Un aventurier au XVIII siècle: Le chevalier d'Éon (1728-1810)

Part 20

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J'apprends avec plaisir, Mademoiselle, que monsieur votre neveu a été compris dans la dernière nomination des aspirants-gardes de la marine; je vous en félicite et je suis charmé d'avoir pu y contribuer par mon intérêt. Je ne doute pas qu'il ne suive les bons exemples que sa famille lui offre, je ne suis pas surpris des succès de son frère aîné: ils se distingueront tous deux s'ils suivent vos conseils.

J'ai l'honneur d'être bien sincèrement, Mademoiselle[256]...

[256] M. de Sartine à d'Éon, 8 mai 1782. (_Papiers inédits de d'Éon._)

Tandis que d'Éon voit ainsi couronnés de succès les efforts qu'il a faits pour engager ses neveux dans une carrière honorable, il songe à quitter non seulement Tonnerre, mais la France. La paix qui vient d'être conclue avec l'Angleterre lui ouvre de nouveau les portes de ce pays où il a pris la soif de la liberté. Des affaires urgentes l'y appellent aussi: sa riche bibliothèque, sa collection d'armes de prix y sont restées aux mains de créanciers qu'il n'a pu désintéresser et qui le menacent sans cesse de faire vendre leur gage. Il supplie le comte de Vergennes de lui accorder de nouveaux secours et, en dépit d'un refus catégorique, n'en persiste pas moins dans son parti.

C'est au milieu de l'été 1785 qu'il revient à Paris où la duchesse de Montmorency lui offre l'hospitalité; il revoit ses anciens et fidèles amis, les Campan, les Fraguier, les Tanlay, et est même introduit dans une famille promise à une brillante fortune: il est présenté à la comtesse de Beauharnais qui bientôt «raffole» de lui. La même curiosité qu'il avait éveillée autrefois semble renaître alors; mais les motifs impérieux qui le rappellent à Londres l'obligent à s'y soustraire et, le 25 novembre 1785, il quitte sa patrie où il ne reviendra plus désormais.

CHAPITRE XI

D'Éon retourne à Londres pour payer ses créanciers.--Il y retrouve sa popularité d'autrefois.--Il cherche à vendre ses collections et manuscrits.--Premières nouvelles de la Révolution: la citoyenne Geneviève d'Éon se signale par son ardent jacobinisme.--Pétition à l'Assemblée nationale.--Pour gagner sa vie d'Éon donne des assauts publics: il est blessé.--Maladie et vieillesse de d'Éon.--Il meurt à Londres le 21 mai 1810.

Les affaires qu'il allait avoir à régler à Londres étaient en effet des plus embrouillées. Depuis plusieurs années un créancier, à qui lors de son retour en France il avait laissé la garde de sa bibliothèque et de ses papiers, le sieur Lautem, réclamait à son débiteur, qui faisait la sourde oreille, le remboursement de 400 livres sterling. N'obtenant rien de d'Éon lui-même, Lautem avait eu recours au comte de Vergennes et n'avait pas négligé de souligner sa requête d'une discrète menace: «Les effets de d'Éon, disait-il, sont un nantissement et non un dépôt; je pourrais donc les faire vendre, mais je ne veux pas vendre des papiers d'État. Né à Bruxelles, sujet de Sa Majesté Impériale, alliée du roi de France, je ne serais pas flatté d'avoir amusé les Anglais aux dépens d'un Français qui a logé chez moi; mais Mlle d'Éon ne mérite plus aucun ménagement de ma part.» Le ministre fit répondre par le premier commis Durival que «les arrangements que le roi avait bien voulu autoriser en faveur de Mlle d'Éon pour faciliter son retour dans sa patrie et la remise qu'elle avait faite en conséquence des papiers de sa correspondance, ne permettaient pas de supposer qu'elle en eût laissé aucun de quelque valeur» entre les mains du sieur Lautem. Il faut croire toutefois que la confiance du comte de Vergennes n'était pas entière, car s'il n'envoyait pas les 400 livres sterling, il offrait du moins 200 louis. D'ailleurs la transaction ne fut pas acceptée par Lautem, qui se résolut à faire annoncer la vente publique à Londres de tous les papiers appartenant au chevalier. L'effet de cette publication fut immédiat. D'Éon reçut aussitôt l'autorisation de passer lui-même en Angleterre pour y liquider sa situation, et une somme de 6,000 livres lui fut donnée pour désintéresser ses créanciers. Il se rendit à Londres le 18 novembre 1785 et s'y réinstalla chez le sieur Lautem, lui témoignant si peu de rancune qu'il est difficile de croire que le créancier et le débiteur ne s'étaient pas mis d'accord pour organiser cet habile chantage. Outre Lautem, son hôte, d'Éon paya les plus exigeants de ses créanciers. Rentré en possession de ses livres et de ses documents, il put se remettre à écrire, car jusqu'à la fin de sa vie il fut un terrible noircisseur de papier; les événements auxquels il avait été mêlé, et qui à mesure qu'ils reculaient dans le passé grandissaient dans sa complaisante imagination devinrent le thème de récits cent fois interrompus et toujours repris sous une forme nouvelle, plus grandiloquente et plus recherchée. Il se remit à lancer des opuscules dans la société anglaise; à entretenir le public par l'intermédiaire des gazettes, qui trouvaient à la fois en lui un rédacteur toujours fertile en expédients et une réclame pour des lecteurs avides de singularité[257]. Il consentit même, tant était grande son impatience d'agir, à utiliser de nouveau les services de l'aventurier Morande qu'il avait jadis si fort maltraité. Celui-ci, d'ailleurs, n'avait pas gardé rancune à d'Éon: «Je vous ai aimée sincèrement, écrivait-il, vous avez paru m'être attachée; un vent sombre est venu souffler sur nous et nous a ballottés l'un et l'autre un moment, mais dix ans de calme ont dû nous remettre dans notre assiette ordinaire.»

[257] A l'occasion de la maladie du roi d'Angleterre, il publie au mois de novembre 1788 une _Épitre aux Anglais_ rédigée dans un style d'Apocalypse.

L'intrigue était en effet l'assiette habituelle du sieur de Morande et il s'y retrouvait toujours en équilibre, n'ayant rien perdu que sa dignité dans ses volte-faces successives. Ce fut lui qui servit d'intermédiaire à d'Éon auprès des éditeurs de Londres comme aussi auprès des gens d'affaires et, à l'occasion, des usuriers. Ce n'est pas d'ailleurs que la chevalière d'Éon fût privée de relations; elle en avait beaucoup, des plus honorables et même des plus hautes. D'Éon fut accueilli, dès son arrivée à Londres, par M. Barthélemy, chargé d'affaires en l'absence de l'ambassadeur de France, le marquis de la Luzerne, pour lequel il avait reçu du comte de Vergennes des recommandations particulières. Il semble que l'honnête homme que fut Barthélemy ne conçut jamais le moindre doute sur la véritable personnalité de la chevalière d'Éon. Il se montra en effet, pendant toute la durée de son séjour à Londres, particulièrement galant et empressé auprès de sa renommée compatriote, lui envoyant continuellement son carrosse pour l'amener dîner à l'ambassade, lui servant de cavalier quand elle acceptait l'invitation de quelque grand seigneur anglais et passant chez elle plusieurs fois par semaine pour lui «faire sa cour». De 1785 à 1789 il ne lui adressa pas moins de cent soixante-dix-huit lettres et billets que nous avons retrouvés dans les papiers du chevalier. Les invitations sont toutes rédigées dans la forme la plus aimable et la plus respectueuse, comme celle-ci, qui fut adressée à «Mademoiselle la chevalière d'Éon» le 5 octobre 1788:

M. le duc de Piennes et M. le chevalier de Caraman, qui viennent d'arriver de Newmarket, ont accepté de dîner demain avec moi. Je désire plus que je ne saurais vous l'exprimer, Mademoiselle, que vous soyez libre et que vous veuilliez bien être de la partie. Il n'y en a pas d'agréable quand vous n'en êtes pas. Nous serons peu de monde, car le temps me manque pour inviter des personnes de notre connaissance commune.

Je suis avec respect, Mademoiselle, votre très humble et très obéissant serviteur.

BARTHÉLEMY[258].

[258] _Papiers inédits de d'Éon.--Correspondance avec Barthélemy._

L'évêque de Langres avait d'ailleurs très chaudement recommandé d'Éon à son frère le marquis de la Luzerne, ambassadeur de France, qui, par une curieuse coïncidence, se trouvait avoir connu jadis le chevalier à l'armée du maréchal de Broglie. C'est à ces anciennes relations de jeunesse que fait allusion la lettre suivante que le marquis de la Luzerne lui adressa dès son retour à Londres, après un congé passé en France:

L'évêque de Langres a été longtemps à la campagne, Mademoiselle; il ne m'a remis votre lettre qu'au moment de mon départ pour Londres. J'y ai vu avec bien de la reconnaissance que vous vouliez bien penser à moi et vous rappeler notre jeunesse. Soyez bien persuadée que je vous ai suivie depuis cette époque avec beaucoup d'intérêt et que j'ai fort regretté que les différentes positions de notre vie nous aient éloignés l'un de l'autre. Je serai charmé de vous voir à Londres et de vous renouveler de vive voix les sentiments de l'ancien et tendre attachement avec lequel j'ai l'honneur d'être, Mademoiselle, votre très humble et très obéissant serviteur.

Le marquis DE LA LUZERNE[259].

[259] _Papiers inédits de d'Éon._

Soit chez son ami Barthélemy, soit chez l'ambassadeur, avec qui il conserva toujours les bons rapports si curieusement renoués après de longues années d'intervalle, d'Éon rencontrait tous les Français de distinction qui séjournaient ou passaient à Londres: c'étaient le duc de Chaulnes et le marquis du Hallay, le prince de la Trémoille et le marquis d'Hautefort, le prince Rezzonico, neveu du pape Clément XIII; M. de Calonne; l'ancien abbé du Bellay, le vicaire général du diocèse de Tréguier. Il gardait ainsi contact avec la meilleure société française. Grand écrivassier il entretenait du reste une volumineuse correspondance. Plusieurs de ses amis lui envoyaient régulièrement de France des nouvelles sur tout ce qui pouvait l'intéresser; c'est Drouet, son ancien collègue dans la diplomatie secrète, qui confie à la comtesse Potocka une lettre où, après lui avoir exprimé son impatience de le voir revenir en France, il l'entretient du grand scandale du jour, le procès du cardinal de Rohan, «l'affaire du collier»:

On ne s'est jamais autant entretenu de cette grande affaire que dans ce moment-ci. M. Cagliostro a donné un mémoire qui lui fait beaucoup de partisans. Comme bien des gens l'annoncent un escroc, un charlatan, un empirique et le jugent ainsi d'après sa conduite à Varsovie, où il était en 1777, j'ai été voir hier le comte Rzewusky qui dans cette même année était tout puissant en Pologne. Il m'a dit que lorsque Cagliostro arriva, il ne laissa pas ignorer qu'il avait des connaissances en physique et en médecine, et même en alchimie. Un prince Poninsky, désirant beaucoup faire de l'or, se lia étroitement avec Cagliostro; ayant vu Madame, il en devint amoureux; peu après, il lui offrit des diamants qu'elle refusa; il s'adressa au mari, et à force d'instances il obtint de lui de consentir à ce que sa femme acceptât les diamants. Poninsky n'ayant pu obtenir ce qu'il espérait de Mme de Cagliostro et ne voulant pas être dupe, dénonça Cagliostro comme escroc et obtint de reprendre ses diamants qu'on lui aurait remis s'il les avait demandés.

Peu de jours après l'arrivée de Cagliostro à Varsovie la sœur du comte Rzewusky, craignant de perdre la vue pour un mal d'yeux auquel les médecins ne connaissaient rien, s'adressa à Cagliostro qui dans peu de jours la guérit parfaitement; cette dame, très riche, lui offrit 2,000 ducats: il les refusa; elle lui fit faire les mêmes offres par son frère, qui ne réussit pas mieux, et ni l'un ni l'autre n'ont pu faire accepter à Cagliostro la plus petite marque de reconnaissance[260].

[260] Drouet à Mlle la chevalière d'Éon, le 10 mars 1787. (_Papiers inédits de d'Éon._)

Le brave Drouet en conclut avec le comte Rzewusky, qui lui a déclaré qu'il signerait tous ces faits de son sang, que Cagliostro est peut-être bien victime de quelque machination, hypothèse faite pour plaire à d'Éon de plus en plus enclin à ne voir partout que pièges et embûches.

Quelque temps après le même Drouet lui envoie des nouvelles de sa famille: son beau-frère O'Gorman a reçu la croix de Saint-Louis; l'aîné de ses neveux réussit à merveille: il ne sera pas longtemps, ajoute Drouet, sans avoir le brevet de lieutenant-colonel et avant trois ans il fera un mariage qui lui donnera de la fortune. Ses deux cadets sont partis au mois d'octobre dernier sur la même frégate destinée à faire une course de deux ans; à la fin de la campagne, ils auront l'un et l'autre le brevet de lieutenant de vaisseau[261]. Aussi Drouet exhorte-t-il «sa chère amie» à aimer ses neveux qui le méritent à tous égards. Il l'engage aussi à prendre un peu de patience pour le règlement de ses comptes.

[261] _Papiers inédits de d'Éon._

C'est qu'en effet la liquidation en était singulièrement laborieuse. Dès son arrivée à Londres d'Éon avait intenté un procès aux héritiers de l'amiral Ferrers. Il accusait en effet le feu lord de n'avoir pas employé à payer ses dettes, ainsi qu'il en avait reçu mandat, l'argent qui lui avait été remis contre les papiers de la correspondance secrète, en exécution de la transaction signée le 5 octobre 1775 par le sieur Caron de Beaumarchais et la demoiselle d'Éon. Le procès avait été gagné sur le fond, mais l'exécution du jugement était pratiquement empêchée par les difficultés de toutes sortes que soulevaient les héritiers. Aussi d'Éon écrivait-il le 6 avril 1787 à son ami M. de la Flotte, premier commis aux Affaires étrangères, pour se plaindre que «cette restitution d'argent qui devait faire le bonheur et la tranquillité de sa vie en devint le tourment[262]». Il se déclarait infiniment fâché de demeurer encore en Angleterre; mais ajoutait que, tant qu'il ne pourrait retourner en France avec honneur, il n'y retournerait point.

[262] _Papiers inédits de d'Éon._

En attendant l'argent qui lui était dû, il cherchait--car il fallait vivre--à en gagner quelque peu par ailleurs. Il s'occupait, dans l'intervalle des réceptions où il était convié et où il faisait fort bonne figure parmi la plus haute société, de toutes sortes d'affaires. Un jour il s'employait à rechercher un jeune homme qui avait fait une escapade à Londres; une autre fois il aidait de ses recommandations et de ses appuis un compatriote, le sieur Petit, désireux de fonder dans la cité une maison de commerce. Quelque temps après, c'est la vente d'une terre qui l'occupe; la terre est le marquisat de Cailly en Normandie, dont la duchesse de Montmorency-Boutteville désire se défaire, et d'Éon cherche un acquéreur dans ses relations anglaises. Il était du reste avec la duchesse dans de véritables rapports d'amitié, celle-ci lui écrivant le 30 mars 1788 qu'elle tenait un appartement prêt dans son hôtel du Petit-Montreuil pour le loger à son retour en France. Quelques mois plus tard, d'Éon s'adresse au garde des sceaux Barentin pour lui proposer l'acquisition d'une riche collection de manuscrits réunis par lui au cours de son aventureuse carrière. Le noyau de cette collection était formé par une précieuse série de papiers du maréchal de Vauban, dont d'Éon demandait d'ailleurs un si haut prix qu'en 1791 il n'avait pu trouver encore aucun acquéreur. Il se faisait d'ailleurs de l'intérêt et de l'importance de ces manuscrits une idée quelque peu exagérée, ne craignant pas d'écrire au comte de Montmorin:

Je laisse, monsieur le comte, à vos lumières et à votre pénétration le soin de pressentir combien il serait dangereux de laisser entre les mains des étrangers une collection si considérable et si supérieure en moyens d'attaque et de défense, qui peut-être, après les avoir endoctrinés, pourrait un jour, sans les rendre nos égaux, en faire des voisins ou des ennemis plus dangereux[263].

[263] Archives des Affaires étrangères.--Dossier de Barthélemy.

Mais la correspondance de l'aimable chevalière n'avait point trait seulement à des affaires d'argent, et d'Éon était d'humeur trop aventureuse pour ne pas savoir à l'occasion s'élever au-dessus des questions matérielles. Pendant cette période même où il dut se trouver aux prises avec les plus grands embarras pécuniaires, il ne manqua pas d'échanger chaque jour avec les personnages les plus divers des lettres du tour le plus enjoué. D'ailleurs les missives qu'on lui envoyait étaient parfois charmantes; qu'il suffise de citer celle-ci de l'abbé Sabatier de Castres, attaché à la maison du Dauphin; elle est, dans sa forme un peu maniérée, un parfait échantillon du style qu'employaient entre eux les plus «honnêtes gens» de l'époque:

Mademoiselle,

M. de Lançon, qui a eu la bonté de m'apporter lui-même votre charmante épître, en sera récompensé par le plaisir de vous remettre ma réponse. Il vient de m'apprendre qu'il partait demain pour Londres et je m'empresse de profiter de son voyage pour vous témoigner combien j'ai été flatté et suis reconnaissant des dix pages dont vous m'avez régalé. Je me plaindrais moins amèrement de votre absence si elle me procurait de temps en temps de pareilles épîtres; jamais on ne parla avec plus de gaîté d'une nation triste telle que l'anglaise, ni avec plus de raison et de philosophie d'une nation gaie et frivole telle que la nôtre. Il n'est donné qu'à vous, Mademoiselle, d'exprimer plaisamment les pensées les plus sérieuses et les plus profondes. C'est vraiment dommage que vous ne vous soyez point exercée dans l'art de Thalie! vous y eussiez mieux réussi que la plupart de nos comiques actuels, qui ne font rire que les ignorants ou les pervers, témoin l'auteur du _Mariage de Figaro_, qui, à propos de mariage, vient d'épouser sa maîtresse pour légitimer une fille de six ou huit ans qu'il en avait eue. A présent qu'il est riche, on est persuadé que sa femme qui est, dit-on, la quatrième, sera plus heureuse avec lui que ses devancières.

Je suis fâché, mais peu surpris, que le frère héritier de lord Ferrers ne lui ressemble point du côté de la probité, _fâché_ puisque vous en souffrez, _peu surpris_ parce que de trois de mes frères dont j'ai fait la fortune aux dépens de la mienne, il n'est aucun qui voulût sacrifier un louis d'or pour m'obliger, tant ils sont ingrats et aiment l'argent!

M. de Chalut, qui jouit d'une bonne santé et d'un excellent esprit, malgré ses quatre-vingt-deux ans, a été très sensible à votre offre obligeante et en profiterait s'il ne savait que les tableaux dont il pourrait se défaire ne valent pas la moitié de ce qu'ils coûteraient de port et de droits d'entrée en Angleterre. La dernière fois que je l'ai vu, il me chargea de vous renouveler ses remerciements et de vous présenter son respect. Vous savez sans doute qu'il a marié sa fille adoptive avec M. Deville, ci-devant premier secrétaire de M. le comte de Vergennes et à présent fermier général, et qu'il lui donne par contrat de mariage cent mille écus. M. de Lançon vous dira le reste, dans le cas que vous ne soyez pas au fait de cette aventure. Je lui porte envie, puisqu'il vous verra dans cinq ou six jours, et c'est vous dire que je ferais aussi le voyage d'Angleterre si je n'étais retenu ici par le besoin que j'ai de présider aux gravures et à l'impression de l'ouvrage qu'on m'a chargé de faire pour le Dauphin. Je me flatte que je ne serai point oublié dans vos libations. J'aurai lundi à dîner M. de Lançon et M. Le Vasseur, et c'est à votre santé et à celle de l'inestimable voyageur que nous sablerons le champagne que j'ai en réserve pour les bonnes occasions. Vendez promptement votre bibliothèque, vous n'en avez que faire; vos idées valent mieux que celles qui sont dans les livres: tirez-en le plus d'argent que vous pourrez, l'argent est nécessaire à ceux qui en font un aussi noble usage que vous, et revenez ensuite à Paris, où vous ne trouverez sans doute pas des princes de Galles qui vous recherchent, mais beaucoup de personnes qui, sans être héritières présomptives d'un trône, n'en sentent pas moins ce que vous valez et qui vous aiment plus que les meilleurs princes ne sauraient le faire.

Pardon de mon griffonnage. Le désir de profiter du départ de M. Lançon m'a contraint d'écrire à la hâte et avec une mauvaise plume, mais c'est avec réflexion et d'un très bon cœur que je vous renouvelle l'assurance des sentiments d'estime, d'admiration, d'attachement et de respect que je vous ai voués pour la vie et avec lesquels je suis votre très humble et très obéissant serviteur.

L'abbé SABATIER DE CASTRES[264].

[264] _Papiers inédits de d'Éon._

D'Éon était ainsi occupé à désintéresser ses derniers créanciers et à préparer son retour en France, lorsque de graves nouvelles parvinrent à Londres. La Révolution commençait, c'était du moins ainsi qu'on en jugeait en Angleterre, car beaucoup de ceux qui devaient être en France les premières victimes de l'émancipation populaire conservaient encore à cet égard les plus grandes illusions. Une curieuse lettre adressée à d'Éon le 2 juillet 1789 par M. de Tanlay, conseiller au Parlement, nous en fournit la preuve:

Vous voulez donc en Angleterre nous refaire la guerre? Cela serait bien maladroit. Je crois que les Anglais ont aussi besoin que nous de tranquillité, et nous prenons un parti qui nous rendra plus d'énergie nationale que le Français n'en a jamais eu, parce que nous gérerons nos affaires et celles du roi par nous-mêmes. Je conçois qu'on croit pouvoir se fonder sur un moment de révolution dans notre système de gouvernement, mais quand il est aussi avantageux pour une nation, qu'on la voit se montrer animée d'un patriotisme tel que celui qui nous dirige actuellement, que l'on voit un monarque faire tant de sacrifices à sa gloire et au bien de son peuple, ce n'est nullement le moment de croire avoir sur lui quelque avantage. J'espère que ce moment d'effervescence se calmera et que l'on nous laissera en paix faire des établissements qui doivent à jamais assurer le bonheur de la France, s'ils sont bien dirigés, comme il y a tout lieu de s'en flatter[265].

[265] _Papiers inédits de d'Éon._

Les rêves idylliques de M. de Tanlay ne se réalisèrent pas: la Bastille fut prise, les Tuileries furent envahies et la guerre fut déclarée. D'ailleurs son correspondant ne manqua pas d'applaudir «aux victoires de la liberté»: la chevalière d'Éon devint la citoyenne Geneviève et, soit conviction sincère, soit peut-être aussi souci de tirer parti pour sa gloire de ce nouveau moyen de popularité, se signala en toutes circonstances par le jacobinisme le plus ardent.

A son instigation, un grand nombre de Français établis à Londres se réunirent à Turnham Green, le 14 juillet 1790, «pour célébrer publiquement l'anniversaire de la glorieuse Révolution et prêter le serment civique». D'Éon y lut un discours écrit dans le style déclamatoire et sentimental de l'époque et sa harangue fut si goûtée que toutes les gazettes anglaises la reproduisirent aussitôt:

Frères, amis, compagnons, compatriotes, Français libres, tous membres d'une même famille, soldats, citoyens voués à la défense de la Patrie régénérée, nous devons comme Français dans une terre étrangère être jaloux de donner à notre chère patrie de nouvelles preuves d'un zèle qui ne s'éteindra qu'avec nos jours.

Nous jurons avec allégresse, sur l'honneur et sur l'autel de la Patrie, en présence du Dieu des armées, de rester fidèles à la Nation, à la Loi et au Roi des Français; de maintenir de tout notre pouvoir la constitution décrétée par l'Assemblée nationale et acceptée par Sa Majesté. Périsse l'infracteur perfide de ce pacte sacré, prospère à jamais son religieux observateur!

Oui, mes braves compatriotes, nous devons au péril de notre vie maintenir les décrets émanés de la sagesse du tribunal auguste de l'Assemblée nationale, qui vient d'élever sur des bases inébranlables l'édifice de notre félicité.