Un aventurier au XVIII siècle: Le chevalier d'Éon (1728-1810)

Part 15

Chapter 153,799 wordsPublic domain

Le soir où d'Éon y pénétra par le pont jeté sur le pétulant Armençon, Tonnerre illuminée était toute en fête comme pour le retour d'un fils ou plus exactement d'une fille prodigue. «Plus de douze cents personnes, écrit d'Éon (non sans exagération probablement), sont venues au-devant de moi avec canons, fusils et pistolets; ma mère, quoique prévenue depuis si longtemps de mon retour positif en France, ne pouvait le croire; elle est tombée sans connaissance en me voyant, et ma nourrice fondait en larmes. Le lendemain toute la ville en corps et en particulier est tombée chez moi avant que je fusse sortie du lit où j'étais campée sans rideaux, sans miroirs, sans tapisseries et sans sièges. Cette image de mon ancienne guerre est plus agréable à mes yeux qu'un palais.» La joviale humeur dont faisait montre notre chevalier ne semble pas lui avoir fait oublier le ton pitoyable qu'il sied d'employer vis-à-vis d'un puissant correspondant dont on attend quelque grâce, et il reprend avec non moins d'exagération: «J'ai trouvé dans un cruel délabrement mon bien de patrimoine consistant principalement en vignes; on croirait que les hussards s'en sont emparés ainsi que de ma maison, qui ressemble présentement au château du baron de Tundertrumtrum; il n'y a plus que les portes et les fenêtres et la rivière d'Armençon dans mes jardins. Mais si quelque chose peut m'attacher à la vie, dit-il en terminant, c'est la joie de l'amitié pure que mes compatriotes tant de la ville que des campagnes voisines, depuis les plus grands jusqu'aux plus petits, ont bien voulu me témoigner; d'eux-mêmes ils m'ont rendu les honneurs qui ne seraient dus qu'à vous et à Mgr le comte de Maurepas si vous passiez par Tonnerre pour aller dans vos terres et lui à son comté de Saint-Florentin[179].»

[179] D'Éon au comte de Vergennes, ministre et secrétaire d'État, 2 octobre 1777. (Archives des Affaires étrangères.)

Cependant, malgré toute la joie qu'il éprouvait à se trouver au milieu de sa famille et de ses compatriotes émerveillés de ses aventures et de ses saillies, d'Éon n'était pas homme à se contenter longtemps d'une célébrité provinciale; il avait probablement vérifié que nul n'est prophète en son pays et qu'il fallait à la comédie qu'il allait jouer une scène plus brillante et plus vaste, ainsi que des spectateurs plus raffinés. Le ministre s'impatientait de ses retards à exécuter les ordres du roi et Mlle Bertin lui affirmait que sa présence était nécessaire pour les derniers essayages.

Il quitta aussitôt Tonnerre et se rendit à Versailles, d'où il se hâta d'annoncer au comte de Vergennes son retour, sa tardive obéissance et les déboires qu'elle lui causait: «Il y a une dizaine de jours que je suis de retour, disait-il au ministre, et il y en a huit que je me suis conformée à vos intentions, comme Mlle Bertin a dû vous le certifier à Fontainebleau. Je m'efforce dans la retraite de mon appartement de m'habituer à mon triste sort. Depuis que j'ai quitté mon uniforme et mon sabre, je suis aussi sot qu'un renard qui a perdu sa queue. Je tâche de marcher avec des souliers pointus et de hauts talons, mais j'ai manqué me casser le col plus d'une fois; au lieu de faire la révérence, il m'est arrivé plus d'une fois d'ôter ma perruque et ma garniture à triple étage, que je prenais pour mon chapeau ou pour mon casque. Je ne ressemble pas mal à cette Catherine Petrovna que Pierre le Grand enleva d'un corps de garde au siège de Derpt pour la faire paraître à sa Cour avant de lui avoir fait apprendre à marcher sur ses deux pieds de derrière[180].»

[180] D'Éon au comte de Vergennes, ministre et secrétaire d'État, 2 novembre 1777. (Archives des Affaires étrangères.)

D'Éon, si l'on en croit ses contemporains, n'exagérait guère le ridicule de son nouvel accoutrement, et si, comme il disait lui même, il est malaisé de changer en un jour «d'habits, de chemise, de logis, de résolution, d'avis, de langage, de couleur, de visage, de mode, de note, de ton et de façon de faire», il se consolait du moins par la singularité et l'affectation de la gêne physique qu'il éprouvait. Toutefois il vivait retiré rue de Conti, à Versailles, ayant refusé courtoisement l'invitation du sieur Jamin, prêtre de Fontainebleau, qui «sans avoir l'honneur d'être connu de lui» lui offrait, «s'il venait à cette Cour à Fontainebleau, un logement des plus agréables non par les plaisirs bruyants, mais par les promenades en forêt», et assurait son hôte «qu'il serait à Fontainebleau sans y être et maître de porter tel habillement qui lui conviendrait». L'aimable invitation de cette «dévote personne» n'avait pas séduit d'Éon, qui ne se sentait pas encore préparé à affronter la curiosité de la Cour. Il tenait aussi à rendre ce coup de théâtre aussi éclatant que possible et s'ingéniait à en assurer le succès. Quelques mois avant son arrivée en France il avait déjà prié M. de La Chèvre d'être «son précurseur», et celui-ci se vantait de lui avoir «préparé les voies avec toute la chaleur imaginable et un zèle infatigable». Puis c'était un sieur Dupré, tuteur des lords Dawn et Albergeney, qui, «chez le chevalier Lambert et le vicomte de Choiseul, avait ouvert les yeux à une infinité de gens».--«On n'en revient point encore de l'étonnement, écrivait-il à d'Éon; on s'adresse à moi pour expliquer ce phénomène politique, et si je n'étais pas aussi bien informé que je le suis, je me trouverais souvent en défaut[181].» D'Éon, qui avait fini par prendre goût à la mascarade, se multipliait, accréditant tous les bruits, entre-bâillant sa porte à ses anciennes relations et annonçant à ses protecteurs son retour en France:

[181] Le sieur Dupré, tuteur des lords Dawn et Albergeney, à d'Éon, 27 juin 1777. (_Papiers inédits de d'Éon._)

J'apprends avec beaucoup de plaisir, Monsieur, lui répondait le maréchal duc de Broglie, que vous êtes de retour en France; qu'il vous est permis de goûter, dans votre famille, une tranquillité dont vous êtes privé depuis longtemps. Je suis sensible aux sentiments d'attachement que vous me témoignez et j'ai l'honneur d'être très parfaitement, Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur[182].

[182] Le maréchal duc de Broglie au chevalier d'Éon, 7 septembre 1777. (_Papiers inédits de d'Éon._)

La comtesse douairière d'Ons-en-Bray, femme du président Legendre, qui connaissait d'Éon depuis sa plus tendre enfance et fut naturellement une des premières averties de son retour, ne pouvait sans sourire s'imaginer sous les jupes de la chevalière celui qu'elle avait connu étudiant en droit, escrimeur de premier ordre et galant secrétaire d'ambassade; aussi accueillait-elle avec la plus grande incrédulité cette nouvelle aventure dont le héros lui faisait un récit plaisant:

Votre lettre, lui répondait-elle, m'a fait rire aux larmes de vos saillies et de satisfaction que vous ne m'ayez pas oubliée, Mademoiselle ou Monsieur: je crains de mentir; j'avoue que j'apporte encore de l'incrédulité à votre métamorphose et ne me permets pas cependant pour détruire mon incrédulité de faire et même de dire comme le bon apôtre Thomas. Mademoiselle, soit; j'en suis plus à mon aise pour vous dire tout le plaisir que je me fais de vous revoir quand vous serez de retour de Versailles. Je vous y adresse les marques de reconnaissance de votre souvenir, ne sachant où reposent à Paris vos appas femelles. Sont-ils parés de plumes? J'avoue qu'il cadre dans mon esprit que la coiffure de Mars est la seule qui vous convienne, en ayant la bravoure et les inclinations. J'ai avec moi deux émules avec qui vous me demandez de refaire connaissance. Ils le désirent plus que jamais, comme vous le croyez bien, et l'un d'eux, un grand gars qui occupe votre ancien appartement, voudrait sûrement le partager avec vous; mais en mère de famille qui doit maintenir le bon ordre chez elle, il faudrait que je vous crusse tout à fait dragon pour vous prier de faire société nuit et jour avec les miens, qui s'en tiendront aux égards dus au beau sexe et vous gardent des bâtons de sucre _tors_ pour guérir votre poitrine des influences de l'air dont elle est attaquée à présent. Ménagez-vous bien, Mademoiselle, et sous quelque forme que vous deviez nous reparaître, soyez persuadée que vous nous serez toujours très intéressante par le souvenir des anciennes marques de votre attachement, qui vous répond du mien pour toujours[183].

[183] Mme Le Meyra, comtesse douairière d'Ons-en-Bray, à d'Éon, 12 décembre 1777. (_Papiers inédits de d'Éon._)

Aussi peu dupe de la métamorphose que Mme d'Ons-en-Bray, Mme Tercier, veuve de l'ancien ministre secret de Louis XV qui avait si longtemps correspondu avec d'Éon, s'étonnait de n'avoir point revu le chevalier depuis son retour. Elle lui reprochait vivement de ne s'être point encore présenté chez le comte de Broglie, tout en paraissant deviner la cause de cette hésitation.

Je ne suis pas étonnée, lui écrivait-elle, que vous ayez tant de peine à vous faire au nouveau déguisement que vous allez prendre, qui vous gêne et vous embarrasse; il est bien fait pour cela; aux yeux de vos amis, vous serez toujours un brave homme et un sujet fidèle; ils vous aimeront également et chériront votre amitié n'importe dans quel habit. Je vous prie de me mettre à la tête de vos amies qui vous sont le plus attachées, ainsi que toute ma famille, qui me charge de vous faire mille tendres compliments[184].

[184] Mme Tercier à d'Éon, 4 novembre 1777. (_Papiers inédits de d'Éon._)

Les aimables reproches de Mme Tercier et ses billets affectueux ne réussirent pas à faire sortir d'Éon de sa tanière, où il se tenait, disait-il, comme un «renard sans queue». Les sucres d'orge de Mme d'Ons-en-Bray ne parvinrent point non plus à vaincre le rhume qui le retenait avec tant d'à-propos au logis. Embarrassé dans ses jupes, il demeurait invisible. Cependant, le bruit de son arrivée, de ses aventures et de sa singulière métamorphose ne tarda pas à percer le cercle assez restreint de ses amis intimes et parvint bientôt jusqu'aux oreilles de la reine, qui voulut aussitôt voir cette moderne amazone: «Elle envoya un valet de pied, raconte Mme Campan, dire à mon père de conduire la chevalière chez elle; mon père pensa qu'il était de son devoir d'aller d'abord prévenir son ministre du désir de Sa Majesté. Le comte de Vergennes lui témoigna sa satisfaction sur la prudence qu'il avait eue et lui dit de l'accompagner. Le ministre eut une audience de quelques minutes. Sa Majesté sortit de son cabinet avec lui et, trouvant mon père dans la pièce qui le précédait, voulut bien lui exprimer le regret de l'avoir déplacé inutilement. Elle ajouta en souriant que quelques mots que M. le comte de Vergennes venait de lui dire l'avaient guérie pour toujours de la curiosité qu'elle avait eue[185]».

[185] Extrait des Mémoires de Mme Campan. Paris, Baudouin, 1822, p. 190.

Si d'Éon, en dépit de la reconnaissance officielle de son nouveau sexe par le roi, ne fut pas reçu en audience particulière par la reine, il ne manqua pas du moins de paraître à Versailles sous son nouveau costume et à plusieurs reprises se trouva dans les galeries du château sur le passage de Leurs Majestés. Ce fut le 21 octobre 1777, jour de sainte Ursule, ainsi qu'il prend soin de le noter dévotement, que le chevalier d'Éon, ancien capitaine de dragons, ancien ministre plénipotentiaire de France à Londres, «reprit sa première robe d'innocence pour paraître à Versailles, comme il avait été ordonné par le roi et ses ministres»[186]. Ce fut un véritable événement que l'apparition dans le cercle des courtisans de ce «phénomène politique» ou, comme l'appelait fort irrévérencieusement Voltaire, «de cet amphibie». Chacun voulut voir cette femme extraordinaire, simplement vêtue, et qui pour tout joyau portait sur son corsage une croix de Saint-Louis gagnée sur le champ de bataille aussi bien que dans les ambassades.

Certains, qui avaient été ennemis de Choiseul, se plaisaient à faire un succès à l'impétueux adversaire du comte de Guerchy; mais la plupart, poussés par la curiosité, se montraient surtout intrigués par cette merveille pathologique qui, avec toutes les apparences et les manières d'un homme, se déclarait cependant femme. Plusieurs des contemporains n'ont pas manqué de peindre d'Éon tel qu'ils le virent dans ces circonstances, et il faut avouer que le portrait n'est guère flatté. «Elle a encore plus l'air d'être homme depuis qu'elle est femme, assurait un journal de l'époque en parlant de notre chevalier. En effet on ne peut croire du sexe féminin un individu qui se rase et a de la barbe, qui est taillé et musclé en hercule, qui saute en carrosse et en descend sans écuyer, qui monte les marches quatre à quatre... Elle est en robe noire. Les cheveux sont coupés en rond comme des cheveux d'abbé, placardés de pommade et de poudre, surmontés d'une toque noire à la manière des dévotes. N'étant point habituée aux talons étroits et hauts des femmes, elle continue d'en avoir de plats et de ronds[187].» D'Éon, à qui cette feuille élégante et mondaine refuse tous les dons du sexe aimable, n'avait pas voulu pousser trop loin la mascarade; mais s'il n'avait pas usé du rouge qui faisait encore fureur, il ne semblait pas non plus ignorer toute coquetterie féminine, portant quelquefois des «robes noires en raz de Saint-Maur», plus souvent des «jupes en taffetas bleu de ciel avec petite rayure puce» ou même «en croisé broché mordoré», comme le relatent les notes de la demoiselle Maillot, sa couturière[188]. Mais en dépit de ses efforts pour parvenir à l'élégance, d'Éon demeurait parfaitement ridicule: «La longue queue de sa robe, ses manchettes à triple étage» contrastaient si malheureusement avec ses «attitudes et ses propos de grenadier qu'il avait ainsi le ton de la plus mauvaise compagnie». C'est en ces termes peu obligeants que s'exprime dans ses _Mémoires_, écrits après la mort de d'Éon, Mme Campan qui, éclairée alors sur le véritable sexe du chevalier, ne peut s'empêcher de montrer quelque dépit d'avoir été mystifiée par un personnage qui eut avec sa famille et avec elle-même des relations de la plus cordiale intimité[189].

[186] _Papiers inédits de d'Éon._

[187] _L'Espion anglais_ du 4 janvier 1778.

[188] _Le Chevalier d'Éon à Versailles_, extrait d'un article fort intéressant publié par M. Fromageot dans le _Carnet historique et littéraire_.

[189] _Mémoires_ de Mme CAMPAN, t. I, p. 193.

Le jugement des contemporains sur l'extérieur de d'Éon, son accoutrement et ses manières, est d'ailleurs aussi unanime que peu flatteur. «Quelque simple, quelque prude que soit sa grande coiffe noire, relate Grimm dans sa _Correspondance littéraire_ à la date du 25 octobre 1777, il est difficile d'imaginer quelque chose de plus extraordinaire et, s'il faut le dire, de plus indécent que Mlle d'Éon en jupes[190].» L'abbé Georgel, secrétaire du fameux cardinal de Rohan, fait d'un trait dans ses _Mémoires_ le portrait de la chevalière, à qui il a été présenté: «Ses vêtements, écrit-il, auxquels elle ne pouvait s'habituer lui donnaient un air si gauche et si gêné qu'elle ne faisait oublier ce désagrément que par les saillies de son esprit et le récit trop piquant de ses aventures[191].»

[190] GRIMM, _Correspondance littéraire_. Paris, 1812, t. VI, 2e partie.

[191] Abbé GEORGEL, _Mémoires_, t. I, p. 293 et 294.

La métamorphose causa naturellement une grande stupéfaction; mais, en dehors de quelques habitants de Tonnerre qui avaient de bonnes raisons pour ne pas démordre de leur première opinion, ne trouva pas d'incrédules obstinés. Le sexe désormais officiel de la chevalière d'Éon fut accepté et respecté. L'intéressé se prêtait d'ailleurs à le confirmer, et la contrainte même qu'il affectait ainsi que sa difficile résignation à sa nouvelle existence n'étaient que des ruses plus savantes pour cacher le subterfuge. Il trouvait à jouer cette comédie, en outre de la sécurité de son séjour en France et le payement d'une pension devenue son unique ressource, un regain de la popularité dont il avait toujours été passionnément friand. Du jour de sa présentation à la Cour, sa popularité ne fit que grandir, tourner même à cette célébrité extraordinaire qui, à l'heure actuelle, préserve encore son nom de l'oubli. Il devint alors l'objet de toutes les conversations, le point de mire de toutes les curiosités. Les lettres de félicitations les plus emphatiques, les témoignages d'admiration les plus excessifs lui parvenaient d'inconnus émerveillés de sa surprenante odyssée, tandis que ses anciens amis le harcelaient de billets du tour le plus piquant. Parmi eux le duc de Chaulnes, qui l'avait connu à Londres au plus fort de sa lutte avec Guerchy, lui écrivait, faisant allusion aux derniers événements:

Je ne sais pas si la chevalière d'Éon se ressouvient d'avoir vu le chevalier d'Éon, entouré de grenadiers, imprimer en 1764, une page de la _Guerchiade_ sur la main du duc de Picquigny; mais je sais que le duc de Chaulnes s'en ressouvient très bien, ainsi que de tous les procédés honnêtes qu'il a reçus de lui ou d'elle, car on ne sait plus où on en est. Je suis fort porté à croire par exemple que votre ami commun trouvera beaucoup plus du chevalier dans la chevalière qu'il ne voudrait y en trouver. Quant à moi qui ne suis qu'un bonhomme, et votre voisin, je voudrais savoir le moment où je pourrais aller discourir un moment avec Mademoiselle comme j'aurais discouru avec Monsieur. Comme tout frais remué de la politique, vous auriez peut-être des raisons pour préférer de venir chez moi: c'est cinquante pas à faire d'un côté ou de l'autre, que j'aimerais mieux vous épargner pourvu cependant que ce ne soit ni demain samedi, ni lundi. Je vous demande pardon de ces si, de ces car, de ces mais, très ridicules lorsqu'il s'agit de vous témoigner, Mademoiselle, toute ma reconnaissance des bontés que vous m'avez marquées et de l'amitié du feu chevalier. J'espère que vous rendrez justice à mon respect[192].

[192] Le duc de Chaulnes à d'Éon. (_Papiers inédits de d'Éon._)

Les amis de d'Éon ne savaient plus en effet «où ils en étaient», ni quel style employer. La marquise Le Camus, dans un gracieux billet où elle l'invitait à souper, trouvant «à coup sûr sa société désirable», débutait ainsi:

Brave Être, si j'avais votre facilité pour écrire, je ne serais pas embarrassée au premier mot; j'ai donc cherché l'épithète qui me paraît convenir le mieux à ce que vous méritez; j'espère que vous trouverez bon qu'en vous mettant au-dessus de tout sexe, je ne vous en attribue aucun précisément, de peur de me tromper[193].

[193] _Papiers inédits de d'Éon._

L'embarras était encore plus grand pour ceux qui avaient connu d'Éon dès sa plus tendre jeunesse, et ne l'avaient jamais perdu de vue dans son aventureuse carrière. C'était le cas de M. Genêt, premier commis aux Affaires étrangères, père de Mme Campan, qui avouait avec une aimable ironie que la langue française manquait d'épithètes appropriées à la nouvelle condition de son étrange correspondant: «Pour ne point donner aux cardinaux le Monseigneur qu'ils exigeraient, les ducs leur écrivent en italien, et moi, être unique, dont je ne trouve le parangon que dans les divinités des anciens, pour vous adresser la parole d'une manière digne de vous et des sublimes mystères dont vous êtes l'emblème je me servirai de la langue anglaise qui n'a point de genre déterminé dans ses mots appellatifs et qui ne connaît guère de femelle qu'un chat et un vaisseau, je vous dirai donc: _My dear Friend_, voulant dire: mon cher ou ma chère amie, _ad libitum_[194].»

[194] M. Genêt à d'Éon, 24 novembre 1777. (_Papiers inédits de d'Éon._]

Ceux qui avaient rencontré le petit d'Éon chez le prince de Conti, dans les beaux salons du Temple, alors qu'il cherchait fortune et carrière, se rappelaient au souvenir de l'illustre chevalière et la suppliaient de leur ouvrir sa porte. Lui, toujours imperturbable, jouait en dilettante son rôle de phénomène à la mode; il éprouvait une orgueilleuse satisfaction à duper ses contemporains, ou tout au moins à exciter leur étonnement. Il retenait les uns par le récit des événements auxquels il avait été mêlé et captivait les autres par des anecdotes grivoises débitées avec une verve intarissable. Ses manières singulières ne lassaient pas; on le recherchait sans cesse et ses amis se séparaient de lui à grand'peine.

Je pars avec le regret de n'avoir pu vous offrir mon tribut d'admiration, lui écrivait le chevalier de Bonnard, sous-gouverneur des enfants du duc de Chartres. Voilà une lettre de votre cousine, qui est ma tante; je lui dirai dans trois jours que je vous ai vue et que vous êtes au-dessus de votre grande réputation. Elle se félicitera sans doute et s'affligera pour moi que je n'aie pas profité plus souvent et plus longtemps d'un bonheur dont je sens tout le prix[195].

[195] Le chevalier de Bonnard, colonel de hussards et sous-gouverneur de Mgr le duc de Chartres, à d'Éon, 20 janvier 1778. (_Papiers inédits de d'Éon._)

L'intérêt et la curiosité qu'avait excités d'Éon par sa métamorphose ne lui avaient pas valu seulement un succès de Cour. Le bruit de l'aventure avait porté son nom bien au delà des frontières. En Angleterre, où l'on s'était particulièrement attaché à le suivre, l'opinion se montrait curieuse de tous les détails. Mlle Wilkes qui, par un curieux billet que nous avons cité, avait elle-même dès le premier jour demandé à d'Éon la «vérité sur son nouveau sexe», s'enquérait auprès du baron de Castille de l'accueil fait à Versailles à l'illustre chevalière, et M. de Castille, tout en transmettant à d'Éon les «plus tendres compliments de la fille du lord-maire», ajoutait: «J'ai répondu à Mlle Wilkes, ma chère héroïne; j'interprète vos sentiments et je lui dis beaucoup de choses de vous comme ayant été témoin de vos succès à la Cour[196]...»

[196] _Papiers inédits de d'Éon._

En Allemagne, où cependant il n'avait fait que passer, on s'inquiétait de d'Éon:

Monsieur, lui écrivait un libraire de Berlin, je ne suis pas en droit de vous reprocher l'entier oubli d'un homme que vous avez très honnêtement préconisé et qui vous est attaché depuis 1756; mais ne cessant de m'intéresser à l'homme célèbre que je considère, je ne puis me refuser au désir de savoir, s'il se peut et pour autant que la franchise comportera, à quel clan des mortels je dois la satisfaction d'avoir connu le chevalier d'Éon de Beaumont. Je ne doute point que vous n'en deviniez la raison après ce qui se trouve inséré dans notre dernière _Gazette du Bas-Rhin_, d'un ton d'authenticité qui m'en impose enfin et contre lequel tout argument me manque... Vous aurez toujours donné de la célébrité aux deux genres et nous serons convaincus que votre conduite a été contenue et admirable. Du beau sexe, dont certainement je ne suis pas, je vous aurais l'obligation possible d'avoir appris, à ceux qui lui sont injustement contraires, qu'il est aussi capable que le nôtre des bonnes, difficiles et grandes choses, et du mien je ne cesserai d'être avec autant d'estime que de considération soit de l'un, soit de l'autre, le très humble, etc.[197].

[197] Isaïe Villers au chevalier d'Éon. Berlin, 1777. (_Papiers inédits de d'Éon._)

De Londres et de Paris, les échos de l'aventure étaient venus piquer au vif la sceptique curiosité «du vieux valétudinaire de Ferney», qui s'inquiétait auprès de son fidèle ami le comte d'Argental de la véritable condition d'un hôte qui fort indiscrètement s'était annoncé lui-même chez le glorieux patriarche des lettres françaises: