Un aventurier au XVIII siècle: Le chevalier d'Éon (1728-1810)
Part 6
Je n'aurais jamais cru, monsieur, que le titre de ministre plénipotentiaire vous fît si promptement oublier le point d'où vous êtes parti et je n'avais pas lieu de m'attendre à vous voir augmenter de prétentions à mesure que vous recevez de nouvelles faveurs. 1º Je ne vous ai point fait espérer le remboursement de votre ancien voyage de Russie puisque trois de mes prédécesseurs à qui vous avez fait la même demande n'ont apparemment pas trouvé qu'elle fût légitime. 2º Vous vous plaignez à moi de vaines promesses qui vous ont été faites, et ce n'est assurément pas la manière dont j'en ai agi avec vous. Rappelez-vous que je vous ai reçu à Vienne dans un temps où je ne pouvais avoir aucune raison de vous obliger, puisque vous ne m'étiez nullement connu; vous êtes arrivé chez moi malade et je vous ai guéri; vous en êtes parti dans l'incertitude du sort qui vous attendait ici, et je vous ai procuré la pension qui vous a été donnée. Deux ans après, vous trouvant sans occupations, vous avez eu recours à moi, et je vous ai donné le poste le plus agréable et l'occasion la plus avantageuse pour vous faire connaître. Vous êtes enfin venu nous apporter les ratifications de l'Angleterre; ce voyage vous a été payé comme aurait pu l'être celui de Pétersbourg et Sa Majesté vous a récompensé comme si vous aviez fait dix campagnes de guerre. Si ce tableau, monsieur, vous offre des sujets de mécontentement, je vous avoue que je serai obligé de renoncer à vous employer de peur de manquer des moyens suffisants pour récompenser vos services. Mais j'aime mieux présumer que vous en sentirez la vérité et que vous mettrez à l'avenir plus de confiance en ma bonne volonté pour vous qu'en des représentations aussi mal fondées. Je ne dois point oublier de vous dire que je n'ai pas aperçu que le caractère de plénipotentiaire engageât M. de Neuville à faire ici aucunes dépenses; je le vois toujours tel qu'il était auprès de M. de Bedford, et rien ne peut me faire soupçonner la nécessité des frais extraordinaires auxquels vous vous êtes livré sur le compte de M. de Guerchy et qui sont extrêmement déplacés. Je ne vous cache pas que j'ai trouvé très mauvais que vous ayez fait autant de dépense aux dépens de quelqu'un à qui je m'intéresse autant et qui vous a donné sa confiance sur ma parole. J'espère qu'à l'avenir vous serez plus circonspect dans vos demandes et plus attentif à ménager l'argent d'autrui et que vous vous attacherez autant à lui être utile que vous l'avez fait auprès de M. le duc de Nivernais.
Je suis très parfaitement, monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur[53].
[53] Le duc de Praslin à d'Éon, 13 septembre 1763. (_Papiers inédits de d'Éon._)
Le duc de Praslin se trompait étrangement s'il espérait avoir le dernier mot avec son impétueux correspondant. D'Éon, loin de se rendre, fut exaspéré par la sagesse même des avis qui lui étaient donnés et, n'écoutant que son dépit, répondit le jour même:
Aussitôt que j'ai eu appris, monsieur le duc, qu'on voulait me donner malgré moi le titre de ministre plénipotentiaire, j'ai eu l'honneur d'écrire à M. le duc de Nivernais que je regardais ce titre plutôt comme un malheur que comme un bien pour moi; en toutes choses, il faut envisager la fin.
Je suis parti fort jeune du point de Tonnerre, ma patrie, où j'ai mon petit bien et une maison au moins six fois grande comme celle qu'occupait M. le duc de Nivernais à Londres. En 1756 je suis parti du point de l'hôtel d'Ons-en-Bray, rue de Bourbon, faubourg Saint-Germain. Je suis l'ami du maître de la maison et j'en suis parti malgré lui pour faire trois voyages en Russie et autres Cours de l'Europe, pour aller à l'armée, pour venir en Angleterre, pour porter quatre ou cinq traités à Versailles, non comme un courrier, mais comme un homme qui y avait travaillé et contribué. J'ai souvent fait ces courses quoique malade à la mort et une fois avec une jambe cassée. Malgré tout cela, je suis, si le destin l'ordonne, prêt à retourner au point d'où je suis parti. J'y retrouverai mon ancien bonheur. Les points d'où je suis parti sont d'être gentilhomme, militaire et secrétaire d'ambassade; tout autant de points qui mènent naturellement à devenir ministre dans les Cours étrangères. Le premier y donne un titre; le second confirme les sentiments et donne la fermeté que cette place exige; mais le troisième en est l'école...
Si un marquis, monsieur le duc, avait fait la moitié des choses que j'ai faites depuis dix ans, il demanderait au moins un brevet de duc ou de maréchal; pour moi, je suis si modeste dans mes prétentions que je demande à n'être rien ici, pas même secrétaire d'ambassade[54].
[54] D'Éon au duc de Praslin, 25 septembre 1763. (_Lettres, mémoires et négociations_..., p. 40.)
D'Éon qui ce jour-là se sentait en verve et, pour le plaisir de faire des mots, courait au-devant de sa disgrâce ne s'en tint pas encore là. Par le même courrier il envoyait au comte de Guerchy, qui n'avait cessé de son côté de l'exhorter à plus de retenue, de pareilles impertinences:
... Je prendrai seulement la liberté de vous observer au sujet du caractère que le hasard m'a fait donner que Salomon a dit, il y a bien longtemps, qu'ici-bas tout était hasard, occasion, cas fortuit, bonheur et malheur, et que je suis plus persuadé que jamais que Salomon était un grand clerc. J'ajouterai modestement que le hasard, qui ferait donner le titre de ministre plénipotentiaire à un homme qui a négocié heureusement depuis dix ans, n'est peut-être pas un des plus aveugles de ce monde: ce qui m'arrive par le hasard peut arriver à un autre par bonne aventure...
Un homme quelconque ne peut se mesurer, même dans l'opinion, que par un ou plusieurs hommes. Il y a même plusieurs proverbes qui serviraient à prouver la vérité de ceci. On dit communément: il est bête comme mille hommes, il est méchant comme quatre, il est ladre comme dix. C'est la seule échelle dont on puisse se servir, excepté dans certains cas où les hommes se mesurent par les femmes. Un ambassadeur quelconque équivaut à un demi-homme, ou à un homme entier, ou à vingt hommes, ou à dix mille. Il s'agirait de trouver la proportion existant entre un ministre plénipotentiaire, capitaine de dragons, qui a fait dix campagnes politiques (sans compter les campagnes de guerre, comme dit M. le duc de Praslin) et un ambassadeur lieutenant-général qui débute...
J'ai déjà eu l'honneur, monsieur, de vous faire mes sincères remerciements pour toutes vos offres gracieuses de services; à l'égard des espérances à venir, j'aurai celui de vous avouer franchement que je suis le second tome de ma sœur Anne de la Barbe Bleue, qui regardait toujours et qui ne voyait rien venir, et cela m'engage souvent à chanter en faux-bourdon ce beau refrain:
Belle Philis, on désespère Alors qu'on espère toujours.
J'ai l'honneur d'être[55]...
[55] D'Éon au comte de Guerchy, le 25 septembre 1763. (_Lettres, mémoires et négociations_..., p. 74.)
CHAPITRE IV
Arrivée à Londres du comte de Guerchy.--Le chevalier d'Éon est disgracié et se venge.--Il accuse l'ambassadeur d'avoir voulu l'assassiner; l'affaire Vergy.--Mission de Carrelet de la Rozière.--Le duc de Choiseul cherche à faire revenir d'Éon et le roi à obtenir la restitution de ses papiers.--L'extradition de d'Éon est refusée par le cabinet anglais.--Lettre de d'Éon à sa mère.
Dans sa lettre au duc de Praslin, d'Éon rappelait «le point d'où il était parti» et n'y trouvait que des raisons de s'enorgueillir de son succès.
C'était bien se juger soi-même, quoique sans grande modestie; mais c'était en même temps fort mal connaître son époque. Ayant obtenu fort jeune encore un grade et des distinctions qui auraient dû paraître à un homme de sa naissance le couronnement inespéré de toute une carrière, il ne sut ni se trouver satisfait, ni même s'armer de patience. Il ne put surtout se résigner à rétrograder. Après avoir été, dans une grande négociation, le secrétaire d'un ambassadeur éclairé et magnifique, dont il s'était ingénié ensuite, comme ministre plénipotentiaire, à conserver la tradition et les allures, il se retrouvait obligé de «secrétariser» de nouveau, sous les ordres d'un chef novice dans la diplomatie, court de vues et de moyens, et décidé à retirer de son ambassade les avantages d'une riche prébende.
Sans argent, exaspéré par les récriminations que lui avaient values les dépenses de son intérim, d'Éon attendait rageusement son ambassadeur.
Le comte de Guerchy arriva le 17 octobre. «Il me reçut avec une politesse cafarde, raconte d'Éon, et me demanda d'un ton patelin si je me repentais de lui avoir écrit la lettre du 25 septembre. Je lui répondis tranquillement: «Non, monsieur; ma lettre n'était qu'une réplique un peu vive peut-être, mais juste, à votre attaque du 4 du même mois, et si vous m'écriviez encore pareille épître, je serais forcé de vous faire pareille réponse.--Allons, allons, je vois que vous êtes un peu mauvaise tête, mon cher monsieur d'Éon.» Et il tira de sa poche mon ordre de rappel à griffe, patte ou grillage, qu'il me mit entre les mains d'un air contrit, en m'exprimant ses regrets et en m'assurant encore de son amitié et de son dévouement. Je ne lui répondis que par un regard... Et le saluant froidement je me retirai emportant avec moi ce document officiel de ma disgrâce»[56].
[56] Cité par GAILLARDET, p. 129.--Voici le texte de la lettre du duc de Praslin:
«Versailles, le 4 octobre 1763.
«L'arrivée de l'ambassadeur du Roi, Monsieur, faisant cesser la commission que Sa Majesté vous avait donnée, avec la qualité de son ministre plénipotentiaire, je vous envoie votre lettre de rappel que vous remettrez à Sa Majesté Britannique selon l'usage, et le plus promptement qu'il vous sera possible. Vous trouverez ci-joint la copie de cette lettre. Vous partirez de Londres aussitôt après votre audience et vous vous rendrez tout de suite à Paris d'où vous me donnerez avis de votre arrivée, et où vous attendrez les ordres que je vous adresserai, sans venir à la Cour.
«Je suis très sincèrement, Monsieur, etc...»
(_Lettres, mémoires et négociations_..., p. 101.)
Si d'Éon parvint aussi bien qu'il le rapporte à masquer son dépit et à conserver un sang-froid dont il était peu coutumier, la lecture de la lettre du duc de Praslin dut lui suggérer de cruelles réflexions. Non seulement il se trouvait rappelé sans délai à Paris, mais l'accès de la Cour lui était interdit. C'était la disgrâce dans toute sa rigueur, l'exil, l'arrêt pour longtemps, sinon la fin de sa carrière. Trop irrité pour se laisser abattre, et espérant encore que Louis XV interviendrait en faveur de son agent secret, il résolut d'attendre les événements et d'ajourner, autant qu'il le pourrait, son départ[57]. Son imagination, qui n'était jamais à court d'expédients, lui fournit tout un plan de résistance dans la lutte scandaleuse qu'il ne craignit pas d'entreprendre contre les ordres de son ambassadeur, du ministre et du roi. Dès le lendemain, et tout en remettant à M. de Guerchy les papiers de l'ambassade, d'Éon lui annonça qu'il n'était nullement pressé d'obtenir ses audiences de congé. Ayant été accrédité par des lettres portant la signature autographe du roi, il ne pouvait, prétendait-il, être révoqué que par un acte dans les mêmes formes. Considérant donc comme non avenues les lettres de rappel qu'il avait reçues et qui n'étaient signées que de la griffe, il se disait résolu à attendre des «ordres ultérieurs de sa Cour[58]».
[57] Le roi abandonna en réalité d'Éon dès ce moment et ne songea qu'à rentrer en possession de ses papiers, ainsi que le prouvent deux billets adressés à Tercier, l'un du 11 octobre 1763:
«D'Éon a écrit plusieurs lettres fort singulières; c'est apparemment son caractère de ministre plénipotentiaire qui lui a tourné la tête. En conséquence, M. de Praslin m'a proposé de le faire venir ici pour juger ce qui en est. Prenez garde à tout ce qu'il a du secret, et s'il est fol, qu'il ne découvre quelque chose.»--L'autre, du 12 octobre 1763: «Vous verrez par ma lettre d'hier que je savais le rappel du sieur d'Éon. _A son arrivée à Paris vous le verrez et je vous autorise à prendre avec lui toutes les précautions pour que le secret soit gardé._» (Archives nationales.--BOUTARIC, _Correspondance secrète_, t. I, p. 299.)
[58] D'Éon raconte dans ses _Mémoires_ qu'il aurait reçu avant l'arrivée de M. de Guerchy une lettre autographe du roi ainsi conçue:
«Vous m'avez servi aussi utilement sous les habits de femme que sous ceux que vous portez actuellement; reprenez-les de suite et retirez-vous dans la Cité. Je vous préviens que le roi a signé aujourd'hui mais seulement de la griffe, et non de sa main, l'ordre de vous faire rentrer en France; mais je vous ordonne de rester en Angleterre avec tous vos papiers, jusqu'à ce que je vous fasse parvenir mes instructions ultérieures; vous n'êtes pas en sûreté dans votre hôtel et vous trouveriez ici de puissants ennemis.
«LOUIS.»
Le duc de Broglie (_Le Secret du roi_, t. II, p. 52) a très judicieusement discuté l'authenticité de ce document reproduit par Boutaric, à la suite de Gaillardet. D'Éon, qui a souvent glissé des interpolations dans les textes qu'il publiait, a certainement forgé de toutes pièces cette dépêche à un moment où il devait chercher à rendre vraisemblable sa métamorphose et à trouver des excuses à sa conduite passée. Mme Campan, dans ses _Mémoires sur la vie privée de Marie-Antoinette_ (p. 190), fait bien allusion à ce prétendu document; mais elle rapporte seulement que d'Éon en avait révélé l'existence à son père, M. Genet, premier commis des Affaires étrangères.
M. de Guerchy lui représenta en termes violents tout ce que sa conduite avait d'insolite et à quelles conséquences elle l'exposait, puis s'échauffant peu à peu il lui dit, si l'on en croit d'Éon, qu'il «saurait bien avoir raison de son obstination et que d'ailleurs sa perte était résolue».
Au surplus, pour mettre fin à une situation équivoque et priver d'Éon de tout moyen de résistance, Guerchy alla jusqu'à demander à la Cour de Londres d'avancer les audiences de congé de son encombrant collaborateur. D'Éon laissa faire la démarche, mais se trouva fort opportunément empêché de se rendre au palais le jour fixé[59]. Toutes ces tracasseries exaspérèrent d'Éon et achevèrent de lui faire perdre la tête. Il suffit du reste d'un incident pour rendre publique la dispute et donner à cette intrigue de chancellerie un retentissement inouï.
[59] D'Éon reçut en effet, le 25 octobre, le billet suivant:
«Milord Halifax fait bien ses compliments à M. le chevalier d'Éon et a l'honneur de lui faire savoir qu'à cause de quelques affaires qui sont survenues, il sera plus de la convenance du Roi de donner à M. d'Éon son audience demain mercredi que vendredi prochain.
«A Saint-James, le 25 octobre 1763.»
(_Papiers inédits de d'Éon._)
Un Français, le sieur Treyssac de Vergy, était arrivé dans le courant du mois de septembre. Avocat au parlement de Bordeaux, il se disait homme de lettres, faisait parade de ses belles relations et se vantait même d'être venu en Angleterre avec la promesse d'y figurer comme ministre plénipotentiaire en remplacement du chevalier d'Éon. S'étant présenté à l'ambassade, il y avait été assez sèchement éconduit par d'Éon lui-même, qui lui avait laissé entendre qu'il ne serait plus reçu sans apporter avec lui les lettres d'introduction annoncées. Le sieur de Vergy avait protesté, affirmant qu'il se trouvait de longue date en relations suivies avec le comte de Guerchy; néanmoins il avait promis de fournir les références qu'on exigeait de lui. D'Éon n'avait plus revu ce singulier visiteur, mais il avait reçu de Paris sur son compte les plus mauvais renseignements: on le représentait comme un véritable aventurier, perdu de dettes et de réputation, qui faisait des dupes sous un nom d'emprunt. Aussi, au cours d'une réception donnée par M. de Guerchy à l'occasion de son arrivée, d'Éon fut-il bien étonné de la présence de Vergy, que l'ambassadeur ne connaissait pas ou feignait de ne pas connaître. Il lui témoigna sa surprise de le trouver à l'ambassade sans qu'il y eût été prié, et sur un échange de paroles assez vives «l'insulta, le défia à pied ou à cheval» et ne se calma que sur l'intervention de M. de Guerchy.
Le lendemain, d'Éon se trouvait à dîner chez lord Halifax, en compagnie de lord Sandwich et du comte de Guerchy. Il était trop surexcité par les événements de la veille pour pouvoir garder son sang-froid, même devant les ministres anglais, et la présence de l'ambassadeur ne fit que l'exaspérer davantage. Il trouva l'occasion bonne pour déclarer qu'il ne quitterait pas l'Angleterre avant d'être rappelé régulièrement, et que d'ailleurs il ne pourrait, dans tous les cas, songer à partir sans avoir terminé une affaire d'honneur. Il s'agissait de la querelle de la veille, qu'il raconta complaisamment à ses hôtes, leur annonçant qu'il attendait pour le lendemain la visite de Vergy, qu'il accepterait le cartel et tuerait son adversaire. Aux ministres anglais, qui lui objectaient le scandale et les devoirs de sa situation officielle, il répondit que «s'il était ministre plénipotentiaire, il était surtout dragon.--Bien, lui rétorqua lord Halifax; mais fussiez-vous même le duc de Bedford, je me verrais obligé de vous faire escorter par des gardes.--Je n'ai point l'honneur d'être le duc de Bedford; je suis M. d'Éon et n'ai besoin d'aucune escorte.»
Il était dans un tel état d'exaltation que Guerchy s'unit à lord Halifax, et tout fut mis en œuvre pour le calmer. D'Éon n'écouta ni prières ni menaces et, prétextant un engagement au cercle, tenta de s'esquiver. Sur l'ordre du ministre, on lui barra le passage[60] et d'Éon, au comble de la fureur, s'écria qu'il était inconcevable qu'un ministre plénipotentiaire fût, devant son ambassadeur, retenu prisonnier dans l'hôtel du secrétaire d'État. La scène devenait tragi-comique. Lord Halifax et Guerchy sentirent qu'il importait d'y mettre fin, sous peine de soulever un scandale beaucoup plus retentissant que celui qu'ils avaient voulu prévenir. Ils se remirent à raisonner d'Éon, qui se calma peu à peu et finit par consentir à signer un papier aux termes duquel il donnait sa parole d'honneur aux comtes de Sandwich et Halifax de ne point se battre avec M. de Vergy et «de ne point lui faire aucune insulte, sans avoir préalablement communiqué ses intentions aux susdits comtes».
[60] Les journaux qui parlèrent le surlendemain à mots couverts de cet incident racontent même qu'on envoya chercher un détachement de la garde:
(Extrait du _Daily Advertiser_, vendredi, 28 octobre 1763.)
«Mercredi au soir, dans la maison d'un grand seigneur à Westminster, il s'est élevé une querelle entre deux personnes de distinction qui sont actuellement revêtues d'un caractère public. Comme il y avait à craindre que cette querelle n'eût des suites dangereuses, on envoya chercher un détachement des Gardes afin d'empêcher que ces personnes n'en vinssent à des extrémités.»--(_Papiers inédits de d'Éon._)
D'Éon prit lui-même une copie de son engagement et la fit signer par lord Halifax, lord Sandwich et le comte de Guerchy[61].
[61] C'est ce document soigneusement conservé par d'Éon et retrouvé par nous dans ses papiers que nous avons cru intéressant de reproduire en fac-similé.
Cet étrange scandale, occasionné par la maladresse de l'ambassadeur au moins autant que par l'exaltation fort peu diplomatique de son bouillant ministre plénipotentiaire, eut son épilogue le lendemain. D'Éon en a fait lui-même un récit trop pittoresque pour n'être point cité:
«La chose s'est passée sans coup férir; ma circonstance était bien plus critique que la sienne; j'avais promis de ne point agir contre lui et je ne pouvais prévoir que le brave Vergy était homme à se laisser intimider de mes moindres démarches; en effet je fermai la porte de ma chambre pour le retenir jusqu'à ce que les gens de M. l'ambassadeur que j'avais envoyé chercher fussent arrivés, et aussitôt le sieur de Vergy s'écria en courant dans ma chambre: «Ah! monsieur, ne me touchez pas, ne me touchez pas!--Comment, lui répondis-je en souriant, tu viens chez moi en habit de combat et tu crains que je te touche!» Quelques expressions dragonnes mêlées à ce discours l'engagèrent à vouloir prendre la fenêtre pour la porte; j'aperçus sa pâleur et son mouvement et lui dis: «Si tu sautes je te pousse; mais prends garde: tu trouveras en bas un fossé et des piques.» Cette observation, qui n'est point philosophique, suffit pour l'arrêter.
«Je lui présentai alors un papier en lui disant: «Mon ami, voici un billet qu'il faut signer par duplicata, après que tu en auras pris lecture.» Il le parcourut avec tant de précipitation qu'en me le remettant, il me demanda trois semaines pour avoir des lettres de Paris. «Mon ami, lui dis-je, si tu n'avais pas l'esprit un peu troublé tu verrais que je te donne un mois.» Je le pris par le bras et le fis entrer dans ma chambre à coucher, où est placé mon bureau. Aussitôt qu'il y fut il s'écria: «Ah! monsieur, ne me tuez point.» Je ne savais qu'augurer de cette exclamation, lorsque tout à coup je vis les yeux du sieur de Vergy fixés sur mon sabre turc et mes pistolets d'ordonnance que j'ai rapportés intacts de la guerre d'Allemagne. Je compris alors d'où venait l'excès de sa frayeur. Pour le tranquilliser, je pris aussitôt un des pistolets que je mis à terre, et posant le pied dessus de peur qu'il ne mordît le dit de Vergy, je lui dis: «Tu vois bien que je ne veux point te faire de mal, ni même t'approcher; signe de bonne grâce.» Alors il se résigna galamment à signer le billet en duplicata, et il paraît nécessaire de dire qu'il le fit, le chapeau sous le bras et un genou en terre. Il ne jugea pas à propos d'en prendre copie, quoique je le lui aie proposé; il était trop pressé de gagner la porte de ma salle[62].»
[62] _Papiers inédits de d'Éon._