Un aventurier au XVIII siècle: Le chevalier d'Éon (1728-1810)
Part 7
Vergy courut directement chez le juge de paix; il lui raconta dans les termes les plus dramatiques ce qui venait de se passer, et obtint contre d'Éon une lettre d'assignation[63]. D'Éon, qui jouissait encore de son immunité diplomatique, ne jugea pas convenable d'y répondre. Il était d'ailleurs bien trop occupé de ses démêlés avec son ambassadeur, qui s'aggravaient de jour en jour et finirent par changer en manie de la persécution cette sorte de folie des grandeurs qui s'était emparée de lui. Il accusa M. de Guerchy d'avoir tenté de le faire empoisonner. Il raconta que le 28 octobre, alors qu'il dînait pour la dernière fois à l'ambassade, l'écuyer Chazal aurait mêlé à un vin de Tonnerre, dont on le savait très friand, une dose d'opium telle «qu'il faillit tomber en léthargie» et fut pendant plusieurs jours obligé de garder la chambre. L'ambassadeur étant venu le lendemain avec deux de ses secrétaires s'informer de sa santé, d'Éon s'imagina que M. de Guerchy avait voulu se rendre compte des dispositions de son appartement et tenter de découvrir où pouvaient être cachés les papiers secrets; à l'annonce de cette visite il s'était même empressé de monter chez son cousin d'Éon de Mouloize et d'appeler son secrétaire «afin, dit-il, d'éviter un coup de main». Il ne cessait de raconter à ses amis toutes ces persécutions et assurait qu'il était sans cesse espionné. Son domestique, ayant dû faire remettre une nouvelle serrure à la porte de son logement, avait naturellement appelé le serrurier voisin, qui se trouva être celui de l'ambassade. D'Éon se crut alors à la merci du comte de Guerchy; il vit sa personne en danger et ses papiers sur le point d'être saisis. Aussi, affolé, n'y tenant plus, il congédia son domestique et réunit ses fidèles compagnons en un conciliabule où l'on décida de déménager sur-le-champ. D'Éon, dont la manie d'écrire ne s'apaisa en aucune circonstance, nous a conservé une sorte de procès-verbal de cette séance, qui peint bien son état d'esprit:
[63] _Papiers inédits de d'Éon._
«Le conseil des trois, y est-il écrit, après avoir fait bien des réflexions sur le délogement, a résolu que demain matin les meubles et les effets seraient transportés sur une charrette, parce qu'en un ou deux voyages le tout sera délogé... Toutes ces batteries sont prêtes à démasquer en cas de besoin et la garnison est bien résolue, s'il était question de capitulation, de sortir de la place, tambour battant, mèche allumée et avec tous les honneurs de la guerre--_et operibus eorum cognoscetis eos_[64].»
[64] _Papiers inédits de d'Éon._
D'Éon n'eut pas à faire usage des procédés de guerre dont il menaçait son ambassadeur. Il élut domicile chez Carrelet de la Rozière, son parent et son associé dans la mission secrète qui lui avait été confiée. Il y apporta armes et bagages; puis, toujours en proie à la même obsession, transforma sa nouvelle habitation, située au cœur même de Londres, en une véritable forteresse, militairement occupée et commandée.
M. de Guerchy n'en était plus à s'étonner des allures de d'Éon, et cependant cet exode clandestin et subit le laissa tout interdit, et d'autant plus inquiet qu'il commençait à désespérer d'obtenir les comptes que d'Éon lui devait, mais différait toujours de lui rendre. Il lui écrivait dès le 9 novembre en son style d'ambassadeur, dont le duc de Praslin n'avait pas eu tort de se méfier:
J'ai appris hier, monsieur, que vous étiez sorti de la maison que j'avais louée pour vous et pour le surplus de ceux qui ne pouvaient pas loger dans celle de milord Holland que j'occupe. J'ignore quelle peut être la cause de cette détermination de votre part si précipitée, et sans m'en avoir informé. Ce jour que je fus savoir de vos nouvelles sur ce que j'avais appris que vous étiez malade, j'oubliai de vous parler du compte que vous êtes dans le cas de me rendre pour toutes les différentes sommes que vous avez touchées et prises sur mon compte; il y a déjà quelque temps que vous me dites que vous le remettriez sous deux jours; je vous prie instamment de me l'apporter ou de me le faire remettre incessamment[65].»
[65] Le comte de Guerchy à d'Éon, 9 novembre 1763. (_Papiers inédits de d'Éon._)
D'Éon n'envoya pas les comptes qui lui étaient réclamés, mais il se rendit au lever du roi, et lorsque Sa Majesté se fut retirée, il s'approcha de l'ambassadeur: «Je n'ai pas répondu, monsieur, lui dit-il, à la lettre que vous m'avez écrite ce matin, parce que je me suis levé tard. Si j'ai des comptes à rendre, je les rendrai à ma Cour lorsqu'elle me les demandera. Le ministre plénipotentiaire de France a vécu aux dépens du roi tout comme l'ambassadeur y vit. D'ailleurs je suis charmé que vous me fournissiez l'occasion de vous déclarer que je n'ai jamais été votre intendant, ni ne le serai jamais; je ne suis ni fait, ni né pour cela.» Et sans laisser à M. de Guerchy le temps de lui répondre, il lui fit une «profonde révérence» et se hâta de regagner sa forteresse. Ayant réuni son conseil, il employa toute son éloquence à persuader à M. de la Rozière que, d'après la tournure que prenaient les événements, les documents secrets allaient se trouver en danger. Ils étaient assez volumineux pour être gênants et difficiles à cacher, en cas d'alerte subite. D'Éon fit si bien que M. de la Rozière s'offrit lui-même à en faire passer une partie en France. C'était une mission périlleuse que son rôle assez effacé et l'attitude réservée qu'il avait adoptée lui rendaient plus facile qu'à tout autre. D'Éon lui remit une grande partie des documents qu'il possédait; mais il eut bien soin de conserver par devers lui les pièces les plus importantes, les plus compromettantes, celles qui pouvaient devenir pour lui une arme ou tout au moins une garantie dont il saurait tirer parti. Parmi ces pièces se trouvaient naturellement les minutes relatives à la mission qui le retenait en Angleterre pour y étudier le projet de débarquement militaire.
Chargé du mystérieux colis, M. de la Rozière partit quelques jours plus tard pour Paris, emportant, en outre, sous un pli à l'adresse de M. Tercier, des lettres qui devaient être remises au roi et à M. de Broglie. D'Éon y racontait tous les complots qu'il avait cru découvrir; les tentatives d'empoisonnement, d'enlèvement, d'espionnage dont il avait été l'objet; se vantant même d'avoir «humilié et mystifié son ambassadeur» et «d'avoir combattu en dragon pour le roi, pour son secret et pour le comte de Broglie[66].»
[66] _Note secrète et importante pour l'Avocat_ (le roi) _et son substitut_ (le comte de Broglie), citée par GAILLARDET, p. 138 (qui l'a empruntée aux _Mémoires de la chevalière d'Éon_).
Ces lettres, d'une exagération si manifeste, produisirent à Paris un effet contraire à celui que d'Éon en attendait. Le roi sentit qu'aux mains d'un tel écervelé sa correspondance pouvait, d'un instant à l'autre, être saisie par son ambassadeur et revenir à ses ministres. Tout le plan de sa politique secrète, qu'il avait dissimulé si jalousement, pouvait ainsi se trouver découvert. Sans consulter le comte de Broglie ou même M. Tercier, Louis XV se hâta de prendre ses précautions.
Il envoya un courrier à son ambassadeur à Londres pour lui annoncer qu'il venait de contresigner une lettre de M. de Praslin requérant l'extradition de d'Éon; Guerchy devait, dans le cas où il se saisirait de la personne du chevalier, conserver par devers lui «tous les papiers qu'il pourrait trouver avec le sieur d'Éon, sans les communiquer à personne». Ces documents devaient être «tenus secrets pour tout le monde sans aucune exception» et «demeurer soigneusement cachetés» entre les mains de l'ambassadeur, qui à son prochain voyage les remettrait directement au roi. Le sieur Monin, secrétaire du comte de Guerchy et ami de M. d'Éon, avait reçu pour mission de savoir où ces papiers pouvaient être déposés[67].
[67] Louis XV au comte de Guerchy, 4 novembre 1763. (BOUTARIC, _Correspondance secrète_, t. I, p. 302.)
Louis XV avait cru ainsi parer à tout événement; il comptait, par cette demi-confidence, s'assurer la discrétion de Guerchy et empêcher l'ambassadeur de faire part de ses découvertes au duc de Praslin. Tercier et le comte de Broglie furent épouvantés de la mesure précipitée qu'avait prise le roi et que lui-même leur apprit le lendemain[68]. Ils savaient Guerchy assez maladroit pour tout révéler par inadvertance, si toutefois son attachement à la maison de Choiseul ne lui inspirait pas une indiscrétion qui livrerait au ministre le secret de la politique particulière du roi. Si de pareilles révélations devaient être mortifiantes pour le roi, elles étaient redoutables pour les agents secrets aux dépens desquels se traduirait sûrement le dépit des ministres. Aussi le comte de Broglie, très alarmé, exposa-t-il de suite au roi ses inquiétudes au sujet des ordres envoyés à Guerchy, et M. Tercier lui fit part de réflexions non moins pessimistes. Louis XV, tout à la satisfaction d'avoir échappé à une aussi chaude alerte, prit à tâche de rassurer ses conseillers: «Si Guerchy, leur écrivait-il, manquait au secret, ce serait à moi qu'il manquerait, et il serait perdu; s'il est honnête homme, il ne le fera pas; si c'est un fripon, il faudrait le faire pendre. Je vois bien que vous et le comte de Broglie êtes inquiets. Rassurez-vous, moi je suis plus froid[69].»
[68] Louis XV à Tercier, 4 novembre 1763. (BOUTARIC, _Correspondance secrète_, t. I, p. 302.)
[69] Louis XV à Tercier, 11 novembre 1763. (BOUTARIC, _Correspondance secrète_, t. I, p. 304.)
Guerchy, il faut lui rendre cette justice, ne semble pas avoir trompé la confiance du Roi. Soit qu'il s'aperçût du danger qu'il courrait en risquant des confidences, soit qu'il préférât voir dans la lettre du roi une marque de confiance dont il voulût se montrer digne, il ne s'ouvrit de cette affaire qu'à Mme de Guerchy, qui garda scrupuleusement le secret. L'ambassadeur était du reste assez satisfait de trouver contre d'Éon des armes nouvelles, car il ne savait plus comment agir. N'ayant pu réussir par la menace, il avait eu recours à la flatterie et avait suggéré au duc de Choiseul d'écrire à d'Éon une lettre de promesses. Le ministre s'y était prêté et avait usé des termes les plus affectueux:
Qui est-ce qui vous arrête donc là-bas, mon cher d'Éon! abandonnez, je vous le conseille, la carrière politique et vos tracasseries ministérielles avec M. de Guerchy pour venir me rejoindre ici, où je compte vous employer utilement dans le militaire; je vous promets que vous n'éprouverez aucuns désagréments quand je vous emploierai. Comme l'arrangement militaire va être consommé bientôt, j'ai prié M. de Praslin de vous faire revenir; rien désormais ne doit vous arrêter et vous me ferez grand plaisir de revenir me joindre sans perte de temps à Versailles; je vous y attends, mon cher d'Éon, avec tout l'intérêt que vous me connaissez pour vous et les sentiments avec lesquels j'ai l'honneur d'être votre très humble et très obéissant serviteur[70].
[70] Le duc de Choiseul à d'Éon, 14 novembre 1763. (_Lettres, mémoires et négociations_..., p. 108.)
En dépit des termes engageants de cette lettre, d'Éon ne fut point tenté d'abandonner la lutte stérile et sans issue qu'il avait entreprise contre son ambassadeur, pour retourner chercher sur de vrais champs de bataille des succès plus dignes de son brillant passé. Sans illusions sur l'accueil qu'il aurait trouvé en France, il se borna à décliner avec respect et reconnaissance les offres du duc de Choiseul.
Il était résolu à ne pas abandonner Londres, où la loi protégeait si efficacement le domicile de tout citoyen. Pareille sauvegarde était bien de nature à étonner un Français du dix-huitième siècle, et M. de Guerchy lui-même n'avait pu encore s'y accoutumer. Il était si peu fait aux coutumes anglaises qu'il ne sut pas épargner à son gouvernement un désagréable mécompte. A peine en possession des nouveaux ordres du roi, il se hâta de soumettre aux ministres anglais la demande d'extradition que lui avait transmise le duc de Praslin. Malgré tout le désir qu'ils avaient de tirer d'embarras le malheureux ambassadeur, les ministres anglais ne crurent pas devoir prendre, de leur propre autorité, une décision si contraire aux lois et à l'esprit de la nation; ils portèrent l'affaire devant le conseil du roi. Guerchy fit de nouvelles démarches, plus pressantes encore, auprès des secrétaires d'État; mais ce fut en vain, et le roi d'Angleterre exprima seulement à l'ambassadeur «le regret qu'il éprouvait de ne pas accueillir la demande de son cousin, le roi de France, les lois de son royaume ne lui en laissant pas le pouvoir».
L'échec était d'autant plus mortifiant pour Guerchy qu'il avait entraîné son gouvernement dans cette fausse manœuvre, et il ne put trouver qu'une mince compensation dans le congé en forme que le chambellan du roi d'Angleterre fit remettre à d'Éon:
Monsieur,
Le Roi votre maître a fait savoir au Roi mon maître que vous n'êtes plus son Ministre à la Cour de Londres et en même temps a exigé du Roi qu'il donnât des ordres pour que vous ne paraissiez plus à la Cour, et je suis très mortifié de vous dire que j'ai reçu ce matin des ordres du Roi mon maître de vous communiquer ses intentions là-dessus.
J'ai l'honneur d'être...
GOWER,
_Chambellan du Roi d'Angleterre_[71].
[71] L'original se trouve actuellement en la possession de M. Gower, qui a bien voulu nous en donner copie.
Ce billet poli, mais catégorique, marque la fin de la carrière régulière du chevalier d'Éon. Il consacre, au nom du roi d'Angleterre, la révocation que sa folie des grandeurs avait value au ministre plénipotentiaire du roi de France. Désavoué officiellement par le souverain qui l'avait envoyé et par celui qui l'avait reçu, d'Éon n'avait plus de situation. Tout autre que lui s'en fût trouvé abattu et aurait demandé grâce. Il se montra plus insolent et plus intraitable que jamais. Ne pouvant se croire abandonné de ses protecteurs et comptant, en dépit de tout, sur le secret appui du roi, d'Éon s'estimait encore de taille à tenir tête à Guerchy. C'est, en effet, celui-ci qui dut se déclarer vaincu et faire au roi lui-même le récit de sa défaite:
J'attendais toujours pour répondre à la lettre dont il a plu à Votre Majesté de m'honorer, datée de Fontainebleau 4 novembre, que j'eusse pu exécuter vos ordres; mais quelques moyens différents que j'aie employés pour y parvenir, cela m'a été absolument impraticable. Votre Majesté aura vu par ma dépêche les obstacles qui s'opposent à ce que je me rende maître des papiers de d'Éon, qui refuse constamment de me les remettre malgré l'ordre qu'il en a reçu de M. de Praslin de la part de Votre Majesté.
C'est là un des points de sa folie, qui cependant n'existe pas sur les autres généralement. Elle aura été également informée que la Cour de Londres m'a refusé main-forte à ce sujet, en me répondant que c'était contre les lois du pays. Le roi d'Angleterre et ses ministres ont cependant la plus grande envie d'être débarrassés de ce personnage-là. Il n'a pas dépendu de moi non plus de m'en saisir par moi-même ainsi que de sa personne, par force ou par adresse, parce qu'il ne loge pas dans ma maison et qu'il n'y est pas venu depuis qu'il pousse les choses au point où il les a poussées jusqu'à ce moment...
Je suis bien peiné, Sire, de n'avoir pu en cette occasion donner à Votre Majesté, comme je l'aurais désiré, des preuves du zèle ardent que j'aurai toute ma vie[72]...
[72] Le comte de Guerchy à Louis XV, 6 décembre 1763. (Archives des Affaires étrangères, cité par BOUTARIC, _Correspondance secrète_, t. I, p. 307.)
D'Éon avait échappé une fois de plus aux manœuvres de Guerchy. Il s'était moqué des démarches officielles de l'ambassadeur, comme de ses secrètes intrigues. Il avait amusé Monin, le secrétaire de M. de Guerchy, par de fausses confidences et lui avait laissé croire qu'il n'avait pas avec lui en Angleterre les documents importants qu'il possédait. Quant aux exempts que l'on avait envoyés de Paris pour l'enlever, il les avait tenus en respect, ne sortant qu'en nombreuse compagnie et restant la plupart du temps retranché dans son logement. «Sa chambre, son salon, son cabinet et l'escalier étaient minés; une lampe brûlait toute la nuit... La garnison était composée de plusieurs dragons de son ancien régiment qu'il avait fait venir et de quelques déserteurs recueillis à Londres qui occupaient le rez-de-chaussée[73].» Ces précautions, qui sembleraient inventées à plaisir si elles n'avaient été le fait d'un aventurier préoccupé avant tout de frapper l'opinion publique, étaient bien superflues. La loi du _home rule_ protégeait mieux d'Éon que «les quatre paires de pistolets, les deux fusils et les huit sabres de son arsenal», et lord Halifax, qu'il avait fait interroger sur le sort qui lui était réservé, avait répondu: «Qu'il se tienne tranquille; dites-lui que sa conduite est exécrable, mais que sa personne est inviolable[74].»
[73] Manuscrits de la collection Christie, cités par M. TELFER: _The strange Career of the chevalier d'Eon de Beaumont_, p. 128.
[74] Cité par le duc DE BROGLIE, _Le Secret du roi_, t. II, p. 64.
Sûr dès lors de n'être plus inquiété, d'Éon se refusa obstinément à venir à composition, et M. de Guerchy, n'ayant plus aucun moyen de contraindre un homme qui «mettait en poche les lettres de rappel de son ministre et refusait de rendre les papiers ministériels», se décida à dresser acte de ce refus. Il se rendit lui-même chez d'Éon vers la fin de décembre, et la rédaction de ce procès-verbal donna lieu à une scène où l'exaltation du pauvre chevalier ne connut plus de bornes. Arpentant la pièce, il gesticulait en protestant «qu'il se ferait plutôt tuer que de rendre les documents du roi et qu'il faudrait les venir prendre au bout de son fusil[75]». D'Éon signa cet acte, qui devait donner à Versailles la preuve formelle de son extravagance. Louis XV d'ailleurs ne s'intéressait plus à d'Éon; il redoutait ses incartades et regrettait amèrement «le choix d'un tel agent». Il ne songea plus qu'à le tenir éloigné sans paraître l'abandonner entièrement, et si d'Éon obtint dans la suite de nouvelles grâces, il les dut bien plus à la crainte qu'il inspirait qu'à l'estime que ses anciens services lui avait méritée. Le roi écrivit en effet à Tercier le 30 décembre: «M. d'Éon n'est pas fol, je le pense bien; mais orgueilleux et fort extraordinaire. Je crois qu'il faut laisser écouler assez de temps, le soutenir de quelque argent et qu'il reste là où il est en sûreté et surtout qu'il ne se fasse pas de nouvelles affaires[76].»
[75] Correspondance officielle, archives des Affaires étrangères, citée par le duc DE BROGLIE, _Le Secret du roi_, t. II, p. 65.
[76] Le roi à Tercier, 30 décembre 1763. (BOUTARIC, _Correspondance secrète_, t. I, p. 310.)
Épuisé par toutes ces persécutions auxquelles son orgueil l'avait exposé, blâmé hautement à Paris et à Versailles, d'Éon voyait ses amis eux-mêmes l'abandonner. La petite ville bourguignonne, d'où l'on n'avait cessé de le suivre à travers le monde et de lui prédire les plus brillantes destinées, lui envoyait maintenant l'écho de sa réprobation. Ses parents doutaient de son bon sens et sa vieille mère songeait à venir elle-même à Londres pour implorer sa soumission aux ordres du roi. Mais d'Éon, sans rien perdre de sa triomphante assurance, lui écrivait à la fin de cette dramatique année:
J'ai reçu, ma chère mère, toutes les lettres lamentables et pitoyables que vous avez pris la peine de m'écrire; pourquoi pleurez-vous, femme de peu de foi? comme il est dit dans l'Écriture. Qu'y a-t-il de commun entre vos affaires tonnerroises et mes affaires politiques à Londres? Plantez donc vos choux tranquillement, faites arracher les herbes de votre jardin, mangez les fruits de votre potager, buvez le lait de vos vaches et le vin de vos vignes et laissez-moi tranquille avec vos sots discours de Paris et de Versailles et vos pleurs qui me désolent sans me consoler. Mais je n'ai pas besoin de consolation, puisque je ne suis nullement triste et que mon cœur joue du violon et même de la basse de viole, ainsi que je vous l'ai déjà écrit, attendu que je fais mon devoir et que mes adversaires, qui se disent de grands seigneurs, des vicomtes de Marmion, ne font pas le leur; qu'ils veulent tout faire, tout conduire par caprice, par intérêt particulier et nullement en vue de la justice générale et du plus grand bien pour le roi et la patrie. Qu'ils fassent donc comme ils voudront, je ferai comme je l'entendrai, et je l'entendrai bien. Je ne crains ni de loin ni de près les foudres de ces petits Jupiters: voilà tout ce que je puis vous dire; restez tranquille comme je le suis, et si vous venez à Londres me voir, j'en serai charmé parce que je vous garderai avec les dépêches de la cour et les comptes du comte de Guerchy, vicomte de Marmion, qu'il n'aura qu'à bonne enseigne, étendards déployés, mèche allumée, balle en bouche et tambours battants. Il n'aura pas même les enveloppes des lettres, je vous le jure sur mes grands dieux, à moins qu'il ne m'apporte un ordre du roi, mon maître et le sien, en bonne forme, ce qu'il n'a pu faire jusqu'à présent.
... Je finis en vous disant que si vous voulez faire pour le mieux, vous resterez tranquille dans votre charmante solitude à la porte de Tonnerre et vous ne retournerez à Paris que d'autant que la Cour vous payera vos courses mieux qu'à moi, et songez que soit que les hommes ou les femmes vous louent ou vous blâment, vous n'en êtes ni meilleure ni plus mauvaise. _La gloire des bons est dans leur conscience et non dans la bouche des hommes._
Embrassez pour moi tous les parents et amis et surtout la comtesse de Candale et toute sa maison que j'aimerai plus que Tonnerre tout ensemble si l'esprit de cabale qui règne de tout temps dans cette petite ville se fait sentir à mon égard. Un beau jour, j'irai baptiser leur vin pétulant. Mais c'est en vain qu'on prêcherait cette morale à ses habitants. Ils ressembleront toujours aux pierres à fusil qui se trouvent dans leurs vignes, qui plus on les bat, plus elles font feu. Je vous embrasse bien tendrement; attendez l'avenir, vous devez savoir que je ne suis pas embarrassé de mon existence; laissez passer la petite tempête: le vent impétueux qu'il fait n'est qu'une pétarade, et si vous continuez à pleurer, je serai obligé de vous envoyer des mouchoirs de la Compagnie des Indes anglaises. Je me porte si bien que je compte enterrer tous mes ennemis morts ou vifs. Adieu[77].
[77] D'Éon à sa mère, 30 décembre 1763. (_Papiers inédits de d'Éon._)
CHAPITRE V
Lutte acharnée du chevalier d'Éon contre le comte de Guerchy; guerre de libelles; publications à Londres des _Lettres, Mémoires et Négociations_.--Louis XV envoie à d'Éon des émissaires; arrestation d'Hugonnet à Calais; le secret exposé à être découvert.--Procès intenté par d'Éon au comte de Guerchy; condamnation de l'ambassadeur de France par le jury anglais.--Le roi accorde une pension au chevalier d'Éon, qui se décide à rester en Angleterre.