Un aventurier au XVIII siècle: Le chevalier d'Éon (1728-1810)
Part 17
Je n'ai pas, Mademoiselle, écrivait-il à d'Éon, le bonheur de vous voir; mais je jouis de celui de voir votre image qui attire des visites à ma chambre, où elle est le seul embellissement. Cette image pénètre mon âme lorsque je la fixe; j'y vois une héroïne supérieure aux amazones et à toutes les femmes célèbres de l'antiquité, un dragon plein de fierté et d'audace, un ministre fidèle et patriote qui fait respecter son prince et sa personne; j'y vois un personnage illustre et intéressant qui formera pour les siècles futurs un phénomène qui les embarrassera[216].
[216] _Papiers inédits de d'Éon._
Écrits d'ordinaire d'un style moins emphatique, les remerciements des hauts personnages n'étaient ni moins empressés ni moins flatteurs. Le chancelier Maupeou lui envoyait «les témoignages de sa sensibilité»: «Cette attention de votre part m'a fait grand plaisir; soyez persuadée, Mademoiselle, qu'on ne peut rien ajouter à l'estime et à tous les sentiments que j'ai pour vous[217].»
[217] Maupeou à d'Éon, 27 décembre 1778. (_Papiers inédits de d'Éon._)
Le duc de Guines, ancien ambassadeur de France à Londres, accueillait «avec beaucoup de reconnaissance le présent»[218] qu'il avait sollicité de d'Éon par l'intermédiaire de la comtesse de Broglie, sa belle-sœur; quant aux amis de notre chevalier, ils ne se lassaient point des gravures dont celui-ci les accablait et ils louaient à l'envi les grâces du pastel de Latour ou l'allure audacieuse de l'estampe de Bradel. «Votre gravure est superbe, s'écriait Genêt, surtout par les yeux, qui sont ceux de Bellone même. Le regard est aussi fier que si vous aviez Beaumarchais en présence. Je lui défie de le soutenir. La vérité et l'honnêteté brillent, et c'est la foudre faite pour l'écraser[219].»
[218] Le duc de Guines à d'Éon, 9 janvier 1779. (_Papiers inédits de d'Éon._)
[219] Genêt à d'Éon, 13 octobre 1778. (_Papiers inédits de d'Éon._)
Depuis que la mort l'avait débarrassé de Guerchy, d'Éon avait en effet trouvé en Beaumarchais un adversaire nouveau et non moins obsédant. Leur querelle était née, comme jadis celle dont l'ambassadeur avait été victime, d'une question d'intérêt, d'Éon n'hésitant pas à proclamer hautement qu'il avait été dupé par Beaumarchais et que celui-ci, au moment de leur transaction, avait mis dans sa poche une somme de soixante mille livres qui devait être affectée à désintéresser lord Ferrers. Cette allégation, que d'Éon allait colportant de tous côtés, fut accueillie avec satisfaction parmi les ennemis de l'auteur du _Barbier de Séville_ et ceux-ci, comme il est naturel, étaient fort nombreux; le récit complaisamment fait du ridicule roman d'amour dans lequel son adversaire s'était un moment laissé entraîner mit en joie la Cour et la ville. Pour une fois, le célèbre pamphlétaire dut reconnaître qu'il n'avait pas les rieurs de son côté, et celui qui s'était si souvent diverti aux dépens de ses contemporains eut à supporter leurs railleries. Il s'irrita de certaines comédies que l'on improvisait alors dans les salons, et des mascarades, inspirées par le carnaval, qui le plaçaient en un amoureux tête-à-tête avec la virile chevalière. Le spectacle était d'autant plus piquant que d'Éon se faisait un plaisir de jouer lui-même son propre rôle, celui de l'ingénue, en face d'un Beaumarchais improvisé. Ainsi mis en scène, et accusé d'un aveuglement si incroyable, Beaumarchais perdit contenance et se fâcha. Ne sachant que répondre, il se plaignit et écrivit au ministre, M. de Vergennes, pour le prier de le laver des calomnies que l'on répandait publiquement sur son compte:
Tant que la demoiselle d'Éon s'est contentée de vous écrire, disait-il, ou de vous faire dire du mal de moi relativement aux services que je lui ai rendus en Angleterre, vous m'avez vu mépriser son ingratitude en silence et gémir de sa folie sans m'en plaindre; j'ai dissimulé ses fautes en les rejetant sur la faiblesse d'un sexe à qui l'on peut tout pardonner... Aujourd'hui, ce n'est plus de loin ni par écrit qu'elle essaye de me nuire: c'est à Paris dans les plus grandes maisons où la curiosité la fait admettre un moment; c'est à table et devant les valets qu'elle pousse la noirceur jusqu'à m'accuser d'avoir à mon profit retenu 60,000 livres qui lui appartenaient dans le fonds que j'étais, dit-elle, chargé de lui remettre... Je ne demande point que la demoiselle d'Éon soit punie, je lui pardonne; mais je supplie Sa Majesté de permettre au moins que ma justification soit aussi publique que l'offense qui m'est faite[220].
[220] Beaumarchais au comte de Vergennes, 3 janvier 1778.--Archives des Affaires étrangères (dossier personnel de d'Éon).
Beaumarchais n'eut aucune peine à obtenir la justification qu'il sollicitait du ministre. M. de Vergennes lui fit parvenir une lettre des plus flatteuses, avec la permission de la publier. Il y rendait hommage à la parfaite délicatesse du négociateur, qui, «sans former aucune répétition pour ses frais personnels, n'avait, dans cette affaire, laissé apercevoir d'autre intérêt que celui de faciliter à la demoiselle d'Éon les moyens de rentrer dans sa patrie».
Beaumarchais fut trop satisfait de ce témoignage pour ne point se hâter de le publier. En guise d'envoi, il y joignit une lettre ouverte adressée à d'Éon, où il se montrait dédaigneusement généreux:
Qu'un ménagement si peu mérité, écrivait-il, vous fasse rentrer en vous-même et vous rende au moins plus modérée, puisque mes services accumulés n'ont pu vous inspirer ni justice ni reconnaissance. Cela est essentiel à votre repos; croyez-en celui qui vous pardonne, mais qui regretterait infiniment de vous avoir connue, si l'on pouvait se repentir d'avoir obligé l'ingratitude même[221].
[221] Beaumarchais à d'Éon, 13 janvier 1778; cité par GAILLARDET, p. 229.
En publiant ces documents, l'auteur du _Barbier de Séville_ n'avait cherché qu'à se justifier devant le public, car c'eût été bien mal connaître son adversaire que d'espérer le réduire aussi aisément au silence. Provoqué devant le tribunal de l'opinion, dont en toute occasion il avait recherché les suffrages; piqué au vif par le dédain de Beaumarchais, humilié par les termes désobligeants du ministre, d'Éon répondit du tac au tac avec une malicieuse ironie. Son épître, qui était adressée au comte de Vergennes, est trop longue pour qu'il soit possible de la citer tout entière; mais quelques passages suffiront à en donner le ton:
Monseigneur,
A présent que j'ai obéi aux ordres du roi en reprenant mes habits de fille le jour de sainte Ursule; aujourd'hui que je vis tranquille et dans le silence, sous l'uniforme des vestales; que j'ai entièrement oublié Caron et sa barque, quelle est ma surprise en recevant une épître dudit sieur Caron à laquelle est jointe la copie certifiée conforme aux originaux d'une lettre qu'il dit vous avoir adressée et de votre réponse.
Quoique je sache mon Beaumarchais par cœur, j'avoue, Monseigneur, que son imposture et la manière dont il s'y prend pour l'accréditer m'ont encore étonnée.
N'est-ce pas M. de Beaumarchais qui, ne pouvant me rendre malhonnête et me décider à ses vues de spéculation sur mon sexe, publia partout à Paris qu'il devait m'épouser après que j'aurais demeuré sept mois à l'abbaye des Dames Saint-Antoine, tandis que dans le fait il n'a manqué d'épouser que ma canne à Londres? Mais son nom seul est un remède contre l'amour nuptial, et ce nom achérontique ferait peur à la dragonne la plus déterminée aux combats nocturnes et des postes avancés.
D'ailleurs, je dois vous prévenir, Monseigneur, que dans plus d'une bonne maison à Paris on a présenté de fausses demoiselles d'Éon avec la croix de Saint-Louis. C'étaient des bouffons qui ont tenu les propos les plus plaisants sur toutes les connaissances de la vraie chevalière d'Éon, mais principalement sur l'agréable, l'honnête, le brave Pierre-Augustin Caron de Beaumarchais... Cette scène, qui a été variée à l'infini, s'est renouvelée, m'apprend-on, la semaine dernière, tandis que moi, solitaire, tranquille, j'étais travaillante et dormante dans mon ermitage au Petit-Montreuil-lez-Versailles. M. de Beaumarchais, qui est si naturellement enclin à mystifier tout le monde, voudrait-il donc jouir à lui seul de ce privilège exclusif...
Je vous dirai, Monseigneur, que toute la probité des quatre ministres réunie à la vôtre, en y comprenant même celle des premiers commis, ne serait pas capable de faire de M. de Beaumarchais, malgré tous les certificats du monde, un honnête homme dans mon affaire. La parfaite connaissance que sa conduite passée m'a donnée de sa personne m'a forcée à le placer malgré moi dans la classe des gens dont il faut être haï pour avoir le droit de s'estimer soi-même.
Pour ajouter encore à l'ironie de cette curieuse réponse et afin de gagner à sa cause l'aimable sexe dont il se flattait d'être devenu l'héroïne, d'Éon, jouant à la femme outragée, terminait son épître par une invocation des plus burlesques qu'il intitulait:
APPEL DE MADEMOISELLE D'ÉON A SES CONTEMPORAINES
M. de Beaumarchais a voulu m'enlever la considération qui doit faire ma plus douce existence, y disait-il. Je le confonds en me moquant de lui et de son impuissante colère. C'est un Thersite qu'il faut fouailler pour avoir osé parler avec insolence des gens qui valent mieux que lui et qu'il devrait respecter. Je le dénonce et le livre à toutes les femmes de mon siècle comme ayant voulu élever son crédit sur celui d'une femme et enfin venger son espoir frustré en écrasant une femme et celle qui a le plus à cœur de voir triompher la gloire de ses semblables[222]!
[222] Lettre de la chevalière d'Éon au comte de Vergennes, 2 février 1778, citée par GAILLARDET, p. 301 et suiv.
Cet appel à la sensibilité et à l'amour-propre de ses contemporaines trouva de l'écho, et d'Éon, qui n'avait pas manqué de répandre à profusion les gazettes où se déroulait cette étrange polémique, reçut de tous côtés de chaleureuses félicitations. On opposait «à l'élévation de ses sentiments l'horreur dont son antagoniste pénètre les personnes qui pensent et sentent».--«Dans l'ignorance des motifs qui poussent le ministère à avouer un pareil agent, écrivait un correspondant de d'Éon, on désire au moins qu'il s'oppose à ce qu'il fasse des élèves. L'humanité serait trop à plaindre si Beaumarchais formait son semblable[223].» A Caen, «où tous les honnêtes gens de la province désiraient le voir», on faisait grand succès à son malicieux plaidoyer: «Je l'ai reçu, écrivait un comte d'Ormesson, chez Mme la comtesse de la Tournelle, où toute la noblesse du canton était assemblée, attendu qu'il y a eu comédie et bal pendant quatre jours de suite; je ne peux pas vous dire l'effet que cela a produit. Tout le monde a été enchanté de lire votre style et de la manière simple et honnête de dire les vérités de votre adversaire[224].»
[223] M. de Saint-Julien, écuyer de feu Mme la duchesse de Modène, à d'Éon, 7 octobre 1778. (_Papiers inédits de d'Éon._)
[224] M. Le Febvre à d'Éon, 6 mars 1778. (_Papiers inédits de d'Éon._)
Sans doute les nombreuses et ardentes inimitiés que Beaumarchais s'était attirées n'avaient pas manqué de contribuer au succès de d'Éon; elles ne suffiraient point cependant à expliquer l'intérêt qui s'attachait aux moindres gestes de la chevalière. En dépit de ses extravagances et de tout le tapage qu'il provoquait, d'Éon avait su plaire à des personnages sérieux et réservés, en même temps qu'il conquérait la foule par sa science de la réclame. Son esprit avisé avait deviné la puissance d'une presse alors à peine naissante, et depuis son séjour en Angleterre il n'avait cessé de défrayer les gazettes. Sans doute il partageait avec bien d'autres le mérite d'avoir fait bravement son devoir sur les champs de bataille; mais ces modestes faits d'armes, déjà mis en relief lorsqu'on les avait sus accomplis par une femme, étaient devenus dans l'éclat flatteur de récits enthousiastes de véritables triomphes[225]. La chevalière était une héroïne unique dont la vie tout entière appartenait à ses contemporains. C'était certainement ce qu'estimait d'Éon. Aussi à peine ses démêlés avec Beaumarchais s'étaient-ils apaisés qu'il se croyait de nouveau obligé d'annoncer aux femmes de son siècle un événement dont l'éclat devait rejaillir à tout jamais sur elles. C'était le jugement rendu par les tribunaux d'Angleterre, qui venaient, en appel, d'annuler les paris ouverts autrefois sur son sexe:
[225] C'est ainsi qu'au mois d'août l'abbé Sabatier de Castres insérait un article sur la chevalière dans sa nouvelle édition des _Trois Siècles_.
A la même époque paraissait à Bruxelles un volume intitulé _De l'éducation physique et morale des femmes, avec une notice alphabétique de celles qui se sont distinguées dans les différentes carrières_, et l'_Esprit des journaux_, qui en donnait un compte rendu, s'exprimait ainsi: «Ce n'est pas seulement aux illustres mortes qu'on rend hommage dans cet ouvrage; on y propose aussi des modèles vivants à l'imitation des jeunes personnes; on n'y a pas oublié l'amazone du jour, la célèbre pucelle de Tonnerre, dont on connaît les aventures depuis son cours d'étude au collège Mazarin jusqu'à sa retraite dans la cité de Londres et son retour en France.» (_Esprit des journaux_, t. VII, p. 87.)
Victoire! mes contemporaines, s'écriait-il, quatre pages de victoire! mon honneur, votre honneur triomphent. Le grand juge du tribunal d'Angleterre vient de casser et d'anéantir lui-même, en présence des douze grands juges d'Angleterre, ses propres jugements concernant la validité des polices ouvertes sur mon sexe. Voilà le glorieux effet de la terrible leçon que j'ai donnée à ce tribunal au moment où je partais pour la France. Son arrêt définitif, du 31 janvier, a reçu l'opposition de ceux qui avaient soutenu, d'après ma conduite, que j'étais homme et qu'on voulait forcer à payer leurs gageures, en exécution de ces deux jugements. Il a eu le courage de prononcer dans les termes mêmes de mes protestations publiques, en langue anglaise, que la vérification nécessaire blessant la bienséance et les mœurs, et qu'un tiers sans intérêt (c'est moi, c'est la chevalière d'Éon) pouvant en être affecté, la cause devait être mise au néant.
O ma patrie, que je vous félicite de n'avoir point reçu tout cet or par une voie aussi infâme! Vous avez tant de bras, tant de cœurs tout prêts à enlever à l'audacieuse Angleterre des dépouilles et plus riches, et plus glorieuses!
Ombre de Louis XV, reconnaissez l'être que votre puissance a créé; j'ai soumis l'Angleterre à la loi de l'honneur! Femmes, recevez-moi dans votre sein, je suis digne de vous[226].
[226] Cité par GAILLARDET, p. 305 et suiv.
Quelque bouffonne que puisse nous paraître aujourd'hui une aussi pompeuse invocation, il faut constater que les hommes les plus posés et même des savants austères ne craignirent pas de féliciter à ce propos l'illustre chevalière. M. de Lalande, avec toute la gravité qui sied à un astronome et à un immortel, lui écrivait:
Je me suis réjoui bien sincèrement en voyant que vous aviez soumis l'Angleterre à la loi de l'honneur en même temps que vous punissiez en France la témérité de celui qui aurait craint le chevalier, mais qui croyait peut-être pouvoir braver la chevalière; vos plaisanteries sont aussi amères et aussi plaisantes tout à la fois, que votre style est noble et majestueux quand vous écrivez à un ministre. Souffrez, Mademoiselle, que ma lettre vous soit remise par un de mes amis qui n'a jamais vu d'héroïne et qui brûlait du désir de vous présenter ses hommages; permettez qu'il vous présente les miens avec le tribut de l'admiration, de la reconnaissance et du respect avec lesquels[227]...
[227] M. de Lalande à d'Éon, 6 avril 1778. (_Papiers inédits de d'Éon._)
Un autre membre de la célèbre compagnie, le comte de Tressan, que d'Éon avait remercié d'un ouvrage récemment paru par l'envoi de ses deux mémoires, lui répondait par les mêmes louanges et ajoutait:
La lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire me pénètre de reconnaissance: il est également honorable comme militaire ou comme académicien de mériter votre approbation.
Votre lettre, Mademoiselle, m'ayant été renvoyée mardi dernier à Paris, j'aurais volé chez vous pour avoir l'honneur de vous remercier moi-même; mais ce jour me trouvant attaqué d'une espèce de catarrhe avec de la fièvre, je m'enveloppais dans une peau d'ours et je revins sur-le-champ dans mon ermitage. Je profite du premier moment de mieux, Mademoiselle, pour vous dire à quel point je suis touché des bontés de la personne du monde que j'ai toujours admirée l'épée ou la plume à la main; vous avez réalisé ce que l'Arioste a célébré de la valeur de Morphise et de Bradamante. Mais vous avez fait plus, vous avez bravé les armes de ce méchant enfant à qui tout cède et vous donnez à l'univers l'exemple d'une âme à l'épreuve de toute espèce de faiblesse. Vous êtes née, Mademoiselle, pour vaincre également le guerrier, le négociateur et l'amour et vous méritez d'être adorée par les amis qui ont l'honneur de vivre avec vous et de jouir des charmes attachés à l'utilité de vous entendre. Il n'est personne de l'un et de l'autre sexes qui ne sente naître de l'émulation en vous écoutant et qui ne soit ému et encouragé par votre exemple et par vos discours à devenir encore plus brave et plus vertueux. Dès que je pourrai retourner à Paris, Mademoiselle, j'aurai bien de l'empressement à vous aller assurer de l'admiration, de l'attachement et du respect avec lesquels j'ai l'honneur[228]...
[228] Le comte de Tressan, lieutenant général des armées du roi, de l'Académie française, à d'Éon. Franconville, 16 décembre 1778. (_Papiers inédits de d'Éon._)
Si d'Éon se plaisait à accueillir ces galants propos avec toute la sensibilité d'une âme féminine de son époque, il avait déjà songé à un excellent moyen de «vaincre l'amour» et formait le projet de se retirer pour quelques mois dans un couvent. Pénétré de son rôle et prenant un malicieux plaisir à la comédie, il s'ingéniait à se placer dans les plus burlesques situations et s'en divertissait avec le dilettantisme le plus cynique. Ayant sollicité, par l'entremise de M. de Reine, la permission de faire une retraite en la maison de Saint-Louis à Saint-Cyr, il avait dû renoncer à y demeurer, «l'évêque de Chartres, qui se trouvait alors à Rome, pouvant seul accorder une faveur aussi rare[229]». Ces dames, en apprenant le désir de la chevalière, lui avaient, sans la moindre hésitation, ouvert les portes de leur parloir à défaut de la cellule ambitionnée, et d'Éon, si courte qu'eût été sa présence, avait laissé parmi ces vénérables personnes une agréable impression que traduit le billet suivant:
[229] M. de Reine à d'Éon, 17 août 1778. (_Papiers inédits de d'Éon._)
La mère de Montchevreuil, notre supérieure, me donne une très agréable commission, Mademoiselle, en me chargeant de vous porter une nouvelle assurance du plaisir que votre visite nous a procuré et l'expression de l'estime que vous avez inspirée à toutes les personnes qui composent notre maison; l'envie que vous lui avez fait naître de vous réitérer la vérité de ces sentiments vous propose l'option du lundi ou mardi prochain pour la seconde visite dont vous nous avez flattées. Mais, Mademoiselle, comme il faut toujours avancer la jouissance de ce qui procure des satisfactions aussi légitimes, nous espérons que votre choix tombera sur le lundi... Je vous rappelle à votre parole, dont vous ne sauriez vous dédire sans vous démentir. Quant à moi, qui ai eu l'honneur de vous accompagner et de vous voir de plus près, je vous certifie que je joins aux sentiments d'estime et d'admiration pour le chevalier d'Éon ceux de l'attachement que j'ai pour Mademoiselle, de qui j'ai l'honneur d'être...[230]
[230] La sœur de Durfort, religieuse de la maison de Saint-Louis à Saint-Cyr, à d'Éon, 10 septembre 1778. (_Papiers inédits de d'Éon._)
A la lecture de cette lettre, d'Éon se sent pénétré de reconnaissance pour ces saintes filles et d'humilité vis-à-vis de soi-même. Il se souvient des textes sacrés dont la science lui valut dans sa jeunesse le titre de docteur en droit canon, et c'est sur le ton d'une personne onctueuse, dévote et repentante, qu'il accepte l'invitation dont il est l'objet. En quelques pages dont la rédaction dut être un vrai régal pour cet étrange mystificateur (il en garda trois copies), d'Éon parvint à se juger avec une impartialité qui eût été méritoire en tout autre occurrence:
..... Je me propose d'y aller seule, écrit-il, afin d'apporter le moins de dissipation qu'il sera possible dans la maison des élues du Seigneur et afin de mieux profiter de la sainteté de vos discours, qui sont la vive expression du calme de vos cœurs et de l'innocence de vos mœurs.
Quand je compare le bonheur de la solitude dont vous jouissez, et que j'ai toujours aimée sans pouvoir en jouir, à la vie terriblement agitée que j'ai menée depuis plus de quarante ans dans le monde et dans les diverses armées et Cours de l'Europe que j'ai parcourues, je sens combien le démon de la gloire m'a éloignée du Dieu d'humilité et de consolation. J'ai donc couru toute ma vie comme une vierge folle après l'ombre des choses; tandis que vous, vierges prudentes, vous avez attrapé la réalité en restant stables dans la maison du Seigneur et le sentier de la vertu. _Erravi a viâ justitiæ et sol intelligentiæ non luxit in me..._
Je souhaite que Dieu préserve les personnes de notre sexe du malheur de la passion de la vaine gloire. Moi seule sais tout ce qu'il m'en a coûté, pour m'élever au-dessus de moi-même; pour quelques jours brillants et heureux que j'ai eus, que de mauvaises nuits j'ai passées: mon exemple est meilleur à admirer de loin qu'à imiter de près[231].
[231] D'Éon à la sœur de Durfort, 12 septembre 1778. (_Papiers de d'Éon._)
En même temps que cette longue homélie, et comme pour contre-balancer l'effet d'aussi humbles déclarations, d'Éon prend soin d'envoyer son portrait et ses brochures. Il promet aussi à sa correspondante la lecture de quelques lettres adressées à son oncle «par Mme de Maintenon et sa bonne amie, la comtesse de Caylus», qu'il «possède en original». La sœur de Durfort lui répond dans l'instant même:
Vous êtes admirable en tout, Mademoiselle, soit en tenant la plume, soit en tenant l'épée; votre lettre est délicieuse, je la garderai avec le même soin qu'un avare son trésor; elle décèle vos richesses intérieures qui sont encore d'un plus grand prix que les vertus morales, politiques et guerrières dont vous faites profession authentique et auxquelles je rends justement hommage. La mère supérieure et nos dames vous remercient, Mademoiselle, de la gravure que vous avez envoyée; vous ne sauriez trop vous multiplier dans un siècle où les faits héroïques sont rares et où les héroïnes seraient inconnues sans vous.
En post-scriptum elle ajoute:
J'allais oublier de vous envoyer, Mademoiselle, les quatrains composés par un missionnaire résidant chez nous, qui a eu l'honneur de dîner avec vous à votre dernier voyage: c'est le cousin d'un nommé Sedaine, académicien, l'un de nos poètes français portant le même nom. Il n'est pas le premier qui vous a célébrée, il n'est pas le dernier qui vous célébrera:
De l'antique Pallas d'Éon a tous les traits, Elle en a la sagesse et le mâle courage; Je me trompe: d'Éon par d'historiques faits Cent fois plus que Pallas mérite notre hommage.
Qu'était-ce que Pallas? Un être fabuleux, Un brillant avorton du cerveau des poètes. Le brave d'Éon vit et cent mille gazettes Vantent par l'univers ses exploits glorieux.