Un aventurier au XVIII siècle: Le chevalier d'Éon (1728-1810)

Part 19

Chapter 193,810 wordsPublic domain

[245] Un de ces mémoires était intitulé: _Affaire de la demoiselle d'Éon de Beaumont, chevalière de Saint-Louis, ou éloge historique de cette héroïne, tiré du plaidoyer de M. Guillaume prononcé au Châtelet dans la cause qu'elle a eue contre M. de Kergado à l'occasion de sa généalogie_.

Le _Journal de Paris_, dans ses numéros du 8 septembre 1780 et du 8 janvier 1781, publia les lettres échangées entre MM. Le Sesne, armateurs à Paris, et Mlle la chevalière d'Éon. Ces messieurs sollicitaient, par leur première lettre, qu'il leur fût permis de donner le nom de l'illustre chevalière à l'un des deux bâtiments qu'ils armaient à Granville pour faire la course aux dépens des Anglais; cette frégate était «déterminée pour être armée de 44 canons de 18 et 24 livres de balle en batterie et 14 de 8 livres sur ses gaillards, 18 obusiers et 12 pierriers, avec un équipage de 450 hommes choisis et sous le commandement en chef, ainsi que de toute l'expédition, d'un capitaine distingué par son expérience et sa réputation».

«Il suffira certainement, Mademoiselle, ajoutaient MM. Le Sesne et Cie, de présenter un nom aussi recommandable aux amateurs de cette entreprise, pour que chacun s'efforce de participer à la gloire qui l'accompagne et se remplisse de l'esprit qui vous anime pour l'avantage et le bonheur de l'État.»

La réponse de d'Éon à cette flatteuse requête était écrite sur le ton d'une dignité fière et protectrice:

Paris, le 2 décembre 1780.

J'ai reçu ce matin, Messieurs, la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire hier, pour donner mon nom à la frégate de 44 canons que vous faites construire à Granville et qui est déjà fort avancée dans sa construction.

Je suis trop sensible à l'honneur que vous voulez bien me faire et trop pénétrée des sentiments patriotiques qui animent votre génie, votre zèle et votre courage pour le service du roi, contre les ennemis de la France, pour ne pas, en cette occasion, faire tout ce que vous désirez de moi afin de contribuer promptement et efficacement au but salutaire et glorieux de vos désirs.

Je connais, aussi, Messieurs, tout le soin que vous apportez pour le choix d'un excellent capitaine de vaisseau, celui d'officiers expérimentés et des braves volontaires qu'ils prendront. Avec ces sages précautions, de l'économie dans votre finance, et une grande audace dans le combat, votre entreprise doit être couronnée de succès.

Mon seul regret dans ma position présente est de n'en être ni compagne ni témoin; mais si mon estime particulière peut accroître votre zèle, les étincelles de mes yeux et le feu de mon cœur doivent naturellement se communiquer à celui de vos canons à la première occasion de gloire.

J'ai l'honneur d'être, avec tous les sentiments distingués que vous méritez à si juste titre, etc...[246]

[246] La chevalière d'Éon à MM. Le Sesne. (_Papiers inédits de d'Éon._)

MM. Le Sesne firent paraître, en même temps que cette réponse, une nouvelle lettre où, en exprimant à l'«héroïque chevalière» toute leur reconnaissance pour le précieux patronage qu'elle daignait leur accorder, ils déclaraient qu'ils ne sauraient trouver un meilleur témoignage de leur gratitude que de soumettre à Mlle d'Éon le choix du capitaine, des officiers et des volontaires de la frégate qui devait porter son nom.

A la suite de cette lettre parut une nouvelle réponse de d'Éon, empreinte de cette humilité qui sied aux héros:

Paris, le 15 décembre 1789.

J'ai à répondre, Messieurs, à la nouvelle lettre dont vous m'avez honorée le 4 de ce mois.

Si j'avais prévu les conséquences qui résultent de la réponse que j'ai cru devoir faire à votre demande gracieuse de nommer une de vos frégates, je me serais bien gardée d'accepter cet honneur. Les louanges que cette déférence m'attire de votre part donnent de mes talents et de mon mérite une idée qui ne peut s'accorder avec l'opinion que je dois en avoir.

Quant au choix du capitaine de vaisseau, des officiers et volontaires qui désirent se distinguer sur votre armement, je crois, Messieurs, qu'il suffit d'ouvrir à nos marins et à nos militaires une carrière de gloire et d'utilité au gouvernement pour les voir s'y présenter en foule et acheter aux dépens de leur fortune et même de leur vie le droit de la parcourir, en sorte que je regarde ce choix bien plus difficile à faire par le grand nombre de concurrents que par le mérite et le courage: qualités naturelles à tous les militaires français, que je suis plus dans le cas d'applaudir et d'imiter que de juger.

Il ne manqua pas, en effet, de gens en quête d'aventures pour solliciter un poste sur la _Chevalière-d'Éon_. Les papiers de d'Éon contiennent nombre de lettres de ce genre, et le bruit courut même que la chevalière en personne s'embarquerait sur le vaisseau qui porterait son nom.

Malheureusement, l'argent des actionnaires n'affluait pas rue de Bailleul, chez MM. Le Sesne et Cie, en la même abondance que les demandes d'engagement. Un extrait du _Journal de Paris_, contenant les lettres échangées entre les armateurs et Mlle la chevalière d'Éon, avait été lancé sous forme de prospectus et adressé à toutes les personnes susceptibles de s'intéresser à l'entreprise. La vignette même représentant la _Chevalière-d'Éon_ entourée de vaisseaux ennemis et faisant feu de ses deux bords ne décida pas les souscripteurs, et l'entreprise dut être abandonnée. Pareille tournure d'un si beau projet ne faisait pas l'affaire de ceux à qui d'Éon avait déjà distribué des emplois sur sa frégate. Un certain «mestre de camp de dragons», qui signe seulement de son initiale et qui avait été choisi pour commander le bâtiment, lui écrivait, le 14 juillet 1781, de Granville, où il s'était avisé d'aller surveiller les préparatifs de l'expédition:

L'armement de la _Chevalière-d'Éon_, ma très ancienne et très loyale amie, ne prend pas cette tournure que j'aurais désirée pour vous, pour M. Le Sesne et pour moi, malgré tous les mouvements que je me suis donnés et que je ne cesse de me donner. Je ne dois point vous cacher, mon ancienne amie, que ce vaisseau qui doit porter votre nom n'existe encore que dans l'imagination de M. Le Sesne, qu'il n'y a pas sur le chantier à Granville un pied de bois sur quille destiné à la construction de ce vaisseau. Il est bien vrai que M. Le Sesne avait fait acheter une portion de bois destiné _ad hoc_, qui, n'ayant pas été payée, a été saisie, et, pour éviter les suites désagréables, il a été envoyé dernièrement ici un certain M. Agaste pour arrêter les poursuites; mais tout cela ne fait pas et ne fera pas construire le vaisseau _la Chevalière-d'Éon_...

L'affaire engagée par MM. Le Sesne et Cie échoua donc faute d'argent et d'Éon se vit réduit à licencier le personnel qu'il avait engagé pour combattre sous ses couleurs; l'idée toutefois ne fut pas perdue et quelques mois plus tard d'autres armateurs, MM. Charet et Ozenne, de Nantes, donnèrent le nom de _Chevalière-d'Éon_, nom qui leur parut sans doute symboliser l'audace heureuse et fertile en expédients, à l'un des vaisseaux qu'ils armèrent pour convoyer les marchandises échangées, en dépit de la guerre navale, avec les colonies françaises de l'Amérique et de l'Inde[247].

[247] Le prospectus de ces armateurs s'exprimait ainsi: «Quels auspices plus flatteurs peut-on espérer? Mgr le comte d'Artois protège l'expédition et permet que son nom y préside, et la seconde frégate portera le nom de d'Éon.»

D'Éon ne semble pas s'être mêlé de cette nouvelle entreprise, découragé sans doute par l'insuccès de la première; mais il demeura à Paris où cette affaire l'avait appelé; il ne se présenta plus à la Cour et ne résida dans la capitale que durant l'hiver de 1780-1781. Il habitait alors la maison de Mme de Brie, rue de Grenelle-Saint-Germain, et s'y tenait fort calme auprès de son ami Drouet, l'ancien secrétaire du comte de Broglie; ses relations d'autrefois venaient l'y réclamer. C'était Mme Tercier qui, le priant à dîner, lui promettait «de parler affaires secrètes à s'en époumonner». Le marquis de Courtenvaux, de la famille de Louvois, qui l'appelait «sa chère payse», envoyait son carrosse prendre la chevalière «au pont tournant des Tuileries» et tous deux allaient visiter l'abbaye de Port-Royal des Champs et le château de Bagatelle, propriété du comte d'Artois, ou bien, traversant le Bois de Boulogne, déjà très fréquenté, ils allaient entendre les belles voix des dames de l'abbaye de Longchamp qui, au temps du carême, attiraient la société la plus élégante et, paraît-il, la moins recueillie[248]. D'Éon vivait en touriste, désireux de connaître les embellissements et les curiosités de la ville qu'il avait quittée depuis plus de vingt ans et qu'il n'avait pu visiter lors de son retour d'Angleterre, tout occupé qu'il était de son avantageuse métamorphose. Le petit agenda qu'il tint alors laisse deviner qu'il n'était pas insensible aux charmes nouveaux du boulevard. S'il ne fréquentait pas le _Café Turc_, les _Babillards_ et le _Café Sergent_, où se fût trouvée très déplacée une vieille demoiselle de condition, il goûtait fort le _Théâtre des Danseuses du roi_ que Nicollet venait de transformer, et où, en place de pantomimes, on commençait à donner de véritables pièces. Il visitait même la fameuse boutique de Curtius, qui offrait en spectacle les «mannequins illuminés», les figures en cire de la famille royale et des principaux personnages d'actualité. L'impresario, informé de sa venue, voulut en profiter pour prendre son portrait. Mais il faut croire que d'Éon se souciait peu de figurer en effigie au milieu de l'illustre compagnie qui se trouvait réunie dans les _Salons du boulevard du Temple_, car Curtius dut à quelque temps de là supplier la chevalière de lui accorder cette grâce. D'Éon ne put céder à ces nouvelles instances, car il avait déjà quitté Paris. La lettre de Curtius le rejoignit à Tonnerre, où les soins de son petit domaine l'avaient rappelé au retour du printemps.

[248] Mme Tercier à d'Éon, 8 janvier 1781, et le marquis de Courtenvaux, colonel des Cent Suisses, au même, 17 février 1781. (_Papiers inédits de d'Éon._)

Depuis lors, et jusqu'en 1785, sa vie s'écoule paisiblement, sans qu'aucun événement digne d'être rapporté vienne la troubler ou même l'animer. Les voyageurs illustres ne manquent pas de le saluer au passage; ils consacrent les loisirs du relais à s'entretenir avec l'héroïne bourguignonne et à admirer ce singulier personnage qui n'est pas une des moindres curiosités de la route. C'est ainsi que le prince Henri de Prusse, que d'Éon avait connu en Allemagne, voulut revoir l'ancien capitaine de dragons. Il ne dédaigna pas de souper à la table de la chevalière et de sa vieille mère, fort intimidée par la présence d'un aussi illustre convive[249]. Un de ces intrépides pèlerins, qui joignait au don d'observer avec finesse le talent de conter avec charme, le comte d'Albon, griffonnait sur un carré de papier, scellé en toute hâte de l'empreinte d'un écu, ce laconique billet de regrets:

[249] L'_Esprit des journaux_ (15e année, t. II) rapporte le trait suivant qui, sans faire grand honneur à l'esprit de son auteur, prouve tout au moins que la chevalière n'était pas oubliée dans sa paisible retraite:

«Le prince Henri, frère du roi de Prusse, étant allé voir Mlle la chevalière d'Éon, on offrit à S. A. R. des rafraîchissements. La mère de notre héroïne lui présenta de magnifiques prunes. Le prince la pria de le dispenser d'accepter ce fruit: «Que faites-vous donc là, ma mère, s'écria Mlle d'Éon, Monseigneur n'est pas venu dans ce pays-ci pour des prunes!»

Le comte d'Albon salue, embrasse et aime Mlle d'Éon de tout son cœur; il passe en poste à Tonnerre et est pressé et désespéré de ne pouvoir aller lui répéter combien sont sincères les sentiments qu'il lui a voués pour la vie.

D'Éon est accueilli avec la même cordialité dans les châteaux voisins: à Persey, chez le comte d'Ailly; aux Croûtes, chez le vicomte de Lespinasse, et particulièrement à Anci-le-Franc. Là se trouve réunie pendant l'été toute la famille de Louvois: le marquis et la marquise de Louvois, le marquis de Courtenvaux, Mme de Souvré. Les fêtes s'y succèdent, bals et saynètes où chacun des hôtes doit remplir son rôle. D'Éon fournit des costumes, des «habits bruns de camelot galonné» et lui-même, dont la vie s'est déroulée en si bouffonne comédie, fait partie de la troupe et se rend à l'invitation que ses voisins lui adressent le 23 août 1782:

Mme de Louvois a l'honneur de faire mille compliments à Mlle la chevalière d'Éon et de la faire ressouvenir de la promesse qu'elle a bien voulu lui faire de venir vendredi au plus tard dîner et coucher à Anci-le-Franc. La société compte sur la complaisance de Mlle la chevalière pour se charger d'un petit rôle qui ne consiste qu'à tenir une boutique et à chanter le couplet suivant:

BOUTIQUE DU PERRUQUIER

(Mlle d'Éon)

AIR de la _Béquille du père Barnabas_.

Ici nous réparons Le désordre des têtes Qu'ont causé les tendrons Dans leurs douces conquêtes. Mais, hélas! quoique fille, Je ne prétendrai pas Relever la béquille Du père Barnabas.

Le rôle était bien modeste pour un tel virtuose; mais la chanson grivoise ne dut pas déplaire au chevalier, qui s'ingéniait à égayer la galerie, fût-ce à ses dépens. Toujours recherché dans les châteaux voisins, il était aux yeux des habitants de Tonnerre et de tous les Bourguignons le compatriote célèbre, la gloire provinciale à qui revient de droit la présidence de toutes les réunions. C'est ainsi que le Père Rosman l'invitait à assister à la distribution des prix de l'école royale militaire d'Auxerre: «Votre présence, disait-il, ne peut qu'exciter vivement l'émulation et le zèle de nos élèves qui se destinent à l'état militaire, dans lequel vous vous êtes distinguée; je joins mes prières à celles de tous ceux qui ont entendu parler de vos talents et de votre mérite (et c'est toute la ville)... [250]»

[250] Le Père Rosman à d'Éon, 27 septembre 1779. (_Papiers inédits de d'Éon._)

De Joigny, les officiers de Languedoc-dragons, dont le régiment se trouvait au passage du Weser aux côtés de l'escadron que commandait d'Éon, viennent en corps le visiter à Tonnerre, et quelques mois après l'invitent à venir prendre part à la fête qu'ils offrent à la femme de leur colonel. D'Éon répond alors au comte d'Osseville, chef d'escadron et secrétaire du régiment:

A Tonnerre, le 23 août 1781.

J'ai reçu hier, Monsieur, avec la sensibilité d'un jeune cœur femelle enté sur celui d'un vieux capitaine de dragons, l'invitation pleine d'honnêteté et d'agréments que vous m'avez fait l'honneur de me proposer, tant en votre nom qu'en celui de tous vos messieurs. Il m'eût été bien doux et bien agréable d'aller me ranger sous les guidons de Languedoc le jour de la fête que vous avez préparée à Mme la comtesse d'Arnouville qui, en ne laissant enchaîner son cœur que par son mari, a néanmoins le talent rare de captiver l'hommage de tous les dragons et de tous ceux qui ont le bonheur de la connaître. C'est bien à mon grand regret et chagrin que je suis forcée de rester chez moi à cause d'une espèce de coup de soleil que j'ai attrapé sur la tête en faisant construire une terrasse sur le bord de la rivière d'Armençon par les grandes chaleurs que nous avons eues il y a huit jours. Je suis entre les mains des médecins et désolée de ce contre-temps. J'ai trop bonne opinion et du régiment de Languedoc et de moi-même, monsieur, pour aller le jour même de votre fête vous présenter un vieux dragon sans tête. J'espère bien qu'après votre fête et la revue de l'inspecteur vous aurez le temps et l'occasion de venir dans quelques châteaux du voisinage de Tonnerre et que cela vous donnera celle, ou à quelques-uns de vos messieurs, de venir passer quelques jours chez Mlle d'Éon, qui se fera toujours honneur de recevoir de son mieux ses anciens compagnons.

Je vous prie instamment d'être auprès de M. et Mme la comtesse d'Arnouville et de tous vos messieurs de Languedoc, tant en général qu'en particulier, le fidèle interprète de mes regrets sensibles en cette occasion.

J'ai l'honneur d'être avec les sentiments de la plus haute considération et du plus parfait attachement que j'ai voué à tous les dragons et que je vous dois en particulier, Monsieur, votre, etc..., etc...

La chevalière n'était pas seulement la patronne des dragons, elle avait aussi son grade dans la franc-maçonnerie et était, en dépit du sexe qui aurait dû lui en fermer l'accès, convoquée aux «tenues» solennelles de la loge des Neuf-Sœurs:

Je m'estime heureux, lui écrivait le F *** d'être auprès de vous l'interprète des sœurs de la R *** L *** qui vous prie de lui faire la faveur d'assister demain à la fête funèbre qu'elle consacre à la mémoire de ses FF *** décédés. Je joins ici l'invite de cette fête où vous avez une place marquée comme maçon, comme littérateur, comme faisant la gloire de votre sexe après avoir fait tant d'honneur au nôtre.

Il n'appartenait qu'à mademoiselle d'Éon de franchir la barrière qui interdit l'accès de nos travaux à la plus belle moitié du monde. L'exception commence et finit à vous; ne refusez pas de jouir de votre droit, et si vous nous faites la faveur de vous rendre à mon désir, ajoutez-y celle d'arriver de bonne heure, afin de voir complètement une fête qui ne serait pas complète sans vous[251].

[251] _Papiers inédits de d'Éon._

La popularité de d'Éon était à ce point établie en Bourgogne que les poètes qui chantaient les beautés de cette contrée fertile eussent cru en oublier le plus grand attrait et la plus récente gloire en omettant de célébrer les hauts faits de leur étrange compatriote. Aussi n'y manquaient-ils pas, comme en témoigne un petit poème que le prieur de Chablis écrivait en latin sur Tonnerre et où il traçait un portrait flatteur de la chevalière, tout en convenant cependant que son allure martiale s'accommodait mal de son virginal accoutrement[252].

[252] Voici en quels termes il exprime son admiration pour d'Éon:

Quæ numerosa velut muris obsonia cingunt, Hæ sunt oppugnandæ arces, sociasque ministrat Tornodorum vires, gens tali exercita bello. Conveniunt convivæ alacres, curruque citato Advenit huc optata Deon, notissima virgo, Tornodorensis honor gentis, splendorque suorum, Heroos referens muliebri in pectore sensus Quam meritus gestis armorum bellicus ordo In gremio fulgens decorat; mihi visa flabellum His dedignari manibus quibus exerit eusem. Corpore præstantem non texta calantica vittis Exornat; melius cassis cristata deceret; Aptior huic lorica foret quam serica vestis.

Tant de célébrité faisait supposer beaucoup d'influence, et ses concitoyens, ses anciens camarades, ne doutant pas qu'il eût un grand crédit à la Cour et auprès des personnes en place, espéraient obtenir par son entremise les faveurs les plus variées. Les dragons sont naturellement très nombreux parmi ces solliciteurs: ils ambitionnent la croix ou une pension, une lettre de passe ou un congé. D'Éon accueille ces requêtes qui le flattent avec une bonne grâce inlassable, met à contribution ses nombreuses relations et s'adresse même à des personnages qu'il ne connaît point, mais dont il ne peut, à son sens, être inconnu. Des réponses, comme celle du marquis d'Espinay Saint-Luc l'assurant que «les égards dus à sa célébrité sont un sûr garant de l'effet de sa protection», ne faisaient d'ailleurs que confirmer d'Éon dans cette avantageuse appréciation de soi. Aussi dans cette année de 1783 s'efforce-t-il d'obtenir pour ses protégés des emplois dans la marine, dans la régie des aides, dans la maison du roi même.

Les religieux trouvent en lui un avocat toujours bienveillant: c'est l'abbé de Molly-Billorgues qui, apprenant que l'on va former une maison à Madame Élisabeth, sœur du roi, le prie d'obtenir de M. Amelot le titre d'aumônier de la princesse; c'est l'abbé de Lacy qui sollicite d'être attaché à un régiment; une autre fois d'Éon n'hésite pas à s'adresser directement à l'évêque-duc de Langres, Mgr de la Luzerne, au profit d'un prieur qui craint d'être dépossédé d'un bénéfice obtenu par «un arrêt subreptice»; plus tard enfin, c'est à l'archevêque de Paris qu'il recommande un vicaire d'Épineul en butte à des vexations de la part de ses ouailles.

C'est aussi à ce moment, où toutes ses incartades semblent effacées dans le souvenir de ses contemporains par la célébrité qu'il a su se créer, que d'Éon songe à sa famille. Celle-ci se trouve alors dans une bien misérable situation. Son beau-frère est sans ressources, ayant contracté de nombreuses dettes à Tonnerre; d'Éon doit consacrer à les payer plusieurs quartiers de sa petite pension et sollicite pour M. O'Gorman d'abord une place de visiteur de la poste aux chevaux, puis un consulat en Amérique. Il s'intéresse particulièrement à l'aîné de ses neveux; il compte l'adopter et en attendant lui permet de porter le nom de d'Éon. Le chevalier O'Gorman-d'Éon sort de l'École militaire et veut prendre part à la guerre d'Amérique sur le conseil de son oncle qui, pour les frais de son équipement, lui remet 700 livres; il s'embarquera sur la _Cérès_, «où le comte de la Bretonnière l'a accepté. M. de Tréville promet de faire tout ce qui dépendra de lui pour contribuer à l'avancement du jeune officier[253]» et M. d'Estaing «s'intéresse à lui autant qu'à la Jeanne d'Arc moderne», dont l'intrépide marin eût souhaité d'être le «chevalier loyal[254]». Le jeune homme est à peine arrivé en Amérique qu'il s'y conduit vaillamment et que le comte Mac Nemara s'empresse de témoigner à la chevalière combien il est heureux «d'avoir avec lui un tel camarade». L'avenir semble sourire au jeune officier que son chef traite aussi familièrement, et d'Éon, qui lui a ouvert les portes de sa carrière, le suit par l'imagination dans ces pays lointains qu'il eût tant désiré parcourir lui-même. L'héroïne tonnerroise, confinée dans sa modeste demeure, voit en son neveu ses espoirs réalisés; elle ne s'intéresse guère à l'orage qui gronde en France et qui éclatera bientôt. Elle est en relations suivies avec les généraux et les amiraux qui luttent aux colonies, les félicite de leurs succès, et ils s'en montrent flattés:

[253] Drouet à d'Éon, 19 juillet 1781. (_Papiers inédits de d'Éon._)

[254] M. d'Estaing à la marquise de la Vaupalière et à d'Éon. (_Papiers inédits de d'Éon._)

C'est toujours avec un nouveau plaisir, Mademoiselle, lui écrit le marquis de Bouillé, que je vois les lettres que vous voulez bien m'écrire; vos parents et protégés sont on ne peut pas mieux recommandés auprès de moi et ils ne peuvent pas avoir de meilleurs titres.

M. Rougeot est actuellement commandant de l'artillerie dans le régiment de la Martinique; il n'a pas été possible de le placer plus avantageusement. Le jeune O'Gorman a été fort malade; je lui ai procuré une gratification et il n'est pas en mesure qu'on fasse davantage pour lui; par la suite peut-être se présentera-t-il des circonstances favorables.

J'ai été jusqu'ici très heureux et la fortune m'a traité comme une maîtresse, mais si vous n'étiez pas la chevalière d'Éon, je vous dirais qu'elle est femme et conséquemment sujette à des caprices. Ce pauvre Grasse en a essuyé un terrible: il est vrai qu'il est vieux, que je suis encore jeune et qu'elle aime les jeunes gens; je vais donc encore briguer ses faveurs, et si elle me tient rigueur, il faudra la violer. Vous voyez que je pense comme un ancien dragon[255]...

[255] Le marquis de Bouillé à d'Éon, 16 juillet 1782. (_Papiers inédits de d'Éon._)

Le jeune O'Gorman ne pouvant continuer à seconder le brave marquis dans son corps-à-corps avec la fortune, d'Éon s'inquiète aussitôt de son retour et obtient pour lui un brevet de lieutenant, grâce à M. de Sartine: