Un aventurier au XVIII siècle: Le chevalier d'Éon (1728-1810)
Part 8
L'orage dont d'Éon semblait faire si peu de cas était loin cependant de se calmer et «le petit Jupiter» qui en détenait les foudres, furieux de son insuccès, n'avait pas encore désarmé. Il s'était d'abord attaqué aux partisans de son adversaire et venait d'obtenir du ministre un ordre qui rappelait en France M. d'Éon de Mouloize, en le privant arbitrairement de son titre de lieutenant de cavalerie. Puis, ayant épuisé toutes les ressources de la pression officielle, il avait essayé d'une tactique plus détournée: il s'était lancé avec ardeur dans une guerre de libelles à laquelle l'incident qui s'était passé chez lord Halifax avait donné naissance. Les feuilles anglaises avaient en effet, dès le lendemain de cette soirée, donné un discret commentaire de la querelle. Elles n'étaient pas favorables à l'ambassadeur, qui avait pu se rendre compte qu'il n'avait pas les rieurs de son côté. Il avait voulu publier son récit de l'incident et en avait confié la rédaction à un écrivain nommé Goudard, étrangement maladroit dans un métier qui le faisait vivre. En échange de quelques guinées, le sieur Goudard remit à M. de Guerchy un petit libelle d'une forme assez innocente, mais où les faits étaient relatés sous un jour si favorable à l'ambassadeur que d'Éon se trouvait naturellement convié à répliquer[78]. Guerchy savait par expérience combien d'Éon avait la répartie facile; il espérait que son adversaire ne saurait pas résister à un tel plaisir et par là s'exposerait de lui-même aux rigueurs de la loi anglaise, si stricte en matière de libelles.
[78] _Lettre d'un Français à M. le duc de Nivernais, à Paris._--Imprimée à Londres le 29 octobre 1763.
Cependant, soit qu'il ne se jugeât pas offensé, soit qu'il se doutât du piège, d'Éon se tint coi et l'attente de l'ambassadeur fut encore une fois déçue. A ce moment, le sieur de Vergy vint proposer à Guerchy de mettre à son service, moyennant une légère rémunération, une plume moins bénigne. Il pouvait, lui aussi, se considérer comme offensé par le libelle, et ce prétexte était suffisant pour envenimer les choses. Il publia donc une petite brochure qui prenait directement à partie le chevalier[79]. D'Éon se crut cette fois obligé de répondre, mais il le fit en termes assez modérés pour terminer le débat. Ce n'était pas le compte de l'ambassadeur, que le sentiment de sa dignité ne retenait nullement et qui voulait avoir le dernier mot. Il s'obstina, n'épargnant aucune maladresse, et lança une «contre-note», véritable pathos, lourd et sot réquisitoire contre d'Éon[80]. Cette publication eut l'effet singulier d'exciter la verve de personnes étrangères à la querelle. Des libelles anonymes rédigés en anglais se répandirent dans le public; on fit circuler des opuscules manuscrits, les uns prenant fait et cause pour d'Éon, d'autres faisant l'apologie de l'ambassadeur. Vergy; le sieur Lescalier, ancien scribe de l'ambassade; le chevalier Fielding, juge de paix de Londres, se jetèrent dans la mêlée. Une femme même, nommée Bac de Saint-Amand, signa quelques feuillets qui furent jugés si comiques que l'on s'en arracha une seconde édition[81].
[79] _Contre-note ou Lettre à M. le marquis L., à Paris._--Londres, 1763. Brochure in-4º.
[80] _Contre-note ou Lettre à M. le marquis L., à Paris._--Imprimée à Londres le 15 décembre 1763.
[81] _Lettre de Mlle Bac de Saint-Amand à M. de la M..., écuyer de la Société Royale d'Agriculture, au sujet du sieur de Vergy._--Imprimée à Londres le 30 décembre 1763.
D'Éon, pendant les trois mois qui virent éclore plus de vingt productions différentes, s'était à peu près contenu; mais sa patience en même temps que ses ressources s'épuisaient de jour en jour. Abandonné par le roi et sans argent, il avait écrit au duc de Choiseul pour lui demander, puisque, disait-il, «il ne pouvait obtenir justice des procédés de M. de Guerchy», la permission de passer avec deux de ses cousins au service de l'Angleterre. En même temps, et en termes plus humbles et plus affectueux, mais où les allusions comminatoires étaient plus clairement exposées, il sollicitait une dernière fois l'appui du duc de Nivernais[82].
[82] Le chevalier d'Éon au duc de Choiseul et au duc de Nivernais, 15 février 1764. (Cité par GAILLARDET, p. 143.)
Ces lettres restèrent sans réponse aussi bien que celles qu'il faisait parvenir en même temps au duc de Broglie et à M. Tercier. Poussé autant par le besoin que par le désir de vengeance, d'Éon se décida alors à user contre M. de Guerchy de ses dernières armes. Il publia le 22 mars 1764 un volume fort gros et fort impertinent pour son ambassadeur et aussi pour les ministres. C'était, sur le ton d'une raillerie parfois assez fine, mais toujours agressive, un violent exposé de tous ses démêlés avec M. de Guerchy. D'Éon reproduisait, en outre, les lettres qu'il avait osé écrire à son ambassadeur et celles qu'il avait reçues de lui, lettres intimes où, dans un style lourd et confus, s'étalaient toute la mesquine parcimonie de M. de Guerchy et son embarras à ses débuts dans la diplomatie. Enfin, dans une troisième partie, d'Éon donnait des extraits de la correspondance échangée entre le duc de Praslin et le duc de Nivernais, correspondance que ce dernier lui avait communiquée et où les deux amis s'exprimaient en toute confiance et liberté sur le peu de capacité de M. de Guerchy[83].
[83] _Lettres, mémoires et négociations particulières du chevalier d'Éon_, ministre plénipotentiaire de France auprès du roi de la Grande-Bretagne. Imprimé chez l'auteur aux dépens du Corps diplomatique, à Londres, 1764.--Deux éditions, in-4º.--D'Éon avait mis comme devise, au-dessous du titre, ces trois vers de Voltaire:
Pardonnez, un soldat est mauvais courtisan. Nourri dans la Scythie aux plaines d'Arbazan, J'ai pu servir la Cour et non pas la connaître.
Puis, plus bas:
_Vita sine litteris mors est._
Ces révélations si humiliantes et si pénibles pour M. de Guerchy produisirent une vive émotion à Londres. Quinze cents exemplaires de l'ouvrage furent enlevés en quelques jours. Mais tout ce beau scandale n'eut aucunement le résultat espéré. D'Éon perdit seulement beaucoup des sympathies que sa bonne humeur et son esprit lui avaient attirées autrefois et que toutes ses incartades n'avaient pas encore lassées. Walpole écrivant alors au comte Hertford, ambassadeur d'Angleterre à Paris, traduit fidèlement l'opinion anglaise, qui blâmait d'Éon, sévèrement mais non sans regrets:
«D'Éon vient de publier le plus scandaleux in-quarto, accusant outrageusement M. de Guerchy et très offensant pour MM. de Praslin et de Nivernais. En vérité je crois qu'il aura trouvé le moyen de les rendre tous les trois irréconciliables... Le duc de Praslin doit être enragé de l'étourderie du duc de Nivernais et de sa partialité pour d'Éon et en viendra sûrement à haïr Guerchy. D'Éon, d'après l'idée qu'il donne de lui-même, est aussi coupable que possible, fou d'orgueil, insolent, injurieux, malhonnête; enfin un vrai composé d'abominations, cependant trop bien traité d'abord, ensuite trop mal par sa Cour; il est plein de malice et de talent pour mettre sa malice en jeu... Le conseil se réunit aujourd'hui pour délibérer sur ce qu'on peut faire à ce sujet. Bien des gens pensent qu'il n'est possible de rien faire. Lord Mansfield croit qu'on peut faire quelque chose; mais il a un peu de promptitude à prendre en pareil cas l'opinion la plus sévère. Je serais bien aise pourtant que la loi permît la sévérité dans le cas présent[84].»
[84] M. Walpole au comte Hertford, 27 mars 1764. (Cité par le duc DE BROGLIE, _Le Secret du Roi_, t. II, p. 78.)
Le conseil du roi approuva les intentions de lord Mansfield. Si l'ouvrage n'était pas à proprement parler un véritable libelle, il contenait des insinuations injurieuses qui permettaient l'application du bill. D'ailleurs le corps diplomatique entier s'était joint à M. de Guerchy pour demander qu'on ouvrît une information, et l'attorney général intenta au nom du roi contre d'Éon un procès en libelle qui fut plaidé quelques mois plus tard.
L'impression avait été très grande à Londres; elle fut encore bien plus vive à Paris, et l'auteur du scandale y fut encore plus sévèrement jugé, ainsi que le relate, à la date du 14 avril, un contemporain qui notait au jour le jour les nouvelles politiques ou littéraires:
«Le livre de M. d'Éon de Beaumont fait une sensation très vive ici: on y voit des lettres attribuées à MM. de Praslin, de Nivernais, de Guerchy, avec des notes de l'infidèle rédacteur. Elles ne donnent pas une idée avantageuse du génie, de l'esprit et de la politique de ceux qui les ont écrites. Cet écrit est précédé d'une préface dans laquelle M. d'Éon expose les motifs qui le forcent à publier ces lettres. L'indignité de son procédé, les disparates de sa conduite et de son style dans ses récits dénotent un méchant homme et un fou[85].»
[85] _Mémoires secrets pour servir à l'histoire de la République des lettres en France, ou Journal d'un observateur_, par BACHAUMONT, t. II, p. 45.
Il ajoute le 26 avril: «... Le procès a été commencé contre M. d'Éon, dont il est tant question aujourd'hui comme auteur du libelle le plus scandaleux et des calomnies les plus atroces[86].»
[86] _Ibid._, t. II, p. 48.
Le recueil que l'opinion publique taxait aussi sévèrement et justement devait soulever à Versailles non pas seulement de l'indignation, mais aussi des craintes très vives. En effet, l'on pouvait tout redouter d'un homme dont l'esprit était égaré à ce point. D'Éon s'était contenté pour cette fois de ne parler que de ses propres affaires; mais rien n'assurait qu'il se montrerait aussi réservé dans l'avenir et qu'il ne révélerait pas les secrètes et délicates négociations auxquelles il avait été mêlé, lors de la conclusion des derniers traités.
Le duc de Praslin décida que le livre serait mis au pilon; mais pendant qu'il donnait cet ordre il s'occupait de négocier avec l'auteur. Le roi l'y encourageait, car il partageait personnellement les craintes de son ministre. Il venait, en effet, de prendre connaissance de deux lettres adressées par d'Éon à M. Tercier, qui n'avait pas voulu répondre. Les termes n'en étaient d'ailleurs que trop clairs:
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Je n'abandonnerai jamais le Roi, disait d'Éon dans l'une d'elles, ni ma patrie le premier; mais si, par malheur, le Roi et ma patrie jugent à propos de me sacrifier en m'abandonnant, je me disculperai aux yeux de toute l'Europe, et rien ne sera plus facile, comme vous devez bien le sentir. Je ne vous dissimulerai pas, monsieur, que les ennemis de la France, croyant pouvoir profiter du cruel de ma position, m'ont fait faire des offres pour passer à leur service. Les avantages qu'ils peuvent m'offrir ne me touchent pas et l'honneur seul me déterminera en cette occasion. J'ai répondu comme je le devais... Les chefs de l'opposition m'ont offert tout l'argent que je voudrais, pourvu que je dépose chez eux mes papiers et mes dépêches bien fermés et cachetés, avec promesse de me les rendre dans le même état en rapportant l'argent. Je vous ouvre mon cœur et vous sentez combien un pareil expédient répugne à mon caractère... Mais si je suis abandonné totalement et si d'ici au 22 avril, jour de Pâques, je ne reçois pas la promesse signée du Roi ou de M. le comte de Broglie que tout le mal que m'a fait M. de Guerchy va être réparé... alors, monsieur, je vous le déclare bien formellement et bien authentiquement, toute espérance est perdue pour moi, et en me forçant de me laver totalement dans l'esprit du roi d'Angleterre, de son ministère et de la chambre des pairs et des communes, il faut vous déterminer à une guerre des plus prochaines dont je ne serai certainement que l'auteur innocent, et cette guerre sera inévitable. Le Roi d'Angleterre y sera contraint par la force et la nature des circonstances, par le cri de la nation et du parti de l'opposition[87].
[87] D'Éon à Tercier, 23 mars 1764. (BOUTARIC, _Correspondance secrète_, t. I, p. 313.)
Louis XV, qui n'allait pas jusqu'à croire que d'Éon tînt dans son portefeuille la paix ou la guerre avec l'Angleterre, ne s'émut pas plus que de raison du péril dont on le menaçait; mais il fut plus sensible au danger que courait son secret. M. de Praslin ne lui avait pas caché qu'il avait le plus grand désir «de voir arriver d'Éon en France et qu'il y fût bien enfermé». Le ministre avait même envoyé en Angleterre des exempts qui devaient s'emparer du chevalier; mais «il leur avait défendu de l'avoir autrement que vif». Louis XV toutefois «ne pouvait croire que son agent fût un traître[88]». Il le jugeait plus froidement et plus justement que ses ministres secrets. Malgré ses défauts, son orgueil et sa folie, d'Éon était incapable d'une déloyauté. S'il avait été amené à écrire des lettres aussi compromettantes, il ne l'avait fait que contraint par le besoin et poussé à bout par les procédés d'une rigueur ou d'une faiblesse également excessives employés à son égard, et aussi par le silence obstiné que gardaient à son égard le comte de Broglie et Tercier. Il avait cru récemment, en apprenant la mort de Mme de Pompadour, que les ministres secrets allaient enfin jouir officiellement du crédit qu'ils avaient auprès du monarque. Son espoir avait été déçu: Louis XV avait continué son double jeu, et le comte de Broglie ne s'était pas senti assez fort pour profiter de l'occasion et s'imposer au roi. Il n'avait pas même osé solliciter en faveur de d'Éon.
[88] Louis XV à Tercier, 25 mars, 10 avril, 11 avril 1764. (BOUTARIC, _Correspondance secrète_, t. I, p. 317-320.)
Abandonné de tous côtés, celui-ci avait été singulièrement flatté des offres du parti libéral, qui assimilait son sort à celui de Wilkes, idole du peuple et victime d'un procès en libelle. Sa popularité à Londres s'était rapidement accrue; on acclamait son nom à la suite de celui du tribun populaire, mais on le flattait surtout dans l'espérance qu'il pourrait révéler quelques détails scandaleux sur la conclusion de la dernière paix. Ce parti attendait de lui des armes redoutables contre lord Bute, les anciens ministres et leurs successeurs, que l'on disait payés par la France. D'Éon n'avait pas voulu répondre à ces avances, mais il ne les avait pas repoussées; il s'en était vanté auprès des ministres secrets, espérant obtenir par l'intimidation les secours refusés à ses prières. Il n'avait pas tout à fait manqué son but, puisqu'il était parvenu à inspirer au roi des craintes sérieuses, sinon pour la paix européenne, du moins pour le secret. Louis XV, sur la proposition du comte de Broglie, envoya en Angleterre M. de Nort, avec la mission de calmer la colère de M. de Guerchy, mais aussi avec l'instruction formelle de ramener d'Éon par des conseils et des promesses, et de savoir tout au moins quelles étaient ses exigences. D'Éon, qui avait vu maintes fois M. de Nort chez le comte de Broglie, le reçut avec enthousiasme. Croyant cette fois que l'heure de la réhabilitation allait sonner pour lui, il se montra d'une modération inattendue.
A peine eut-il pris connaissance de la lettre du comte de Broglie apportée par M. de Nort, qu'enivré par les promesses et les flatteries qui s'y trouvaient en guise d'appât, il écrivit au roi dans son premier mouvement:
Sire,
Je suis innocent et j'ai été condamné par vos ministres; mais dès que Votre Majesté le souhaite, je mets à ses pieds ma vie et le souvenir de tous les outrages que M. de Guerchy m'a faits. Soyez persuadé, Sire, que je mourrai votre fidèle sujet et que je puis mieux que jamais servir Votre Majesté pour son grand projet secret, qu'il ne faut jamais perdre de vue, Sire, si vous voulez que votre règne soit l'époque de la grandeur de la France, de l'abaissement et peut-être de la destruction totale de l'Angleterre, qui est la seule puissance véritablement toujours ennemie et toujours redoutable à votre royaume.
Je suis, Sire, de Votre Majesté, le fidèle sujet à la vie et à la mort.
D'ÉON[89].
[89] D'Éon au Roi, 20 avril 1764. (BOUTARIC, _Correspondance secrète_, t. I, p. 321.)
En écrivant ce billet, d'Éon n'avait écouté que sa première inspiration; il reconnut de suite qu'il s'était trop hâté. Il n'avait voulu voir dans la lettre du comte de Broglie qu'une amorce pour des négociations plus étendues. Son erreur avait été complète, car si M. de Nort était disposé à laisser venir d'Éon, il devait s'en tenir aux termes de la lettre, qui promettait au chevalier une somme d'argent à déterminer et l'assurance que le roi s'occuperait de son avenir. On ne parlait point de lui rendre son grade, ni de lui donner aucune satisfaction contre M. de Guerchy.
Il y avait quelque maladresse à infliger à d'Éon cette nouvelle et plus cruelle déception. C'était l'irriter inutilement et en même temps augmenter par de vains pourparlers son arrogance et son infatuation. Le chevalier s'aperçut dès le lendemain de l'arrivée de M. de Nort qu'il s'était fait de grandes illusions; aussi, dans un accès de colère, il renvoya au messager la lettre du comte de Broglie en ajoutant que «puisque l'on n'agissait pas de bonne foi avec lui», il préférait rester «comme le bouc de la Fable au fond du puits où les ordres du roi ainsi que ceux de M. de Broglie et les haines particulières des guerchiens l'avaient jeté[90]». M. de Nort ne se découragea pas et fit tous ses efforts pour lui faire entendre raison; mais d'Éon se montra intraitable et les lettres pressantes de M. Tercier n'eurent pas un meilleur effet. Sentant seulement qu'il avait été trop loin en ne se ménageant aucune porte de sortie pour l'avenir, d'Éon déclara à M. de Nort que l'on ne pouvait raisonnablement exiger de lui qu'il livrât les seules armes qu'il pouvait opposer aux poursuites judiciaires de M. de Guerchy. Que l'ambassadeur se désistât de son instance, et les négociations en seraient aussitôt simplifiées. Devant cette fin de non-recevoir passablement ironique, M. de Nort jugea qu'il n'avait plus rien à faire à Londres. Il n'avait pas mieux réussi d'ailleurs auprès de M. de Guerchy.
[90] _Mémoires de la chevalière d'Éon_, cités par le duc DE BROGLIE, _Le Secret du roi_, t. II, p. 85.
Le moment était mal choisi en effet pour parler de modération à l'ambassadeur. Celui-ci ne s'était jamais vu aussi près du but, aussi sûr de tenir sous peu le chevalier à merci. L'humiliation retentissante qu'il venait de subir avait d'ailleurs grandement augmenté son irritation. Il attendait l'issue du procès en libelle, comptant sur la loi anglaise pour condamner enfin son ennemi et tenant prêts déjà pour se saisir de celui-ci quelques sbires soigneusement choisis, que lui avait envoyés, sur sa demande, le duc de Praslin. «Un voilier monté de vingt-un hommes armés se trouvait mouillé à Sgravesend», et l'on avait «détaché un petit bateau de six rameurs qui stationnait entre le pont de Westminster et celui de Londres» et qui devait recevoir le chevalier aussitôt qu'on se serait emparé de sa personne. Les admirateurs que d'Éon avait trouvés dans les bas-fonds de Londres, parmi les ouvriers du port, appelés les _mobs_, étaient venus lui faire incontinent ce rapport, ce qui permit encore une fois à l'insaisissable chevalier de se soustraire aux poursuites de son ambassadeur, prématurément triomphant. D'Éon écrivit au lord chief justice, comte Mansfield, à milord Bute et à M. Pitt des lettres qu'il fit imprimer et que les journaux publièrent; il y racontait les complots qui se tramaient autour de lui[91], en appelait à l'opinion anglaise et demandait aux ministres responsables de pourvoir à sa sécurité.
[91] Le chevalier d'Éon à lord Mansfield, à lord Bute, à Pitt, ff. imprimés.--Londres, 21 juin 1764. (_Papiers inédits de d'Eon._)
M. Pitt seul lui répondit en quelques lignes: «Vu l'extrême délicatesse des circonstances, vous pourrez trouver bon que je me borne à plaindre une situation sur laquelle il ne m'est pas possible d'offrir des avis que vous me témoignez désirer d'une manière très flatteuse[92]».
[92] William Pitt au chevalier d'Éon, 23 juin 1764.--Cité par GAILLARDET.
L'agitation entretenue par d'Éon autour de sa personne, dans un pays où la liberté individuelle était si fortement sauvegardée, suffit à le mettre à l'abri des tentatives de M. de Guerchy. L'été approchait; il partit pour Staunton Harold, propriété de son ami le comte Ferrers, tandis que l'ambassadeur prenait un congé et regagnait la France.
L'automne ramena M. de Guerchy à Londres, où allait se dérouler le procès en libelle intenté contre d'Éon. Le cabinet anglais avait presque donné à l'ambassadeur l'assurance qu'il obtiendrait un verdict affirmatif et pourrait mettre la main sur d'Éon et ses papiers. Cependant d'Éon, dont on pouvait tout attendre, sauf une reculade, ne parut pas à l'audience. Son avocat demanda un sursis, alléguant qu'il n'avait pas été accordé à la défense un temps suffisant pour réunir les témoignages qu'elle comptait fournir; les juges, refusant tout délai, passèrent outre. La sentence fut telle qu'on l'espérait: d'Éon était condamné; mais lorsqu'on se présenta chez lui pour lui notifier le jugement, on trouva l'appartement vide; notre chevalier avait pris les devants. Ne pouvant douter que l'issue du procès lui fût défavorable, il avait gagné la Cité et s'était retiré dans un garni en compagnie de son cousin de Mouloize. Il se croyait si bien en sûreté et se cachait si peu qu'il faillit être arrêté de suite par «deux messagers d'État qui vinrent avec un warrant et nombre de soldats armés en la maison de Mme Eldoves, où l'on supposait que le sieur d'Éon s'était réfugié». «Les agents, raconte d'Éon lui-même, cassèrent les portes, armoires, valises, armoires, pour me chercher et ne trouvèrent que mon cousin d'Éon de Mouloize, qui était tranquillement à se chauffer auprès du feu avec Mme Eldoves et une autre dame. Cette autre dame était celle qu'on appelle communément le chevalier d'Éon[93].»
[93] Note particulière du chevalier d'Éon pour le comte de Vergennes, 31 décembre 1774. (_Papiers inédits de d'Éon._)
Les ministres anglais, talonnés par Guerchy et furieux de la maladresse des agents de la police autant que de la mollesse de leur chef, s'impatientaient; lord Halifax, «violemment fâché que d'Éon fût encore en liberté», s'étonnait que le solicitor général fût absent à ce moment critique; il l'invitait à revenir en hâte, afin que cette affaire n'essuyât plus aucun retard et que l'on s'emparât du coupable, par tous les moyens légaux, pour l'amener à subir la sentence de la cour[94]. Toutes ces mesures furent vaines; d'Éon, rendu plus prudent par l'alerte qu'il venait de subir, s'était définitivement terré. Il avait «mis ses espions en campagne», ne sortant «qu'avec les sûretés qu'un capitaine de dragons doit prendre en temps de guerre[95]», et dans sa réclusion travaillait à une «ample et magnifique défense» contre la cabale de la Cour. C'était le couronnement de toutes ses folies qu'il préparait, le bouquet du feu d'artifice dont il avait étourdi son ambassadeur. Sa «magnifique défense» allait causer à Londres et à Paris un scandale inouï, unique dans les annales de la diplomatie. Ayant dédaigné de répondre à une assignation devant un simple tribunal du ban royal, il allait assigner l'ambassadeur de France, pour tentative d'empoisonnement et d'assassinat, devant le grand jury d'Old Bailey.
[94] Lettre de lord Halifax, ministre et secrétaire d'État, à Philipp Carteret Webb, solicitor général de la Trésorerie d'Angleterre, 16 décembre 1764. (_Papiers inédits de d'Éon._)
[95] D'Éon au capitaine de Pommard, 5 juin 1764. (_Papiers inédits de d'Éon._)