Un aventurier au XVIII siècle: Le chevalier d'Éon (1728-1810)

Part 12

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«Aussitôt le cœur romanesque et gigantesque du sieur Caron s'enfle et se remplit des idées les plus chimériques; son ambition s'élève aussi haut que les flots de la mer qu'il doit traverser... Il communique à La Borde son projet d'aller à Londres secrètement corrompre par or le corrompu Morande; le projet est communiqué par La Borde à Louis XV, qui daigne l'approuver. En conséquence le sieur Caron de Beaumarchais arrive à Londres _incognito_ escorté du comte de Lauraguais _in publico_[146].»

[146] _Papiers inédits de d'Éon._

Le jour même de l'arrivée de ces deux seigneurs à Londres, Morande se rend chez d'Éon, si l'on en croit celui-ci, et lui annonce les propositions avantageuses qui viennent de lui être faites. Il ne veut pas les accepter sans prévenir le chevalier qui a entamé les premiers pourparlers et lui exprime «le désir que les deux gentilshommes ont de conférer avec le chevalier d'Éon». Ils l'attendent «dans leur carrosse au coin de la rue». D'Éon, plein de dignité, refuse de voir des inconnus qui ne possèdent à son adresse aucune lettre «de personnes en place et qui peuvent être des émissaires de la police». Puis il congédie Morande en lui faisant bien remarquer «que, la matière des amours des rois étant chose fort délicate pour tout le monde, il s'expose aux dangers d'un métier de voleur de grand chemin; que d'ailleurs il peut faire _contribuer_ la voiture la plus dorée qu'il trouvera sur son chemin, la sienne à lui d'Éon ne portant que 800 livres sterling».

Peu de jours après, le chevalier «apprit que ces deux seigneurs étaient le seigneur inconnu Caron de Beaumarchais et le seigneur très illustre et très connu Louis-François de Brancas, comte de Lauraguais[147]». Ils avaient conclu avec Charles Théveneau de Morande un traité, à peine discuté et fort généreux, qui assurait à cet aventurier une rente annuelle de 4,000 livres sur sa propre tête et de 2,000 livres sur celle de sa femme, après sa mort. Morande bénéficiait en outre d'une somme de 32,000 livres, qui lui fut remise de la main à la main en échange des manuscrits.

[147] Mémoire du chevalier d'Éon à Vergennes (archives des Affaires étrangères).

D'Éon en additionnant les articles de ce marché et en y ajoutant les frais et émoluments «des ambassadeurs extraordinaires» assure que ce libelle coûta à la Cour la respectable somme de 154,000 livres[148]. Aussi s'indigna-t-il véhémentement d'une aussi déplorable prodigalité. Il était d'ailleurs d'autant plus porté à la critique que lui-même s'était vu exclure d'une négociation qu'il avait presque menée à son terme avec plus d'adresse et plus de mesure et dont il avait escompté le succès pour rentrer en faveur auprès du roi.

[148] _Papiers inédits de d'Éon._

Beaumarchais, qui devait un peu plus tard retrouver son contradicteur en un piquant tête-à-tête, se hâta de revenir à Paris pour y tirer parti de son avantage, tandis que d'Éon se consolait de son mécompte en publiant un ouvrage qui était le fruit de ses longues années d'inaction et qu'il intitula philosophiquement: _Les Loisirs du chevalier d'Éon_. C'étaient de studieux et patients loisirs. Dans sa retraite ombragée de Petty-France, dont le jardin avoisinait le parc, il se livrait aux plus graves méditations, à en juger par les matières traitées dans ces treize volumes in-octavo. Guerre, administration, politique générale, questions extérieures y sont tour à tour compendieusement étudiées; les finances mêmes ne sont pas négligées et suggèrent à l'auteur des remarques si judicieuses, des projets de réforme si avisés que le roi de Prusse prit soin, paraît-il, de les signaler à ses bureaux; c'est du moins ce que rapportait une feuille de Londres[149]. Fort goûté à Berlin, l'ouvrage dut surtout son succès à Londres à la hardiesse de sa dédicace, ce qui, en revanche, lui ferma les librairies de Paris et en particulier l'éventaire du sieur Antoine Boudet, rue Saint-Jacques. Les suppliques les plus éloquentes, les apostilles les plus autorisées ne purent désarmer M. de Sartine contre un livre publié sous les auspices du duc de Choiseul, dont l'éclatante disgrâce venait de faire tant de bruit et de soulever tant d'indignation. D'Éon s'était placé de lui-même sous ce patronage et l'avait fait en ces termes: «En vous dédiant ce travail, Monsieur le duc, ce n'était pas un protecteur que je désirais, ma liberté et mon innocence me protègent assez: c'était un grand homme que je cherchais; je l'ai trouvé dans la retraite de Chanteloup[150].»

[149] _Evening Post_, 21-23 juillet 1774.

[150] D'Éon au duc de Choiseul, août 1774. (_Papiers inédits de d'Éon._)

Si l'histoire n'a point discerné en Choiseul le grand homme que d'Éon s'était plu à voir, il faut reconnaître combien fut ingrate et malaisée la tâche d'un ministre dont la politique à l'extérieur fut presque constamment faussée par l'action secrète du souverain et dont l'initiative, souvent heureuse à l'intérieur, fut à peu près paralysée par les caprices hostiles de la favorite. Victime du ressentiment de Mme du Barry, que son esprit acerbe n'avait point épargnée, Choiseul supporta avec calme et fierté un exil où la Cour et les princes eux-mêmes vinrent le visiter. Cette belle attitude séduisit d'Éon, et d'autant mieux que sa vanité se plut à considérer dans cet exil un sort assez voisin du sien et à voir dans le ministre tombé une autre victime des mêmes intrigues et des mêmes favoris. C'est un pareil orgueil, ou pour mieux dire une telle fanfaronnade, qui l'avait déjà poussé à envoyer au duc, au moment de sa disgrâce, une lettre évidemment composée pour se mettre lui-même en noble posture:

Monsieur le Duc,

Vous m'avez longtemps honoré de votre bienveillance et de votre protection manifeste. Celle-ci ne s'est retirée de moi que par condescendance pour M. le duc de Praslin, mon ennemi et votre parent, votre collègue.

Je me suis toujours réjoui de votre bienveillance et ne me suis jamais plaint de votre abandon.

A l'heure où les courtisans de votre fortune vont vous renier, Monsieur le Duc, et s'éloigner de votre disgrâce, je m'en rapproche et viens mettre à vos pieds l'hommage de mon dévouement et de ma reconnaissance, qui ne finiront qu'avec ma vie.

Daignez les accepter et me croire votre très humble et très dévoué serviteur.

Le Chevalier D'ÉON[151].

[151] _Papiers inédits de d'Éon._

Louis XV, qui avait une fois de plus sacrifié son ministre à sa favorite, ne songeait même plus à se dédommager comme jadis en intrigues cachées de ces honteuses abdications. Le secret, auquel il n'avait cessé de travailler chaque jour pendant quinze ans, ne l'intéressait plus. La correspondance publiée par Boutaric en fait foi, et c'est à peine si pour les années 1773 et 1774 elle contient encore quelques billets du roi.

Cette indifférence du souverain mettait sans cesse le secret, jadis si jalousement gardé, en péril d'être découvert. D'ailleurs les ministres n'avaient pas tardé à en soupçonner l'existence. Le duc d'Aiguillon, qui avait deviné le rôle du comte de Broglie, guettait l'occasion de surprendre l'intrigue et en même temps de se venger d'un rival occulte dont l'arrogance l'avait exaspéré. L'équipée, demeurée assez mystérieuse, de deux agents du secret, Favier et Dumouriez, qui semblent avoir voulu nouer alors une négociation avec la Prusse, au détriment de l'Autriche, lui fournit le moyen longtemps cherché de mettre le comte de Broglie en mauvaise posture. Il fit répandre à Versailles le bruit que tout un complot venait d'être découvert et donna l'ordre de mettre à la Bastille Favier, dont on s'était assuré à Paris, et Dumouriez, qui venait d'être arrêté à la Haye, sur le chemin de l'Allemagne. N'ayant rien pu découvrir d'assez compromettant chez ces deux agents subalternes, le duc d'Aiguillon s'enhardit jusqu'à insinuer au roi de faire saisir les papiers du comte de Broglie.

Louis XV répondit avec une indifférence affectée qu'il n'en voyait pas l'opportunité; qu'à la vérité le comte lui soumettait de temps à autre des mémoires sur les affaires extérieures, mais que c'étaient là des travaux historiques, sans aucune tendance politique. D'Aiguillon dut se contenter de la réponse et sut faire bonne figure à mauvais jeu. Favier et Dumouriez comparurent seuls devant trois commissaires enquêteurs au nombre desquels le roi, pour plus de sûreté, avait fait mettre M. de Sartine, dûment averti comme précédemment; ils s'en tirèrent l'un et l'autre avec quelques mois d'emprisonnement qu'ils subirent, Favier à la citadelle de Doullens et Dumouriez au château de Caen.

Quant au comte de Broglie que le roi plutôt par égoïsme que par justice avait soustrait aux commissaires, il n'évita la prison que pour l'exil. Son caractère hautain n'avait pu supporter en effet la méfiance où les courtisans le tenaient depuis la découverte de cette intrigue. Devinant que le duc d'Aiguillon se faisait l'artisan de sa disgrâce, il lui avait écrit une lettre si impertinente que, communiquée au roi, elle valut à son auteur d'être aussitôt exilé à Ruffec. Louis XV n'avait pas été fâché de trouver ce prétexte pour éloigner de lui un serviteur dévoué, mais dont le zèle parfois indiscret l'importunait de plus en plus. Aussi se montra-t-il insensible aux lettres de soumission et d'excuses que le comte lui envoya de Ruffec, aux supplications de la comtesse, aux démarches mêmes du maréchal. Toutefois il ne voulut ou peut-être n'osa point retirer entièrement sa confiance au ministre du secret, qui, exilé et disgracié officiellement, continua à correspondre secrètement du fond de sa province avec les agents personnels du roi.

La tâche du comte de Broglie ne devait plus être de longue durée. Elle avait perdu d'ailleurs tout intérêt et toute utilité et n'était mystère pour personne. Les agents de l'Autriche avaient mis au courant du secret le cabinet de Vienne, qui en informait régulièrement les autres Cours d'Allemagne; en France même les ministres étaient désormais au fait de l'intrigue et la Cour en avait eu vent par les confidences du cardinal de Rohan, à qui un espion qu'il avait dans le cabinet noir l'avait révélée.

Lorsque Louis XV mourut, son secret était connu de tous et la politique pour laquelle il avait stérilement dépensé tant d'ingéniosité, gâché tant de dévouement, finissait en un scandale dont sa mort seule put étouffer l'éclat. La France ne perdait plus un souverain en ce vieillard usé, devenu le jouet d'une femme indigne, et les agents du secret eux-mêmes n'avaient pas à regretter un protecteur dans le monarque ingrat qui n'avait jamais fait appel à leur dévouement que pour les sacrifier ensuite à son repos. Aussi ne furent-ils pas éloignés de partager l'allégresse générale. En matière d'oraison funèbre, d'Éon écrivait au comte de Broglie, quelques mois à peine après la mort du roi:

Je me contenterai de vous dire qu'il est temps, après la cruelle perte que nous avons faite de notre _avocat général_ à Versailles, qui au milieu de sa propre Cour avait moins de pouvoir qu'un avocat du roi au Châtelet, qui, par une faiblesse incroyable, a laissé ses serviteurs infidèles triompher sur ses fidèles serviteurs secrets et a toujours fait plus de bien à ses ennemis déclarés qu'à ses véritables amis; il est temps, dis-je, que vous instruisiez le nouveau roi qui aime la vérité et qu'on m'a dit avoir autant de fermeté d'esprit que son illustre aïeul en avait peu, il est temps et pour vous et pour moi que vous instruisiez ce jeune monarque que depuis plus de vingt ans vous étiez le ministre secret de Louis XV et moi le sous-ministre sous ses ordres et les vôtres.

D'Éon, qui appréciait sans modestie ses services et les attributions qui lui avaient été confiées, énumérait ensuite ses griefs et ses réclamations, se comparait à La Chalotais et espérait une même réhabilitation; il terminait ainsi:

Quant à vous, Monsieur le comte, vous saurez mieux peindre que moi par quelle jalousie, quelle perfidie, quelle bassesse et quelle noire vengeance du duc d'Aiguillon vous vous trouvez encore en exil à Ruffec, sans avoir cessé d'être l'ami et le ministre secret du feu roi jusqu'à sa mort. Jamais la postérité ne pourrait croire de tels faits si vous et moi n'avions pas toutes les pièces nécessaires pour les constater et de plus incroyables encore; si ce bon roi n'eût pas chassé les jésuites de son royaume et qu'il eût eu quelque Malagrida pour confesseur, cela ne surprendrait personne; mais, grâce à Dieu, j'espère que le nouveau roi nous tirera bientôt du cruel embarras où vous et moi sommes encore plongés. J'espère qu'il n'aura pas pour confesseur, ni pour ami, ni pour ministre aucun jésuite, soit en habit de prêtre, soit en habit de chancelier, soit en habit de duc et pair, soit en habit de courtisan, soit en habit de courtisane[152].

[152] D'Éon au comte de Broglie, 10 février 1775, papiers du comte de Broglie.--Cité par le duc DE BROGLIE, _le Secret du roi_, t. II, p. 472.

Le ministre secret de Louis XV n'avait pas attendu cette lettre pour essayer de rentrer en grâce auprès du nouveau roi. Il avait dû présenter sa justification par écrit, se trouvant toujours en exil à Ruffec et sentant peser sur lui des soupçons que l'obstination de Louis XV à tenir éloigné un collaborateur aussi compromettant avait fait naître. Il était desservi par tous ceux qui l'avaient jadis jalousé, et l'influence qu'exerçait sur son époux la reine Marie-Antoinette, la part qu'elle entendait prendre à la direction des affaires publiques n'amélioraient pas la cause de celui qui avait secrètement battu en brèche l'alliance autrichienne.

Aussi dès le 13 mai 1774 avait-il fait parvenir à Louis XVI une note où il l'instruisait des diverses négociations du secret, ainsi que des endroits où le feu roi aurait pu cacher ses papiers et sa correspondance, mais où perçait surtout son désir de se disculper et d'expliquer son rôle personnel[153]. Quinze jours plus tard, il écrivait de nouveau au roi, et cette fois c'était surtout la conduite de d'Éon qu'il s'efforçait d'expliquer et aussi de justifier. En donnant ainsi au chevalier son témoignage, le comte de Broglie servait sa propre cause et les termes mêmes qu'il emploie montrent qu'il avait conscience de cette fatale solidarité: «J'imagine, écrivait-il, qu'il est possible que Votre Majesté en ait mal entendu parler et qu'ainsi elle pourrait être étonnée de le trouver compris dans le nombre des personnes honorées de la confiance du roi[154].» Il reconnaissait que d'Éon avait été poussé par son extrême vivacité jusqu'à des «éclats peu décents», mais ne cachait pas que le chevalier avait été provoqué le premier par la maladresse du comte de Guerchy. Il concluait: «Cet être singulier (puisque le sieur d'Éon est une femme) est plus que bien d'autres encore un composé de bonnes qualités et de défauts et il pousse l'un et l'autre à l'extrême[155].» Aussi le comte de Broglie faisait-il valoir au roi qu'il serait opportun de continuer à Mlle d'Éon le service de la pension accordée au chevalier par Louis XV. Pour lui-même il demandait davantage et laissait entendre qu'il ne livrerait pas les papiers secrets avant d'avoir pu se justifier pleinement devant une commission spéciale. Louis XVI, qui avait un instant songé à continuer la politique secrète de son prédécesseur, y renonça bientôt sous l'influence de Marie-Antoinette, poussée elle-même par sa mère[156]; il n'eut plus alors de plus pressant souci que celui de liquider le bureau secret, et pour en finir avec les réclamations du comte de Broglie il envoya celui-ci se justifier devant trois commissaires, Du Muy, Vergennes et Sartine, qui rendirent hommage sans réserve aux qualités de discrétion, de prévoyance et de dextérité dont le ministre secret de Louis XV avait fait preuve au cours des négociations les plus épineuses. Cet éclatant témoignage put satisfaire la conscience du comte de Broglie, mais ne lui rendit pas la faveur de son souverain. Louis XVI se refusa obstinément à accorder la pairie ou même la moindre récompense au serviteur fidèle et malheureux de son aïeul. Il se borna à fixer les pensions des agents subalternes que l'abandon de la politique secrète privait désormais de tout emploi.

[153] BOUTARIC, t. II, p. 387.

[154] _Id._, p. 392.

[155] BOUTARIC, _loc. cit._

[156] Voir à ce sujet dans le livre du duc de Broglie comment Marie-Thérèse eut connaissance des lettres de justification adressées au roi par le comte de Broglie et s'employa à empêcher Louis XVI de suivre la politique de son aïeul. _Le Secret du roi_, t. II, pp. 437, 438 et suivantes.

Parmi ceux-ci d'Éon seul ne figurait pas encore. Les ministres, en effet, trouvant excessif le chiffre de la pension que Louis XV lui avait accordée, hésitaient à lui en assurer le payement au même taux. Le motif de cette libéralité subsistait toujours cependant, puisque d'Éon possédait encore de nombreux papiers politiques. Le comte de Vergennes avait pu s'en convaincre et il écrivait au roi le 22 août:

M. de Muy et moi avons déjà vu toute la correspondance que M. le comte de Broglie a entretenue avec le sieur d'Éon depuis qu'il s'est fermé le retour dans sa patrie; nous travaillons au rapport que nous devons avoir l'honneur de mettre sous les yeux de Votre Majesté et nous aurons celui de lui exposer les moyens de rappeler un homme qu'il ne serait pas sans inconvénient de laisser en Angleterre[157].

[157] Le comte de Vergennes à Louis XVI, 22 août 1774. BOUTARIC, _Correspondance secrète_, t. II, p. 437.

Ces moyens furent en réalité suggérés par le comte de Broglie, qui se fit l'avocat de d'Éon et se chargea de l'amener à composition. Ce fut lui qui obtint du roi que l'on continuât à servir intégralement au chevalier la pension accordée par Louis XV en 1766 et qu'on l'autorisât à rentrer en France.

En échange, on devait demander à d'Éon de restituer les papiers secrets et de s'engager à ne plus harceler de ses provocations et poursuivre de ses écrits une famille qu'il avait déjà si injustement molestée. Telles furent les propositions que le comte de Vergennes adressa à d'Éon dans une lettre approuvée de la main du roi. Il fut décidé que le marquis de Prunevaux, capitaine au régiment de Bourgogne-Cavalerie, se rendrait tout exprès à Londres pour diriger cette négociation. Il devait remettre au chevalier un sauf-conduit en même temps qu'un billet où le comte de Broglie l'exhortait à se soumettre de bonne grâce et avec reconnaissance aux volontés du roi. «En mon particulier, écrivait en terminant l'ex-ministre secret, je suis charmé d'avoir pu contribuer à vous procurer une retraite aisée et honorable dans votre patrie[158].»

[158] Le comte de Broglie à d'Éon, 10 septembre 1774. BOUTARIC, _Correspondance secrète_, t. II, p. 437.

Ce que le comte de Broglie regardait comme une retraite honorable ne parut à d'Éon qu'une récompense misérable qui ne le dédommageait en rien des pertes pécuniaires et des disgrâces qu'il avait encourues pour obéir au roi. Il n'avait cessé depuis la mort de Louis XV de se déclarer «prêt à se soumettre à tout ce qui pourrait être agréable au nouveau roi», mais cette feinte humilité n'était que l'effet de la crainte; il redoutait d'être oublié à Londres et s'efforçait par l'appât qu'offraient les papiers secrets d'engager Louis XVI dans une négociation qu'il se promettait bien de faire tourner à son avantage.

Dès l'arrivée du négociateur, il abandonna promptement tous les beaux sentiments dont il avait fait montre pour discuter avec âpreté les conditions du marché. Il ne se doutait pas qu'une dernière occasion lui était ainsi offerte de se tirer définitivement de la triste condition où son orgueil insensé l'avait plongé. Un événement inattendu venait encore de réveiller en lui l'espérance de la réhabilitation: Treyssac de Vergy, qui avait été mêlé à sa querelle avec M. de Guerchy, venait de mourir et, dans un testament auquel d'Éon avait immédiatement donné la publicité des journaux, certifiait de nouveau la vérité de tous les complots, de tous les mauvais desseins de l'ambassadeur, dont il avouait avoir été lui-même l'agent inconscient. A Londres on avait cru à l'aveu _in extremis_ de l'aventurier; le chevalier Fielding proclamait l'innocence de d'Éon «claire comme le soleil» et M. Charles, précepteur des enfants d'Angleterre, envoyait au chevalier les félicitations du ministre, lord Bute: «L'ancien ami de M. le chevalier (lord Bute), disait-il, à qui Charles a fait voir le papier ci-joint (la copie du testament), se félicite du bon train que paraissent prendre les choses. Adieu, respectable ami[159].»

[159] _Papiers inédits de d'Éon._

D'Éon croyait en effet les choses en si bon train qu'il poussa les hauts cris lorsque M. de Prunevaux lui fit part de la décision et des offres du comte de Vergennes. Il s'emporta, trouvant inacceptables ces propositions qui ne tenaient aucun compte «des réparations honorifiques et de l'argent dû par la Cour» à l'ancien ministre plénipotentiaire. Il se montra si intraitable que M. de Prunevaux avertit de suite le ministre des dispositions du chevalier, bien différentes de celles qu'on lui supposait. M. de Vergennes, s'apercevant alors que les moments de repentir du sieur d'Éon étaient courts, chargea le comte de Broglie de tenter un dernier effort auprès de son ancien agent, qui reçut une nouvelle lettre pleine de judicieux conseils et de sages avertissements: «A mon arrivée de Ruffec, écrivait le comte, j'apprends avec le plus grand étonnement que vous n'avez pas accepté les propositions qui vous ont été faites par M. le comte de Vergennes... Je vous avoue que je ne peux concevoir sur quel fondement vous appuyez une pareille résistance. Je désire donc que vous écoutiez la voix de la raison, du devoir et même de votre propre intérêt, et que vous répariez par une prompte obéissance des torts qu'une plus longue résistance aggraverait d'une manière irréparable[160].»

[160] Le comte de Broglie à d'Éon, 14 janvier 1775. BOUTARIC, _Correspondance secrète_, t. II, page 442.

D'Éon ne voulut rien entendre; il allégua qu'un ministre plénipotentiaire de France, chevalier de Saint-Louis, ne pouvait «lever le pied comme tant de Français méprisables qui avaient dupé de généreux Anglais».--«Il avait promis, ajoutait-il, de ne jamais quitter cette île avant d'avoir préalablement rempli ses engagements.» M. de Prunevaux crut sa mission terminée et revint à Paris, n'apportant qu'une lettre à la fois humble et menaçante où d'Éon se permettait de poser lui-même au roi et au ministre les conditions de son propre retour. Il désirait d'abord qu'on le réintégrât, ne fût-ce que pour un moment, dans ses emplois et titres politiques, et qu'on lui payât toutes les indemnités dont une pièce annexe donnait le détail. C'était, comme l'a justement remarqué M. de Loménie, le plus impertinent «compte d'apothicaire» que l'on pût imaginer. D'Éon y réclamait non seulement ses appointements de capitaine pendant une période de quinze années, plus le remboursement de folles dépenses qu'il avait faites pendant son fastueux intérim, mais encore le remboursement des «frais immenses que lui avait occasionnés son séjour à Londres pendant douze ans, tant pour la nourriture et pour l'entretien de feu son cousin de Mouloize et de lui-même, que pour les dépenses extraordinaires que les circonstances avaient exigées». Il lui était dû de ce chef la modique somme de 100,000 livres! Mais, où ces réclamations prenaient un tour bouffon, c'était lorsque d'Éon revendiquait une somme de 6,000 livres pour avoir manqué de recevoir du prince Poniatowski le cadeau d'un diamant de la même valeur:

Plus, continuait notre chevalier, le comte de Guerchy a détourné le roi d'Angleterre de faire à M. d'Éon le présent de mille pièces qu'il accorde aux ministres plénipotentiaires qui résident à sa cour, cy: 24,000 livres.

Plus pour nombre de papiers de famille perdus par Hugonnet lors de son arrestation, cy: 27,000 livres.