Un aventurier au XVIII siècle: Le chevalier d'Éon (1728-1810)

Part 13

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Plus, n'ayant pas été en état depuis 1763 jusqu'en 1773 d'entretenir ses vignes en Bourgogne, cy: 15,000 livres.

En ajoutant à ces avances quelques autres non moins imaginaires qu'il serait trop long de relater, le total du compte évoluait entre deux cent et deux cent cinquante mille livres.

CHAPITRE VIII

Louis XVI refuse de céder aux exigences du chevalier.--Les créanciers poursuivent d'Éon, qui remet ses papiers secrets en gage chez son ami lord Ferrers.--Les embarras d'argent ramènent d'Éon à l'idée de se faire passer pour femme.--Son aveu à Beaumarchais.--Il consent à négocier et à signer un traité en bonne forme.--Le comte de Vergennes écrit à la chevalière d'Éon et lui envoie un sauf-conduit pour revenir en France.

Le comte de Vergennes, stupéfait et outré, dut, bien qu'à regret, communiquer au roi l'étrange facture qu'il venait de recevoir:

Elle n'est remarquable, écrivait-il à son maître, que par sa prolixité et par les traits de présomption et d'avidité qui s'y décèlent: en tout c'est un nouveau monument de cet esprit par trop singulier. J'aurais désiré pouvoir épargner à Votre Majesté la lecture de cette rapsodie; mais je ne puis éconduire les demandes de cet être singulier sans les ordres de Votre Majesté.

Le sieur d'Éon met à si haut prix la remise des papiers dont il est dépositaire qu'il faut renoncer pour le présent à les retirer; mais comme il pourrait n'être pas sans inconvénient de le priver de toute ressource en le mettant dans la nécessité d'abuser du dépôt, si Votre Majesté l'approuve, on pourrait laisser les choses au même état où elles se trouvaient à l'avènement de Votre Majesté au trône[161].

[161] Le comte de Vergennes à Louis XVI, 26 janvier 1775. BOUTARIC, _Correspondance secrète_, t. II, page 444.

Louis XVI déclara qu'il n'avait jamais vu «une pièce plus impertinente et plus ridicule que la note de d'Éon, qu'il faudrait envoyer promener s'il n'avait pas des papiers si importants», et il jugea inutile de dépenser chaque année 12,000 livres pour un secret auquel le temps enlèverait de jour en jour de sa valeur.

D'Éon demeura donc à Londres; il dut s'avouer alors qu'à se montrer trop avide il avait bien compromis ses intérêts, mais il ne voulut point en convenir officiellement et il s'empressa, comme c'était sa coutume, d'instruire le public de l'ambassade qu'on lui avait envoyée et qui avait échoué, disait une feuille de Londres, parce que «le chevalier estime toute satisfaction pécuniaire incapable de balancer celle qu'exige son honneur: des monceaux d'or ne pouvant être que le moyen et non l'objet des grandes âmes[162]».

[162] Extrait du _London Evening Post_ du mardi 18 avril 1775.

C'étaient bien, en effet, des monceaux d'or qu'il fallait à d'Éon. Harcelé par ses créanciers, il se résolut à engager et aussi à mettre en sûreté sa précieuse correspondance, qu'il déposa chez son ami lord Ferrers, pair et amiral d'Angleterre. Celui-ci lui avança 100,000 livres sur un coffre scellé où étaient renfermés les papiers secrets. Cet argent ne lui suffit pas encore; pour se procurer de nouvelles ressources et aussi sans doute pour sortir d'une inaction qui lui pesait, il s'efforça par tous les moyens d'obtenir un emploi. Il s'adressa même à l'étranger, offrant ses services au nouvel ambassadeur d'Espagne, le prince de Masseran, ce qui lui valut le billet suivant:

Monsieur,

J'ai reçu votre lettre d'hier; je suis on ne peut plus sensible à la part que vous voulez bien prendre sur mon arrivée à cette Cour, et pour ce qui regarde au conseil que vous voudriez me demander, je ne suis point dans le cas de vous en donner, étant très persuadé que vous suivrez toujours les ordres et intentions de la Cour de France.

J'ai l'honneur...

Le prince DE MASSERAN[163].

[163] Le prince de Masseran à d'Éon, 2 juin 1775. (_Papiers inédits de d'Éon._)

D'incessants déboires et de nouvelles déceptions ramenèrent alors, et de plus en plus obstinément, d'Éon à l'idée qui lui était apparue déjà comme le moyen aventureux et quasi héroïque de se tirer d'affaire. C'était, pour reconquérir une fois encore cette popularité qui lui échappait, un procédé scabreux; mais, à l'employer, d'Éon n'avait plus grand'chose à perdre. L'artifice que les circonstances lui ont jadis suggéré peut devenir une suprême ressource. Aussi laisse-t-il s'accréditer de plus en plus, sans le démentir, le bruit dont il tirera parti un jour. On ne se contente plus dans le public de dire que d'Éon est une femme: on l'imprime et même on édite le portrait de la Pallas moderne. C'est l'estampe que d'Éon prend soin d'envoyer à son ancien camarade, M. de la Rozière, alors commandant de la place de Saint-Malo, qui, tout stupéfait, lui accuse ainsi réception de cet étrange envoi:

Lors de mon passage à Paris, on m'a porté de votre part une estampe anglaise où vous êtes représenté en Pallas et dont l'inscription m'a si fort étonné que je doute encore que ce présent me soit venu de vous directement; je vous prie de me dire ce qui en est de cette nouveauté, que je ne puis regarder que comme une plaisanterie, à moins que vous ne m'attestiez vous-même le contraire[164].

[164] M. de la Rozière, commandant à Saint-Malo, au chevalier d'Éon, le 3 mars 1774. (_Papiers inédits de d'Éon._)

D'Éon se garda bien de fixer son correspondant sur le point qui allait devenir bientôt l'énigme à la mode. Mais il avait besoin, pour opérer sa métamorphose avec tout l'éclat désirable, d'un auxiliaire dont le renom ajouterait encore à sa propre célébrité et nul ne pouvait mieux lui servir en la circonstance que Beaumarchais, l'intrépide et spirituel adversaire du président Goëzman. C'est pourquoi, comme lui-même devait l'écrire plus tard, «semblable à un noyé, que le feu roi et son ministre avaient abandonné au torrent d'un fleuve empoisonné, il chercha à s'accrocher à la barque de Caron».

Déjà, lors de la négociation relative au libelle publié à Londres contre Mme du Barry, d'Éon, pressentant tout le parti qu'il pourrait tirer d'un pareil commerce, s'était efforcé d'entrer en rapports avec Beaumarchais et son intermédiaire n'avait été autre que Morande, l'auteur même du factum. Celui-ci s'était fait fort d'amener une rencontre: «J'ai Beaumarchais en main, écrivait-il à d'Éon; c'est un homme adorable et je vois la vérité couler sous ses doigts. Il écrit si joliment que j'ai l'envie de me pendre; jamais Voltaire n'approcha de son style; vous en jugerez demain.» Mais le lendemain Beaumarchais, mis peut-être en garde par l'inquiétant patronage choisi par d'Éon, se dérobait, alléguant son travail, et Morande, tout dépité, en était réduit à écrire au chevalier: «M. de Beaumarchais jusqu'à jeudi soir ne quittera pas ses pantoufles, ayant beaucoup à s'occuper de ses affaires, ce qui est la cause de ses réticences continuelles pour voir du monde[165].» D'Éon raconta plus tard que Beaumarchais et lui se rencontrèrent spontanément, «conduits sans doute par une curiosité naturelle aux animaux extraordinaires de se rechercher». L'explication est complaisante, mais peu exacte, car Beaumarchais, après avoir acheté le libelle de Morande et travaillé à la cause des insurgés américains, était revenu à Paris, et ce ne fut que lors de son second voyage à Londres, en mai 1775, que d'Éon put enfin le connaître. Mais l'intrigant chevalier regagna vite le temps qu'il lui avait fallu dépenser à faire cette précieuse relation. Il sut intéresser le «sensible» Beaumarchais à sa cause, en faire son avocat et aussi sa dupe, car il fut assez habile pour se divertir lui-même aux dépens du spirituel auteur qui semblait avoir fait profession de railler ses contemporains.

[165] Lettres de Morande au chevalier d'Éon, 1774-1775. (_Papiers inédits de d'Éon._)

C'est en pleurant que d'Éon fit à Beaumarchais son pénible aveu, lui confessa qu'il était femme et traça un tableau si attendrissant de son infortune qu'à peine rentré chez lui et encore tout ému son interlocuteur écrivait au roi: «Quand on pense que cette créature tant persécutée est d'un sexe à qui l'on pardonne tout, le cœur s'émeut d'une douce compassion... J'ose vous assurer, Sire, qu'en prenant cette étonnante créature avec adresse et douceur, quoique aigrie par douze années de malheur, on l'amènera facilement à rentrer sous le joug[166].»

[166] Cité par GAILLARDET, p. 226.

Beaumarchais fut donc complètement berné par d'Éon, comme le fut aussi son ami Gudin, et leur erreur permet de mieux comprendre comment le roi et son ministre purent être à leur tour trompés par l'assurance avec laquelle on leur affirmait une chose que déjà la rumeur publique avait accréditée en Angleterre. Du reste le comte de Broglie n'avait-il pas eu plusieurs années auparavant, par l'intermédiaire de Drouet, la même étonnante révélation à laquelle il avait cependant ajouté assez de foi pour en faire part au roi Louis XV?

Touché par la situation de d'Éon, Beaumarchais résolut donc de s'entremettre. Il offrit à Vergennes de renouer les négociations, exprimant son espoir de les voir aboutir. Le ministre y consentit et précisa les conditions de l'accord. Sur la question d'argent il prescrivait à Beaumarchais de «voir venir, afin de combattre avec supériorité», ajoutant: «M. d'Éon a le caractère violent, mais je lui crois une âme honnête et je lui rends assez justice pour être persuadé qu'il est incapable de trahison.»

Fixer le montant de l'indemnité était la plus grosse, mais non la seule difficulté. D'Éon n'avait-il pas émis la prétention d'obtenir du roi d'Angleterre une audience de congé? Sur ce point Vergennes se montra irréductible: «Il est impossible, écrivait-il, que M. d'Éon prenne congé du roi d'Angleterre, la révélation de son sexe ne peut plus le permettre; ce serait un ridicule pour les deux Cours; l'attestation à substituer est délicate, cependant on peut l'accorder pourvu qu'il se contente des éloges que méritent son zèle, son intelligence et sa fidélité[167].» Fort de ces instructions Beaumarchais n'eut pas trop de peine à convaincre d'Éon, qui ne demandait d'ailleurs qu'à venir à composition. Il en obtint une première marque d'obéissance, sur laquelle il s'empressa de chanter victoire auprès du ministre:

[167] Le comte de Vergennes à Beaumarchais, 21 juin 1775, cité par M. DE LOMÉNIE, _Beaumarchais et son temps_.

Quoi qu'il en soit, Monsieur le Comte, je crois avoir coupé une tête de l'hydre anglaise. Je tiens à vos ordres le capitaine d'Éon, brave officier, grand politique et rempli par la tête de tout ce que les hommes ont de plus viril. Il porte au roi les clés d'un coffre de fer bien scellé de mon cachet contenant tous les papiers qu'il importe au roi de ravoir[168].

[168] Beaumarchais au comte de Vergennes, 14 juillet 1775, cité par GAILLARDET, p. 231.

C'était là un résultat important certes; mais il fallait en obtenir un autre qui seul, aux yeux de Vergennes, pouvait rassurer complètement la Cour en prévenant à jamais tout nouveau scandale. Puisqu'il était femme, d'Éon devait le déclarer solennellement et porter à l'avenir l'habit de son véritable sexe. Le chevalier ne s'attendait guère à cette dernière exigence: il protesta, supplia; mais voyant qu'il ne pourrait rien gagner sur ce point, finit par céder, comprenant du reste qu'il ne pouvait résister davantage sans éveiller sur la réalité de ce nouveau sexe des soupçons qui eussent tout compromis. Le 7 octobre 1775, Beaumarchais annonce sa victoire au ministre: «Les promesses par écrit d'être sage ne suffisent pas pour arrêter une tête qui s'enflamme toujours au seul nom de Guerchy; la déclaration positive de son sexe et l'engagement de vivre désormais avec ses habits de femme est le seul frein qui puisse empêcher du bruit et des malheurs. Je l'ai exigé hautement et je l'ai obtenu[169].»

[169] _Loc. cit._

L'entente était désormais complète entre le négociateur officieux qu'avait été l'auteur du _Mariage de Figaro_ et l'étrange rebelle qui avait tenu en échec l'ambassadeur de France, les ministres, le roi lui-même. Mais il était dit que tout dans cette histoire serait extraordinaire, et le dénouement le fut au delà de ce qu'on pouvait imaginer. Pour consacrer l'accord qu'il avait réussi à établir Beaumarchais reçut une sorte de caractère officiel, et d'agent secret qu'il était demeuré jusque-là fut promu ambassadeur--ambassadeur auprès de la chevalière d'Éon. Accrédité par de véritables pouvoirs, comme s'il se fût agi de négocier quelque important traité, Beaumarchais signa, au nom du roi, une transaction que d'Éon accepta, traitant ainsi avec son souverain de puissance à puissance. La pièce, en sa forme solennelle, est un morceau de comédie plus réussi à coup sûr que tous ceux qu'écrivit jamais Beaumarchais; mais le mérite n'en revient pas au créateur de Figaro, car ce fut bien le seul d'Éon qui put savourer à son aise tout le piquant de la situation. Voici, car il vaut par tous ses détails, le texte complet de cet acte diplomatique sans précédent:

TRANSACTION

Nous soussignés, Pierre-Auguste Caron de Beaumarchais, chargé spécialement des ordres particuliers du roi de France, en date de Versailles, 25 août 1775, communiqués au chevalier d'Éon à Londres et dont copie certifiée de moi sera annexée au présent acte, d'une part;

Et demoiselle Charles-Geneviève-Louise-Auguste-Andrée-Timothée d'Éon de Beaumont, fille majeure, connue jusqu'à ce jour sous le nom du chevalier d'Éon, écuyer, ancien capitaine de dragons, chevalier de l'ordre royal et militaire de Saint-Louis, aide de camp des maréchal-duc et comte de Broglie, ministre plénipotentiaire de France auprès du roi de la Grande Bretagne, ci-devant docteur en droit civil et en droit canon, avocat au parlement de Paris, censeur royal pour l'histoire et les belles-lettres, envoyé en Russie avec le chevalier Douglas pour la réunion des deux Cours, secrétaire d'ambassade du marquis de L'Hospital, ambassadeur plénipotentiaire de France près Sa Majesté Impériale de toutes les Russies, et secrétaire d'ambassade du duc de Nivernais, ambassadeur extraordinaire et plénipotentiaire de France en Angleterre pour la conclusion de la dernière paix, sommes convenus de ce qui suit et l'avons souscrit:

ARTICLE PREMIER.--Que moi, Caron de Beaumarchais, j'exige, au nom du roi que tous les papiers publics et secrets qui ont rapport aux diverses négociations politiques dont le chevalier d'Éon a été chargé en Angleterre, notamment ce qui tient à la paix de 1763, correspondances, minutes, copies de lettres, chiffres, etc., actuellement en dépôt chez le lord Ferrers, comte, pair et amiral d'Angleterre, (in upper Seymour street, Portman square, à Londres), toujours ami particulier dudit chevalier d'Éon pendant le cours de ses malheurs et procès en Angleterre, et lesdits papiers renfermés dans un grand coffre de fer dont j'ai la clé, me soient remis après avoir été tous paraphés de ma main et de celle dudit chevalier d'Éon, et dont l'inventaire sera joint et annexé au présent acte pour prouver la fidélité de la remise entière des dits papiers.

ART. 2.--Que tous les papiers de la correspondance secrète entre le chevalier d'Éon, le feu roi et les diverses personnes chargées par Sa Majesté de suivre et entretenir cette correspondance, désignées dans les lettres sous les noms du substitut, du procureur, comme la personne de Sadite Majesté y était désignée elle-même sous celui de l'avocat, etc... laquelle correspondance secrète était cachée sous le plancher de la chambre à coucher dudit chevalier d'Éon, d'où elle a été tirée par lui, le 3 octobre de la présente année, en ma présence seule, et s'est trouvée bien cachetée avec l'adresse: _Au roi seul, à Versailles_, sur chaque carton ou volume in-quarto; que toutes les copies desdites lettres, minutes, chiffres, etc., me seront remises avec la même précaution des paraphes et d'un inventaire exact, ladite correspondance secrète composant cinq cartons ou gros volumes in-quarto.

ART. 3.--Que ledit chevalier d'Éon se désiste de toute espèce de poursuites juridiques ou personnelles contre la mémoire du feu comte de Guerchy son adversaire, les successeurs de son nom, les personnes de sa famille, etc., et s'engage de ne jamais ranimer ces poursuites sous quelque forme que ce soit, à moins qu'il ne s'y voie forcé par la provocation juridique ou personnelle de quelque parent ami, ou adhérent de cette famille, ce qui n'est pas à craindre aujourd'hui, la sagesse de Sa Majesté ayant suffisamment pourvu d'ailleurs à ce que ces scandaleuses querelles ne se renouvellent plus de part ni d'autre, à l'avenir.

ART. 4.--Et pour qu'une barrière insurmontable soit posée entre les contendants et retienne à jamais l'esprit de procès, de querelle personnelle, de quelque part qu'il pût se reproduire, j'exige, au nom de Sa Majesté, que le travestissement qui a caché jusqu'à ce jour la personne d'une fille sous l'apparence du chevalier d'Éon cesse entièrement. Et sans chercher à faire un tort à Charles-Geneviève-Louise-Auguste-Andrée-Timothée d'Éon de Beaumont d'un déguisement d'état et de sexe dont la faute est tout entière à ses parents, rendant même justice à la conduite sage, honnête et réservée, quoique mâle et vigoureuse, qu'elle a toujours tenue sous ses habits d'adoption, j'exige absolument que l'équivoque de son sexe qui a été jusqu'à ce jour un sujet inépuisable de paris indécents, de mauvaises plaisanteries qui pourraient se renouveler surtout en France et que la fierté de son caractère ne souffrirait pas, ce qui entraînerait de nouvelles querelles qui ne serviraient peut-être que de prétextes à couvrir les anciennes et à les renouveler; j'exige absolument, dis-je, au nom du roi, que le fantôme du chevalier d'Éon disparaisse entièrement et qu'une déclaration publique, nette, précise et sans équivoque du véritable sexe de Charles-Geneviève-Louise-Auguste-Andrée-Timothée d'Éon de Beaumont, avant son arrivée en France et la reprise de ses habits de fille, fixe à jamais les idées du public sur son compte; ce qu'elle doit d'autant moins refuser aujourd'hui[170] qu'elle n'en paraîtra que plus intéressante aux yeux des deux sexes que sa vie, son courage et ses talents ont également honorés. Auxquelles conditions, je lui remettrai le sauf-conduit en parchemin, signé du roi et de son ministre des Affaires étrangères, qui lui permet de revenir en France et d'y rester sous la sauvegarde spéciale et immédiate de Sa Majesté, laquelle veut bien lui accorder, non seulement protection et sûreté sous sa promesse royale, mais qui a la bonté de changer la pension annuelle de 12,000 livres que le feu roi lui avait accordée en 1766, et qui lui a été payée exactement jusqu'à ce jour, en un contrat de rente viagère de pareille somme, avec reconnaissance que les fonds dudit contrat ont été fournis et avancés par ledit chevalier pour les affaires du feu roi, _ainsi que de plus fortes sommes dont le montant lui sera remis par moi pour l'acquittement de ses dettes en Angleterre_, avec l'expédition en parchemin et en bonne forme du contrat de ladite rente de 12,000 livres tournois, en date du 28 septembre 1775.

[170] «Que son sexe a été prouvé par témoins, médecins, chirurgiens, matrones et pièces justificatives.» (Note ajoutée en marge par le chevalier d'Éon, puis rayée par Beaumarchais.)

Et moi, Charles-Geneviève-Louise-Auguste-Andrée-Timothée d'Éon de Beaumont, fille majeure, connue jusqu'à ce jour sous le nom du chevalier d'Éon et qualités susdites, je me soumets à toutes les conditions imposées ci-dessus au nom du roi, uniquement pour donner à Sa Majesté les plus grandes preuves possibles de mon respect et de ma soumission, quoiqu'il m'eût été bien plus doux qu'elle eût daigné m'employer de nouveau dans ses armées ou dans la politique, selon mes vives sollicitations et suivant mon rang d'ancienneté. Et puisqu'à quelques vivacités près, qu'une défense légitime et naturelle et le plus juste ressentiment rendaient en quelque façon excusable, Sa Majesté veut bien reconnaître que je me suis toujours comporté en brave homme comme officier et en sujet laborieux, intelligent et discret comme agent politique, je me soumets à déclarer publiquement mon sexe, à laisser mon état hors de toute équivoque, à reprendre et porter jusqu'à la mort mes habits de fille[171], à moins qu'en faveur de la longue habitude où je suis d'être revêtue de mon habit militaire, et par tolérance seulement, Sa Majesté ne consente à me laisser reprendre ceux des hommes, s'il m'est impossible de soutenir la gêne des autres après avoir essayé de m'y habituer à l'Abbaye royale des Dames Bernardines de Saint-Antoine-des-Champs, à Paris, ou à tel autre couvent de filles que je voudrai choisir, et où je désire me retirer pendant quelques mois en arrivant en France.

[171] «Que j'ai déjà portés en diverses occasions connues de Sa Majesté.» (Retranché par Beaumarchais.)

Je donne mon entier désistement à toutes poursuites juridiques ou personnelles contre la mémoire du feu comte de Guerchy et ses ayants cause, promettant de ne jamais les renouveler, à moins que je n'y sois forcée par une provocation juridique, ainsi qu'il est dit ci-dessus.

Je donne de plus ma parole d'honneur que je remettrai à M. Caron de Beaumarchais tous les papiers publics et secrets, tant de l'ambassade que de la correspondance secrète désignée ci-dessus, sans en réserver ni retenir un seul, aux conditions suivantes, auxquelles je supplie Sa Majesté de vouloir bien permettre qu'on souscrive en son nom:

1º Qu'en reconnaissant que la lettre du feu roi, mon très honoré seigneur et maître, en date de Versailles, le 1er avril 1766, par laquelle il m'assurait 12,000 livres de pension annuelle en attendant qu'il me plaçât plus avantageusement, ne peut plus me servir de titre pour toucher ladite pension, qui se trouve changée très avantageusement pour moi par le roi son successeur, en un contrat viager de pareille somme, l'original de ladite lettre restera en ma possession comme témoignage honorable que le feu roi a daigné rendre à ma fidélité, à mon innocence et à ma conduite irréprochable dans tous mes malheurs et dans toutes les affaires qu'il a daigné me confier, tant en Russie qu'à l'armée et en Angleterre.

2º Que l'original de la reconnaissance que M. Durand, ministre plénipotentiaire en Angleterre, m'a donnée à Londres, le 11 juillet 1766, de la remise volontaire, fidèle et intacte, faite par moi entre ses mains, de l'ordre secret du feu roi, en date de Versailles, le 3 juin 1763, restera dans mes mains comme un témoignage authentique de la soumission entière avec laquelle je me suis dessaisie d'un ordre secret de la main de mon maître, qui faisait seul la justification de ma conduite en Angleterre, que mes ennemis ont tant nommée opiniâtre, et que, dans leur ignorance de ma position extraordinaire vis-à-vis le feu roi, ils ont même osé qualifier de traître à l'État.

3º Que Sa Majesté, par une grâce particulière, daignera, ainsi que faisait le feu roi, se faire informer, tous les six mois, du lieu que j'habite et de mon existence, afin que mes ennemis ne soient jamais tentés de rien entreprendre de nouveau contre mon honneur, ma liberté, ma personne et ma vie.

4º Que la croix de Saint-Louis que j'ai acquise au péril de ma vie dans les combats, sièges et batailles où j'ai assisté, où j'ai été blessée et employée, tant comme aide de camp du général que comme capitaine de dragons et des volontaires de l'armée de Broglie, avec un courage attesté par tous les généraux sous lesquels j'ai servi, ne me sera jamais enlevée et que le droit de la porter sur quelque habit que j'adopte me sera conservé jusqu'à la mort.