Un aventurier au XVIII siècle: Le chevalier d'Éon (1728-1810)
Part 4
D'Éon en connaissait déjà le sens. Mais par une lettre de Tercier il avait appris également que le roi ne consentirait en aucune façon à laisser Élisabeth s'agrandir aux dépens de la Pologne; c'était lui donner dans le nord de l'Europe une prépondérance que l'offre de médiation viendrait confirmer. A ce prix Louis XV préférait continuer la guerre avec l'Angleterre. Enfin il ne désirait aucun changement dans l'attitude que l'on avait adoptée vis-à-vis de la grande-duchesse[28]. D'Éon, sans en découvrir l'inspirateur, fit valoir ces considérations auprès du marquis de L'Hospital, qui se contenta de négocier la ratification du traité, mais attendit pour s'avancer sur les autres points des ordres plus pressants. Ceux-ci arrivèrent bientôt. Choiseul, impatienté d'une inaction si contraire aux ordres transmis, écrivit à l'ambassadeur une lettre, dont le caractère intime et affectueux tempérait seul la vivacité des termes et où il le mettait en demeure d'obéir ou de demander son rappel[29].
[28] A. VANDAL, _Louis XV et Élisabeth de Russie_.--Paris, Plon, 1896, p. 359.
[29] Lettre particulière du duc de Choiseul au marquis de L'Hospital, 2 octobre 1759.--Archives des Affaires étrangères.
D'Éon renouvela ses instances auprès du marquis de L'Hospital et n'épargna rien pour le dissuader de se lancer dans des intrigues qui pouvaient ne pas rencontrer l'approbation du roi. Il parvint ainsi à faire différer pendant plus d'un an un projet que les revers infligés à Frédéric par les Russes firent abandonner au ministre lui-même[30].
[30] C'est à ces événements que d'Éon fait allusion, avec une fierté digne d'un meilleur objet, dans une lettre qu'il écrivait à Beaumarchais, le 17 janvier 1776: «C'est moi qui, par l'ordre secret de mon maître, à l'insu du grand Choiseul, ai fait durer trois ans de plus la dernière guerre.»--Cité par GAILLARDET, p. 406.
N'ayant pu obtenir ce qu'il désirait d'un ambassadeur que son amitié l'empêchait de frapper, Choiseul s'était décidé à lui donner en quelque sorte un coadjuteur. Il avait envoyé à Saint-Pétersbourg, avec le titre de ministre plénipotentiaire, le baron de Breteuil, jeune homme que ses capacités, sa distinction et une grande fortune mettaient à même de plaire à la grande-duchesse et à la jeune Cour. Le roi avait approuvé officiellement cette mission; mais comme elle était contraire à sa politique personnelle, il avait voulu en annuler l'effet et s'était résolu à initier le baron de Breteuil au secret. Il avait signé une longue lettre, préparée par Tercier, pour inviter d'Éon à mettre le nouvel envoyé au courant des vues particulières du roi[31].
[31] Louis XV au chevalier d'Éon, 7 mars 1760.--BOUTARIC, _Correspondance secrète_, t. I, p. 248.
Le rôle de d'Éon allait se trouver ainsi fort diminué. Après avoir intrigué pendant cinq ans et servi d'intermédiaire dans la correspondance secrète de Louis XV et d'Élisabeth, après avoir travaillé aux négociations de divers traités, il voyait sa carrière subitement entravée dans la diplomatie. Aussi songea-t-il de nouveau à la poursuivre dans l'armée. Il n'avait pas cessé d'ailleurs d'entretenir les meilleures relations avec les chefs du régiment à la suite duquel il figurait. A diverses reprises il s'était rappelé de Saint-Pétersbourg au souvenir de son colonel, le marquis de Caraman, et de son camarade, le capitaine de Chambry. Il avait même eu l'attention de rechercher des fourrures pour le duc de Chevreuse, colonel général des dragons, qui lui en avait marqué sa reconnaissance par un aimable billet:
A Paris, ce 23 novembre 1760.
Je reçois, monsieur, votre lettre et la peau d'écureuil volant de Sibérie que vous me faites le plaisir de m'envoyer. Elle est très belle et je vous en rends mille grâces; mais je vous supplie de vouloir bien m'en mander le prix, parce que je la garderai avec soin et n'en ferai aucun usage jusqu'à ce que vous m'ayez fait le plaisir de me le marquer.
Je vous prie de ne jamais douter de tous les sentiments avec lesquels je suis plus que personne, monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur.
Le duc DE CHEVREUSE[32].
[32] _Papiers inédits de d'Éon._
Les études historiques auxquelles il s'était livré dans le loisir que lui laissaient les négociations (et dont le titre seul révèle bien le manque de mesure qu'il apportait en toutes choses) n'avaient pu attacher d'Éon au genre de vie qu'on menait en Russie[33]. Au mois de juillet 1760, il avait perdu tout courage; sa santé s'était gravement altérée; il suppliait le marquis de L'Hospital de le laisser revenir en France:
[33] _Considérations historiques sur les impôts des Égyptiens, des Babyloniens, des Perses, des Grecs, des Romains, et sur les différentes situations de la France par rapport aux finances depuis l'établissement des Francs dans la Gaule jusqu'à présent._
Votre Excellence sait que depuis plus de dix-huit mois je suis plus souvent malade qu'en santé. M. Poissonnier m'a conseillé sérieusement d'aller sucer mon air natal pour reprendre mes anciennes forces. Quoique je ne craigne ni la mort ni les médecins, et quoique je sois très persuadé qu'il n'est point réservé à la faculté d'épouvanter vos secrétaires d'ambassade, cependant je sens en moi-même un affaissement de la nature plus fort que tous les raisonnements des docteurs, qui m'avertit de ne pas m'enterrer dans un cinquième hiver en Russie... En acquérant encore quelques connaissances de plus dans la politique, je puis aspirer à faire quelque chose de mieux que le métier de scribe et de pharisien[34].
[34] Lettre particulière et secrète au marquis de L'Hospital, 23 juillet 1760. (_Papiers inédits de d'Éon._)--M. Poissonnier était un médecin que Louis XV avait envoyé à Élisabeth sur sa demande. La correspondance secrète qu'ils entretinrent paraît n'avoir roulé que sur des sujets intimes ou des généralités sans intérêt.
M. de L'Hospital ne retint pas plus longtemps auprès de lui son petit d'Éon et le chargea de porter à Versailles l'accession de la Russie au traité de 1758 et les ratifications de la convention maritime avec la Russie, la Suède et le Danemark.
D'Éon quitta Saint-Pétersbourg, décidé à n'y jamais revenir, emportant avec lui des témoignages élogieux de M. de L'Hospital et du baron de Breteuil et des lettres de recommandation auprès du ministre de la Guerre. La tsarine avait daigné lui faire remettre une boîte enrichie de diamants, et comme il prenait congé de Woronzow, le chancelier lui aurait dit: «Je suis fâché de vous voir partir, quoique votre premier voyage ici avec le chevalier Douglas ait coûté à ma souveraine plus de deux cent mille hommes et quinze millions de roubles[35]».
[35] _Papiers inédits de d'Éon._
Arrivant ainsi que la première fois porteur de fort bonnes nouvelles, le messager fut de nouveau bien reçu à Paris comme à Versailles. Le duc de Choiseul lui fit accorder une pension de 2,000 livres sur le trésor royal et promit de s'occuper de sa carrière.
D'Éon, que le voyage avait épuisé, venait d'être atteint de la petite vérole. Il dut se soigner et attendre jusqu'au printemps la réalisation d'un rêve longuement caressé. Enfin, au mois de février 1761, il put demander au duc de Choiseul, ministre de la Guerre, «de lui permettre de servir pendant la campagne prochaine en qualité d'aide de camp de M. le maréchal et de M. le comte de Broglie à l'armée du Haut-Rhin et de lui accorder une lettre de passe à la suite du régiment d'Autichamp-Dragons qui sert dans la même armée, le régiment du colonel général étant employé cette année-là sur les côtes».
Le ministre se montra tout disposé à lui donner satisfaction et à l'envoyer à l'armée; mais ce n'était pas assez pour d'Éon de recevoir cette destination officielle, il lui fallait encore l'agrément particulier du roi, dont il n'avait pas cessé d'être l'agent secret durant ses séjours en Russie. Le comte de Broglie dont il voulait devenir l'aide de camp et qui aussi bien continuait à suivre de l'armée les affaires de la politique secrète, soumit son désir au souverain et en obtint cette réponse:
A Marly, ce 31 mai 1761.
... Je ne sache point que nous ayons présentement besoin du sieur d'Éon; ainsi vous pourrez le prendre pour aide de camp, et d'autant mieux que nous saurons où le prendre si cela était nécessaire[36].
[36] BOUTARIC, _Correspondance secrète_, t. I, p. 265.
D'Éon fut nommé aussitôt et partit sans délai pour l'armée où, à peine arrivé, il eut à payer de sa personne. A Hœxter on lui confie l'évacuation des poudres et des effets du roi qui étaient restés dans la place: il en charge les bateaux amarrés sur les bords du Weser et passe le fleuve à diverses reprises sous le feu de l'ennemi. Peu de temps après, dans un engagement qui eut lieu à Ultrop, près de Soeft, il est blessé au visage et à la cuisse. Le 7 novembre 1761, à la tête des grenadiers de Champagne et des Suisses, il attaque les montagnards écossais qui s'étaient embusqués dans les gorges de montagnes voisines du camp d'Himbeck, il les déloge et les poursuit jusqu'au camp des Anglais. Enfin à Osterwick, prenant le commandement d'une petite troupe d'un peu plus de cent dragons et hussards, il charge avec intrépidité le bataillon franc-prussien de Rhées qui, établi près de Wolfenbüttel, coupait les communications de l'armée française, et son attaque est si prompte que l'ennemi débandé met bas les armes et qu'il se trouve avoir fait près de huit cents prisonniers. Le prince Xavier de Saxe profita de cette action hardie pour faire avancer ses troupes et s'emparer de Wolfenbüttel. Tous ces hauts faits, que d'Éon racontait complaisamment, et qu'il fit enregistrer par son biographe La Fortelle, sont d'ailleurs attestés par le certificat qu'en quittant l'armée il se fit donner par le maréchal et le comte de Broglie:
Victor-François, duc de Broglie, prince du Saint-Empire, maréchal de France, chevalier des ordres du roi, commandant en Alsace, gouverneur des ville et château de Béthune et commandant l'armée française sur le Haut-Rhin;
Et Charles, comte de Broglie, chevalier des ordres du roi, lieutenant-général de ses armées et maréchal-général des logis de celle du Haut-Rhin.
Nous certifions que M. d'Éon de Beaumont, capitaine au régiment d'Autichamp-Dragons, a fait la dernière campagne avec nous en qualité de notre aide de camp; que pendant le courant de ladite campagne nous l'avons chargé fort souvent d'aller porter les ordres du général et que dans plusieurs occasions il a donné des preuves de la plus grande intelligence et de la plus grande valeur, notamment à Hœxter en exécutant, en présence et sous le feu de l'ennemi, la commission périlleuse de l'évacuation des poudres et autres effets du roi; à la reconnaissance et au combat près d'Ultrop, où il a été blessé à la tête et à la cuisse, et près d'Osterwick, où, s'étant trouvé second capitaine d'une troupe de quatre-vingts dragons, aux ordres de M. de Saint-Victor, commandant les volontaires de l'armée, ils chargèrent si à propos et avec tant de résolution le bataillon franc-prussien de Rhées qu'ils le firent prisonnier de guerre, malgré la grande supériorité de l'ennemi; en foi de quoi, nous lui avons délivré le présent certificat, signé de notre main, et avons fait apposer le cachet de nos armes.
Fait à Cassel, le 24 décembre 1761.
_Signé_: Le maréchal duc DE BROGLIE.
Le comte DE BROGLIE.
Et plus bas:
Par Monseigneur,
_Signé_: DROUET[37].
[37] _Vie militaire, politique et privée de Mlle Charles-Geneviève-Louise-Auguste-Andrée-Thimothée Éon ou d'Éon de Beaumont, écuyer, etc., etc._, par M. DE LA FORTELLE.--Paris, 1779; 1 vol. in-12, p. 68.
L'original de ce certificat a été perdu; mais d'Éon lui-même en publia le texte à Londres en 1764; lors de ses démêlés avec le comte de Guerchy, le maréchal et le comte de Broglie étaient encore vivants, aussi l'exactitude de ce témoignage n'est-elle pas douteuse.
C'est qu'en effet d'Éon s'était rencontré à l'armée de Broglie avec un personnage qui devait exercer plus tard une influence décisive sur sa destinée, briser sa carrière régulière et le lancer dans une série d'aventures plus étranges les unes que les autres; où il devait ruiner ses brillantes qualités et perdre en une extravagante métamorphose jusqu'à sa dignité d'homme. Le comte de Guerchy, futur ambassadeur de France en Angleterre, était alors lieutenant général dans l'armée du maréchal de Broglie; le 19 août 1761, jour où l'armée française exécutait le passage du Weser sous Hœxter, le capitaine d'Éon fut chargé par son chef de lui porter l'ordre suivant:
ORDRE DU GÉNÉRAL
M. le maréchal prie M. le comte de Guerchy de faire prendre sur-le-champ par toutes les brigades d'infanterie qui sont à la rive droite du Weser quatre cent mille cartouches qui s'y trouvent, qu'un garde-magasin de l'artillerie leur fera distribuer, à l'endroit où M. d'Éon, porteur de ce billet, les conduira.
Fait à Hœxter, le 19 août 1761.
_Signé_: Le comte DE BROGLIE.
_P.-S._--Il serait bon qu'il vînt sur-le-champ un officier major avec M. d'Éon, pour faire cette distribution aux troupes sous vos ordres[38].
[38] _Vie militaire, politique et privée de Mlle Charles-Geneviève-Louise-Auguste-Andrée-Thimothée d'Éon de Beaumont_, par LA FORTELLE.--Paris, 1779.
Est-il vrai, comme d'Éon le raconta plus tard dans les libelles qu'il fit paraître à Londres contre l'ambassadeur, que le comte de Guerchy se contenta de mettre l'ordre dans sa poche et de dire à d'Éon: «Monsieur, si vous avez des poudres vous n'avez qu'à les faire porter au parc d'artillerie, vous le trouverez à une demi-lieue d'ici»; qu'en dépit de la discipline, le jeune aide de camp dut galoper après le lieutenant général pour lui reprendre l'ordre et se charger tout seul de remplir les instructions du maréchal? Le comte de Guerchy se garda naturellement d'en convenir, traita de folle invention toute cette histoire, et le témoignage tardif et intéressé d'un être aussi passionné et peu sincère que d'Éon ne peut être accepté que sous bien des réserves.
Quoi qu'il en soit, il était curieux de noter cette première rencontre sur le champ de bataille de deux officiers qui devaient trois ans plus tard, réunis dans la même ambassade, se brouiller avec tant d'éclat et étonner par le scandale de leur querelle l'Europe tout entière.
Mais, en dépit de sa belle conduite militaire et du goût qu'il prenait à faire, sur de vrais champs de bataille, le métier de dragon après avoir fait dans les chancelleries ce qu'il appelait «le métier de scribe et de pharisien», d'Éon n'avait pu attendre, pour quitter l'armée, les préliminaires de la paix qui furent signés au mois de septembre 1762. Dès la fin de décembre 1761, un ordre du ministère l'avait fait revenir à Paris; il était question de le renvoyer à Saint-Pétersbourg, où il avait fait avec tant de bonheur ses premières armes diplomatiques, et de lui donner la succession du baron de Breteuil. Une fois encore il allait changer de carrière, mais en y gagnant un nouvel avancement. Il partit donc de Cassel, où il se trouvait avec l'état-major du maréchal de Broglie, emportant le certificat qui relatait ses belles actions militaires et arriva en France dans les premiers jours de l'année 1762. Il était à peine en route que la tsarine mourait, emportant dans sa tombe l'ambassade de d'Éon. Si, en dépit de l'infériorité de son grade et de la petitesse de sa naissance, il s'était trouvé désigné aux yeux du ministre et du roi pour remplir une mission de confiance auprès de la tsarine qui le connaissait depuis plusieurs années et à maintes reprises lui avait marqué sa bienveillance, l'avènement d'un nouveau souverain à Saint-Pétersbourg ôtait bien de leur poids à ces raisons particulières, et toutes les barrières de caste et de hiérarchie se dressaient de nouveau devant l'ambition de l'ardent Bourguignon.
En effet, au lieu d'envoyer d'Éon en Russie, où l'on s'était décidé à laisser le baron de Breteuil, le ministère avait songé à utiliser dans les négociations de la paix la hardiesse entreprenante et l'habileté heureuse du jeune diplomate. Le duc de Choiseul l'avait donné pour secrétaire au duc de Nivernais, choisi comme le négociateur le plus subtil et le plus adroit de toute la France pour aller conclure une paix difficile avec les Anglais.
CHAPITRE III
Le duc de Nivernais, ambassadeur de France à Londres.--Difficile négociation de la paix de 1763.--D'Éon est chargé par le gouvernement anglais de porter à Paris les ratifications du traité.--Il reçoit la croix de Saint-Louis.--Le comte de Guerchy est désigné pour succéder au duc de Nivernais, et d'Éon, nommé ministre plénipotentiaire, fait l'intérim de l'ambassade.--Le chevalier d'Éon mène à Londres un train d'ambassadeur et n'entend pas «d'évêque redevenir meunier».--Sa querelle avec le duc de Praslin et le comte de Guerchy.
Si la paix qu'il s'agissait de conclure avec l'Angleterre était difficile, le choix qu'on avait fait du négociateur était excellent. Le duc de Nivernais fut parfaitement accueilli par la société anglaise, faite pour apprécier les qualités du vrai grand seigneur et qui les reconnut toutes chez le nouvel ambassadeur de France. Fils du duc de Nevers et d'une princesse Spinola, il avait épousé Hélène de Pontchartrain; au crédit que lui donnaient son origine et ses alliances, il avait su joindre l'amitié particulière de Mme de Pompadour en organisant à Versailles les comédies dont se servait la favorite pour retenir le roi. Dans les billets nombreux qu'elle lui adressait, Mme de Pompadour ne manquait guère d'appeler Nivernais «mon cher petit époux»; les sobriquets avaient été mis à la mode par le roi lui-même, et celui-ci marque bien sur quel pied d'intimité on traitait le duc au château. Il avait du reste des mérites plus solides et plus rares que les qualités nécessaires au bon courtisan.
Ambassadeur près du Saint-Siège en 1748, au moment où fut publiée la bulle _Unigenitus_, il avait su à la fois étonner les Romains par le faste de ses équipages et gagner, par l'habileté de sa diplomatie, la confiance du pape Benoît XIV. Envoyé ensuite à Berlin, il avait réussi à séduire Frédéric, malheureusement trop tard pour détacher la Prusse de l'alliance anglaise, où elle venait de s'engager secrètement. L'échec de sa mission n'avait eu d'autre cause que les lenteurs et l'indécision du gouvernement du roi. Aussi nul n'avait pu songer à en tirer grief contre lui et à tous il avait paru l'homme le mieux fait pour obtenir des Anglais de moins rigoureuses conditions à une paix devenue nécessaire à la France. Grand seigneur accompli et négociateur habile, agréable causeur et charmant écrivain, cavalier et musicien, il avait su plaire partout et à tous. Personne mieux que lui ne pouvait donc prétendre à réconcilier deux nations qui se piquent également de se connaître en gentilshommes, et les Anglais ne s'y trompèrent pas. Ils lui firent fête, Horace Walpole allant jusqu'à déclarer que «la France leur envoyait ce qu'elle avait de mieux».
Nivernais avait été choisi comme le meilleur ambassadeur; d'Éon lui fut adjoint comme le plus habile et le mieux informé des secrétaires. Mêlé déjà, à maintes reprises, aux affaires les plus délicates et les plus importantes, il devait être d'un précieux conseil pour son chef et trouver dans son esprit ingénieux plus d'une ressource pour la négociation[39]. Tous deux s'embarquèrent à Calais le 11 septembre 1762 et arrivèrent à Londres dès le 14, grâce aux rapides équipages du duc de Bedford. Si les Anglais avaient paru pressés de recevoir l'ambassadeur de France, ils devaient mettre moins de hâte à poursuivre les négociations de la paix. Le parti de l'opposition, qui désirait continuer la guerre, était à l'affût de tout ce qui pourrait les rompre et renverser le cabinet de lord Bute. La nouvelle de la prise de la Havane, parvenue à Londres le 1er octobre, tourna toutes les têtes et, sous la pression de l'opinion, le roi et le ministère augmentèrent leurs exigences. Ils demandèrent la Floride, que la France dut, non sans peine, obtenir de l'Espagne. «Cette maudite Havane, petit époux, j'en suis dans la frayeur», écrivait Mme de Pompadour au duc de Nivernais[40]. Il importait que les préliminaires de la paix pussent être signés avant l'ouverture du parlement anglais, où le parti de l'opposition ne songeait qu'à renverser le ministère et à reprendre la guerre. Nivernais craignait du reste qu'une nouvelle victoire navale des Anglais ne rendît plus dures encore les conditions de la paix: «Je tremble à présent, écrivait-il à Choiseul, que Lisbonne soit pris avant cette diable de signature.»
[39] Le duc de Brissac, écrivant au duc de Nivernais pour le féliciter de la mission qu'on lui confiait en Angleterre, ajoutait à sa lettre: «Je vous recommande M. d'Éon; mon fils m'a dit que c'était un véritable dragon à l'armée et au cabinet.» (_Lettres, mémoires et négociations_..., 2e part., p. 1.)
[40] Cité par Lucien PEREY, _Un Petit Neveu de Mazarin_.--Calmann Lévy, 1893.
Lisbonne ne fut pas pris, car le 5 novembre Choiseul put annoncer à Nivernais que les préliminaires de la paix venaient d'être signés à Fontainebleau. Il ajoutait, avec une satisfaction quelque peu égoïste et irritante pour l'ambassadeur qui avait eu à Londres la tâche la plus ingrate, qu'à cette occasion lui-même avait été fait duc et pair sous le titre de duc de Praslin. Une bonne part du succès de ce premier accord qui, malgré tout ce qu'il coûtait à la France, fut considéré à la Cour comme un grand avantage, était dûe en effet à la mission du duc de Nivernais. Faut-il croire que pour déterminer les ministres anglais à faire la paix, en dépit de l'opposition, l'ambassadeur de France dut les acheter, ainsi qu'on l'affirma hautement à Londres quelques années plus tard, lors du procès en diffamation intenté au docteur Mulgrave? Cela n'aurait rien d'invraisemblable, car on sait que plus d'une fois, dans la longue lutte qui remplit l'histoire du dix-huitième siècle, la France et l'Angleterre essayèrent l'une contre l'autre de la corruption. Dans tous les cas, d'Éon a raconté comment un jour, chez le duc de Nivernais, il aurait réussi à «affriander» par du bon vin de Tonnerre M. Wood, sous-secrétaire d'État du roi d'Angleterre, et à prendre, pendant que celui-ci buvait à plein verre, copie des papiers qu'il avait apportés dans son portefeuille et parmi lesquels se trouvait l'ultimatum qui allait être expédié au duc de Bedford, ambassadeur de la Cour de Saint-James à la Cour de Versailles. Grâce à cet audacieux tour de passe-passe, M. de Choiseul, prévenu à l'avance de toutes les difficultés qui allaient être soulevées, aurait pu amener plus facilement, plus vite, et sans rien risquer, le duc de Bedford à composition. On colporta un peu partout en France cette amusante anecdote, et les journaux anglais de l'opposition ne tardèrent pas à la recueillir pour en tirer grief contre le ministère.