Un aventurier au XVIII siècle: Le chevalier d'Éon (1728-1810)

Part 3

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Je ne puis vous dire, monsieur, écrivait M. Rouillé, quelle a été ma surprise et ma peine en voyant la déclaration dite secrétissime que vous avez pris sur vous de signer en même temps que l'acte d'accession. Tout ce que vous alléguez ne peut justifier une démarche que vous avez bien prévu devoir être désagréable à Sa Majesté, et je ne puis vous dissimuler qu'Elle est extrêmement mécontente de la facilité avec laquelle vous avez été porté à signer cette déclaration qui, loin de lever les embarras, en peut faire naître d'assez considérables pour retarder peut-être la réunion que les sentiments personnels de Sa Majesté pour l'impératrice lui fait désirer. Le roi, invariable dans ses principes, a ratifié l'acte d'accession; mais Sa Majesté ne peut pas se prêter à ratifier la déclaration secrète que vous avez signée sans ordre et sans pouvoir, et même contrairement à ce que vous saviez de ses intentions. Sa Majesté a désiré vivement l'accession de Sa Majesté l'impératrice de Russie au traité de Versailles comme un nouveau moyen de contribuer à la réunion; Elle l'a désirée de concert avec l'Impératrice-Reine qui, à prendre la chose dans son véritable point de vue, y est la principale intéressée; mais ce ne pouvait jamais être aux dépens de l'ancienne amitié qu'elle a pour la Porte ottomane, encore moins de son honneur qui, aussi bien que celui de l'Impératrice de Russie, se trouverait compromis, si cette déclaration subsistait.

Que l'acte reste secret ou non, il n'est pas moins contraire à la droiture et à l'honnêteté publique. Ce n'est point parce qu'il peut devenir public que Sa Majesté ne le ratifie pas, c'est parce que l'honneur qui préside à toutes ses résolutions ne lui permet pas de le faire.

Les sentiments de Sa Majesté sont sincères; elle veut de bonne foi tout ce qui peut contribuer à la satisfaction de l'impératrice de Russie, et cette princesse en reçoit des preuves dans toutes les occasions. Plus les vertus de cette princesse sont éclatantes, plus elle doit sentir le prix de la probité à laquelle le souverain comme les particuliers doivent tout sacrifier lorsqu'on leur propose quelques démarches incompatibles avec ce qu'elle exige. La déclaration dont il s'agit étant constamment opposée aux usages établis parmi les nations policées, le roi a une trop haute opinion des sentiments élevés de l'impératrice de Russie et rend trop de justice à ceux de ses ministres, pour n'être pas persuadé que cette princesse ne sera pas blessée du refus que fait Sa Majesté de ratifier cette déclaration, et qu'elle en aurait porté le même jugement que Sa Majesté si vous aviez exposé cette affaire sous son véritable jour. Je vous envoie donc, monsieur, la ratification seulement de l'acte d'accession. C'est à vous à réparer la faute qui a été faite dans cette affaire. Si M. le comte d'Esterhazy vous a induit à signer, je suis bien persuadé qu'il vous aidera de tout son pouvoir pour faire accepter cette ratification simple[18].

[18] Archives des Affaires étrangères.--Cité par BOUTARIC, _Correspondance secrète_, t. I, p. 217, note 3.

Douglas fut, on le devine, extrêmement mortifié des reproches qui tombèrent sur lui de tous les côtés; il ne savait comment sauver sa réputation fort en péril et le résultat non moins compromis de toute une laborieuse négociation. Ce fut d'Éon qui le tira de ce mauvais pas.

Après s'être assuré l'appui de Schouvalow, le favori d'Élisabeth, converti depuis peu au parti français, l'intrépide jeune homme s'en alla livrer un brusque assaut au terrible Bestuchef; il eut avec lui une querelle épique qui divertit fort le favori et même l'impératrice, qui subissait plus qu'elle n'aimait le tout-puissant chancelier. Bestuchef tempêta, trépigna, jura, mais finit par se rendre, n'osant se mettre en travers du désir croissant qu'avait Élisabeth de se rapprocher de la France. L'article secrétissime fut déchiré et le chevalier Douglas se hâta d'annoncer au ministre l'heureuse issue de la bataille; il voulut même, tant sa satisfaction et sa reconnaissance l'emportaient sur la jalousie qu'il eût été tenté de concevoir, que d'Éon s'en allât porter lui-même à Versailles l'accession d'Élisabeth et le plan des opérations de l'armée russe pour la prochaine campagne. L'impératrice ne sut pas moins bon gré au jeune secrétaire français du succès remporté sur son propre chancelier et, pour comble d'ironie, ce fut Bestuchef lui-même dont elle fit son interprète. Au moment de son départ, d'Éon fut prié de passer chez le chancelier, qui lui fit fort bonne mine, le combla de compliments et lui remit 300 ducats comme marque de la bienveillance particulière de la tsarine. Il partit donc joyeusement, emportant dans sa sacoche avec les écus d'Élisabeth les témoignages les plus élogieux du chevalier Douglas, qui fut assez généreux pour ne jamais lui reprocher les services qu'il en avait reçus.

Comme il allait atteindre Varsovie, il rencontra sur la route tout un imposant cortège: «vingt-trois berlines et vingt-trois chariots en formaient la masse». Des courriers, des écuyers, une nombreuse livrée s'empressaient autour des voitures attelées avec luxe, qui étonnaient les paysans peu habitués à voir passer d'aussi brillantes caravanes. C'était l'ambassade du marquis de L'Hospital qui se hâtait vers Saint-Pétersbourg, où il devait remplacer Douglas, et rien n'avait été épargné pour rendre cette mission aussi brillante par la qualité des secrétaires que par la pompe des équipages. L'ambassadeur était escorté du marquis de Bermond, du marquis de Fougères, du baron de L'Hospital, du baron de Wittinghoff, de M. de Teleins et du comte de la Messelière, qui nous a transmis sa relation du voyage.

Profitant de cette heureuse rencontre, d'Éon revint sur ses pas et accompagna le marquis de L'Hospital jusqu'à Bialestock, chez le grand général de Pologne Branicky. Il informa en chemin l'ambassadeur des incidents les plus récents de la Cour de Russie, lui apprit que l'annulation de la déclaration secrétissime était chose faite; il ne lui cacha pas, sans doute, la part qu'il avait eue à cet heureux résultat et le laissa tout joyeux de n'avoir pas pour son début à Saint-Pétersbourg une affaire aussi désagréable à régler. D'Éon franchit au galop des six chevaux qu'il avait fait mettre à sa chaise les plateaux de la Moravie et de la Silésie; arrêté sur sa route par une bande de quatre cents déserteurs prussiens, il leur jeta une partie des ducats de l'impératrice et atteignit Vienne à la nuit. Les douaniers l'empêchant d'entrer dans la ville, il dut, furieux et maugréant, se résigner à demeurer dans une salle de garde des hussards et à faire demander à l'ambassade un laissez-passer. Il comptait attendre à Vienne le comte de Broglie, le nouveau ministre secret qui se rendait à son ambassade en Pologne, lorsqu'il apprit la victoire que, le 6 mai, les Autrichiens avaient remportée à Prague sur le roi de Prusse. Aussitôt il repart et, brûlant les étapes, épuisant ses chevaux, il fait tant de diligence qu'il culbute et se casse la jambe; il prend à peine le temps de se faire panser et, poursuivant sa route avec le même emportement, il arrive à Paris harassé, brûlant de fièvre, mais gagnant de trente-six heures le courrier expédié par le prince de Kaunitz à l'ambassadeur d'Autriche près le roi de France, et apportant par conséquent la primeur de deux bonnes nouvelles à la fois.

Louis XV fut heureux du message et fort content du messager dont le zèle intrépide le toucha et le flatta d'autant plus qu'il venait d'un des agents de son secret; il commença par envoyer au courrier éclopé son propre chirurgien et quelques jours plus tard lui fit remettre une gratification sur le trésor royal, une tabatière d'or ornée de perles et un brevet de lieutenant de dragons. Cette dernière marque de la faveur royale fut plus sensible à d'Éon que toutes les autres; elle n'aida pas peu à sa guérison, qui survint promptement. Il fut le premier à juger qu'en tombant il avait ramassé la fortune puisque, grâce à sa jambe cassée, il se retrouvait lieutenant de dragons, distingué par le roi, ayant désormais, au propre comme au figuré, le pied à l'étrier. Il n'en resta pas moins dans la diplomatie, où ses premiers succès avaient montré les services qu'il pourrait rendre, et pendant quelques années encore il dut se contenter d'appartenir à l'armée d'une manière honorifique. Arrivé à Paris vers la fin de mai, il employa son repos forcé à rédiger sur sa mission des notes et des mémoires[19].

[19] Les mémoires devaient «faire connaître à M. le maréchal de Belle-Isle, à M. le cardinal de Bernis, à M. le marquis de L'Hospital et à M. le comte de Broglie, ambassadeur en Pologne, que l'intention secrète de la Cour de Russie était, à la mort d'Auguste III, de garnir la Pologne de ses troupes pour s'y rendre maîtresse absolue de l'élection du roi futur et de s'emparer d'une partie de son territoire pour accomplir le plan favori de Pierre le Grand, qui avait toujours désiré de rapprocher ses frontières de l'Allemagne pour y jouer un rôle». (_Papiers inédits de d'Éon._)

CHAPITRE II

D'Éon va rejoindre en Russie le marquis de L'Hospital.--Ambassade du baron de Breteuil.--D'Éon revient en France, porteur de l'accession de la Russie au traité de 1758.--Il quitte la diplomatie pour l'armée et est nommé aide de camp du maréchal de Broglie.--Sa belle conduite pendant la guerre de sept ans.--Il rentre dans la diplomatie pour accompagner à Londres le duc de Nivernais.

L'esprit ardent de d'Éon, sous l'aiguillon du succès et de l'espérance, s'accommodait mal en effet de cette inaction momentanée; les témoignages flatteurs qu'il recueillit à Compiègne--où il était allé les chercher--du roi et de la Cour ne parvinrent pas à calmer son impatience. Il se présenta à l'hôtel du Temple pour rendre compte au prince de Conti du médiocre résultat de sa mission secrète et savoir, en vue de son départ, quelle suite il devrait y donner. Il n'était plus question du duché de Courlande et du commandement général des troupes russes. Louis XV avait déjà semblé se désintéresser de ce projet et s'il permit à d'Éon de voir son ancien ministre secret, il différa de lui donner des instructions à cet égard; puis bientôt, craignant de compliquer une situation déjà délicate à Pétersbourg, il abandonna définitivement les intérêts d'un cousin qui avait osé déplaire à Mme de Pompadour.

Cependant le départ de d'Éon venait d'être fixé au 21 septembre. Ses sollicitations avaient été entendues par le ministre; Tercier désirait également le voir rejoindre son poste, et M. de L'Hospital, à qui il avait pu révéler, en une courte entrevue, sa finesse et la connaissance qu'il avait du pays et des gens, le pressait de revenir:

Mon cher petit, lui écrivait-il, j'ai appris avec peine votre accident et avec grand plaisir vos entrevues avec _le vieux et le nouveau testament_. Venez pratiquer l'évangile avec nous et comptez sur mon amitié et mon estime[20].

[20] Cité par GAILLARDET, _Mémoires sur la chevalière d'Éon_, p. 66.

Le pauvre ambassadeur se trouvait en effet, à peine arrivé, dans la plus fausse, la plus ennuyeuse situation. Il était en Russie pour achever le rapprochement des deux Cours, et un incident, léger en apparence, venait entraver sa mission, menaçait de compromettre une alliance si laborieusement acquise et de ruiner cette politique nouvelle qui devait porter remède aux erreurs passées.

Élisabeth, qui à aucun moment ne s'était découragée de faire à la France des avances souvent flatteuses, quelquefois pécuniairement intéressées, mais toujours poliment éludées, venait de trouver une occasion de marquer avec éclat les sentiments qu'elle avait voués à la personne du roi, en même temps que sa sympathie pour ses nouveaux alliés. Marraine de l'enfant qui allait naître de la grande-duchesse, elle voulait que Louis XV le tînt avec elle sur les fonts baptismaux. Elle avait mis à son désir toute l'intensité et la ténacité d'un caprice féminin et lorsque, dans le Conseil, on lui avait suggéré un autre choix, elle avait répondu: «Non, non, je ne veux que Louis XV et moi...»[21] Woronzow pressentit M. de L'Hospital qui fit part au ministre de l'offre impériale.

[21] Le marquis de L'Hospital au comte de Bernis, 16 septembre 1757.--Archives des Affaires étrangères.

Avec une opiniâtreté qui serait inexplicable s'il n'avait donné maint exemple de semblables scrupules, le roi ne voulut point accepter des «engagements qui obligent à veiller autant qu'on le peut à ce que l'enfant soit élevé dans la religion catholique[22]». Élisabeth fut fort dépitée de voir repousser ainsi ses avances, et les motifs étaient faits pour la surprendre de la part d'un monarque qu'elle avait des raisons de croire plus sceptique encore qu'elle-même. Elle ne choisit point d'autre parrain et l'enfant reçut dans ses bras le baptême. Le marquis de L'Hospital, craignant que la blessure faite à un amour-propre royal et féminin ne fût habilement envenimée par le parti hostile à la France que menait Bestuchef, attendait impatiemment le retour de d'Éon dont il connaissait la faveur auprès de l'impératrice. L'adroit secrétaire ne trompa point la confiance de son chef; il était instruit à merveille des intrigues d'un palais où lui-même manœuvrait depuis deux ans; aussi fit-il si bien que le parti du vice-chancelier Woronzow reprit le dessus et se trouva vite assez fort pour s'attaquer à celui du tout puissant chancelier.

[22] Le comte de Bernis au marquis de L'Hospital, 16 octobre 1757.--Archives des Affaires étrangères.

D'Éon, lors de son passage au milieu des troupes russes, avait acquis la certitude qu'Apraxin entretenait avec le chancelier une correspondance secrète. L'inaction du maréchal après la victoire qu'il avait remportée à Gross-Joegendorf sur les Russes, la défaite qu'il s'était si vite fait infliger à Narva ne laissaient aucun doute sur les ordres qui lui étaient transmis en sous main et contre la volonté de la souveraine. Averti par d'Éon qui était parvenu à savoir l'endroit où Bestuchef tenait cachés ses documents secrets, Woronzow n'hésita pas à dénoncer à la tsarine la trahison qui menaçait de faire échouer complètement une campagne si heureusement entreprise; Élisabeth passa définitivement au parti favorable à la France et la perte de Bestuchef fut résolue quelques jours après[23].

[23] «..... J'ai indiqué au vice-chancelier Woronzow le lieu caché où il trouverait sa correspondance secrète avec le roi de Prusse, le maréchal Apraxin et le général Totleben depuis le commencement de la guerre entre la Russie et la Prusse et qu'il donnait des ordres secrets tout contraires à ceux qu'il faisait expédier publiquement en sa chancellerie.» (_Papiers inédits de d'Éon._)

Au cours d'une audience accordée par l'impératrice au marquis de L'Hospital, à peine remis d'une longue maladie, et comme celui-ci se plaignait des procédés du chancelier à son égard, si peu conformes aux bontés de la souveraine, «le comte Bestuchef, qui était suivant l'usage derrière la droite de l'impératrice, s'élança comme un furieux et sortit avec des yeux étincelants qui firent craindre pour la nuit quelque catastrophe». Il se retira dans son palais; mais le lendemain l'impératrice l'invitait à assister à son conseil. Il prétexta une maladie, mais ne put éluder un second ordre. Un récit de son arrestation, trop pittoresque pour n'avoir point été pris sur le vif, nous a été transmis par La Messelière:

Bestuchef, comptant que le voile de ses artifices n'était point encore déchiré, monta en carrosse avec tout l'appareil de sa place. En arrivant au péristyle du palais il fut fort étonné de voir la garde des grenadiers, qui prenait ordinairement les armes pour lui, environner la voiture par un mouvement qui se fit de droite et de gauche. Un lieutenant général major des gardes le constitua prisonnier et monta à côté de lui pour le reconduire sous escorte dans son palais. Quelle fut sa surprise en y arrivant de le voir investi par quatre bataillons, des grenadiers à la porte de son cabinet et le scellé mis sur tous ses papiers! Il fut, selon l'usage, déshabillé tout nu et privé de rasoirs, canifs et couteaux, ciseaux, aiguilles et épingles. Son caractère atroce et inébranlable le fit sourire sardoniquement malgré tous les témoignages qu'on devait trouver contre lui dans ses papiers. Quatre grenadiers, la baïonnette au bout du fusil, tenaient perpétuellement les quatre coins de son lit, les rideaux ouverts. On ne put savoir où il avait caché un petit billet qu'il avait provisoirement écrit et qu'il voulait faire passer à la grande-duchesse. Il demanda le médecin Boirave, que l'on fit venir. Lorsqu'il voulut lui toucher le pouls, il tenta de glisser dans la main du médecin ce billet; mais celui-ci, n'ayant pas entendu ce que cela signifiait, laissa tomber le billet à terre. Le major de garde le ramassa et on n'a pas su ce qu'il contenait. Le pauvre médecin comptant être pris à partie éprouva un tel saisissement que trois jours après il fut suffoqué[24].

[24] LA MESSELIÈRE, _Voyage à Saint-Pétersbourg_, Paris, 1803.

Les papiers du chancelier ne laissèrent aucun doute sur ses manœuvres secrètes. Accusé de haute trahison, il dut à la clémence d'Élisabeth de ne pas être condamné à la peine capitale et fut exilé en Sibérie. Plus de dix-huit cents personnes avaient été arrêtées; Apraxin venait de se suicider; un courant plus favorable aux intérêts français allait se former sous l'impulsion de Woronzow, qui recueillit la succession de son rival.

D'Éon, dont le rôle en cette affaire fut si actif et si heureux, avait, si l'on en croit La Messelière, sauvé sans le savoir sa propre tête. Il s'était, en tout cas, créé des droits à la reconnaissance de Woronzow en même temps que de nouveaux titres à la confiance d'Élisabeth; aussi eut-on l'idée de l'attacher au service de la Russie et la demande en fut faite officiellement par le marquis de L'Hospital à l'abbé de Bernis. Le ministre et M. Tercier, se trouvant ici dans les mêmes sentiments, ne s'opposèrent point à une combinaison suggérée sans doute par la tsarine elle-même et qui fixait auprès d'elle un agent estimé à la fois du ministère et du secret. D'Éon, bien que flatté d'une offre qu'il n'omettra de relater dans aucun de ses projets de mémoires, ne crut pas cependant devoir l'accepter. La faveur dont il jouissait à Versailles, une carrière brillamment commencée dans la diplomatie, une porte ouverte à ses ambitions dans l'armée, tout lui promettait un avenir assez enviable dans son propre pays. Il savait aussi que les étrangers parvenaient rarement à de hautes situations en Russie. La fortune y était d'une inconstance particulière et sa roue se brisait le plus souvent sur le chemin de la Sibérie. Enfin sa santé commençait à se ressentir des rigueurs du climat. Il n'hésita pas à refuser. «Si j'avais un frère bâtard, écrivait-il à Tercier, je l'engagerais, je vous assure, à prendre cette place; pour moi, qui suis légitime, je suis bien aise d'aller mourir comme un chien fidèle sur mon fumier natal[25].» En remerciant l'abbé de Bernis, «il le suppliait de l'oublier toujours lorsqu'il s'agirait d'une fortune qui éloigne et fasse quitter entièrement la France[26]».

[25] D'Éon à Tercier, juillet 1758.--GAILLARDET, p. 74.

[26] D'Éon au comte de Bernis, juillet 1758.--GAILLARDET, p. 75.

Le ministre n'insista pas et le félicita même de son attachement à son pays. A ce moment d'Éon avait d'ailleurs d'autres projets en tête. Il était las de la Russie, où il craignait de voir, pendant longtemps encore, se consumer inutilement une activité qui aspirait à d'autres champs de bataille. Il avait suivi de son poste la triste campagne de 1757, qui s'était terminée pour l'armée française par la sanglante défaite de Rosbach. Les courriers arrivés en mars à l'ambassade n'avaient pas apporté de meilleures nouvelles: le Hanovre venait d'être évacué et les troupes du comte de Clermont, contraintes d'abandonner la Westphalie, avaient dû repasser le Rhin. De tous côtés les hostilités étaient reprises avec une nouvelle vigueur. D'Éon, dont l'humeur inquiète s'impatientait de n'avoir pu faire encore ses premières armes, désirait rejoindre son régiment avant que la guerre fût finie: «Son honneur et son amour-propre, disait-il, souffriraient trop de le faire après la paix[27].»

Il se décida donc à écrire, le 14 avril, au ministre de la Guerre pour solliciter un brevet de capitaine. Le maréchal de Belle-Isle ne lui refusa pas ce rapide avancement. Moins de trois mois après, d'Éon recevait une commission de capitaine réformé à la suite de son régiment; mais il devait encore une fois prendre patience et renoncer pour le moment à ses projets belliqueux.

Les événements ne lui avaient pas permis, en effet, de quitter Saint-Pétersbourg. La politique secrète du roi rendait sa présence nécessaire auprès de l'ambassadeur, dont il devait sans cesse surveiller et souvent même inspirer les actes. Le duc de Choiseul, successeur de Bernis au ministère des Affaires étrangères, venait d'informer le marquis de L'Hospital du traité, signé le 30 décembre 1758, qui unissait plus étroitement Louis XV et Marie-Thérèse dans une politique d'action contre la Prusse. L'ambassadeur avait pour tâche d'obtenir l'accession de la Russie à cet accord. Il devait en outre laisser entendre à la tsarine que sa médiation entre la France et l'Angleterre serait bien accueillie du cabinet de Versailles, qui en retour se montrerait moins attaché aux intérêts de la Pologne. Les circonstances pouvant rendre précieux l'appui de la grande-duchesse, on serait contraint de lui témoigner plus d'égards, et la tsarine ne devrait pas en prendre ombrage.

[27] D'Éon au marquis de L'Hospital, 23 juillet 1760. (_Papiers inédits de d'Éon._)

Ce double jeu n'était pas fait pour séduire l'ambassadeur qui, détestant les intrigues, n'y eût pas réussi et ne s'en mêlait point. Il avait su plaire à Élisabeth et tenait particulièrement à conserver son estime. Son esprit fin, ses belles manières, une libéralité que Louis XV qualifiait d'excessive, lui avaient attiré les sympathies de la Cour. S'il réalisait parfaitement le type du grand seigneur que l'on avait d'abord recherché pour représenter dignement la France auprès d'une Cour fastueuse, son âge, ses infirmités et un manque d'énergie naturel l'empêchèrent de recueillir les fruits d'une alliance qu'il se bornait à entretenir et fortifier de son mieux. Il jugeait que c'était la partie essentielle de sa mission et se reposait sur d'Éon, auquel il avait voué une véritable affection, du soin de régler les affaires courantes. Le cas qu'il faisait des connaissances de son jeune secrétaire, de son expérience des choses et des gens de la Russie, l'avait accoutumé à ne prendre aucune décision sans avoir consulté «son petit d'Éon», dont le rôle d'agent secret se trouvait ainsi singulièrement facilité. Aussi ne manqua-t-il pas de lui communiquer les instructions qu'il venait de recevoir du duc de Choiseul.