Un aventurier au XVIII siècle: Le chevalier d'Éon (1728-1810)

Part 5

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Les préliminaires étant signés, il ne restait plus aux deux gouvernements qu'à se mettre d'accord sur certaines questions secondaires et sur le texte du traité. Cette tâche, rendue assez ingrate et difficile par le souci de Choiseul de reprendre quelques-unes des concessions qu'il avait faites dans sa grande hâte de traiter avant l'ouverture du parlement anglais, occupa Nivernais et d'Éon pendant trois mois encore. C'est seulement le 10 février 1765 que fut signé à Paris le traité définitif. Cette paix désastreuse, qui nous coûtait tout un magnifique empire colonial plein de promesses plus magnifiques encore, fut accueillie en France par des transports, tandis qu'elle soulevait en Angleterre une véritable réprobation. D'Éon était trop ambitieux pour ne pas tirer profit pour lui-même de l'ouvrage auquel il avait été mêlé. Il savait par deux expériences personnelles qu'il était toujours avantageux de porter à la Cour une bonne nouvelle et que la satisfaction du roi se traduisait alors par des faveurs pour le messager. Il avait gagné un brevet de dragons en portant à Versailles l'accession de l'impératrice Élisabeth au traité de Versailles, et trois ans plus tard une pension de 2,000 livres en faisant une commission du même genre. Le nouveau traité qui avait été si fort désiré et si bien accueilli en France lui vaudrait évidemment des avantages plus précieux encore, mais il fallait arriver jusqu'au roi lui-même, non pas mystérieusement comme l'agent du secret, mais devant la Cour tout entière, comme le secrétaire en titre d'une ambassade officielle. D'Éon, à qui rien ne semblait impossible, pressa son chef de demander pour lui au gouvernement anglais la faveur de porter à Versailles les ratifications de la paix. Pareille désignation de la part d'un gouvernement étranger, pour une mission considérée comme fort honorifique, était sans précédents et allait contre tous les usages. L'ambassadeur consentit toutefois à faire la démarche, quelque insolite qu'elle fût et bien que le duc de Praslin ne pût en admettre le succès; celui-ci mettait en garde Nivernais et l'assurait que la Cour de Londres ne donnerait certainement point pareille mission à un secrétaire français. Il semble bien aussi que le ministre, impatienté par l'ambition qu'avait inspirée à d'Éon de trop rapides succès, tenait à le faire rentrer dans le rang: «Il est jeune, disait-il, et a le temps de rendre encore des services et de mériter des récompenses; je m'intéresse à lui et je le mettrai volontiers à portée de les obtenir avec le temps et le travail[41].»

[41] Le duc de Praslin au duc de Nivernais, 23 février 1763. (_Lettres, mémoires et négociations_..., 2e part., p. 23.)

En dépit des prévisions sceptiques de Praslin, le duc de Nivernais obtint pour «son petit d'Éon» la faveur difficile qu'il avait demandée. Ce succès manifestait mieux qu'aucun témoignage le très grand crédit de Nivernais à la Cour de Londres; aussi l'ambassadeur ne se fit-il pas faute de plaisanter le ministre sur son incrédulité:

Je suis bien aise que vous ayez été une bête en croyant, mon cher ami, qu'il était inexécutable de faire porter les ratifications du roi d'Angleterre par le secrétaire de France, mon petit d'Éon. C'est que vous ne savez pas à quel point vont la bonté et l'estime qu'on a ici pour votre ambassadeur, et il n'y a pas de mal que vous l'ayez touché au doigt en cette occasion, car sans cela vous auriez été homme à me mépriser toute votre vie, au lieu qu'à présent vous me considérerez sans doute un peu[42].

[42] Le duc de Nivernais au duc de Praslin, 3 mars 1763. (_Lettres, mémoires et négociations_..., 2e part., p. 25.)

D'Éon arriva le 26 février à Paris, porteur des ratifications. Praslin ne manqua pas de remarquer qu'il avait fait «grande diligence» mais, sans lui tenir rigueur de son succès, s'employa en sa faveur. Il annonçait le 1er mars à Nivernais que son petit d'Éon aurait la croix de Saint-Louis et une gratification du roi: «Je crois qu'il sera content, ajoutait-il; pour moi je le suis fort, car c'est un joli garçon, bon travailleur, à qui je veux toutes sortes de biens[43].» D'Éon fut fêté à la Cour et n'eut garde d'y oublier les commissions dont l'avait chargé son chef. Il donna à Mme de Pompadour des nouvelles de la chétive santé de son «petit époux» et lui remit des bourses anglaises qu'elle déclara fort vilaines et «grosses comme des cordes». La favorite trouva d'Éon «un fort bon sujet» et jugea «MM. les Anglais très polis de lui avoir donné à apporter le traité». Félicitant Nivernais d'avoir achevé son ouvrage, elle le pressait de venir faire «raccommoder sa santé par le bon air de France[44]».

[43] Le duc de Praslin au duc de Nivernais, 1er mars 1763. (_Lettres, mémoires et négociations_..., 2e part., p. 25.)

[44] Mme de Pompadour au duc de Nivernais. (_Lettres, mémoires et négociations_..., 2e part., p. 29.)

Le duc de Nivernais ayant en effet terminé à la satisfaction de son maître l'ouvrage délicat et difficile pour lequel on l'avait envoyé à Londres, le duc de Praslin ne pouvait songer à prolonger une ambassade dont son ami avait retiré tout avantage et tout honneur, et qui n'était plus guère pour ce grand seigneur riche et lettré qu'un honorable exil. D'ailleurs Nivernais lui-même s'était préoccupé depuis plusieurs mois déjà de sa succession. Il avait songé à son ami le comte de Guerchy, lieutenant-général des armées du roi, qui s'était distingué pendant la guerre de sept ans et jouissait à Versailles d'une grande réputation de courage. Soldat intrépide, Guerchy n'avait jamais eu l'occasion de se montrer diplomate et ses amis eux-mêmes doutaient de ses capacités à le devenir. C'était l'avis de Praslin qui, le 8 janvier 1763, répondait aux ouvertures que venait de lui faire le duc de Nivernais:

Je suis toujours fort occupé de Guerchy. Je ne sais cependant si nous lui rendrons un bon office en le faisant ambassadeur à Londres... Je crains ses dépêches comme le feu; et vous savez combien les dépêches déparent un homme et sa besogne, quand elles ne sont pas bien faites. On juge souvent moins un ministre sur la manière dont il fait les affaires que sur le compte qu'il en rend... Mais il ne sait pas du tout écrire, nous ne saurions nous abuser là-dessus[45].

[45] Le duc de Praslin au duc de Nivernais, 8 janvier 1763. (_Lettres, mémoires et négociations_..., 2e part., p. 74.)--D'Éon, au cours de sa querelle à Londres, ne manqua pas d'avancer que la nomination de Guerchy avait eu une tout autre cause. Il donna à entendre que Praslin n'aurait rien pu refuser à la comtesse de Guerchy. Gaillardet a reproduit cette insinuation, dont la source est plus que suspecte et que la lecture des documents authentiques fait apparaître comme une calomnie. Il suffira de noter que Nivernais lui-même, écrivant à Praslin le 17 janvier 1763, s'exprime ainsi sur le compte de celle qu'il n'eût pas manqué de mieux traiter s'il avait pu la soupçonner d'être la maîtresse de son correspondant: «Sans doute il vaudrait mieux qu'il n'y eût jamais ici d'ambassadrice française; mais je dois vous dire aussi qu'une femme d'un certain âge et sans aucune prétention de figure comme est celle de notre ami réussira moins mal qu'une autre et aura moins d'inconvénients.» (_Lettres, mémoires et négociations_..., 2e part., p. 13.)

Guerchy toutefois fut désigné, d'abord parce qu'on ne voulait pas refuser le candidat du duc de Nivernais, dont tout Versailles chantait les louanges, et aussi parce qu'en dépit de sa trop juste opinion des mérites de son ami le duc de Praslin fut heureux d'obliger à la fois deux de ses intimes. Le 16 février 1763, on en avisa le duc de Nivernais à Londres. Il fut entendu que d'Éon serait maintenu à l'ambassade afin de conseiller son nouveau chef et de tenir la plume à sa place. On le chargerait même de l'intérim et, sur les instances de Nivernais, Praslin consentit à ce qu'on lui donnât le titre de ministre résident.

D'Éon se trouvait en France, où il avait apporté les ratifications du roi d'Angleterre, lorsque Nivernais le rappela à Londres pour lui remettre l'ambassade. Il tarda quelque peu à se rendre à l'appel de son chef et se fit même passer pour malade. C'étaient en réalité les intrigues de la diplomatie secrète qui le retenaient à Paris.

Le comte de Broglie se trouvait alors exilé dans ses terres de Normandie. Il avait été enveloppé dans la disgrâce de son frère le maréchal, à qui Mme de Pompadour avait attribué, malgré les faits et en dépit de l'opinion publique, les responsabilités qu'avait encourues Soubise pendant la guerre de sept ans. Louis XV n'avait su résister ouvertement à la favorite; mais, ne voulant point se priver des services de son ministre secret, il s'était résigné à faire passer par le château de Broglie tout le réseau de sa politique personnelle. C'est durant cette retraite momentanée que le comte de Broglie avait étudié un projet de descente en Angleterre, conçu depuis longtemps déjà, mais qui n'avait pu recevoir d'exécution pendant les dernières hostilités. Si la paix actuelle en reculait l'opportunité, elle permettait tout au moins d'étudier sur place les conditions et les moyens qui en faciliteraient la réussite. Le roi et le ministre avaient mieux compris que la nation les désastreuses conditions du traité de Versailles et tenaient à se mettre promptement en mesure d'en réparer les effets. Louis XV avait donc examiné avec intérêt le projet qui lui avait été soumis et l'avait renvoyé à Tercier avec son approbation. C'est chez ce dernier que d'Éon et le comte de Broglie, qui se trouvait de passage à Paris, se réunirent pour organiser cette périlleuse mission. D'Éon, par sa situation à Londres et par son expérience dans ces sortes d'intrigues, était à même de diriger les recherches. On lui adjoignit un de ses cousins, le sieur d'Éon de Mouloize, qui devait mettre les documents à l'abri dans le cas où l'intrigue viendrait à s'ébruiter. Quant à la partie technique, elle devait être confiée à un ingénieur, Carrelet de la Rozière. Enfin on jeta les bases d'une correspondance secrète qui devenait nécessaire pour traiter cette affaire[46]. Le roi lui-même donna ses instructions:

[46] Les personnages qui devaient figurer dans cette correspondance durent à l'imagination de d'Éon des surnoms dont voici les principaux: Le Roi devenait «l'avocat»; Tercier, son «procureur»; Broglie, son «substitut»; le duc de Nivernais s'appelait le «mielleux»; le duc de Praslin, «l'amer»; Choiseul, «la porcelaine».

Le chevalier d'Éon recevra mes ordres par le canal du comte de Broglie ou de M. Tercier sur des reconnaissances à faire en Angleterre, soit sur les côtes, soit dans l'intérieur du pays, et se conformera à tout ce qui lui sera prescrit à cet égard, comme si je le lui marquais directement. Mon intention est qu'il garde le plus profond secret sur cette affaire et qu'il n'en donne connaissance à personne qui vive, pas même à mes ministres nulle part[47].

[47] BOUTARIC, _Correspondance secrète_, t. I, p. 293.

Elles furent précisées et commentées dans une lettre que, le 7 mai 1763, le comte de Broglie envoya au chevalier d'Éon à Londres. Il lui recommandait la plus grande prudence dans sa conduite, l'avertissait que le caractère défiant du comte de Guerchy rendrait sa tâche secrète des plus difficiles et qu'il devrait prendre mille précautions pour mettre les papiers de la correspondance à l'abri de toute surprise. Il l'établissait gouverneur de M. de la Rozière: «C'est, disait-il, un pupille un peu sauvage, mais dont vous serez content.» Enfin, en se félicitant de l'avoir pour «lieutenant dans une besogne aussi importante qui peut faire le salut et même la gloire de la nation», il le remerciait du zèle et de l'attachement qu'il n'avait cessé de témoigner au maréchal de Broglie et à lui-même[48].

[48] Louis XV au chevalier d'Éon, 3 juin 1763.--Archives des Affaires étrangères--cité par le duc DE BROGLIE, _Le Secret du roi_, t. II, p. 30.

La fidélité montrée par d'Éon à une famille aussi suspecte que l'était devenue alors celle des Broglie avait éveillé la défiance du duc de Praslin. Aussi le ministre n'avait-il pas hésité à soumettre le jeune représentant du roi près la Cour de Londres à un véritable interrogatoire. Il fit mander d'Éon dans son cabinet, où se trouvaient son premier commis Sainte-Foy et le comte de Guerchy, et sans préambule lui demanda de raconter la bataille de Fillingshausen, à laquelle il devait avoir assisté lorsqu'il était aux dragons. D'Éon ne se fit pas prier et n'hésita point à mettre sur le compte de Soubise toutes les fautes que l'on attribuait officiellement au duc de Broglie. Praslin, impatienté, se promenait à grands pas, tapant du pied; puis l'interrompant soudain: «Je sais, s'écria-t-il, tout le contraire de ce que vous me dites, et cela par un de mes amis intimes qui s'y trouvait aussi.» Et en même temps il se tournait vers M. de Guerchy: «Vous n'avez pas bien vu tout cela, mon cher d'Éon.»

«Le nez du ministre s'allongeait, rapporte d'Éon, et sa mine faisait des airs sardoniques, car moi de persister et d'assurer, comme je le ferai toute ma vie, que j'avais bien vu et bien entendu.» Le duc finit par lui dire: «C'est votre attachement pour les Broglie qui vous fait parler ainsi?--Ma foi, monsieur le duc, répliqua d'Éon, c'est mon attachement à la vérité. Vous m'interrogez, je ne puis vous répondre que ce que je sais par moi-même.»

En sortant de chez le ministre, Sainte-Foy tança fortement d'Éon et lui conseilla de ne pas rester dans «ce pays où il ne ferait pas fortune, mais d'aller retrouver ses Anglais». D'ailleurs une nouvelle tentative pour connaître les véritables sentiments de d'Éon vis-à-vis du parti Broglie devait être faite, avec plus de délicatesse, par la duchesse de Nivernais. Se trouvant en particulier dans son cabinet avec d'Éon, elle lui demanda s'il entretenait une correspondance avec M. de Broglie. «Non, madame, répondit-il, et j'en suis fâché, car j'aime beaucoup M. le maréchal de Broglie; mais je ne veux pas le fatiguer de mes lettres et je me contente de lui écrire au jour de l'an.--J'en suis bien aise pour vous, mon cher petit ami, répliqua la duchesse, parce que je vous confierai qu'une grande liaison avec la maison de Broglie pourrait vous nuire à la Cour et dans l'esprit de Guerchy, votre futur ambassadeur[49].»

[49] Tous ces détails ont été rapportés par La Fortelle, sous l'inspiration directe de d'Éon, qui se donne probablement une belle allure dans le récit, mais qui a certainement montré à la famille de Broglie un attachement qui ne s'est jamais démenti. Il semble au contraire que le maréchal et le comte aient fait plus tard très bon marché de d'Éon, dont la gratitude même était devenue compromettante, et récemment encore l'historien de la famille, le duc de Broglie, n'a pas, dans _le Secret du roi_, traité avec l'indulgence qu'on eût aimé rencontrer sous sa plume un aventurier qui n'oublia jamais ses premiers protecteurs.

A peine rentré à Londres, où l'attendait le duc de Nivernais fort impatient de se mettre en route, d'Éon fut reçu «selon les formes prescrites» chevalier de Saint-Louis par son chef. Il n'avait pas voulu d'autre parrain. En même temps que sa propre croix, d'Éon rapportait les présents du roi au ministre de Sardaigne, qui avait été l'un des négociateurs de la paix. Le comte de Viry reçut «avec beaucoup de sensibilité et de reconnaissance les bienfaits de Sa Majesté». C'étaient, avec une lettre autographe, un portrait du roi enrichi de brillants, ainsi que des tapisseries des Gobelins et des tapis de la Savonnerie. Le premier mouvement de l'heureux destinataire fut d'aller montrer ces cadeaux au chef du ministère anglais, lord Bute. Celui-ci, raconte Nivernais, les «porta sur-le-champ au roi d'Angleterre, qui trouva les présents magnifiques et la lettre charmante[50]».

[50] Le duc de Nivernais au duc de Praslin, 5 avril 1763. (_Lettres, mémoires et négociations_..., 2e part., p. 34.)

Le 4 mai, le duc de Nivernais fut reçu en audience de congé par le roi d'Angleterre, et le 22 il partit pour la France, fatigué des brouillards de Londres, heureux aussi de retrouver Versailles, l'Académie et son beau domaine de Saint-Maur.

D'Éon devenait son maître à Londres; il commença aussitôt à jouer le rôle et à mener le train d'ambassadeur. Il tint table ouverte; on vit passer chez lui le bailli de Fleury, le chevalier Carrion, ami du duc de Nivernais, «une députation de l'Académie des sciences qui devait aller à l'Équateur mesurer le méridien terrestre», des savants, des gens de lettres: Duclos, Le Camus, Lalande et La Condamine. La comtesse de Boufflers, dont l'esprit et l'élégance avaient séduit le prince de Conti et les habitués de l'hôtel du Temple, ne dédaigna pas, lors de son passage à Londres, de faire les honneurs de l'ambassade, ainsi qu'en témoigne le billet suivant:

Mme de Boufflers et milady Mary Coke viendront lundi dîner avec M. d'Éon si cela lui convient; elles amèneront lady Suzanne Stuart. Mme de Boufflers, pour profiter de la proposition de M. d'Éon, amènera peut-être encore deux hommes de ses amis s'ils sont revenus de la campagne, mais elle ne le croit pas. Elle fait bien des compliments à M. d'Éon; elle l'aidera à faire les honneurs du dîner aux dames, comme compatriote et comme une personne toute disposée à être de ses amis.

Elle avertit M. d'Éon que milord Harlderness est revenu, et qu'ainsi il faudra l'inviter[51].

[51] La comtesse de Boufflers à d'Éon. (_Papiers inédits de d'Éon._)

Grâce au duc de Nivernais, qui ne se tenait pas quitte envers lui et continuait en France à s'employer en sa faveur, il reçut en juillet des lettres qui l'accréditaient auprès du roi d'Angleterre en qualité de ministre plénipotentiaire.

La fortune et les honneurs étaient venus vite au «petit d'Éon». En moins de deux ans il était passé du rôle de secrétaire à celui de représentant du roi près Sa Majesté Britannique et avait troqué le titre et l'uniforme de capitaine de dragons pour ceux de ministre plénipotentiaire. L'obscur gentilhomme de Tonnerre pouvait désormais traiter sur un pied d'égalité avec les ambassadeurs les plus titrés et les grands dignitaires de la Cour de Londres. Il n'eut garde d'y manquer, et dès le 25 août, à l'occasion de la Saint-Louis, il offrait un dîner de gala où se rendirent lord Hertford, lord March, David Hume et tout le corps diplomatique. Le succès, lui étant venu trop soudainement, le grisa. Ce n'était point d'ailleurs une aventure commune que celle de ce jeune homme de naissance très médiocre, engagé par occasion dans la diplomatie secrète et introduit ensuite par faveur dans la carrière régulière; gratifié, en récompense de ses services, d'un brevet de lieutenant de dragons, qui se trouvait, à peine âgé de trente-six ans, représenter le roi de France près la Cour la plus magnifique après celle de Versailles et continuer la mission de M. le duc de Nivernais, pair du royaume. D'Éon ne sentit pas tout ce que cette rapide ascension à travers les hiérarchies les plus strictes et les castes les plus fermées avait de surprenant pour ceux qui l'observaient et de scandaleux pour ceux qui lui portaient envie. Il était plus dans son caractère d'abuser du crédit que de le ménager. Le regard qu'arrivé à ce sommet de la fortune il ne manqua pas de jeter sur sa carrière passée, le souvenir des difficultés de tout ordre dont il avait dû triompher, loin de l'avertir et de le mettre en défiance, augmentèrent sa présomption. Il ne se crut pas à l'apogée, mais bien au premier début sérieux de sa fortune. La tête lui tourna, quoiqu'il prévînt le reproche et s'en défendît. Il voulut s'imposer aux Anglais, à ses compatriotes, à son ministre, à son roi lui-même.

Il continuait à faire figure d'ambassadeur en attendant qu'on se décidât à lui en accorder le titre et à l'égaler ainsi aux premiers seigneurs de France. Mais si, dans cette folle entreprise, sa volonté ne s'usait pas, si les ressources de son esprit toujours en éveil ne diminuaient jamais, son argent fondait à vue d'œil. Il fallait payer l'aumônier, l'écuyer, les cinq officiers, les quatre laquais, le suisse, les quatre servants, les deux cochers, les deux palefreniers, etc., qui composaient son train ordinaire de maison. Ses appointements n'y suffisant pas, d'Éon dut avoir recours au duc de Praslin pour obtenir quelques subsides supplémentaires. Il le fit avec une modestie et un détachement admirablement joués, exposant que seul le caractère de ministre plénipotentiaire qui était venu le chercher, à son insu, l'obligeait, bien malgré lui, à porter quelques habits propres et des dentelles:

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Le caractère de ministre plénipotentiaire, qui est venu me chercher à mon insu, ne m'a certainement pas fait tourner la tête, grâce à un peu de philosophie; il m'a seulement jeté dans des frais extraordinaires, suivant le mémoire ci-joint, tant en habits pour moi que pour ceux des domestiques et d'un cocher. Quand j'étais secrétaire d'ambassade, j'allais tout simplement avec mon uniforme et mes manchettes de batiste; aujourd'hui il faut malgré moi porter quelques habits propres et des dentelles. Si les affaires du roi n'en vont pas mieux, du moins ma bourse en va plus mal; votre bonté et votre justice ne le souffriront pas. Il y a bientôt dix ans que je suis politique sans en être ni plus riche, ni plus fier. On m'a beaucoup promis, et les promesses et les prometteurs n'existent plus. Jusqu'à présent j'ai toujours semé, et j'ai recueilli moins que ma semence. Mon bail politique étant heureusement fini, je serai forcé de mettre la clef sous la porte et de faire une banqueroute générale, si vous n'avez pas l'humanité de venir à mon secours par quelque gratification extraordinaire. Plus je travaille avec zèle et courage, moins je deviens riche: ma jeunesse se passe et il ne me reste plus qu'une mauvaise santé qui dépérit tous les jours, et plus de vingt mille livres de dettes. Ces différentes petites dettes me tourmentent depuis si longtemps que cela absorbe en vérité les facultés de mon esprit et ne lui permet pas de s'appliquer comme je le voudrais aux affaires du roi. Le temps de la récolte me paraissant à peu près arrivé, je vous supplie de prononcer sur mon sort présent et futur, sur mes appointements et sur les faveurs et grâces que je puis attendre de votre justice et de votre bon cœur[52]...

[52] Lettre de d'Éon au duc de Praslin, 22 août 1763. (_Lettres, mémoires et négociations_..., 1re part., p. 23.)

Le duc de Praslin fut d'autant moins disposé à accueillir la requête qu'il se trouva en même temps saisi de violentes réclamations formées par le comte de Guerchy contre d'Éon. Non content de s'endetter lui-même, celui-ci avait dépensé par avance une partie du traitement du futur ambassadeur. Il considérait du reste ces appointements comme les siens, car il ne pouvait admettre qu'après avoir été au premier rang il se retrouvât au second, que «d'évêque il devînt meunier». Il s'obstinait avec sa ténacité de Bourguignon au rêve chimérique de conquérir, lui d'Éon, le titre comme les fonctions d'ambassadeur, de succéder à Londres à son ancien chef Nivernais. En dépit des avertissements qui lui viennent de tous côtés, des conseils de modération que ne cessent de lui prodiguer ses protecteurs les mieux informés et les plus dévoués, le premier commis des affaires étrangères Sainte-Foy et le duc de Nivernais lui-même, il s'entête et finit par recevoir du duc de Praslin des remontrances fort méritées: