Un aventurier au XVIII siècle: Le chevalier d'Éon (1728-1810)
Part 14
Et s'il m'était permis de joindre une demande respectueuse à ces conditions, j'oserais observer qu'à l'instant où j'obéis à Sa Majesté en me soumettant à quitter pour toujours mes habits d'homme je vais me trouver dénuée de tout, linge, habits, ajustements convenables à mon sexe, et que je n'ai pas d'argent pour me procurer seulement le plus nécessaire, M. de Beaumarchais sachant bien à qui doit passer tout celui qu'il destine au paiement de partie de mes dettes, dont je ne veux pas toucher un sou moi-même. En conséquence et quoique je n'aie pas droit à de nouvelles bontés de Sa Majesté, je ne laisserais pas de solliciter auprès d'elle la gratification d'une somme quelconque pour acheter mon trousseau de fille, cette dépense soudaine, extraordinaire et forcée ne venant point de mon fait, mais uniquement de mon obéissance à ses ordres.
Et moi, Caron de Beaumarchais, toujours en la qualité ci-dessus spécifiée, je laisse à ladite demoiselle d'Éon de Beaumont l'original de la lettre si honorable que le feu roi lui a écrite de Versailles, le 1er avril 1766, en lui accordant une pension de 12,000 livres, en reconnaissance de sa fidélité et de ses services.
Je lui laisse, de plus, l'original de M. Durand, lesquelles pièces ne pourraient lui être enlevées, de ma part, sans une dureté qui répondrait mal aux intentions pleines de bonté et de justice que Sa Majesté montre aujourd'hui pour la personne de ladite demoiselle Charles-Geneviève-Louise-Auguste-Andrée-Timothée d'Éon de Beaumont. Quant à la croix de Saint-Louis qu'elle désire conserver avec le droit de la porter sur ses habits de fille, j'avoue que, malgré l'excès de bonté avec lequel Sa Majesté a daigné s'en rapporter à ma prudence, à mon zèle et à mes lumières pour toutes les conditions à imposer en cette affaire, je crains d'outrepasser les bornes de mes pouvoirs en tranchant une question aussi délicate.
D'autre part, considérant que la croix de l'ordre royal et militaire de Saint-Louis a toujours été regardée uniquement comme la preuve et la récompense de la valeur guerrière, et que plusieurs officiers, après avoir été décorés, ayant quitté l'habit et l'état militaire pour prendre ceux de prêtre ou de magistrat, ont conservé sur les vêtements de leur nouvel état cette preuve honorable qu'ils avaient dignement fait leur devoir dans un métier plus dangereux, je ne crois pas qu'il y ait d'inconvénient à laisser la même liberté à une fille valeureuse qui, ayant été élevée par ses parents sous des habits virils, et ayant bravement rempli tous les devoirs périlleux que le métier des armes impose, a pu ne connaître l'habit et l'état abusifs sous lesquels on l'avait forcée à vivre, que lorsqu'il était trop tard pour en changer, et n'est point coupable pour ne l'avoir point fait jusqu'à ce jour.
Réfléchissant encore que le rare exemple de cette fille extraordinaire sera peu imité par les personnes de son sexe, et ne peut tirer à aucune conséquence; que si Jeanne d'Arc, qui sauva le trône et les États de Charles VII en combattant sous des habits d'homme, eût, pendant la guerre, obtenu, comme ladite demoiselle d'Éon de Beaumont, quelques grâces ou ornements militaires, tels que la croix de Saint-Louis, il n'y a pas d'apparence que, ses travaux finis, le roi, en l'invitant à reprendre les habits de son sexe, l'eût dépouillée et privée de l'honorable prix de sa valeur, ni qu'aucun galant chevalier français eût cru cet ornement profané parce qu'il ornait le sein et la parure d'une femme qui, dans le champ d'honneur, s'était toujours montrée digne d'être un homme.
J'ose donc prendre sur moi, non en qualité de ministre d'un pouvoir dont je crains d'abuser, mais comme un homme persuadé des principes que je viens d'établir; je prends sur moi, dis-je, de laisser la croix de Saint-Louis et la liberté de la porter sur ses habits de fille à demoiselle Charles-Geneviève-Louise-Auguste-Andrée-Timothée d'Éon de Beaumont, sans que j'entende lier Sa Majesté par cet acte, si elle désapprouvait ce point de ma conduite, promettant seulement, en cas de difficulté, à ladite demoiselle d'Éon d'être son avocat auprès de Sa Majesté, et d'établir, s'il le faut, son droit à cet égard, que je crois légitime, par une requête où je le ferais valoir du plus fort de ma plume et du meilleur de mon cœur.
Quant à la demande que ladite demoiselle d'Éon de Beaumont fait au roi d'une somme pour l'acquisition de son trousseau de fille, quoique cet objet ne soit pas entré dans mes instructions, je ne laisserai pas de le prendre en considération, parce qu'en effet cette dépense est une suite nécessaire des ordres que je lui porte de reprendre les habits de son sexe. Je lui alloue donc, pour l'achat de son trousseau de fille, une somme de 2,000 écus, à condition qu'elle n'emportera de Londres aucun de ses habits, armes et nul vêtement d'homme, afin que le désir de les reprendre ne soit pas sans cesse aiguisé par leur présence, consentant seulement qu'elle conserve un habit uniforme complet du régiment où elle a servi, le casque, le sabre, les pistolets et le fusil avec sa baïonnette, comme un souvenir de sa vie passée, ou comme on conserve les dépouilles chéries d'un objet aimé qui n'existe plus. Tout le reste me sera remis à Londres pour être vendu, et l'argent employé selon le désir et les ordres de Sa Majesté.
Et cet acte a été fait double entre nous Pierre-Augustin Caron de Beaumarchais et Charles-Geneviève-Louise-Auguste-Andrée-Timothée d'Éon de Beaumont, sous seing privé, en lui donnant de chaque part toute la force et consentement dont il est susceptible et y avons chacun apposé le cachet de nos armes, à Londres, le cinquième jour du mois d'octobre 1775[172].
_Signé_: CARON DE BEAUMARCHAIS.
D'ÉON DE BEAUMONT.
[172] Cette transaction ne fut réellement signée que le 4 novembre, après le retour de Beaumarchais, qui rapporta de Paris les pièces et autorisations nécessaires. Mais M. d'Éon étant né le 5 octobre 1728, et ladite transaction lui donnant une existence conforme à son véritable sexe, M. de Beaumarchais voulut faire à Mlle d'Éon la galanterie de donner à cette pièce, qui était pour elle une espèce de nouvel acte baptistaire, la date du jour même de sa naissance. (Note du chevalier d'Éon.)
Le coffre-fort engagé chez lord Ferrers fut ouvert et d'Éon joignit au dossier cinq cartons qu'il avait gardés jusque-là dissimulés sous son plancher, bien cachetés et étiquetés: _Papiers secrets à remettre au roi seul._... «Je commençai, dit Beaumarchais qui raconte ce fait, à en faire l'inventaire et les paraphai tous afin qu'on n'en pût soustraire aucun; mais, pour m'assurer encore mieux que la suite entière y était contenue, je les parcourais rapidement.»
D'Éon ne manqua pas de faire part de sa transformation à son ancien chef. Le 5 décembre 1775, il écrivit au comte de Broglie:
Monsieur le Comte,
Il est temps de vous désabuser. Vous n'avez eu pour capitaine de dragons et aide de camp en guerre et en politique que l'apparence d'un homme. Je ne suis qu'une fille qui aurais parfaitement soutenu mon rôle jusqu'à la mort si la politique et vos ennemis ne m'avaient pas rendu la plus infortunée des filles, ainsi que vous le verrez par les pièces ci-jointes...
Je suis avec respect, Monsieur le Comte, votre très humble et très obéissant serviteur (_sic_).
Geneviève-Louise-Auguste D'ÉON DE BEAUMONT[173].
[173] D'Éon au comte de Broglie, décembre 1775, cité par GAILLARDET, p. 249.
D'Éon témoigna sa reconnaissance à Beaumarchais en prolongeant une mystification qui dut l'amuser infiniment et à laquelle l'auteur des plus spirituelles comédies qui eussent alors paru se prêtait avec une naïveté stupéfiante. Beaumarchais devint de la part de d'Éon, qui s'intitulait «sa petite dragonne», l'objet des cajoleries les plus féminines. Reprenant le langage même de la Rosine du _Barbier de Séville_, la prétendue chevalière lui écrivait: «Vous êtes fait pour être aimé et je sens que mon plus affreux supplice serait de vous haïr», et une autre fois: «Je ne croyais encore que rendre justice à votre mérite; qu'admirer vos talents, votre générosité; je vous aimais sans doute déjà! Mais cette situation était si neuve pour moi que j'étais bien éloignée de croire que l'amour pût naître au milieu du trouble et de la douleur. Jamais une âme sensible ne deviendrait sensible à l'amour si l'amour ne se servait pas de la vertu même pour le toucher.»
La mystification fut complète, et Beaumarchais, bien qu'il affectât de prendre la chose en riant, se laissa complètement duper par des déclarations dont il parut même quelque peu flatté:
Tout le monde me dit que cette fille est folle de moi, écrivait-il à Vergennes; mais qui diable se fût imaginé que pour bien servir le roi dans cette affaire il me fallût devenir galant chevalier autour d'un capitaine de dragons? L'aventure me paraît si bouffonne que j'ai toutes les peines du monde à reprendre mon sérieux pour achever convenablement ce mémoire[174].
[174] Mémoire de Beaumarchais à Vergennes, cité par GAILLARDET, p. 281.
Bien que celui-ci s'en déclarât excédé, ce ne fut pas Beaumarchais, mais bien d'Éon, qui mit fin à ce marivaudage. La coquetterie de la nouvelle chevalière n'allait pas, en effet, jusqu'au mépris des questions d'argent. Aussi l'avidité de d'Éon se trouva-t-elle aux prises avec la parcimonie de Beaumarchais lorsqu'il s'agit de fixer le détail des sommes affectées au paiement des dettes. Le ton de la correspondance des deux amoureux tourna bien vite à l'aigre, et un entrefilet qui parut alors dans le _Morning Post_ acheva d'exaspérer d'Éon; il était ainsi libellé:
On prépare à la Cité une nouvelle police sur le sexe du chevalier d'Éon. Les paris sont de sept à quatre pour femme contre homme, et un seigneur bien connu dans ces sortes de négoces s'est engagé à faire clairement élucider cette question avant l'expiration de quinze jours.
D'Éon ne manqua pas d'attribuer l'article à Beaumarchais, qu'il accusa ouvertement d'avoir pris part avec Morande à des paris sur son sexe et de s'être ainsi livré à de scandaleuses spéculations. En même temps il provoqua Morande; mais le fieffé coquin, qui savait la réputation de d'Éon à l'escrime, fut trop heureux de pouvoir prétendre que l'honneur lui interdisait de se battre avec une femme; il ne jugea pas déloyal toutefois de s'armer de sa plume et de publier sur la nouvelle chevalière un libelle scandaleux qui fit quelque bruit. Harcelé par l'importunité des Anglais que toute cette affaire avait provoqués à reprendre leurs paris, d'Éon se résolut à écrire au comte de Vergennes pour lui annoncer sa prochaine arrivée en France. Il en reçut d'ailleurs la réponse la plus encourageante:
J'ai reçu, Mademoiselle, la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire le 1er de ce mois. Si vous ne vous étiez pas livrée à des impressions de défiance, que je suis persuadé que vous n'avez pas puisées dans vos propres sentiments, il y a longtemps que vous jouiriez dans votre patrie de la tranquillité qui doit aujourd'hui, plus que jamais, faire l'objet de vos désirs. Si c'est sérieusement que vous pensez à y revenir, les portes vous en seront encore ouvertes. Vous connaissez les conditions qu'on y a mises: le silence le plus absolu sur le passé, éviter de vous rencontrer avec les personnes que vous voulez regarder comme les causes de vos malheurs, et enfin reprendre les habits de votre sexe. La publicité qu'on vient de lui donner en Angleterre ne peut plus vous permettre d'hésiter. Vous n'ignorez pas, sans doute, que nos lois ne sont pas tolérantes sur ces sortes de déguisements; il me reste à ajouter que si, après avoir essayé du séjour de la France, vous ne vous y plaisiez pas, on ne s'opposera pas à ce que vous vous retiriez où vous voudrez.
C'est par ordre du roi que je vous mande tout ce que dessus. J'ajoute que le sauf-conduit qui vous a été remis vous suffit; ainsi rien ne s'oppose au parti qu'il vous conviendra de prendre. Si vous vous arrêtez au plus salutaire, je vous en féliciterai; sinon, je ne pourrai que vous plaindre de n'avoir pas répondu à la bonté du maître qui vous tend la main. Soyez sans inquiétude: une fois en France, vous pourrez vous adresser directement à moi, sans le secours d'aucun intermédiaire.
J'ai l'honneur...[175]
[175] Le comte de Vergennes à d'Éon, 12 janvier 1777. (Archives des Affaires étrangères.)
D'Éon, toutefois, ne voulut point partir sans tenter de mettre fin aux paris qui s'échangeaient sur son sexe. Il intenta devant lord Mansfield une action en annulation de ces scandaleux contrats; mais débouté de sa demande par un jugement qui considérait qu'il était une femme, puisque le roi de France le regardait comme tel, il se borna à interjeter appel et se hâta de revenir dans sa patrie.
CHAPITRE IX
Arrivée de la chevalière d'Éon en France.--Réception qui lui est faite par la ville de Tonnerre.--Son installation à Versailles et sa présentation à la Cour.--Impressions et réflexions de sa famille, de ses amis, des contemporains.--Popularité de la «nouvelle héroïne» en France et à l'étranger; ses succès dans le monde de la Cour et la société de Paris; sa volumineuse correspondance.--Nouvelle querelle avec Beaumarchais.--D'Éon, ayant quitté ses habits de femme, est appréhendé par ordre du roi et conduit au château de Dijon.
Le 13 août 1777, d'Éon quittait Londres; dans la nuit même, il s'embarquait pour la France. Quelle que fût sa joie de rentrer dans sa patrie, d'embrasser sa vieille mère qu'il aimait tendrement, de retrouver son foyer et sa fertile Bourgogne toute couverte de pampres, il dut faire un cruel retour sur lui-même. Quinze ans s'étaient écoulés depuis son dernier voyage: c'était alors le «petit d'Éon» du duc de Nivernais, le protégé du comte de Choiseul qui apportait à Versailles les ratifications d'un grand traité. Sa sacoche était moins gonflée de papiers d'État que son cœur ne l'était d'illusions et d'espérances. La fortune souriait à son ardente jeunesse; elle lui apportait de brillantes récompenses et lui laissait entrevoir un avenir plein de promesses. Il était accueilli à Versailles, distingué par la marquise de Pompadour, revenait à Londres la croix de Saint-Louis sur la poitrine. Bientôt après il était fait ministre plénipotentiaire et pouvait, grâce à un intérim, représenter lui-même son souverain pendant deux mois de fastueuse ambassade. Il avait connu alors toute l'ivresse du triomphe, mais aussitôt après toute la rancœur d'une disgrâce subite. C'étaient d'abord les vexations et les dédains du comte de Guerchy; puis une lutte pleine d'embûches et de ruses; le procès enfin intenté par une suprême audace contre son rival et le scandale si enivrant pour lui qu'avait été la condamnation de l'ambassadeur de France. Dernier et périlleux triomphe qui soulevait l'indignation de Paris et de Versailles, provoquait l'abandon du roi et, l'un après l'autre, de tous ses protecteurs. Une pénible vie d'expédients avait commencé alors, le réduisant peu à peu au désespoir et le poussant enfin à cette métamorphose inspirée par l'illusion tenace du public, longuement méditée et plus d'une fois rejetée avant d'être enfin admise.
Il revenait maintenant en vaincu. Le «petit d'Éon», tant choyé jadis par le marquis de L'Hospital et que le duc de Choiseul avait présenté comme un «fort joli garçon» au duc de Nivernais à cause de ses yeux bleus au regard hardi et intelligent, de sa taille fine mais bien proportionnée et souple, était devenu un homme de cinquante ans, à la démarche brusque et à la voix éclatante; son menton volontaire était tout piqué d'une barbe noire rasée à grand'peine. Il avait conservé du dragon les manières et le genre d'esprit en même temps que l'uniforme, ce cher uniforme gris à parements et à soutaches rouges qu'il n'avait jamais consenti à abandonner pendant son séjour à Londres et qui avait fait de lui une silhouette aussi familière aux ministres d'État qu'aux _mobs_ de la Cité. Aussi témoignait-il d'une égale répugnance à prendre l'habit féminin et à se résigner au genre de vie de son nouveau sexe. Bien qu'il eût signé l'étrange convention qui lui reconnaissait la qualité de femme, il aurait voulu demeurer homme au moins par la mise et s'était efforcé de fléchir le comte de Broglie sur la question du costume. Il affirmait que son vœu le plus cher serait de «continuer sa route militaire dans l'armée, où par sa bonne conduite il n'avait jamais scandalisé personne; mais en même temps se déclarait prêt à obéir à toutes les volontés du roi, qu'elles fussent de le laisser dans le monde en cornette et en jupe», ou même de «faire couvrir sa tête dragonne du voile sacré dans un couvent de nonnes».
Qu'y avait-il de sincère dans l'emphase de ces déclarations? Dans un dernier retour de bon sens, voyait-il partir avec casque, aigrette, épaulette tous les rêves généreux de sa jeunesse follement sacrifiés à une ambition désordonnée et désormais impuissante? Cet attachement obstiné à l'uniforme, symbole de la carrière régulière et de la discipline, marque-t-il chez lui un dernier regret de l'existence honorable et sûre qu'en bornant ses désirs il n'eût pas manqué de s'assurer? Peut-être; comme peut-être aussi n'y a-t-il là qu'une feinte de plus, un moyen détourné de prolonger l'équivoque et de donner le change? La justice anglaise et la volonté du roi de France le font femme; mais la répugnance qu'il montre à revêtir les habits de son nouveau sexe est bien faite pour enraciner dans leur croyance ceux qui veulent toujours le tenir pour un homme. En déclarant si haut qu'on lui impose des habits de femme, d'Éon cherche évidemment à laisser entendre que le sexe n'est pas plus de son goût que la mise, et que la volonté du roi, à laquelle il doit se soumettre, ne peut cependant rien changer à la nature. Il évite ainsi les difficultés du présent, tout en se ménageant pour l'avenir une rentrée en scène sous son costume naturel. Seul parmi les contemporains, Voltaire semble avoir démêlé au juste toute cette intrigue dont il a fait justice par une comparaison assez cruelle: «Je ne puis croire, écrit-il de Ferney au comte d'Argental, que ce ou cette d'Éon ayant le menton garni d'une barbe noire très épaisse et très piquante soit une femme. Je suis tenté de croire qu'il a voulu pousser la singularité de ses aventures jusqu'à prétendre changer de sexe pour se dérober à la vengeance de la maison de Guerchy, comme Pourceaugnac s'habillait en femme pour se dérober à la justice et aux apothicaires[176].»
[176] Voltaire au comte d'Argental, 19 décembre 1777.
D'ailleurs tout en protestant véhémentement contre la volonté du roi qui changeait son casque en cornette, d'Éon s'ingéniait à tirer parti de son nouveau rôle et à se faire de sa métamorphose une réclame nouvelle et plus bruyante. Il a raconté lui-même comment, passant par Saint-Denis avant de gagner Versailles, il s'était fait conduire par Dom Boudier auprès de la supérieure du couvent des carmélites, qui n'était autre que Mme Louise de France. Celle-ci, avant d'ouvrir le rideau du parloir, aurait demandé comment était habillée Mlle d'Éon, et sur la réponse qui lui fut faite qu'arrivant de Londres elle «était encore en bottes et en uniforme, la supérieure aurait exhorté son interlocuteur invisible à prendre les habits et à mener la vie d'une fille chrétienne»[177]. Cependant, malgré les sages avis de la vénérable princesse et en dépit de la condition formelle que lui avait imposée Vergennes dans sa lettre du 12 juillet, ce ne fut qu'à Versailles, où il arriva en dragon, que d'Éon finit par se soumettre et obéir à l'ordre qui lui fut réitéré en ces termes:
[177] _Papiers inédits de d'Éon._
DE PAR LE ROI
Il est ordonné à Charles-Geneviève-Louise-Auguste-Andrée-Thimothée d'Éon de Beaumont de quitter l'habit uniforme des dragons qu'il a coutume de porter et de reprendre les habillements de son sexe avec défense de paraître dans le royaume sous d'autres habillements que ceux convenables aux femmes.
Fait à Versailles, le 27 août 1777.
_Signé_: Louis Gravier DE VERGENNES[178].
[178] Cité par GAILLARDET, p. 295.
Enfin, comme notre chevalier, à bout d'arguments, objectait encore au ministre que ses faibles ressources ne lui permettaient pas de se commander un trousseau convenable, Marie-Antoinette, intéressée aux infortunes d'une fille si intrépide, aurait ordonné, si l'on en croit d'Éon et ses biographes, que ce trousseau serait confectionné à ses frais. Il est certain, en tout cas, que Mlle Bertin, la célèbre marchande de frivolités, couturière de la reine, eut la première le singulier honneur d'emprisonner sous les jupes décentes et sévères d'une vieille et noble demoiselle le bouillant capitaine de dragons. Pour le reste de sa garde-robe, d'Éon s'adressa à Mlle Maillot, marchande de modes plus modeste, et à Mme Barmant, «faiseuse de corps flexibles et élastiques». Le sieur Brunet, perruquier, rue de la Paroisse, fut chargé de lui accommoder une «coiffure à triple étage».
Alors que tant de mains agiles remuaient dentelles et rubans, ou baleinaient les corsets qui allaient si fort incommoder d'Éon, celui-ci, profitant des quelques jours où il pouvait encore porter librement sa tunique de dragon, se hâta de prendre le coche qui devait le mener auprès de sa vieille mère.
C'est le 2 septembre qu'il atteignit la petite cité bourguignonne. S'il est vrai que les villes ont comme un visage où nous aimons à retrouver le caractère des plus célèbres de leurs enfants, celle-ci semble vouloir symboliser à merveille l'humeur de notre héros et en illustrer le souvenir. Escarpée et montueuse, elle a dans son premier aspect un air de hardiesse et de vivacité. D'une allure leste et décidée, les rues grimpent comme à l'assaut du rocher d'où l'église Saint-Pierre domine la ville qu'enserre la double ceinture du fleuve et d'une rangée de collines agréablement boisées. Il semble qu'à se trouver enfermée dans cette prison naturelle la petite ville ait pris cet air de brusquerie et de mutinerie, cette allure un peu désordonnée et incohérente, comme pour regimber contre la condition plaisante mais étroite qui lui est faite.