Un aventurier au XVIII siècle: Le chevalier d'Éon (1728-1810)
Part 16
Je ne vous parlerai pas aujourd'hui, mon cher ange, des deux enfants que j'ai faits dans ma quatre-vingt-quatrième année. Vous les nourrirez s'ils vous plaisent, vous les laisserez mourir s'ils sont contrefaits. Mais je veux absolument vous parler d'un monstre: c'est de cet animal amphibie qui n'est ni fille ni garçon, qui est, dit-on, habillé actuellement en fille, qui porte la croix de Saint-Louis sur son corset et qui a, comme vous, 12,000 francs de pension. Tout cela est-il bien vrai? Je ne crois pas que vous soyez de ses amis s'il est de votre sexe, ni de ses amants s'il est de l'autre. Vous êtes à portée plus que personne de m'expliquer ce mystère. Il ou elle m'avait fait dire par un Anglais, de mes amis, qu'il ou elle viendrait à Ferney, et j'en suis très embarrassé. Je vous demande en grâce de me dire le mot de cette énigme[198].
[198] Lettre de Voltaire au comte d'Argental. Ferney, 6 décembre 1777. Correspondance, p. 1080.
Les anciens camarades de d'Éon aux dragons, bien qu'ils eussent partagé sa vie à l'armée, n'avaient marqué aucune incrédulité particulière et avaient fêté de bon cœur la nouvelle héroïne. Le baron de Bréget, ancien capitaine au régiment d'Autichamp, et qui avait fait campagne avec lui sur le Rhin, lui demandait, quelques mois après sa métamorphose, s'il pouvait «se flatter d'exister encore dans le souvenir de son ancien frère d'armes»:
Il n'y a que huit jours, écrivait-il, que je suis revenu de la campagne et je me hâte de faire demander à mon aimable camarade la permission de l'aller chercher et lui présenter mes nouveaux hommages. Je supplie très respectueusement mademoiselle d'Éon de me laisser embrasser très franchement et de tout mon cœur mon ancien camarade dragon[199].
[199] Le baron de Bréget à d'Éon, 20 janvier 1778. (_Papiers inédits de d'Éon._)
Un autre capitaine au même régiment, le comte de Chambry, dans une lettre écrite à la même époque, reprochait vivement à d'Éon de ne lui avoir point annoncé son retour:
J'espère, ajoutait-il, retrouver dans mademoiselle la chevalière d'Éon les mêmes sentiments d'amitié que dans l'ancien chevalier d'Éon, capitaine de dragons, etc., etc... Quant à moi, sous quelque forme qu'il paraisse, j'y prendrai toujours le même intérêt et suis impatient de l'en assurer moi-même[200].
[200] Le comte de Chambry à d'Éon, 13 décembre 1777. (_Papiers inédits de d'Éon._)
Le marquis d'Autichamp, colonel et propriétaire du régiment à la suite duquel avait figuré d'Éon, avait été, l'un des premiers, averti par celui-ci de sa transformation:
Il n'est que trop vrai, mon cher et brave colonel, lui avait écrit le chevalier, qu'en ma nécessité d'obéir à l'ordre du roi et de la loi j'ai repris ma robe pour l'édification des esprits faibles qui, en moi, ont été scandalisés de la liberté grande d'une jeune fille d'avoir été, par sagesse, cacher et retrancher sa vertu dans votre régiment de dragons pour qu'elle soit plus en sûreté. Ma ruse de guerre ayant été découverte, prouvée et manifestée en justice, le monde fut surpris de me trouver fille. En conséquence, la Cour, pour me punir ou me récompenser, me fait finir ma vie comme je l'ai commencée en devenant cornette[201].
[201] D'Éon au marquis d'Autichamp. (_Papiers inédits de d'Éon._)
Et le galant colonel de répondre aussitôt:
Je vous ai été fort attaché en votre qualité de capitaine de dragons; la nouvelle forme que vous avez prise n'a jamais été un tort vis-à-vis de moi, et quoiqu'elle m'impose la loi de vous respecter beaucoup plus, elle ne m'ôte pas le plaisir de vous aimer, et c'est, je vous assure, avec empressement que je vous offre l'assurance de ces deux sentiments[202].
[202] Le marquis d'Autichamp à d'Éon. (_Papiers inédits de d'Éon._)
Les mêmes sentiments de bienveillante crédulité, les mêmes formules affectueuses se retrouvent sous la plume de tous les anciens camarades de régiment de d'Éon et font foi du bon souvenir qu'il avait laissé parmi eux. Le cas leur avait paru croyable, bien qu'extraordinaire; de plus, il n'était pas sans précédents, ainsi que le baron de Castille s'empressait d'en informer d'Éon dans la lettre suivante:
Mme de Laubespin vous parlera du dragon-fille du régiment de Belzunce; il est encore venu ce matin chez moi, il a le plus grand empressement de vous être présenté, et je suis convaincu qu'il vous intéressera; il a vingt-sept ans, il a près de cinq pieds cinq pouces, une figure agréable, de très beaux cheveux et bien plantés; il est bas officier aux Invalides, et porte les marques de vétérance. M. le duc d'Aiguillon lui donna les deux épées en croix quand il eut été reconnu, et il le fut à l'occasion d'un coup d'épée qu'il avait reçu à la hanche. Il fut présenté au feu roi, qui lui fit beaucoup de questions, il fut présenté au feu roi par M. le prince de Beauvau à la chasse de Fontainebleau[203].
[203] Le baron de Castille à d'Éon, 5 décembre 1777. (_Papiers inédits de d'Éon._)
Il semble d'ailleurs que l'aventure de l'illustre chevalière ait tourné la tête de plusieurs femmes. D'Éon, dans ses papiers, a composé tout un dossier des lettres que lui écrivirent des «filles de la plus grande taille», désireuses «de changer leur sexe en apparence», afin de pouvoir s'engager et servir à l'armée. Il y avait joint également les épîtres que lui avaient dédiées quelques insensés, troublés, comme il arrive fréquemment, par la révélation d'une personnalité retentissante.
Ce bizarre recueil, non moins que les billets de ses amis, de ses anciens camarades, et des inconnus eux-mêmes qui lui écrivirent dès son retour, ne laissent aucun doute sur l'étonnement que suscita sa métamorphose et sur la stupéfiante crédulité avec laquelle elle fut généralement acceptée.
Tandis que d'Éon trouvait ainsi, dans le bruit d'un accueil inespéré, d'incessantes satisfactions pour son incommensurable vanité, les ministres, qui s'étaient flattés de le voir reprendre, avec le sexe qu'il avait avoué et le costume qu'on lui avait imposé, toute la décence et la considération désirables, durent s'avouer qu'ils s'étaient étrangement trompés. Non seulement d'Éon, sous son nouveau costume, attirait l'attention de tous; mais, ne pouvant s'habituer aux coiffes, aux corsets et aux jupes, commençait, malgré la défense qui lui en avait été faite, à s'habiller de nouveau fréquemment en homme. Afin de prévenir tout nouveau scandale, M. de Vergennes résolut de donner à l'extravagante chevalière un tuteur vigilant. M. Genêt, premier commis au ministère des Affaires étrangères, compatriote et ami de d'Éon, sembla tout désigné pour cette tâche difficile. Dans sa propriété du Petit-Montreuil, tout voisine de la demeure du comte de Polignac et de l'hôtel de M. de Vergennes, il possédait justement un coquet pavillon où la pétulante chevalière pourrait se résigner au calme que l'on exigeait d'elle. Elle devait y trouver dans la compagnie de Mme Genêt et de ses filles, attachées au service de la reine, un milieu moins austère que celui des dames Urselines, Bernardines, Augustines, au sein desquelles elle avait offert de se retirer dans l'allégresse de son retour. Aussi Genêt la pressait-il de rejoindre sa famille, faisant réparer en toute hâte le logement de son «illustre héroïne». L'hiver s'annonçait rigoureux et il tentait de la séduire par la promesse de «chambres très chaudes» dans sa petite maison. «Que vous me déplaisez, disait-il, dans le trou où vous êtes![204]» Cette affectueuse insistance ne réussit pas à vaincre aisément la répugnance de d'Éon à subir une tutelle où il avait démêlé la volonté du ministre; aussi se fit-il prier longtemps et il ne se décida que vers le milieu de décembre à accepter l'hospitalité de l'aimable famille bourguignonne. Son hôte l'accueillit avec joie et cordialité.
[204] _Papiers inédits de d'Éon._
A dater de ce jour, les liens d'intimité qui unissent d'Éon aux Genêt, aux Campan, se resserrent naturellement et donnent lieu à un échange de bons procédés quotidiens dont les papiers de d'Éon nous ont conservé les traces. Un jour, c'est M. Campan qui le remercie très pompeusement d'un Essai d'histoire naturelle qu'il trouve «plaisamment imaginé, mais un peu long»; d'Éon en effet n'était guère ami de la concision. Une autre fois, c'est Mme Campan qui, dans un style plein d'affectation, lui demande pour les princes un simple remède contre la surdité. La femme de chambre de la reine, qui n'a pas encore contre d'Éon le grief de savoir qu'elle a été mystifiée par lui, l'accable d'invitations. «Le 24 avril 1778, toute la famille Genêt, lui écrit-elle, vient passer la soirée chez M. Campan. Elle serait comblée si Mlle d'Éon voulait bien leur faire l'honneur de les y accompagner; elle n'y souperait qu'avec ses bons amis et est priée par Mme Campan d'y venir sans le moindre cérémonial[205].»
[205] Mme Campan à d'Éon, 24 avril 1778. (_Papiers inédits de d'Éon._)
D'Éon est de toutes les parties qu'organisent les femmes de chambre de la reine. Se refuse-t-il à les accompagner, Sophie Genêt, de son écriture d'écolière, lui fait dépêcher un billet pour le supplier de revenir sur sa détermination; elle redoute cependant de l'importuner, «ce qui verserait la tristesse parmi ses hôtes». Se déplace-t-on pour aller visiter l'oncle Genêt de Charmontaut dans sa jolie terre de Mainville, près Melun, qu'on en avertit aussitôt d'Éon, qui devant tant d'insistance se laisse convaincre. Il parvient si bien à séduire le modeste châtelain que celui-ci ne trouve point de formules assez flatteuses pour le remercier de sa venue, ni de termes assez humbles pour s'excuser de sa frugale hospitalité:
Je me regarde à présent au nombre des heureux mortels. J'ai eu le plaisir de partager avec mon frère la même satisfaction que lui de ce que vous m'avez fait l'honneur de me venir voir à mon petit ermitage, tout comme à lui d'habiter sa campagne du Petit-Montreuil. Et pour comble de satisfaction vous m'avez fait l'amitié et l'honnêteté de m'y écrire. Votre lettre, mademoiselle, me sera tant que je vivrai précieuse. Puisque votre santé s'est rétablie à Mainville, je souhaite que ma petite chaumière vous soit agréable pour venir vous y récréer et conserver une santé qui est chère à ceux qui ont l'honneur d'être connus de vous et qui connaissent vos mérites. Je me félicite d'avoir donné une fête à la chevalière d'Éon au même moment que nous gagnions la victoire sur les Anglais; cela nous a fait un divertissement très heureux et agréable, qui n'a pas été troublé par aucune triste nouvelle. Mon sort est bien changé à présent, mademoiselle; d'agréable qu'il était pendant que j'étais en l'honneur de votre compagnie, il est maintenant aussi isolé que ce bel arbre qui est au puits d'Antin. Pour me consoler et secouer ma mélancolie, je ne tarderai pas à partir pour Versailles, où j'aurai l'honneur de vous aller voir[206].
[206] Genêt de Charmontaut à d'Éon, 7 août 1778. (_Papiers inédits de d'Éon._)
D'Éon se montra toujours reconnaissant envers cette famille qui l'avait si cordialement accueilli. Très fidèle dans ses amitiés il était, malgré ses modestes moyens, également généreux. De Tonnerre il ne cessait de leur envoyer des produits de sa riche Bourgogne, des truffes alors si renommées et peu connues encore, des chevreuils qu'il avait tués et surtout du vin de son terroir, dont M. Amelot, le comte de Vergennes et le duc de Chaulnes s'avouaient particulièrement friands.
J'ai reçu, ma chère amie, lui écrivait Genêt, deux délicieux présents de votre part en huit jours, tous deux faits pour nous réjouir le cœur. C'est votre portrait en dragon qui m'a été envoyé par M. Bradel et dont je suis fort content, et une feuillette de votre excellent vin. Nous mettrons le portrait sur la table, en buvant le vin à votre santé. Vous savez combien nous vous sommes dévoués et comptons sur votre amitié parce que nous connaissons votre excellent cœur.
Mieux que par ces menues attentions, d'Éon sut prouver son attachement à ses aimables compatriotes, car, avec la prudence et l'autorité d'une douairière qui se complaît à son rôle, il sut faire le bonheur d'une de ses jeunes amies, Adélaïde Genêt, si l'on en croit la lettre qu'elle lui écrivait au lendemain de son mariage avec M. Auguié, «heureux ouvrage qui fut comblé par la reine, dit M. Genêt au delà de toutes les espérances[207].»
[207] Lettre de Genêt à d'Éon. (_Papiers inédits de d'Éon._)
D'Éon dut trouver cette vie patriarcale bien monotone, et après quelques semaines, «le charme du Petit-Montreuil sous la neige» s'évanouit à ses yeux. Il ne rêvait que bruit, succès et publicité, et se soustrayait avec peine à l'attention de ceux qui désiraient connaître un aussi singulier prodige. Sa renommée était alors universelle et l'on recherchait de tous côtés cette héroïne, aussi modeste qu'intrépide, à laquelle ses contemporains ne savaient comparer que Jeanne d'Arc ou Jeanne Hachette.
D'Éon avait trop ardemment désiré et savamment préparé cette apothéose pour n'y point figurer; aussi ne manquait-il aucune occasion de s'évader de sa retraite et, comme Genêt lui en faisait encore la remarque, «il tenait à Paris comme un petit maître». Parmi les anciennes relations qu'il y avait retrouvées, la comtesse de Boufflers, la spirituelle amie du prince de Conti, «l'idole» du Temple, ainsi que l'avait surnommée Mme du Deffant, avait une des premières désiré revoir l'ancien ministre plénipotentiaire, aux côtés de qui elle avait fait à Londres les honneurs de l'ambassade:
M. d'Usson m'a dit que vous n'aviez point oublié, Mademoiselle, que nous avons eu le plaisir de vous voir en Angleterre et que vous paraissiez souhaiter de renouveler la connaissance que nous avons faite avec vous; j'ai de mon côté le plus grand empressement de revoir une personne qui sera célèbre à jamais par les événements de sa vie et par beaucoup de grandes qualités, et je serai charmée si vous voulez bien venir dîner avec moi vendredi prochain au Temple[208].
[208] Marie-Charlotte de Camper-Saugeon, comtesse de Boufflers-Rouvel à d'Éon, 5 Janvier 1778. (_Papiers inédits de d'Éon._)
C'est qu'en effet l'audacieux aventurier était devenu l'hôte de choix, le personnage à la mode dont on se disputait la présence aux jours de réception. Sur les petits billets d'invitation, que d'Éon conserva religieusement, figurent les noms des femmes les plus spirituelles et des plus illustres personnages. Les salons les plus fermés s'ouvraient fréquemment devant ce phénomène, et ce n'est pas un de ces indices les moins curieux de la légèreté de ce siècle que cette crédulité enfantine dans le milieu où l'on faisait le plus ouvertement parade de scepticisme. Ces esprits raffinés et blasés, devenus comme étrangers aux préoccupations sérieuses de la vie, insensibles aux découvertes de la science, fermés aux charmes des chefs-d'œuvre, ne prisaient plus que l'extraordinaire. Pendant qu'autour d'eux se préparait un formidable bouleversement social dont ils ne savaient discerner les indices, hommes de Cour sans emploi et officiers sans régiment faisaient pour le divertissement des dames qui tenaient «bureau d'esprit», comme on disait alors, assaut de bons mots, concours de piquantes anecdotes. D'Éon excellait dans ce genre; son imagination, sa verve intarissable, ses saillies inattendues faisaient oublier le sel un peu gros de ses dragonnades trop fréquentes. Il attirait enfin par une singularité dont il entretenait soigneusement le mystère. On allait jusqu'à lui savoir gré de la modestie admirablement jouée qui le poussait à ne se produire qu'en très petit comité. Il se targuait, en effet, de fuir les curieux et d'être si indifférent à l'attention qu'il provoquait que ses amis devaient le supplier de remplir ses engagements:
«Le duc de Luynes brûle d'envie de vous voir ainsi que son beau-père, M. de Laval, lui écrivait son ami Reine. Il m'a dit qu'il vous avait prié de manger de sa soupe; puisque vous êtes à Paris, allez donc voir Mme la Duchesse, à qui vous voudrez bien présenter nos hommages[209].»
[209] M. de Reine à d'Éon. (_Papiers inédits de d'Éon._)
S'il peut paraître étrange de le voir très aimablement prié chez le comte de La Rochefoucauld; chez M. de Villaine, le marquis de Chaponay; chez la vicomtesse de Breteuil; de le voir devenir l'hôte assidu de la duchesse de Montmorency et du vicomte de La Ferté, n'est-il pas plus curieux encore de retrouver cet étrange personnage dans les salons d'une bourgeoisie élevée, d'une noblesse de robe, qui formaient alors une société particulièrement cultivée et sceptique? Il éveille la même curiosité parmi ces graves personnages: les Talon, les Fraguier, les Tascher, les Tanlay, les Nicolaï, les d'Aguesseau, qui se le disputent à l'envi et l'envoient chercher dans leurs carrosses.
Un jour, c'est le comte de Polignac qui le «prie de venir manger à la dragonne un morceau dans son galetas des Tuileries. La chevalière y trouvera, dit-il, du bon café précédé par des côtelettes et un homme de sa connaissance qu'elle désire voir. Le tout se passera à la minute et sans bruit[210]». Une autre fois, c'est le baron de Castille qui lui fait part du désir qu'avait le fameux cardinal de Rohan de connaître la chevalière.
[210] _Papiers inédits de d'Éon._
«J'ai donné, lui mande-t-il, votre adresse à M. le prince Louis; il doit ou aller chez vous pendant que vous serez à Versailles, ou vous prier de passer chez lui; le peu d'instant dont il a eu à disposer à Paris l'a empêché d'aller vous chercher[211].» Le mercredi 11 mars 1778, comme il prend soin de le noter sur un agenda méticuleusement tenu au jour le jour, d'Éon déjeune chez Voltaire. Sa journée commencée dans un si curieux tête-à-tête est singulièrement chargée, car il dîne chez la comtesse de Béarn et revient souper chez Mme de Marchais. A ce moment il a déjà abandonné le Petit-Montreuil pour se fixer rue de Conti, où il pourra mener plus aisément la vie mondaine à laquelle il ne peut se soustraire et dont il est d'ailleurs enchanté. L'accueil est aussi flatteur à la Cour qu'à la ville. Il assiste aux représentations de gala dans la loge de Mme de Marchais, femme de l'ancien premier valet de chambre de Louis XV, qu'il admirait particulièrement, à en juger par le portrait qu'il nous a laissé d'elle: «C'est, dit-il, une petite femme, aimable, pleine d'esprit, très jolie, bien faite, avec des cheveux blonds qui lui tombent jusque sur les talons, de grands yeux bleus et des dents blanches comme de l'ivoire; elle était, continue-t-il, l'amie complaisante de la feue marquise de Pompadour. C'est une belle de nuit qui passe sa journée dans le bain, à lire ou à écrire, ou dans son boudoir ou à sa toilette. On ne la voit que le soir ou après le spectacle de la Cour, alors que la compagnie s'assemble chez elle pour y souper délicieusement[212].»
[211] Le baron de Castille à d'Éon, 3 avril 1778. (_Papiers inédits de d'Éon._)
[212] Extrait d'un cahier manuscrit de d'Éon intitulé: «Mes Souvenirs.» (_Papiers inédits de d'Éon._)
D'Éon, comme l'indique son petit agenda, semblait en effet n'admirer pas moins la charmante maîtresse de maison qu'il n'estimait sa table. Il passait la plupart de ses soirées chez elle, et si par hasard il n'y paraissait pas, tout ce petit cercle qu'il animait de sa gaîté s'inquiétait de sa santé. Apprend-on qu'il est malade, aussitôt toutes ces dames se pressent chez lui: «La princesse Sapieha, en s'informant de ses nouvelles, lui envoie le sirop de calebasse dont elle lui a parlé: elle désire sincèrement qu'il puisse contribuer à sa guérison[213].» Puis c'est le marquis de Comeiras, maréchal des camps et armées du roi, qui se fait l'interprète des intimes de d'Éon et traduit leurs anxiétés:
[213] La princesse Sapieha à d'Éon, 10 janvier 1778. (_Papiers inédits de d'Éon._)
Moins étonné qu'affligé j'appris hier, cher camarade, que vous aviez mal à la gorge; que vous vous étiez fait excuser chez Mme de Brige, d'où l'on vous avait envoyé du bouillon. Je racontai tout cela hier au soir à Mme de Marchais: aussitôt elle voulait vous envoyer un potage, une autre un consommé... Mme la princesse de Montbarrey désire fort vous voir chez elle; j'ai promis de vous faire la proposition; l'on me fait un honneur infini, mon cher et ancien camarade, l'on croit que je dispose de vous; le beau sexe, qui veut voir son héroïne, m'en parle sans cesse[214]...
[214] Le marquis de Comeiras, ancien commandant des volontaires de Clermont-Prince, maréchal des camps et armées du roi, à d'Éon, 22 décembre 1777. (_Papiers inédits de d'Éon._)
La popularité de d'Éon était en effet à son comble; il s'efforçait d'ailleurs d'entretenir par tous les moyens possibles une renommée dont il était friand et songeait à laisser à la postérité le récit de ses hauts faits. Il composait de burlesques recueils d'anecdotes sur la reprise de ses habits féminins, ou de très graves mémoires sur les négociations auxquelles il avait été mêlé. Tous ces projets, qui forment de volumineux dossiers, ne furent pas publiés et d'Éon se contenta de livrer à l'admiration de ses contemporains _la Vie militaire, politique et privée de Mlle d'Éon, connue jusqu'en 1777 sous le nom de chevalier d'Éon_[215]. Il en rédigea lui-même la plus grande partie, qui parut dans les _Fastes militaires_; mais la signature de M. de la Fortelle qui figurait sur l'opuscule permit au chevalier de se décerner toutes les louanges dont il se jugeait digne, en toute sincérité et sans violer les lois de la modestie! Trois mille exemplaires en furent tirés à part, vendus en Angleterre et distribués à des amis, auxquels le donateur envoyait aussi son portrait à l'eau-forte ou au burin.
[215] Par M. DE LA FORTELLE. Paris, 1779, in-12, extrait des _Fastes militaires ou Almanach des chevaliers des ordres royaux et militaires de France_.
Tous les graveurs de l'époque s'offraient à l'envi à reproduire les traits de l'héroïque chevalière, qui d'ailleurs se gardait bien de leur refuser une pareille faveur. D'Éon fut portraituré en dragon, avec le casque ou le tricorne; en buste, en pied ou à cheval; en femme, avantagée d'une abondante poitrine, parée de dentelles et coiffée d'un bonnet fort coquet, ou en douairière serrée dans un sévère corsage noir où brille la croix de Saint-Louis. D'autres estampes le représentent en Minerve, casquée d'une sorte de morion qui n'a rien d'antique et où le hibou, cimier de la déesse, a été remplacé par le coq, qui figure dans les armes des d'Éon. Mais le moindre intérêt n'est pas dans les attributs, les légendes et les devises qui entourent ces portraits. D'Éon, qui se piquait de lettres et de sciences autant que de bravoure, sut en effet emprunter à l'antiquité les plus pompeux de ses trophées et inscrire audacieusement autour de sa propre image les vers que les poètes latins avaient consacrés aux plus redoutables héros, aux guerrières les plus farouches de Rome ou de la Grèce. Bien que fort nombreuses et fort variées, ces estampes eurent un grand succès et sont encore aujourd'hui très recherchées.
On les trouvait chez le sieur Bradel, peintre, ou dans la boutique d'Esnault et Rapilly; mais le héros lui-même se chargeait de les vulgariser avec la plus extrême libéralité. Il en avait fait graver une pour ses anciens camarades: «Dédiée aux dragons», disait la légende, et ceux-ci se plaisaient à considérer les traits de l'illustre capitaine et à puiser dans ses hauts faits de nobles enseignements. C'est du moins ce qu'assurait l'aumônier du régiment des Dragons de Ségur, l'abbé Moullet de Monbar: