Un aventurier au XVIII siècle: Le chevalier d'Éon (1728-1810)
Part 2
[11] Des contemporains, entre autres La Messelière, auteur de curieux _Mémoires sur la Russie_, ont prétendu que Douglas avait été novice chez les jésuites avant de servir les Stuarts et qu'il aurait été introduit par le Père de La Tour chez le prince de Conti.
Le plan ainsi arrêté fut agréé par le roi, qui jugea prudent de le révéler à ses ministres, sans doute afin de leur mieux cacher l'essentiel de la négociation. Le ministre des Affaires étrangères, M. Rouillé, approuva et contresigna la mission de Douglas.
Les instructions qui furent remises directement à l'Écossais par le prince de Conti, après avoir été soumises au roi (elles étaient écrites en caractères très fins et enfermées dans une tabatière d'écaille à double fond) lui indiquaient minutieusement et la route qu'il devait suivre et les principaux sujets sur lesquels il devait se procurer des renseignements[12].
[12] BOUTARIC, _Correspondance secrète_, t. I, pièce x, p. 203 et suiv.
Il lui était prescrit de partir comme un voyageur ordinaire, muni d'un simple passeport; d'entrer en Allemagne par la Souabe, afin d'éviter les grandes Cours et de passer de là en Bohême, «sous prétexte d'y voir pour son instruction les différentes mines du royaume». De Bohême il devait se rendre en Saxe, où il ne manquerait pas de visiter les mines de Friberg, puis passer à Dantzick et continuer sa route vers Saint-Pétersbourg par la Prusse, la Courlande et la Livonie.
Il lui était recommandé avant tout de s'informer de l'état des négociations entreprises par l'ambassadeur d'Angleterre, le chevalier Williams, pour obtenir les subsides de la Russie. Il devait par suite observer les ressources du pays; l'état de ses finances, de son commerce; savoir le nombre de ses troupes et de ses vaisseaux; connaître le crédit du comte Bestuchef et du comte Woronzow; les factions de la Cour et pénétrer autant que possible les sentiments de l'impératrice elle-même. Il lui était prescrit aussi, mais en passant et sans insister, de s'enquérir «des vues de la Russie sur la Pologne pour le présent et les cas à venir». Enfin la plus grande prudence lui était recommandée; il ne devait risquer par la poste que de très courts avis exprimés en un style allégorique, dont on était convenu avec lui et qui roulait sur des achats de fourrures. Le chevalier Williams devenait le renard noir et Bestuchef le loup-cervier; les peaux de petit-gris devaient signifier les troupes à la solde de l'Angleterre, et ainsi de suite.
Tous les préparatifs de cette mystérieuse négociation furent terminés pendant l'été de 1755, et Douglas put se mettre en route sans plus d'éclat qu'un inoffensif touriste anglais.
Les documents manquent sur le voyage; on sait seulement que Douglas arriva heureusement à Saint-Pétersbourg dans les premiers jours d'octobre 1755 et y fut reçu et traité comme un gentilhomme anglais voyageant pour son plaisir et son instruction. Mais il n'avait encore accompli que la partie la plus aisée de sa mission; il lui restait à pénétrer jusqu'à l'impératrice. La difficulté était grande, car le chevalier Williams, ministre d'Angleterre, connaissant les inclinations personnelles d'Élisabeth, faisait bonne garde et, d'accord avec Bestuchef, avait fait admettre qu'aucun Anglais ne serait reçu à la Cour s'il n'était présenté par lui. Payant d'audace, Douglas s'adressa à lui comme à son protecteur naturel, et en sa qualité de fidèle sujet du roi d'Angleterre demanda au ministre d'être présenté par lui à la tsarine. Toutefois le chevalier Williams se méfia; le voyage de cet Écossais catholique qui, venu en Russie pour s'occuper de minéralogie, tenait si fort à voir l'impératrice, lui parut suspect. Il prévint Bestuchef de faire surveiller ce dangereux compatriote, et Douglas, averti qu'il était menacé du sort de Valcroissant, repassa en toute hâte la frontière. C'était, semblait-il, un nouvel échec; mais moins de cinq mois après, au printemps de 1756, Douglas revenait à Saint-Pétersbourg; bientôt toutes les portes s'ouvraient devant lui, jusqu'à celles de la grande salle d'audience où il remettait solennellement à la tsarine les lettres l'accréditant comme ministre plénipotentiaire, chargé de reprendre les relations diplomatiques. D'Éon était présent; il assistait en qualité de secrétaire d'ambassade le nouveau ministre qu'il secondait dans sa mission officielle.
Que s'était-il donc passé durant l'hiver et de qui cet étrange revirement était-il l'œuvre? Comment Douglas, impuissant à Saint-Pétersbourg, avait-il vaincu de Paris? C'est un point où les historiens ne s'entendent pas et où le défaut de documents authentiques, formels et explicites, augmente encore le mystère. La tradition veut que ce succès soit attribué à d'Éon, qui serait arrivé secrètement en Russie en compagnie de Douglas et aurait trouvé le moyen d'y demeurer après la fuite du chevalier. La légende est fertile en détails romanesques sur les moyens inventés par le jeune homme pour tromper la surveillance de Bestuchef et pénétrer jusqu'à l'impératrice.
Tirant avantage de son apparence gracile, de sa figure fine et imberbe, du timbre féminin de sa voix, le petit d'Éon aurait pris le nom, l'habit et les habitudes d'une jeune fille. Le chevalier Douglas aurait ainsi présenté sa nièce, Mlle Lia de Beaumont, au comte Woronzow, vice-chancelier de l'empire et ennemi déclaré du chancelier. Devinant tout l'avantage que pourrait donner à sa politique ce nouvel auxiliaire, Woronzow se serait chargé d'introduire l'aimable et spirituelle jeune fille dans l'entourage même de l'impératrice, de la faire admettre parmi les demoiselles d'honneur. D'Éon n'aurait pas tardé à se concilier les bonnes grâces d'Élisabeth et se serait décidé alors à révéler sa ruse et le secret de son voyage, en remettant à la tsarine les lettres du roi qu'il avait apportées, dissimulées dans la reliure d'un livre de Montesquieu. Le tour romanesque de l'aventure aurait diverti et séduit l'impératrice qui, loin de lui en vouloir, aurait su gré au petit d'Éon de sa hardiesse et de son message, et l'aurait chargé d'aller porter au roi sa réponse, toute favorable à la reprise des relations régulières entre les deux Cours. C'est alors que le chevalier Douglas serait revenu à la tête de la mission officielle dont d'Éon fit partie, sans déguisement cette fois, et avec le titre de secrétaire d'ambassade, ce qui relie la tradition à l'histoire.
Cette légende se retrouve chez la plupart des chroniqueurs du temps, chez des historiens sérieux et jusque dans le récit fort documenté qu'a écrit, il y a cinquante ans, M. Gaillardet pour faire «la vérité sur les mystères de la vie du chevalier d'Éon». Comme toutes les légendes, elle mélange à beaucoup d'erreurs un fond de vérité, et comme la plupart elle s'appuie sur des témoignages et même sur quelques pièces qui lui donnent un air d'authenticité[13].
[13] Nous croyons devoir reproduire ci-après les principaux passages où d'Éon parle d'un voyage qu'il aurait fait en Russie dès 1755:
1º Dans un projet manuscrit de la main même de d'Éon, postérieur à 1763, intitulé: _État des services politiques et militaires de M. d'Éon de Beaumont_: «..... En 1755 et 1756 M. d'Éon fut envoyé en Russie pour travailler avec M. le chevalier Douglas à la réunion des deux empires.» (_Papiers inédits de d'Éon._)
2º Dans le discours préliminaire du volume: _Lettres, mémoires et négociations particulières du chevalier d'Éon_ (1764): «..... Vers la fin de _1755_ ma destinée m'entraîna dans les ambassades, tandis que mon inclination me portait à la guerre.»
3º Dans une lettre au duc d'Aiguillon, datée du 21 juillet 1773: «..... Il ne me restait d'autre espoir, sans ma confiance dans votre équité généreuse, que de me trouver dans mon pays, mais plus vieux et moins riche que lorsqu'à l'âge de vingt ans je suis sorti secrètement de France pour aller, _sous un état déguisé_, tenter avec le chevalier Douglas la réunion de la France avec la Russie. Tout rendait cette entreprise aussi délicate que périlleuse.» (_Papiers inédits de d'Éon._)
A la lettre au duc d'Aiguillon se trouve joint un état de dépenses de d'Éon dont nous extrayons: «Un capital de dix mille livres que M. d'Éon a emprunté en _1755 pour son premier voyage secret_ à la Cour de Russie.»
4º Dans une lettre à Beaumarchais, datée du 7 janvier 1776: «..... voyageant nuit et jour pour hâter en _1755_ et 1756 la réunion de la France et de la Russie...»
5º Dans une lettre à M. de Vergennes, datée du 28 mai 1776: «..... Jamais personne autre que les personnes intéressées n'a été informée de toute cette intrigue politique qui a commencé en _1755_ par le prince de Conti et M. Tercier et qui a été exécutée par le chevalier Douglas et moi seulement.» (_Papiers inédits de d'Éon._)
Toutefois, elle a contre elle la vraisemblance, et c'est le principal argument qu'ont invoqué le duc de Broglie et après lui M. Albert Vandal pour y voir une ingénieuse et romanesque supercherie. Mais il y a plus, et l'étude même des documents authentiques, loin d'éclairer ce petit point d'histoire, en augmente l'obscurité. Nous avons en effet retrouvé dans les papiers personnels de d'Éon les originaux de plusieurs lettres qu'il reçut de Tercier, au moment même où il quittait la France pour la Russie. Ces pièces fixent son départ au commencement de juin 1756 et semblent prouver que ce voyage fut le premier qu'il accomplit, chargé alors, mais alors seulement, d'aller travailler avec le chevalier Douglas à l'alliance des deux Cours et aussi à la réalisation des ambitions secrètes du prince de Conti.
L'honneur d'avoir fait admettre officiellement Douglas à Saint-Pétersbourg reviendrait donc à un autre, et nous verrons que d'Éon a entrepris et mené à bien assez de délicates négociations pour qu'on ne frustre personne à son profit. L'adroit intermédiaire de la réconciliation de Louis XV et d'Élisabeth serait tout simplement un honnête négociant français de Saint-Pétersbourg, du nom de Michel, que le soin de ses propres affaires n'empêchait pas de s'occuper avec autant d'habileté que de désintéressement de celles de son pays. Ce Michel, originaire de Rouen, franchissait souvent, pour les intérêts mêmes de son négoce, la longue distance qui séparait Saint-Pétersbourg de sa ville natale et déjà, en 1753, il avait porté à Versailles un message secret, où la tsarine se déclarait prête à oublier les offenses de La Chétardie et à renouer des relations régulières avec un monarque qui n'avait cessé de lui inspirer le plus vif intérêt. Les soins d'une politique qui était alors dirigée contre la Russie avaient empêché Louis XV de répondre à cette première ouverture. Élisabeth ne se hasarda pas une seconde fois; mais elle laissa deviner que ses sentiments personnels n'avaient pas changé.
A en croire la relation de La Messelière, qui fut plus tard le secrétaire de l'ambassade de M. de L'Hospital en Russie, un certain Sompsoy, fils du suisse du duc de Gesvres et peintre en miniature, à qui fut accordée la faveur de reproduire les traits de la tsarine, sut recueillir d'elle une preuve indiscutable de ses bonnes dispositions. Comme il assurait au cours d'une séance que Louis XV, ainsi que ses sujets, avait en vénération le nom d'Élisabeth, il obtint de la tsarine «un sourire qu'il saisit et qui fit réussir le portrait». La Messelière ajoute que l'impératrice, ayant réfléchi sur la chose, accorda à l'artiste «plus de séances qu'il n'en fallait pour la peindre» et finit par le charger de faire connaître au roi l'accueil favorable qu'elle réservait à la Cour aux gentilshommes français. Sompsoy s'acquitta fort bien de la commission; mais on ne voulut pas lui confier la réponse, car on aurait dû lui révéler en même temps et le secret du roi et les projets du prince de Conti. On s'arrangea donc pour le retenir à Paris, et ce fut Douglas qui partit à sa place.
Comment et pourquoi il échoua dans sa première mission, nous l'avons vu; toutefois, avant de repartir, il eut l'heureuse inspiration de s'adresser au sieur Michel, dont il savait les services et connaissait la bonne volonté et de lui apprendre qui l'avait envoyé et dans quelle intention. Celui-ci, sans se laisser effrayer par le danger qu'il courait à fréquenter ce touriste anglais déjà suspect, mit Douglas en rapports avec Woronzow, qui lui-même prévint la souveraine. Élisabeth fit savoir qu'elle était disposée à accueillir un envoyé régulier du roi. Muni de cette promesse, Douglas put échapper avec sérénité aux agents de Bestuchef et repartir pour la France. En son absence, Michel continua de négocier avec Woronzow et avertit le chevalier lorsqu'arriva le moment opportun pour reparaître. Douglas revint alors à Saint-Pétersbourg; mais il jugea prudent de prendre pour le voyage un nom supposé et de se cacher en arrivant chez son ami, qui le fit passer pour un de ses commis. C'est là que d'Éon vint le rejoindre, envoyé officiellement par M. Rouillé, ministre des Affaires étrangères, auprès du vice-chancelier Woronzow, dont il devait être «l'homme de compagnie, de confiance; qui n'aurait que le soin de sa belle bibliothèque et de quelques affaires importantes avec la France». D'Éon s'étonna, à la vérité, «de trouver la belle bibliothèque de M. le comte Woronzow dressée sur une espèce de pupitre», tandis que lui, «pauvre particulier, avait laissé chez le comte d'Ons-en-Bray une grande chambre et six coffres pleins de volumes» lui appartenant; mais sa déception fut purement platonique, car ce n'était pas dans le cabinet du vice-chancelier qu'il devait travailler, mais bien à l'ambassade de France, comme le proposa lui-même Woronzow[14]. Douglas, heureux de conserver un collaborateur aussi zélé, informa aussitôt le ministre de la décision qu'il venait de prendre à l'égard du jeune secrétaire:
[14] D'Éon au marquis de L'Hospital, 23 juillet 1756. (_Papiers inédits de d'Éon._)
«J'ai toute la satisfaction possible, écrivait-il, de l'arrivée de M. d'Éon. Je connais depuis longtemps son amour et son ardeur pour le travail. Il me sera très utile ainsi qu'au service du roi. D'ailleurs sa conduite est sage et prudente. Je l'ai présenté hier au soir au vice-chancelier comte Woronzow, qui l'a reçu avec bonté et politesse; son caractère paraît lui plaire beaucoup; mais, après bien des réflexions, il n'a pas été d'avis comme ci-devant qu'il suivît le premier plan de sa destination pour des raisons particulières, connues de l'impératrice, que j'aurai l'honneur de vous détailler dans la suite[15].»
[15] Le chevalier Douglas à M. Rouillé, ministre des Affaires étrangères.--Saint-Pétersbourg, 1756. (_Lettres, mémoires et négociations_..., 3e partie, p. 5.)
Le chevalier Douglas et d'Éon s'employèrent alors à déjouer les intrigues combinées du chancelier Bestuchef et du ministre d'Angleterre, le chevalier Williams. Ils y réussirent grâce à l'appui de Woronzow et aussi du comte Ivan Schouvalow, qui était alors le favori de l'impératrice. Douglas, escorté de d'Éon, fut reçu solennellement en audience comme l'envoyé du roi de France. Leurs ennemis toutefois ne se tinrent pas pour battus; ils usèrent de tout et tentèrent même l'assassinat, s'il faut en croire La Messelière qui rapporte qu'on tira la nuit des coups de pistolet dans leur appartement. Leur crédit auprès d'Élisabeth ne fit qu'y gagner et les négociations prirent bientôt, au moins en partie, la tournure la plus favorable.
Elles étaient doubles, en effet, comprenant celles dont on rendait compte au ministre et celles que, par le canal de Tercier, on rapportait directement au roi et au prince de Conti. La mission officielle était de négocier le rapprochement des deux pays, de détacher la Russie de l'alliance de l'Angleterre pour la faire accéder au traité que la France venait de conclure avec l'Autriche, son ancienne ennemie. La commission secrète était de déterminer l'impératrice à favoriser la candidature d'un prince français au trône de Pologne ou même de gagner son cœur pour Conti. Ce prince avait l'ambition de s'asseoir sur un trône et se résignait fort bien, s'il ne pouvait régner tout seul en Pologne, à être associé comme époux d'Élisabeth au gouvernement d'un grand empire. La politique de la France eût du reste également trouvé son compte au succès de l'un ou de l'autre de ces rêves ambitieux: que Conti fût roi en Pologne ou qu'il fût l'époux de l'impératrice en Russie, Louis XV avait le secours d'un allié capable de prendre à revers ses ennemis: Frédéric, avec lequel il venait de se brouiller, et Marie-Thérèse, avec laquelle il venait de se réconcilier, mais dont il n'osait guère escompter une longue fidélité.
On avait songé à tout pour engager Élisabeth dans cette intrigue: Tercier avait remis à d'Éon un volume in-quarto de _l'Esprit des Lois_; dans la couverture de ce livre, entre deux cartons, pris et reliés par la même peau de veau, se trouvaient des lettres secrètes du roi pour l'impératrice ainsi que divers chiffres, ceux de d'Éon avec le roi et M. Tercier, avec le prince de Conti et M. Monin, ainsi qu'un troisième qui était destiné à Élisabeth pour qu'elle-même ou son confident Woronzow pussent en tout temps correspondre avec le roi par l'intermédiaire de M. Tercier, à l'insu des ministres et des ambassadeurs. Élisabeth, qui n'avait pas le même goût que Louis XV pour la dissimulation et qui ne cachait rien de ses plus grandes fantaisies, ne se laissa pas séduire par l'attrait de cette mystérieuse correspondance: elle refusa le chiffre, mais reçut d'Éon et consentit à écouter de sa bouche les ouvertures de Louis XV et du prince de Conti[16]. Elle ne montra toutefois aucune inclination à prendre le prince pour époux et même évita de s'engager au sujet de la Pologne. Elle promit seulement de nommer Conti généralissime des troupes russes avec le titre de duc de Courlande, si le roi donnait à son cousin la permission d'accepter et de se rendre à Saint-Pétersbourg. L'affaire d'ailleurs en resta là, car pendant que d'Éon négociait pour lui en Russie, le prince de Conti travaillait fort mal pour son propre compte à Versailles. S'étant brouillé avec la marquise de Pompadour, qu'il s'était cru assez fort pour braver et railler presque ouvertement, il perdit la faveur du roi, qui cessa de mettre la politique secrète au service des ambitions de son cousin. D'Éon reçut l'ordre de laisser traîner la négociation commencée et de ne plus correspondre qu'avec M. Tercier et le comte de Broglie qui succéda, au milieu de l'année 1757, au prince de Conti dans l'emploi de ministre secret.
[16] D'Éon eut à ce sujet avec l'impératrice plusieurs entrevues fort secrètes. Il est très possible que, pour mieux tromper la surveillance dont il était l'objet et écarter tout soupçon, il ait eu à cette occasion l'idée de se déguiser en femme. L'emploi de ce travestissement expliquerait la légende de son premier voyage en Russie sous le costume féminin et donnerait la clef de certaines allusions qu'on trouve dans les lettres du marquis de L'Hospital, et jusque dans un billet où Louis XV parle des services rendus par d'Éon sous ses habits de femme.
Si la négociation secrète n'aboutit qu'à un demi-succès, que la disgrâce de Conti rendit bientôt tout à fait stérile, le résultat de la mission officielle fut plus satisfaisant. Grâce aux efforts patients et persévérants de Douglas et de d'Éon, le traité conclu quelques mois auparavant entre Bestuchef et le chevalier Williams fut déchiré; la Russie rendit à l'Angleterre les subsides qu'elle avait déjà touchés, mais reprit ses troupes; il fut décidé que les quatre-vingt mille hommes, déjà rassemblés en Livonie et en Courlande pour le service de l'Angleterre et de la Prusse, changeraient de parti et se joindraient aux armées de Louis XV et de Marie-Thérèse. En même temps on arrêta que, pour mieux marquer le caractère des rapports qui allaient s'établir entre elles, les deux Cours s'enverraient réciproquement un grand seigneur en ambassade. Le choix tomba en France sur le marquis de L'Hospital et en Russie sur un comte Bestuchef, frère du chancelier.
La Russie avait donc changé son alliance pour entrer dans le nouveau système franco-autrichien. En France l'opinion, d'abord surprise, applaudissait à ce revirement imprévu et le succès des négociations paraissait complet: il n'était pas encore bien assuré cependant, puisqu'une difficulté suscitée par Bestuchef, qui pour se venger de sa défaite s'ingéniait à diviser entre eux ses vainqueurs, faillit tout remettre en question et tout gâter.
En sollicitant l'accession de la Russie au traité qu'elles venaient de conclure à Versailles, la France et l'Autriche avaient songé à stipuler une exception à l'alliance générale qu'elles allaient contracter avec le cabinet de Saint-Pétersbourg. Cette exception concernait la Turquie, l'ancienne cliente de la France, qui menaçait assurément moins la Russie qu'elle n'était menacée par elle.
Bestuchef eut vite l'idée de faire de cette restriction la pierre d'achoppement de l'alliance qui lui répugnait si fort. Il s'efforça de persuader à Élisabeth qu'en souscrivant à cette humiliante condition elle violerait l'antique évangile moscovite et renierait le devoir sacré qu'avait été pour tous ses prédécesseurs la délivrance de Constantinople. Il sut habilement faire valoir à l'Autriche qu'il n'était pas plus dans ses intérêts que dans ceux de la Russie de se lier les mains vis-à-vis du Turc, son ennemi d'hier et sa proie de demain. On se laissa convaincre à Vienne, et d'autant plus facilement que la guerre avait recommencé et que, Frédéric ayant déjà pénétré en vainqueur sur le territoire autrichien, les inquiétudes présentes l'emportaient de beaucoup sur celles que pouvait inspirer l'avenir. L'Autriche s'empressa donc d'accepter l'alliance de la Russie, et dans le péril où elle se sentait fit bon marché des Turcs, clients de la France.
Douglas eut peur alors de voir lui échapper tout le fruit de sa négociation et, malgré le conseil que d'Éon lui donnait de tenir bon, il se décida à entrer dans un biais qu'avait imaginé le représentant de l'Autriche à Saint-Pétersbourg, le comte Esterhazy, peu scrupuleux pour arriver à ses fins sur le choix des moyens. Il fut convenu que la Porte ottomane serait garantie contre l'alliance sur le traité ostensible qu'on communiquerait à Constantinople, mais que cette exception elle-même serait annulée par un article à part dit _secrétissime_. Ce misérable artifice, vraiment humiliant pour la France, laissait ainsi le champ libre aux convoitises de la Russie, tout en donnant aux Turcs une fausse et dangereuse sécurité.
Douglas y consentit; mais par bonheur on se révolta à Versailles, où l'on refusa de ratifier l'arrangement. Le ministre officiel et le ministre secret se trouvèrent pour une fois d'accord et envoyèrent à Douglas, chacun de son côté, les reproches les plus vifs sur sa faiblesse, son manque de conscience et de dignité. Le roi, quel que fût son désir de voir enfin consacré un rapprochement qui lui semblait son œuvre personnelle, partagea ces sentiments. Il en faisait la confidence à M. Tercier dans un billet qui porte la date du 15 février 1757:
J'approuve fort ce que M. le prince de Conti se propose d'écrire au chevalier Douglas et désapprouve pareillement ce bel acte secret que le chevalier Douglas a eu la bêtise de signer. Dans cette circonstance, ce que M. Rouillé se propose de lui écrire me paraît bien[17].
[17] BOUTARIC, _Correspondance secrète_, t. I, p. 217.
La dépêche à laquelle Louis XV fait ainsi allusion est en effet d'une noblesse et d'une hauteur de vues remarquables: