Un aventurier au XVIII siècle: Le chevalier d'Éon (1728-1810)
Part 11
Bonjour, fripon de chevalier, Qui savez si bien l'art de plaire Que par un bonheur singulier De nos beautés la plus sévère, En faveur d'un tel écolier, Déposant son ton minaudier Et sa sagesse grimacière, Pourrait peut-être s'oublier, Ou plutôt moins se contrefaire. Mon cher, nous le savons trop bien, (Le ciel en tout est bon et sage), Pour un si hardi personnage Dans le fond vous ne valez rien. Croyez-moi: reprenez un rôle Que vous jouez plus sûrement. Que votre sexe se console, Du mien vous faites le tourment Et le vôtre, sur ma parole, Vous doit son plus bel ornement. Hélas, malheureux que nous sommes! Vous avez tout pour nous charmer; C'est bien être au-dessus des hommes Que de savoir s'en faire aimer!
D'ARNAUD.
Ce regain d'actualité n'était point pour déplaire au vaniteux chevalier, que la mort de son antagoniste avait réduit à un calme relatif. Il n'hésita pas à braver le ridicule, ayant d'ailleurs donné assez de preuves de virilité, l'épée, le sabre ou la plume à la main. Il se plut à laisser dire. Les femmes se montraient particulièrement intriguées et presque désireuses de compter parmi elles le bouillant chevalier. Aussi la curiosité les poussait-elles à lui demander directement le mot de l'énigme, comme le fit avec une audacieuse ingénuité la fille du tribun Wilkes:
Mlle Wilkes, écrivait-elle, présente ses respects à M. le chevalier d'Éon et voudrait bien ardemment savoir s'il est véritablement une femme, comme chacun l'assure, ou bien un homme. M. le chevalier serait bien aimable d'apprendre la vérité à Mlle Wilkes, qui l'en prie de tout son cœur. Il sera plus aimable encore de venir dîner avec elle et son papa aujourd'hui ou demain, enfin le plus tôt qu'il pourra[129].
[129] Lettre de Mlle Wilkes au chevalier d'Éon, citée par GAILLARDET, p. 196.
Si une curiosité aussi naïvement exprimée n'avait rien que de charmant. L'intérêt, beaucoup plus positif que l'équivoque, éveillé dans le monde des parieurs, se manifestait avec plus de hardiesse et d'impatience; il était aussi plus difficile à dérouter et d'Éon ne tarda pas à connaître de nouveau les inconvénients de la célébrité. Non seulement les gazettes relataient journellement les paris, mais on commença à faire paraître sur le chevalier les estampes satiriques les plus burlesques. Le désir de pousser d'Éon à bout augmentait chaque jour l'insolence des parieurs, qui allèrent jusqu'à prétendre que le chevalier profitait des spéculations engagées à son sujet. Cette dernière insinuation décida d'Éon à rompre le silence qu'il avait gardé jusqu'alors et à protester énergiquement. Il se rendit le 20 mars à la Bourse et dans les différents cafés voisins et là, en uniforme, la canne levée, se fit «demander pardon par le banquier Bird, qui le premier avait levé une assurance aussi impertinente». Bird, malgré ses excuses, assura que, suivant un acte du Parlement, il avait aussi bien que les autres banquiers le droit de faire les paris les plus extraordinaires, même sur la famille royale, excepté sur la vie du roi, de la reine et de leurs enfants. D'Éon, qui rapporte cet incident dans une lettre au comte de Broglie, ajoute: «J'ai défié le plus incrédule et le plus insolent de toute l'assemblée (qui allait à plusieurs milliers de personnes) de combattre contre moi avec telle arme qu'il voudrait; mais pas un seul de ces adversaires mâles de cette grande ville n'a osé parier contre ma canne, ni combattre contre moi, quoique je sois resté depuis midi jusqu'à deux heures à leur assemblée[130].» Cette sortie pleine de crânerie n'eut pas tout l'effet que d'Éon en attendait; ses adversaires, intimidés et redoutant une lame aussi renommée, ne relevèrent pas le défi, mais leur curiosité demeura aussi vive et si entreprenante que notre chevalier dut, à quelques jours de là, donner une preuve plus manifeste «d'un sexe qu'il imprima d'une façon très mâle sur la face de deux impertinents[131].» Sans cesse en butte à de semblables insolences et prévenu qu'un groupe de gros parieurs était décidé à s'emparer par ruse ou par force de sa personne, d'Éon comprit que, pour éviter une telle humiliation et un si éclatant ridicule, il ne lui suffisait pas de se cacher dans Londres, comme il avait pu le faire autrefois, ou même de s'enfermer pendant quelque temps dans sa maison de Brewer-Street. Il se résolut à suivre les conseils de son puissant ami le comte Ferrers et à accepter l'hospitalité de ce lord dans sa terre de Staunton Harold. De là il comptait se rendre en Irlande, où il passerait plusieurs mois, et n'en reviendrait qu'au moment où l'effervescence se serait calmée. Il partit donc sans prendre congé d'aucun de ses amis et informa seulement le comte de Broglie de sa fuite. Dans cette lettre, il protestait avec énergie contre les bruits qui l'accusaient d'être intéressé à ces assurances et, découragé, terminait par cet aveu, évidemment sincère, et qui explique bien les actes de cette vie aventureuse: «Je suis assez mortifié, disait-il, d'être encore tel que la nature m'a fait et que le calme de mon tempérament naturel ne m'ayant jamais porté aux plaisirs, cela a donné lieu à l'innocence de mes amis d'imaginer tant en France qu'en Russie et en Angleterre que j'étais du genre féminin et la malice de mes ennemis a fortifié le tout.[132]»
[130] D'Éon au comte de Broglie, 25 mars 1771, citée par GAILLARDET, p. 190.
[131] D'Éon au comte de Broglie, 16 avril 1771, citée par GAILLARDET, p. 192.
[132] D'Éon au comte de Broglie, 7 mai 1771, citée par GAILLARDET, p. 193.
D'Éon parcourut, sous un faux nom, le nord de l'Angleterre, séjourna quelques semaines en Écosse et se disposait à gagner l'Irlande lorsqu'il apprit par les gazettes des nouvelles qui le firent renoncer à ses projets. Ses amis, inquiets de sa disparition et redoutant qu'il n'eût été victime d'un attentat de la part des joueurs, le faisaient rechercher à Londres et publiaient son signalement. Ses créanciers, non moins anxieux, venaient de requérir l'apposition des scellés sur la porte de son logement; enfin on l'accusait ouvertement de participer aux paris. Craignant pour ses papiers le zèle indiscret des uns et des autres, d'Éon se hâta de regagner Londres. Il se rendit dès son arrivée chez le lord-maire et lui remit une déposition sous serment qui affirmait qu'il n'était «pas intéressé pour un shilling, directement ni indirectement, dans les polices d'assurances», que l'on faisait sur son sexe. Le _Public Advertiser_ publia le soir même cet _affidavit_, et d'Éon, soucieux de se disculper d'une telle allégation aux yeux de son chef, lui envoyait un extrait du journal, non sans l'accompagner de nouvelles protestations. Désespéré de son impuissance, il lui écrivait: «Ce n'est pas ma faute si la fureur des paris de toutes sortes d'objets est une maladie nationale parmi les Anglais. Je leur ai prouvé et prouverai tant qu'ils voudront que je suis non seulement un homme, mais un capitaine de dragons, et les armes à la main[133].»
[133] D'Éon au comte de Broglie, 5 juillet 1771, citée par GAILLARDET, p. 195.
Il est curieux de voir d'Éon revendiquer à cette date, avec une telle énergie (car c'est la dernière fois qu'il le fit sans ambiguïté), son véritable sexe. Dès ce moment d'Éon commence à concevoir l'idée de l'audacieuse comédie qu'il ne se décidera à jouer que beaucoup plus tard et dont ses contemporains eux-mêmes lui auront fourni le thème. Sa résolution de se transformer en femme fut prise entre le mois de juillet 1771 et le mois d'avril 1772. S'il se garda encore pendant plus d'une année de faire à ses protecteurs l'aveu de son sexe supposé, s'il hésita encore à rendre officielle sa métamorphose, il se montra moins réservé vis-à-vis d'un ami qui en prévint le ministre secret, et par celui-ci le roi. D'Éon fit ses premières confidences à Drouet, le secrétaire du comte de Broglie, qui se trouvait alors de passage à Londres. Celui-ci n'ayant pas manqué de le plaisanter au sujet du sexe que déjà on lui attribuait également à Paris, d'Éon se récria et, au grand étonnement de son interlocuteur, affirma qu'il était véritablement une femme. Ses parents, disait-il, trompés à sa naissance par des apparences douteuses, et désirant surtout, comme dans toute famille noble, avoir un héritier mâle, lui avaient imposé un autre sexe que celui qu'il avait reçu de la nature. Ses goûts et son éducation lui avaient permis de jouer son rôle publiquement et ses talents de fournir une belle carrière.
A l'appui de cette thèse, d'Éon déploya toute l'éloquence dont il était capable et, devant l'incrédulité persistante de Drouet, il se livra à une comédie déplacée qu'il devait renouveler plus tard en présence de l'aventurier Morande; il sut trouver des preuves capables de convaincre entièrement le secrétaire du comte de Broglie. Celui-ci, dès son retour, rapporta cette révélation inattendue à son maître, qui écrivit en mai 1772 au roi:
Je ne dois pas, à ce sujet, oublier d'instruire Votre Majesté que les soupçons qui ont été élevés sur le sexe de ce personnage extraordinaire sont très fondés. Le sieur Drouet, à qui j'avais recommandé de faire de son mieux pour les vérifier, m'a assuré à son retour qu'il y était en effet parvenu et qu'il pouvait me certifier... que le sieur d'Éon était une fille et n'était qu'une fille, qu'il en avait tous les attributs... il a prié le sieur Drouet de lui garder le secret, observant avec raison que, si cela était découvert, son rôle serait entièrement fini... Puis-je supplier Votre Majesté de vouloir bien permettre que sa confiance dans son ami ne soit pas trahie et qu'il n'ait pas à le regretter[134]?
[134] Le comte de Broglie au roi, mai 1772, citée par le duc DE BROGLIE dans _le Secret du Roi_, t. II, p. 468, en note.
Il est difficile de croire que cette lettre ait pu suffire à persuader un monarque aussi fin et qui avait jugé dès longtemps d'Éon à sa mesure exacte; comme Voltaire, Louis XV ne dut voir dans tout cela qu'une ridicule mascarade dont la première nouvelle l'avait quelques mois auparavant laissé sceptique, et l'étonnement même qu'il en avait témoigné alors dément l'assertion qui ferait du souverain le complice secret du chevalier. C'est la thèse que Casanova n'a pas craint de soutenir dans ses _Mémoires_:
Le roi seul savait et avait toujours su que d'Éon était une femme et toute la querelle que ce faux chevalier eut avec le bureau des Affaires étrangères fut une comédie que le roi laissa aller jusqu'à sa fin pour s'en divertir... Personne ne possédait mieux que lui la grande vertu royale qu'on nomme dissimulation. Gardien fidèle d'un secret, il était enchanté quand il se croyait sûr que personne que lui ne le savait[135].
[135] _Mémoires de Jacques Casanova_, Bruxelles, Royez, 1871, t. II, p. 237.
CHAPITRE VII
Services secrets rendus par d'Éon au roi de France et à Mme du Barry: affaire de Morande; négociations de Beaumarchais.--«Les Loisirs du chevalier d'Éon».--Le roi se désintéresse du secret, qui est surpris par les ministres: Favier et Dumouriez en prison; le comte de Broglie en exil.--Mort de Louis XV.--Louis XVI liquide le bureau secret; le comte de Broglie fait valoir les services du chevalier et lui obtient une pension.--Nouvelles prétentions de d'Éon.
Louis XV, et sa correspondance le prouve, ignora le secret du sexe véritable de son ancien agent secret ou plus probablement se désintéressa du problème. Quant à d'Éon, il n'en était qu'à la genèse de son projet de transformation. Il commençait seulement à comprendre que sa carrière était finie, qu'il ne pouvait espérer d'asile en France qu'à Tonnerre et plus vraisemblablement à la Bastille. Il n'avait plus grand'chose à perdre avec sa qualité d'homme et envisageait sérieusement les avantages qu'il tirerait d'un sexe que le public lui attribuait avec tant d'obstination. Le bruit, la popularité, la célébrité et de nouvelles ressources pécuniaires étaient l'enjeu d'une partie hasardée, mais où le gain valait largement le risque aux yeux de d'Éon qui se décida à en courir la chance dès que l'occasion opportune se présenterait.
Cependant il n'avait point encore jugé bon de révéler directement sa métamorphose au comte de Broglie. Celui-ci feignit de l'ignorer et continua comme par le passé à mettre à contribution ses services; un cas pressant et particulièrement délicat nécessitant alors son concours. On venait en effet de répandre dans l'entourage de Mme du Barry le bruit qu'un ouvrage fort irrévérencieux pour elle, et où la personne royale elle-même n'était pas épargnée, allait être publié à Londres pour être colporté de là sur le continent[136].
[136] Il avait pour titre: _Mémoires secrets d'une fille publique_.
L'auteur de ce pamphlet était un certain Théveneau de Morande qui, ayant eu maille à partir avec les tribunaux du roi, était allé chercher en Angleterre le refuge que tous les gens de son espèce y trouvaient alors. Déclassé intelligent, intrigant de la pire espèce, il tenait à Londres commerce ouvert de scandale et d'injures. Dans une petite feuille de chantage qu'il rédigeait lui-même, il distillait la calomnie la plus perfide à l'égard des ministres et des gens de Cour, n'omettait aucune des anecdotes scabreuses qui circulaient à Versailles et y joignait même «des notices sur quantité de filles d'Opéra, ce qui--conclut Bachaumont--formait une rapsodie très informe et fort méchante[137]».
[137] BACHAUMONT, _Mémoires secrets_, t. V.
Cette brochure, dans le goût du _Colporteur_ de Paris, s'intitulait _le Gazetier cuirassé_. Elle était ornée à la première page d'une estampe qui «représentait le gazetier vêtu en hussard, un petit bonnet pointu sur la tête, le visage animé d'un rire sardonique et dirigeant de droite et de gauche les canons, les bombes et toute l'artillerie dont il est environné[138]». Ce gagne-pain malhonnête ne suffisait pas cependant à Morande qui, non content de rançonner directement les personnages qu'il voulait diffamer, publiait de plus volumineux ouvrages d'aussi mauvais aloi[139].
[138] BACHAUMONT, _Mémoires secrets_, à la date du 15 août 1771, t. V, p. 296.
[139] _Mémoires confus sur des matières fort claires_, in-8º, sans date; _Le Philosophe cynique_, pour servir de suite aux anecdotes scandaleuses, in-8º; _La Gazette noire_, par un homme qui n'est pas blanc, etc.
Fort bien et promptement renseigné par des correspondants besogneux qu'il entretenait en France, il informait ses relations de Londres des dernières nouvelles de Versailles: «Mme du Barry, écrivait-il dans l'un de ses bulletins, a donné des bals à la haute noblesse pendant le carnaval et des gardes du corps ont été placés dans toutes les avenues, tout de même que si c'eût été chez Mme la Dauphine; les jeunes princes ni les princesses n'y ont paru. M. le duc de Chartres et le comte de La Marche y parurent un moment avec le roi. Mimi ouvrait le bal avec M. le prince de Chimay, Mme du B... a eu un grand crève-cœur d'y voir si peu de monde. On me pend à Paris, on me brûle, on m'élève des autels; enfin on est aussi pressé d'acheter mon livre que je le suis de le vendre[140].» En effet, M. des Cars s'occupait activement d'étouffer dans l'œuf ce scandale et il avait déterminé le comte de Broglie à écrire à d'Éon pour le charger de négocier avec le diffamateur. La réponse de d'Éon ne se fit pas attendre:
[140] Th. de Morande au chevalier d'Éon, 9 mars 1774. (_Papiers inédits de d'Éon._)
Monsieur,
Vous ne pouviez guère vous adresser ici à personne plus en état de seconder et même terminer au gré de vos désirs l'affaire dont vous me parlez, parce que M. Morande est de mon pays, qu'il se fait gloire d'avoir été lié avec une partie de ma famille en Bourgogne; et dès son arrivée à Londres, il y a trois ans, son premier soin fut de m'écrire qu'il était mon compatriote, qu'il désirait me voir et se lier avec moi. Je refusai pendant deux ans sa connaissance, et pour cause; depuis, il a si souvent frappé à ma porte que je l'ai laissé entrer chez moi de temps en temps pour ne point me mettre à dos un jeune homme dont l'esprit est des plus violents et des plus impétueux... Il a épousé la fille de son hôtesse, qui faisait et défaisait son lit avec lui (il en a deux enfants et vit bien avec elle). C'est un homme qui met à composition plusieurs personnes riches de Paris par la crainte de sa plume. Il a composé le libelle le plus sanglant qui se puisse lire contre le comte de Lauraguais, avec lequel il s'est pris de querelle. A ce sujet le roi d'Angleterre (si souvent attaqué lui-même dans les journaux) demandait au comte de Lauraguais comment il se trouvait de la liberté anglaise: «Je n'ai pas à m'en plaindre, Sire, elle me traite en roi!»
Je ne suis pas instruit que de Morande travaille à l'histoire scandaleuse de la famille du Barry; mais j'en ai de violents soupçons. Si l'ouvrage est réellement entrepris, personne n'est plus en état que moi de négocier sa remise avec le sieur de Morande; il aime beaucoup sa femme et je me charge de faire de celle-ci tout ce que je voudrai. Je pourrais même lui faire enlever le manuscrit, mais cela pourrait faire tapage entre eux; je serais compromis et il en résulterait un autre tapage plus terrible. Je pense que si on lui offrait 800 guinées il serait fort content. Je sais qu'il a besoin d'argent à présent; je ferai tous mes efforts pour négocier à une moindre somme: Mais à vous dire vrai, monsieur, je serais charmé que l'argent lui fût remis par une autre main que la mienne, afin que d'un côté ou d'un autre on n'imagine pas que j'aie gagné une seule guinée sur un pareil marché[141].
[141] Le chevalier d'Éon au comte de Broglie, 13 et 18 juillet 1773.--Archives des Affaires étrangères, cité par GAILLARDET, p. 219.
Si d'Éon méprisait cet intrigant autant qu'il le dit, il l'avait cependant toujours ménagé et le connaissait beaucoup plus intimement qu'il ne désirait le paraître. Morande n'avait cessé de lui offrir les services de sa plume, soit pour le seconder «dans des travaux qu'il préparait», soit même pour faire «avec toute la chaleur bourguignonne la biographie de l'énigmatique chevalier[142].» D'Éon ne s'était point montré insensible à des flatteries sans cesse renouvelées et à d'aussi respectueuses protestations de dévouement; il avait même largement ouvert à leur auteur la porte de son logis et délié en sa faveur les cordons de sa bourse. Le maître chanteur, reçu à sa table et demeuré son débiteur insolvable, lui avait dès le principe révélé ses projets de scandale; d'Éon l'avait souvent exhorté à les abandonner et, s'il n'y était pas parvenu, il se trouvait à même d'engager facilement des négociations pécuniaires dans ce but. Aussi les ordres du comte de Broglie furent-ils promptement exécutés: Morande se montra de bonne composition avec «son compatriote et compagnon d'exil», comme il se plaisait à l'appeler. En quelques jours le marché fut conclu et d'Éon obtint une promesse écrite et signée de la main du sieur Morande par laquelle celui-ci s'engageait «à ne confier à âme qui vive cette négociation». Il promettait en outre «non seulement de ne point imprimer son ouvrage contre la maison du marquis et de Mme la comtesse du Barry; mais au contraire à en faire entièrement le sacrifice et à en remettre fidèlement au chevalier d'Éon toutes les minutes et copies suivant les conditions convenues[143]».
[142] Correspondance de Morande et du chevalier d'Éon. (_Papiers inédits de d'Éon._)
[143] _Papiers inédits de d'Éon._
Cette négociation avait été menée par d'Éon avec une grande rapidité et une réelle adresse; les conditions en étaient relativement modérées; tout laissait croire qu'on n'aurait pas à attendre longtemps la ratification du roi et de la famille intéressée. Il en fut cependant tout autrement, soit parce que Mme du Barry ne désirait pas employer les services du comte de Broglie, qu'elle détestait particulièrement et qui avait été sollicité sans son assentiment; soit plutôt peut-être parce qu'elle pensait que sa réputation n'était guère à la merci de ces scandaleuses révélations. Moins soucieuse de l'opinion que ses propres courtisans, «elle semblait tranquille sur un objet qui devait tant l'intéresser», et quand on lui soumit les conditions obtenues par d'Éon, elle répondit assez évasivement «qu'il faudrait s'en occuper». La matière ne fut jamais «traitée plus à fond[144]». Le roi partageait l'indifférence de la favorite en ce qui le regardait personnellement, et jugeait avec un pareil bon sens que le mieux était de ne point s'inquiéter de médisances qui menaçaient de se multiplier en proportion du cas qu'en feraient les intéressés. Aussi écrivait-il au comte de Broglie: «Ce n'est pas la première fois qu'on a dit du mal de moi dans ce genre; ils sont les maîtres, je ne me cache pas. L'on ne peut sûrement que répéter ce que l'on a dit sur la famille du Barry. C'est à eux de savoir faire ce qu'ils veulent et je les seconderai[145].» Ce billet ne nous apprend rien de nouveau sur le caractère de Louis XV, mais il n'est pas un des témoignages les moins frappants de l'inconscience naturelle et du manque absolu de moralité d'un monarque par ailleurs plein de finesse et de bon sens. Quelques jours s'étaient à peine écoulés que le comte de Broglie recevait du roi une lettre lui enjoignant de faire cesser définitivement les négociations entamées par d'Éon.
[144] Le comte de Broglie à Louis XV, 29 juillet 1773. BOUTARIC, _Correspondance secrète_, t. II, p. 358.
[145] Louis XV au comte de Broglie, 29 juillet 1773. BOUTARIC, _Correspondance secrète_, t. II, p. 360.
M. du Barry avait cru devoir enfin veiller lui-même à l'honneur de sa maison! Il avait envoyé à Londres un émissaire choisi parmi les aigrefins de son entourage et lui avait fait adjoindre quelques agents de la connétablie. Cet aventurier, d'aussi mauvaise marque que Morande, était en revanche moins rusé; il avait surtout vu dans sa mission l'occasion d'un voyage agréable et bien rémunéré. Aussitôt arrivé à Londres il s'abouche avec Morande, l'étourdit de ses puissantes relations, de sa charge prétendue dans la maison du comte d'Artois et du premier coup lui fait miroiter les plus brillantes promesses. Morande éleva ses prix en proportion, rompit de suite avec d'Éon et afficha dans Londres l'ambassadeur ainsi dépêché auprès de lui. Mais au bout de quelques semaines le sieur de Lormoy, ayant dissipé à mener joyeuse vie les crédits qui lui avaient été accordés et n'ayant pu vaincre les nouvelles exigences de Morande, quitta Londres à l'improviste, sans y avoir fait autre chose que quelques milliers de livres de dettes que d'Éon fut chargé de régler. Morande, déçu et fort irrité, allait se décider à publier son ouvrage, lorsque la famille du Barry lui envoya un nouveau négociateur désigné cette fois par M. de Sartine lui-même. C'était le pamphlétaire Caron de Beaumarchais, qui n'était pas encore l'auteur applaudi du _Mariage de Figaro_, mais seulement le bruyant et processif antagoniste du président Goëzman.
D'Éon nous a laissé de l'origine de cette mission une autre version qui, dénuée de toute vraisemblance comme de tout bon goût, paraît ne lui avoir été inspirée que par la haine acerbe qu'il nourrit jusqu'à la fin de sa vie contre Beaumarchais.
«Le sieur Caron de Beaumarchais, dit-il, blâmé au Parlement de Paris, sur le point d'être appréhendé au corps pour l'exécution de l'arrêt, se réfugie dans la garde-robe du roi, asile digne d'un tel personnage. M. de Laborde, valet de chambre du roi, confie au sieur de Beaumarchais, dans les ténèbres de la garde-robe, que le cœur du roi est attristé par un vilain libelle que compose à Londres le vilain Morande sur les amours de la charmante Dubarry.