Un aventurier au XVIII siècle: Le chevalier d'Éon (1728-1810)

Part 18

Chapter 183,771 wordsPublic domain

Sa plus belle victoire et sa gloire suprême N'est pas d'avoir été si longtemps la terreur De nos fiers ennemis par sa rare valeur, Mais d'avoir su si bien triompher d'elle-même[232].

[232] La sœur de Durfort à d'Éon, 13 septembre 1778. (_Papiers inédits de d'Éon._)

Deux jours se sont à peine écoulés que la mère de Montchevreuil invite d'Éon à assister à une prise de voile qui doit avoir lieu au couvent; sachant la chevalière indisposée, elle «espère que la fièvre n'aura plus de prise» sur l'illustre malade et, pour aider à son rétablissement, lui envoie quelques levrauts et perdreaux «des chasses de la communauté».

Ces attentions et surtout la fervente admiration d'aussi édifiantes créatures confondent d'Éon, qui succombe sous le poids des remords dans cet assaut d'humilité et de courtoisie:

Je quitte, Madame, l'abbaye de Haute-Bruyère, où Mlle de Torigny, après avoir refusé un mariage des plus avantageux suivant le monde, vient de tout abandonner pour n'épouser que les misères et les douleurs de la croix de Jésus-Christ et pour vivre uniquement avec de saintes dames recluses qui, par la pureté et l'aménité de leurs mœurs, rendent leur solitude et la religion aussi aimables que leur société. Ce spectacle incroyable, auquel je n'avais jamais assisté, a plus attristé mon cœur et secoué mon âme que tout ce que j'ai vu d'étonnant dans les armées.

C'est sans doute pour abattre mon orgueil et terrasser totalement mon courage mondain que vous voulez que je sois encore témoin lundi prochain du sacrifice aussi attendrissant qu'imposant des deux victimes royales de votre maison, qui, comme deux colombes blanches et innocentes, vont être déplumées et immolées à mes yeux sur l'autel du Roi des rois.

Malgré l'ardeur guerrière que les hommes et les militaires veulent bien m'accorder, je ne puis m'empêcher de crier au fond de mon cœur que je suis bien lâche quand je considère de sang-froid, Mesdames, la grandeur et l'étendue du sacrifice que vous faites à Dieu. Jusqu'à présent je n'ai sacrifié que mon corps au service du roi et de la patrie, c'est-à-dire à mon service particulier; le cheval que je montais dans les combats et les batailles en a fait autant que moi, au lieu que vous, Mesdames, vous avez fait à Dieu et à votre maison le sacrifice tout entier de votre corps, de votre esprit et de votre raison; vous n'avez rien gardé pour vous que votre innocence et votre obéissance.

Je suis dans ces sentiments avec une sensible et respectueuse reconnaissance, Madame, votre...

_P.-S._--Mme de Montchevreuil est bien bonne d'envoyer pour mon dîner et levrauts et perdreaux; un seul plat et de la salade suffisent pour me faire un bon dîner, j'ai le bonheur de n'être point née sensuelle. Je sais coucher sur la paille et la terre, et vivre avec de l'eau et du pain seul. Je sais aussi que Notre-Seigneur a dit que l'homme ne vit pas seulement de pain, mais encore de la parole de Dieu; ainsi je tâcherai de nourrir mon âme de sa parole, en écoutant attentivement l'excellent discours qui sera prononcé dans votre église lundi prochain au saint sacrifice de vos deux victimes[233].

[233] D'Éon à la sœur de Durfort, 19 septembre 1778. (_Papiers inédits de d'Éon._)

Ayant lu les ouvrages de d'Éon «avec une voracité dragonne», la sœur de Durfort comprit combien étaient motivés les remords de l'auteur des _Lettres, mémoires et négociations_. Sans se dissimuler la difficulté de faire de «ce héros suivant le monde l'héroïne de la religion», elle s'efforçait avec une touchante simplicité de l'amener à résipiscence et lui écrivait: «Vous avez bien raison de dire que j'aurais plus de peine à vous enfanter à la grâce que Mme d'Éon à vous donner le jour: je ne désespère cependant pas; quand on a autant de courage, de fermeté, de constance, d'intrépidité, de valeur; en un mot, quand on est grande comme vous, Mademoiselle, il ne faut qu'un effort pour devenir sainte[234]...»

[234] La sœur de Durfort à d'Éon, 20 octobre 1778. (_Papiers inédits de d'Éon._)

D'Éon finit sans doute par comprendre combien il était peu généreux d'abuser ainsi de la crédulité d'une âme naïve, car il s'arrangea pour couper court à ces pieuses relations. Il était d'ailleurs fort préoccupé et plus malheureux que jamais. Loin de songer à prendre le voile comme l'avait souhaité sa vénérable correspondante, la chevalière ne désirait rien tant que quitter la cornette et coiffer de nouveau le casque de dragon. Trop ardent pour le rôle auquel il était réduit, pour cette vie de Cour, de fêtes et de visites dont il s'efforçait de tromper l'ennui, en écrivant sans répit, écœuré aussi par la perpétuelle mystification dont il se trouvait à la fois l'auteur et la victime, d'Éon regrettait son ancienne existence d'aventurier. La guerre d'Amérique lui avait paru une occasion favorable pour la reprendre et, dès l'ouverture des hostilités avec l'Angleterre, il avait sollicité de MM. de Sartine et de Vergennes de servir à nouveau dans le militaire; mais il se heurta au refus formel, et facilement explicable, de ces deux ministres qui souhaitaient de n'entendre plus parler de lui.

Le comte de Broglie, qu'il supplia d'appuyer sa requête, n'y consentit point et lui reprocha même avec un peu d'ingratitude--car d'Éon n'avait cessé de lui rester fidèle et de le défendre en des moments difficiles--d'avoir cité son nom:

J'ai reçu, Mademoiselle, lui écrivait-il, la lettre que vous vous êtes donné la peine de m'écrire hier et la copie de celle de M. de Sartine. Je vous observerai sur celle-ci, quoique je rende bien justice aux motifs qui vous ont dicté ce qui me regarde, qu'il eût été mieux sans doute de n'y pas parler de moi.

Je désire que vous obteniez la permission que vous demandez, mais j'en doute beaucoup. J'espère, en ce cas, que vous ne ferez jamais rien qui puisse annoncer la moindre résistance aux volontés du roi. Soyez persuadée, je vous prie, des sentiments avec lesquels je suis on ne peut plus parfaitement, Mademoiselle, votre très humble et très obéissant serviteur.

_Signé_: Le comte DE BROGLIE[235].

[235] Le comte de Broglie à d'Éon, décembre 1778. (_Papiers inédits de d'Éon._)

Aigri par ces nouvelles déceptions, ébranlé dans sa santé et exaspéré par l'inaction, d'Éon se décida, malgré les refus qu'on lui avait opposés déjà, à écrire à M. de Maurepas une lettre qu'il eut la maladresse de faire imprimer, ainsi qu'une «lettre d'envoi à plusieurs grandes dames de la Cour». Ces deux pièces valurent à leur auteur un châtiment immédiat que justifie bien, il faut en convenir, leur ton extravagant:

Monseigneur, je désirerais ne pas interrompre un instant les moments précieux que vous consacrez au bonheur et à la gloire de la France; mais animée du désir d'y contribuer moi-même dans ma faible position, je suis forcée de vous présenter très humblement et très fortement que, l'année de mon noviciat femelle étant entièrement révolue, il m'est impossible de passer à la profession. La dépense est trop forte pour moi et mon revenu est trop mince. Dans cet état, je ne puis être utile ni au service du roi, ni à moi, ni à ma famille, et la vie trop sédentaire ruine l'élasticité de mon corps et de mon esprit. Depuis ma jeunesse j'ai toujours mené une vie fort agitée, soit dans le militaire, soit dans la politique; le repos me tue totalement.

Je vous renouvelle cette année mes instances, Monseigneur, pour que vous me fassiez accorder par le roi la permission de continuer le service militaire, et comme il n'y a point de guerre de terre, d'aller comme volontaire servir sur la flotte de M. le comte d'Orvilliers. J'ai bien pu, par obéissance aux ordres du roi et de ses ministres, rester en jupes en temps de paix, mais en temps de guerre cela m'est impossible. Je suis malade de chagrin et honteux de me trouver en telle posture dans un temps où je puis servir mon roi et ma patrie avec le zèle, le courage et l'expérience que Dieu et mon travail m'ont donnés. Je suis aussi confuse que désolée de manger paisiblement à Paris, pendant la guerre, la pension que le feu roi a daigné m'accorder. Je suis toujours prête à sacrifier pour son auguste petit-fils et ma pension et ma vie. Je suis revenue en France sous vos auspices, Monseigneur, ainsi je recommande avec confiance mon sort présent et à venir à votre généreuse protection et je serai toute ma vie avec la plus scrupuleuse reconnaissance, Monseigneur, votre...

_Lettre d'envoi de la chevalière d'Éon à plusieurs grandes dames de la Cour_:

Madame la duchesse,

Je vous supplie instamment de protéger auprès des ministres du Roi le succès de mes demandes énoncées dans la copie de la lettre ci-jointe à M. le comte Maurepas pour aller servir comme volontaire sur la flotte de M. le comte d'Orvilliers, prévoyant qu'il y aura moins de guerre sur terre cette année que la dernière. Vous portez, Madame, un nom familiarisé avec la gloire militaire; comme femme vous aimez celle de notre sexe. J'ai tâché de la soutenir pendant la dernière guerre en Allemagne, et en négociant dans les différentes Cours de l'Europe pendant vingt-cinq ans. Il ne me reste plus qu'à combattre sur mer avec la flotte royale; j'espère m'en acquitter d'une façon telle que vous n'aurez nul regret de protéger la bonne volonté de celle qui a l'honneur d'être avec un profond respect, etc...

La chevalière D'ÉON[236].

[236] Cité par Grimm (_Correspondance littéraire_, février 1776, Paris, 1812, 2e partie, t. IV.)

Lassés des excentricités sans cesse renouvelées de d'Éon; excédés par ses attaques contre Beaumarchais, et apprenant en outre qu'il avait quitté ses habits de femme, les ministres se décidèrent à sévir.

Le samedi 20 mars 1779, au matin, sans en avoir été prévenue, Mlle d'Éon était appréhendée en son domicile de la rue de Noailles par deux exempts de la police et invitée à prendre place dans un carrosse qui partit aussitôt. Tandis que le sieur Clos, écuyer, conseiller du roi, lieutenant général de la prévôté de l'hôtel, assisté de son greffier, perquisitionnait vainement, d'Éon se dirigeait à petites étapes vers le château de Dijon, où il dut, en vertu d'une lettre de cachet, séjourner un long mois[237].

[237] D'après le procès-verbal cité par M. Fromageot dans son article: _La Chevalière d'Éon à Versailles_. (_Le Carnet historique et littéraire_, 1900.)

CHAPITRE X

Captivité de la chevalière d'Éon.--Son élargissement et son exil à Tonnerre.--Nouvelles démarches: l'armement de la _Chevalière-d'Éon_.--D'Éon séjourne à Paris pendant l'hiver 1780-1781.--Il revient à Tonnerre et y mène une existence tranquille et fêtée.--Il quitte la France à la fin de 1785 pour aller régler ses affaires à Londres.

Ce qu'était le séjour dans une prison au dix-huitième siècle, on le sait depuis que les archives de la Bastille ont été ouvertes à la curiosité des historiens. Cette forteresse, considérée comme le symbole du despotisme, semblerait bien plutôt une sorte d'hôtellerie où la meilleure compagnie se retrouvait passagèrement et involontairement réunie. Il était même presque loisible, en dépit du modeste confort qu'offrait le logis, d'y conserver le train que l'on menait à la ville. Les plus favorisés, servis par leurs valets, tenaient salon à jour fixe, donnaient à souper et, sur la seule promesse de revenir avant le coucher du soleil, franchissaient quotidiennement les guichets de la forteresse. Les hôtes de moindre importance étaient passablement traités moyennant une pistole par jour, voisinaient de cellule à cellule et trouvaient une distraction suffisante à jouer au _pharaon_, à la _bouillotte_ et au _biribi_. Pour les esprits chagrins qui se lassaient d'un tel régime, il n'était pas impossible de combiner un projet d'évasion, et l'issue en était souvent favorable.

La prison du château de Dijon, avec la même apparence redoutable, n'était pas moins hospitalière, et l'obstinée chevalière s'y trouva d'autant mieux qu'arrivant dans son pays bourguignon avec l'auréole du malheur elle reçut de ses compatriotes le plus chaleureux accueil. Le curé-doyen de Saint-Jean, paroisse actuelle de la prisonnière, fut un des premiers à s'informer de son ancienne camarade et à lui offrir les consolations qui convenaient à sa qualité et à sa situation présentes. Il évoquait auprès d'elle des souvenirs d'enfance, leurs relations à Versailles et terminait ainsi:

«Comme il est du devoir d'un pasteur de chercher sa brebis, et surtout lorsqu'elle est comme vous un peu errante, trouvez bon que j'aille vous demander; mais faites-moi savoir l'heure qui vous sera le plus commode[238].»

[238] L'abbé Pioret à d'Éon, 25 mars 1779. (_Papiers inédits de d'Éon._)

Le lendemain les visites affluèrent au château en tel nombre que le gouverneur dut donner à la sentinelle la «consigne de ne laisser entrer personne auprès de la chevalière». Un ordre «aussi nouveau et aussi imprévu» étonna MM. Calon, ancien conseiller au parlement, et Buchotte de Vermond, qui se plaignirent aussitôt à la chevalière d'avoir été brutalement congédiés. A défaut de visites, d'Éon recevait de tous côtés des lettres de condoléances ou de compliments et ses anciens camarades aux dragons, qui l'avaient constamment suivi dans toutes ses aventures, lui envoyant un nouveau témoignage de leur affection par le major d'Arras, demandaient à être «tranquillisés sur le compte de la prisonnière[239]». D'ailleurs la rigueur de la détention allait chaque jour s'adoucissant et une semaine s'était à peine écoulée que d'Éon put non seulement recevoir dans sa cellule les notabilités dijonnaises et les nombreux curieux qui sollicitaient une audience, mais même «offrir la soupe en très petit comité». Tandis qu'il prenait gaîment son parti de sa mésaventure en se délectant de «truites, écrevisses, poulardes, bécasses et bécassines» arrosées d'un vénérable clos-vougeot que lui présentait le sieur Gaudelet, aubergiste-traiteur du château, son beau-frère s'efforçait à Paris d'abréger sa disgrâce.

[239] _Papiers inédits de d'Éon._

O'Gorman avait été d'autant plus surpris et inquiet de la disparition de la chevalière que, venant la prendre à Versailles pour gagner Tonnerre précisément ce jour-là, il avait trouvé les scellés sur la porte et la femme de chambre encore «dans la révolution que lui avait causée l'enlèvement». La Grenade, le valet de d'Éon, n'ayant pu lui indiquer l'endroit où l'on avait conduit son maître, O'Gorman se rendit de suite à l'audience de M. Amelot et apprit du premier commis que d'Éon se trouvait prisonnier à Dijon; mais on lui déclara en même temps «qu'il n'était ni dans les intentions du roi, ni dans celles du ministre de rendre malheureuse la chevalière, dont la disposition de rébellion et de résistance aux ordres du roi avait seule motivé ce parti violent». On lui rendrait même «le repos dans la maison paternelle» aussitôt qu'on lui trouverait «l'esprit soumis et disposé à vivre dans sa patrie tranquille et sans éclat[240]».

[240] Lettre d'O'Gorman à d'Éon. Citée par M. FROMAGEOT dans le Carnet.

Bientôt d'Éon parut souhaiter lui-même ce qu'on voulait lui imposer. Il ne fit rien pour augmenter le bruit que faisait désormais sa moindre démarche et subit avec simplicité le châtiment qui lui avait été infligé. D'aussi bonnes dispositions ranimèrent l'empressement de ses protecteurs. Le marquis de Vergennes lui conseilla d'écrire à son frère le ministre une lettre de soumission qu'il accompagna de «l'appui le plus instant»[241]. Mais ce fut l'évêque de Mâcon qui sut plaider le plus habilement la cause de son protégé auprès des ministres, leur représentant «la trop grande sensation» produite à Dijon par la présence de la chevalière. Enfin, les perquisitions faites au domicile de celle-ci, bien loin de confirmer l'insinuation de ses ennemis, qui tendaient à l'accuser d'espionnage au profit de l'Angleterre, n'ayant au contraire prouvé que «des faits à son honneur», les ministres lui accordèrent sa grâce après un mois d'emprisonnement en lui enjoignant de se rendre immédiatement à Tonnerre et de n'en plus sortir sans la permission du roi.

[241] Le marquis de Vergennes à d'Éon, 13 avril 1779. (_Papiers inédits de d'Éon._)

D'Éon se hâta d'obéir; il était en effet, comme le lui faisait remarquer son beau-frère, «sous lettre de cachet»; mais il ne quitta point Dijon sans avoir confié au sculpteur Marlet la commande de quelques petits médaillons qui devaient commémorer son passage dans la capitale bourguignonne.

Calmé par cette longue série d'aventures et redoutant sans doute la colère de ses ennemis, qui ne souhaitaient rien tant que de le voir «enfermé dans un couvent pour le reste de ses jours», d'Éon se décida à mener en Bourgogne la vie tranquille d'une vieille demoiselle de qualité, vie qu'il «avait si souvent enviée», disait-il avec plus de résignation que de sincérité. La modeste pension du roi lui permit de remettre en état sa maison de Tonnerre; il y ajouta une aile, orna de «terrasses et de parterres» son parc, où courait la rivière d'Armançon, et parvint même à faire abattre une chapelle qui gâtait la vue de son hôtel, «sans se brouiller avec la Sainte Mère l'Église». Il échangeait avec le prieur de Saint-Martin «le buis contre la marjolaine», replantait ses vignes et surveillait ses vendanges, dont le produit gagnait à petites journées la capitale pour figurer sur la table des ministres, de MM. Amelot et de Vergennes. Il réservait ses meilleurs crus à ses anciens protecteurs, qui se montraient aussi touchés du souvenir que friands de ces présents:

J'ai reçu, Mademoiselle, lui écrivait la comtesse de Broglie au premier janvier 1780, les soixante-cinq bouteilles de vin de Tonnerre que votre lettre annonçait; j'aurais bien désiré que vous ne vous en fussiez point privée; il ne m'était pas nécessaire d'avoir ce témoignage de votre façon de penser pour être convaincue de votre attachement pour M. de Broglie: les preuves que vous lui en avez toujours données me persuadent qu'elles ne varieront jamais. J'en reçois l'assurance avec la reconnaissance qu'elle m'inspire. J'ai l'honneur d'être, Mademoiselle, votre très humble et très obéissante servante[242].

[242] La comtesse de Broglie à d'Éon, 1er janvier 1780. (_Papiers inédits de d'Éon._)

Ce billet paraît être le dernier que d'Éon reçut de cette puissante famille dont il avait été le client dès sa jeunesse et plus tard le zélé défenseur. Les Broglie étaient alors dans un oubli pire que la disgrâce, et la mort du comte, que les déceptions et les injustices avaient miné, allait porter à cette maison un coup dont elle se relèverait péniblement. C'était ce moment difficile qu'en courtisan du malheur d'Éon avait su choisir pour marquer au ministre le souvenir qu'il gardait de son appui dans une carrière si prématurément et si fâcheusement brisée. Sa nouvelle vie lui laissait le temps de réfléchir sur ses erreurs passées et, bien qu'il s'efforçât de se montrer satisfait de son séjour dans son pays natal, il ne parvenait pas à cacher ses regrets et à convaincre ses correspondants, car à la même date du 1er janvier 1780 le général de Monet, qui avait connu toutes ses aventures, lui écrivait:

J'envie la tranquillité dont vous devez jouir, Mademoiselle, avec vos dieux Pénates; je souhaite que vous la regardiez avec cette philosophie que je vous connais, et dont vous avez eu dans le courant de votre vie tant d'occasions de faire un bon usage. Vos moments de loisir seront probablement bien employés pour l'utilité de nos successeurs et les réflexions que des circonstances heureuses ou malheureuses (car il me serait assez difficile d'en faire la discussion) vous donnent le temps de leur laisser par écrit, seront également un grand bien pour leur instruction, et un moyen de donner le dernier lustre à l'histoire intéressante de votre vie; mais quoi qu'il en soit, à vous dire le vrai, j'aimerais mieux vous savoir à Paris qu'à Tonnerre: vous n'y verriez cependant que bien des gens affectés des réformes que la sagesse de nos ministres a jugées nécessaires et justes pour trouver des fonds pour soutenir la guerre sans nouveaux impôts; il vaut donc mieux, dans les moments critiques où nous sommes, être loin du fracas.

En attendant des circonstances plus heureuses, je vous félicite de votre position présente, personne n'étant avec un plus inviolable attachement que moi, Mademoiselle, etc...

Comte DE MONET[243].

[243] Le général de Monet à d'Éon, 9 février 1780. (_Papiers inédits de d'Éon._)

D'Éon songeait bien, comme on le lui conseillait, à laisser à la postérité le récit détaillé de ses hauts faits. La courte ébauche qu'il avait écrite de sa vie lors de son retour en France lui semblait insuffisante, car elle passait sous silence l'événement capital de sa carrière, ses démêlés avec son ambassadeur et aussi sa mission secrète en Angleterre; mais le moment eût été mal choisi et eût fourni à ses ennemis de nouveaux sujet de plainte. Aussi s'occupait-il à des travaux moins périlleux; il projetait un ouvrage sur l'agriculture, correspondait sans cesse à ce sujet avec M. de Buffon, qui lui envoyait ses œuvres, discutait avec lui le mérite des traités nouveaux et consentait même à lui fournir les documents qui lui manquaient. Le marquis de Poncins lui soumettait son livre qui venait de paraître sur «l'agriculture et la guerre» et estimait que le comble serait mis à sa gloire «si au suffrage du plus grand roi s'ajoutait celui de la femme la plus célèbre qui ait jamais illustré les annales du monde[244]». De Lalande, Cassini l'informaient de leurs découvertes. Mais cette intéressante correspondance ne suffisant pas, au jugement de d'Éon, «à dissiper l'air de bêtise que l'on respire en province», il travaillait assidûment avec l'aide de M. de Palmus à dresser la généalogie de sa famille. Il le fit d'ailleurs sans la moindre modestie ou plutôt avec l'abondante imagination dont il avait déjà donné tant de preuves, car, après avoir épuisé la lignée de ses auteurs qui durant les deux derniers siècles avaient fait preuve en Bourgogne d'une noblesse assez mince, il s'était recherché des ancêtres beaucoup plus reculés en Bretagne et s'attribuait même dans cette province les alliances des plus puissantes maisons. Or, parmi ces familles quelques-unes subsistaient encore qui ne se montrèrent pas également flattées de la parenté que leur offrait l'illustre héroïne et la repoussèrent assez bruyamment. D'Éon eut donc à soutenir un long procès contre M. de Kergado, à l'occasion duquel il répandit, suivant sa coutume, quantité de mémoires et de libelles, mais qui, néanmoins, ne se termina pas à l'avantage de ses prétentions[245]. Cette affaire était à peine terminée que d'Éon sentit de nouveau et plus cruellement le poids de son oisiveté qu'il ne parvenait pas à distraire, et la hantise des aventures lointaines s'empara une fois encore de lui. Il chercha à s'évader de la province où il était confiné par ordre du roi, comme en une prison, et supplia de nouveau qu'on lui permît de mettre au service des Américains une épée qui, bien que rouillée, pouvait encore rendre d'utiles services. Tout comme un an auparavant, il essuya un refus catégorique et, bien que sa requête lui valût la liberté de revenir à Paris et à Versailles, lorsqu'il le désirerait, il resta très affecté de cet échec. Mais il n'était pas dans son caractère de se tenir pour battu; puisqu'on l'empêchait de combattre en personne, il trouverait tout de même le moyen de s'illustrer dans la campagne qui commençait. Il n'irait pas à la guerre, mais il s'y ferait représenter et l'expédient qu'il imagina pour combattre ainsi par procuration fut d'armer une frégate qui porterait le nom de la _Chevalière-d'Éon_.

[244] Le marquis de Poncins, ancien officier aux gardes françaises, à d'Éon, 1779. (_Papiers inédits de d'Éon._)