnaient d'être une femme; mais un grand nombre, épris de singularité, attribuaient au pauvre chevalier les deux sexes à la fois. Si étrange et si grossière que puisse paraître l'allégation, il est certain qu'elle fut émise et rencontra, alors comme plus tard, une surprenante crédulité. D'autres insinuations, moins ridicules mais plus redoutables, et inspirées par les mêmes ennemis, lui attribuaient la paternité d'un libelle injurieux, paru sous la forme d'une lettre anonyme adressée au lord chief-justice. D'Éon avait dû protester et faire paraître une réponse assez hautaine pour détruire de pareilles accusations; mais l'attention publique qu'il avait si souvent éveillée s'attachait maintenant à lui au point de mettre à son compte plusieurs des ouvrages satiriques dont la mode commençait à sévir. On le regardait comme l'auteur d'un «dialogue entre M. Frugalité et M. Vérité» et l'on n'avait pas eu de peine à discerner sous ces pseudonymes l'ambassadeur et l'ex-ministre plénipotentiaire de France. A Paris on croyait reconnaître son style acerbe dans un ouvrage en six volumes intitulé: _L'espion chinois ou l'envoyé secret de la cour de Pékin pour examiner l'état présent de l'Europe_[105]. C'était attribuer à d'Éon beaucoup plus d'ouvrages qu'il n'en pouvait produire. Tout occupé du procès qu'il avait intenté à son ambassadeur, aidé de son secrétaire et de ses avocats, il avait recueilli et souvent inspiré les «affidavit» ou dépositions écrites de ses témoins. Ce fut le 1er mars 1765 que se réunit le grand jury de la cour d'Old Bailey, avec des attributions voisines de celles d'une chambre des mises en accusation de nos jours. A l'unanimité, les jurés déclarèrent la poursuite fondée et rendirent leur sentence sous la forme de ce curieux «indictment»:

[105] BACHAUMONT, _Mémoires secrets_, à la date du 28 novembre 1764, t. II, p. 126.]

Les jurés pour notre souverain maître le roi, sous serment, représentent que Claude-Louis-François Regnier comte de Guerchy, dernièrement à Londres, étant une personne d'esprit et de disposition cruels et n'ayant pas la crainte de Dieu devant ses yeux, mais étant poussé et séduit par les instigations du diable et ayant conçu la pire malice envers Charles-Geneviève-Louis-Auguste-Andrée-Timothée d'Éon de Beaumont, et sans égard aux lois de ce royaume, le 31e jour d'octobre dans la 4e année du règne de notre souverain Seigneur George III, par la grâce de Dieu roi de Grande-Bretagne, France et Irlande, défenseur de la foi, etc.... dans le susdit Londres, dans la paroisse de Sainte-Marie, a méchamment, déloyalement et malicieusement sollicité et encouragé Pierre-Henry Treyssac de Vergy à tuer et assassiner le dit Charles-Geneviève-Louis-Auguste Timothée d'Éon de Beaumont, au grand dommage dudit Charles-Geneviève-Louis-Auguste-Andrée Timothée d'Éon de Beaumont, au mépris de notre souverain Maître et de ses lois[106]...

[106] _Papiers inédits de d'Éon._

L'émotion que causa ce verdict fut inouïe: M. de Guerchy s'attendait à toute heure à être appréhendé; son maître d'hôtel Chazal, qui était accusé d'avoir versé le poison, venait de s'enfuir en même temps qu'un des secrétaires qui avait rédigé quelques-uns des libelles. Les cabinets de Londres et de Paris étaient exaspérés; Louis XV et le comte de Broglie ne pouvaient comprendre une législation qui livrait un ambassadeur à des tribunaux étrangers. La situation de M. de Guerchy était d'autant plus grave que le droit anglais reposait sur une foule de textes assez peu connus et complexes; le cas visé avait été prévu par une loi fort ancienne que la jurisprudence, dans une matière si rare, n'avait pas eu l'occasion de modifier. Un seul fait pouvait être invoqué à titre de précédent: il s'était passé sous Cromwell, et avait eu pour épilogue l'exécution capitale d'un ambassadeur de Portugal.

M. de Guerchy ne pouvait croire qu'un sort semblable l'attendît; mais l'esprit anglais lui avait réservé déjà de telles surprises que l'incertitude augmentait son abattement et le poussait aux démarches les plus inconsidérées. Il était profondément humilié et son attitude remplissait de joie d'Éon qui, tout glorieux, arrogant et plein de menaces, donnait libre cours à son persiflage malicieux: «Dans la position où sont les choses, écrivait-il au comte de Broglie, il faut absolument que l'arrangement que vous m'avez fait proposer soit fini incessamment et que vous arriviez au premier jour sans perdre de temps, au 20 de ce mois... Ceci est la dernière lettre que j'ai l'honneur de vous écrire au sujet de l'empoisonneur et du scélérat Guerchy, qui serait rompu vif en France s'il y avait de la justice. Mais, grâce à Dieu, il ne sera que pendu en Angleterre... Je vous donne ma parole que sous peu le Guerchy sera arrêté au sortir de la Cour et conduit dans la prison des criminels à la Cité de Londres; son ami Praslin viendra l'en tirer s'il le peut; vraisemblablement l'ami qui l'en tirera sera le bourreau[107].»

[107] D'Éon au comte de Broglie, 1er avril 1765. (Le duc DE BROGLIE, _Le Secret du roi_, t. II, p. 106.)

Ces prédictions ironiques ne se réalisèrent pas. Un verdict aussi singulier ne pouvait autoriser l'application d'une loi surannée. Le cabinet anglais en eût redouté les conséquences, s'il n'en avait déjà compris l'injustice et même le ridicule. Il chercha aussitôt un moyen qui lui permît de parer aux dangers de son inflexible législation et le trouva dans les arcanes même de son droit. Par un _writ d'assertiorari_ le procès fut évoqué en appel au banc du roi. Ce nouveau tribunal déclara le jugement en suspens, et, sans trancher la question pour le fond, délivra, en faveur de l'ambassadeur, une ordonnance de _noli prosequi_.

L'affaire était définitivement enterrée. Le comte de Guerchy dut se trouver satisfait de ce piètre expédient qu'il avait sollicité instamment, et qui ne le lavait point aux yeux du public de la honte de ce scandaleux débat. L'estime des ministres et des gens clairvoyants lui restait, et il dut s'en contenter, car l'opinion anglaise lui était en général opposée. On critiqua fort l'intervention du roi dans une matière purement judiciaire; lord Chesterfield, écrivant à son fils Philippe Stanhope, en contestait lui-même la légalité[108]. Ce fut dans le peuple une explosion de mécontentement qui faillit mettre en danger la personne même de l'ambassadeur. La populace ne ménagea point ses huées à Guerchy. Un jour même on arrêta son carrosse; il dut cacher sa croix du Saint-Esprit et déclarer qu'il n'était pas l'ambassadeur, mais son secrétaire seulement. La foule menaçante ne l'en poursuivit pas moins jusqu'à son hôtel; les valets de l'ambassade fermèrent précipitamment la grille, ce qui donna le temps à la force publique d'arriver et de mettre fin à un incident qui eût pu avoir les plus graves conséquences.

[108] Lettre citée par le duc DE BROGLIE. (_Le Secret du roi_, p. 108.)

La situation devenait intolérable à Londres pour M. de Guerchy. Il prit un congé et passa de longs mois en France; puis il fit de nouveau, en 1766, un court séjour en Angleterre, où il ne devait plus revenir. M. Durand fut nommé ministre de France par intérim. C'était un des plus fidèles agents du secret, qui avait déjà représenté le roi en Pologne.

D'Éon n'avait pas attendu l'arrivée à Londres de ce nouvel envoyé, qu'il connaissait de longue date, pour tenter de renouer, par des prières et des menaces, ses négociations avec M. de Broglie. Celui-ci, se montrant toujours indulgent et jugeant le moment opportun, consentit à reprendre les pourparlers. Le chevalier ne fit plus de difficulté pour remettre au nouveau ministre plénipotentiaire les brevets royaux de sa mission (mais ceux-là seulement); il les présenta, dit le procès-verbal qui fut dressé alors, «en bon état, couverts d'un double parchemin à l'adresse de Sa Majesté, renfermés et mastiqués dans une brique cousue à cet effet, prise dans les fondements des murailles de la cave».

En échange de ces papiers, Louis XV, vivement supplié par M. de Broglie et Tercier, redoutant surtout les indiscrétions et les incartades de d'Éon, lui accorda une grâce qu'il daigna lui annoncer de sa main même:

En récompense des services que le sieur d'Éon m'a rendus tant en Russie que dans mes armées et d'autres commissions que je lui ai données, je veux bien lui assurer un traitement annuel de 12,000 livres, que je lui ferai payer exactement tous les trois mois en quelque pays qu'il soit, sauf en temps de guerre chez mes ennemis et ce jusqu'à ce que je juge à propos de lui donner quelque poste dont les appointements seraient plus considérables que le présent traitement.

LOUIS[109].

[109] BOUTARIC, _Correspondance secrète_, t. I, p. 349.

Un témoignage aussi flatteur, qui marquait le pardon, sinon l'oubli, de tant de menées scandaleuses, aurait dû ramener le calme dans un esprit moins exaspéré. Mis à l'abri, par une pension de ministre plénipotentiaire, du dénuement complet au milieu duquel il s'était débattu pendant trois longues années, tout autre que d'Éon eût saisi l'occasion qui se présentait une seconde fois à lui de se faire oublier, pour reprendre dans la suite une carrière en vérité très compromise, mais à laquelle ses talents reconnus pouvaient encore ouvrir quelques perspectives. Il n'en fut rien; sa destinée l'avait poussé aux aventures et dès lors les aventures l'attiraient.

M. de Guerchy rentré en France venait de mourir[110]. Sa santé, ébranlée, disait-on, par les tracas de son ambassade, n'avait pu se remettre de l'affront qui l'avait terminée; du ridicule, sinon du déshonneur, que lui avait infligé sa condamnation et il n'avait pas tardé à succomber. La haine de d'Éon contre ce nom qui lui avait été si fatal ne fut point désarmée cependant par la mort d'un adversaire que sa plume ne cessa de poursuivre. Il comprit en tout cas l'indignation que cet événement (dont on ne manquerait pas de le rendre responsable) allait de nouveau raviver contre lui, et devina l'hostilité qu'il rencontrerait à la Cour s'il se hasardait à rentrer en France.

[110] 1768.

Le ressentiment des ministres qu'il avait si librement raillés et bravés; la colère de la famille de Guerchy, alors toute puissante, lui parurent de suffisants motifs pour renoncer à tout projet de retour. L'Angleterre, où le jugement qui l'avait mis hors la loi venait d'être paralysé par le procès qu'il avait gagné contre son ambassadeur, lui offrait un asile plein de sécurité et lui assurait une liberté qu'il ne pouvait espérer nulle part aussi grande. Il se résigna donc à y demeurer, bien décidé à améliorer, par tous les moyens possibles, une situation qu'il estimait bien injustement diminuée, et à entretenir autour de lui un bruit auquel il s'était accoutumé et qui lui était devenu indispensable.

CHAPITRE VI

D'Éon continue à être l'agent secret du roi en Angleterre; sa correspondance avec le comte de Broglie.--Il offre ses services au nouveau roi de Pologne, Stanislas Poniatowski; Louis XV s'oppose à son projet.--Popularité de d'Éon à Londres; les paris sur son sexe.--Il s'enfuit et parcourt l'Angleterre sous un faux nom.--Le chevalier d'Éon se détermine à se faire passer pour femme.

En exigeant la restitution du brevet qui donnait mission à d'Éon d'étudier le projet d'une descente en Angleterre, Louis XV n'avait point songé à se priver des services que son agent secret pouvait encore lui rendre comme informateur. Il savait que d'Éon connaissait admirablement le pays où il vivait, qu'il était bien accueilli dans les classes élevées de la société anglaise, en même temps qu'il jouissait dans les plus humbles d'une réelle popularité et par cela même d'une précieuse influence. Le roi avait tenu seulement à rentrer en possession d'une pièce revêtue de sa propre signature et qui, entre les mains d'un aventurier, devenait dangereuse, sinon pour la politique de la France, tout au moins pour la sécurité du secret. Mais, dans sa précipitation à s'assurer le silence du chevalier, il avait négligé d'exiger de lui la remise d'autres pièces qui l'engageaient moins personnellement. C'étaient le plan de cette même mission rédigé par le comte de Broglie et toute la correspondance relative à ce sujet, sans parler de dépêches originales et de copies que le transfuge avait conservées de son passage à l'ambassade. D'Éon s'était bien gardé de se dessaisir de ces précieux dossiers qui pouvaient lui permettre encore de peser sur un gouvernement dont il avait reçu plus de promesses que de salaires. Ses craintes s'étant un peu apaisées, en même temps que son ressentiment s'était trouvé satisfait par la mort du comte de Guerchy, il se remit à la correspondance secrète. D'ailleurs le comte de Broglie, dans ses lettres, ne lui ménageait point les encouragements. Il tâchait aussi de lui faire comprendre toute l'étendue des dernières faveurs royales, et lui conseillait pour l'avenir «de se conduire avec modestie et sagesse, d'abandonner le romanesque, pour prendre l'attitude et les propos d'un homme tranquille et sensé. Avec cela et un peu de temps, disait-il, on se ressouviendra de vos talents... Quand on a le cœur droit et l'âme courageuse, mais point féroce ni violente, on peut espérer de l'emporter sur la haine et sur l'envie de tout l'univers[111]».

[111] Le comte de Broglie au chevalier d'Éon, 11 juillet 1766. (Archives des Affaires étrangères.)

Dans une autre lettre, écrite un peu plus tard et où l'on devine les inquiétudes personnelles que lui inspiraient les armes restées aux mains de son correspondant, le comte de Broglie exhortait d'Éon à mériter la bienveillance du nouvel ambassadeur, M. du Châtelet, en remettant à M. Durand qui rentrait en France «les papiers ministériaux et autres de tout genre» qu'il possédait encore. Il terminait ainsi: «Depuis la lettre que je vous ai écrite en chiffres à la fin du mois dernier, il ne m'est rien venu de votre part; vous ne nous avez rien appris de ce qui s'est passé dans l'intérieur de l'Angleterre. Je me rappelle bien, et je ne l'ai pas laissé ignorer à Sa Majesté, que vous l'attribuez à l'éloignement de votre ami, M. Cotes, de la capitale, mais votre dextérité devait y suppléer[112].»

[112] Le comte de Broglie à d'Éon, 30 juin 1767. (_Papiers inédits de d'Éon._)