Chapter 4
Je lui baisai les mains, et l'assurai que je serais le plus confiant de ses religieux, comme j'étais peut-être déjà celui qui l'aimait le plus. Cela le fit sourire, et il me répondit aimablement:
--Mon enfant, le vieux moine vous aime aussi.
Le P. Supérieur doit vous renvoyer dans ma lettre le portrait et les cheveux de Thérèse. En les recevant, vous auriez cru peut-être que son souvenir m'était moins cher, moins sacré, et cette pensée, je le sais, vous serait bien pénible. Voilà pourquoi je vous ai tout dit sur cette première et bien sensible épreuve de ma vie religieuse. Et puis, j'aimais à vous faire connaître mon Supérieur, à vous répéter ce qu'il m'a dit d'elle. Je suis sûr que vous partagerez la consolation que j'éprouvais en l'entendant. N'est-il pas bien bon? Il me semble que je redeviens enfant quand je lui parle.
Ce soir, je vais prendre possession de ma cellule et commencer mon noviciat. Le monde attribue cette résolution à l'excès de mes regrets. Il se trompe. Thérèse était un ange et je l'aimais avec toute la force et la tendresse de mon coeur, mais si je pouvais la rappeler à la vie, je ne le ferais pas. Non, Dieu m'en est témoin, Madame, je la laisserais parée de sa pureté virginale au Seigneur Jésus, à Celui qui l'a le plus aimée.
Quand, l'été dernier, je me préparais à mon mariage, qui m'eût dit que quelques mois plus tard je serais à la grande Chartreuse, n'aspirant plus qu'à ce dépouillement de l'âme qui ne laisse rien à sacrifier?
"Ô Mon Dieu, vous avez brisé mes liens et je vous rendrai un sacrifice de louanges."
Je songe souvent à la joie que Thérèse doit avoir de ma vocation religieuse. La chère enfant ne désirait pour moi que la foi. Mais, comme dit saint Paul, Dieu peut faire infiniment plus que nous ne désirons. Je ne lis jamais ces paroles sans m'attendrir, sans penser à la reconnaissance que Thérèse et moi nous devons à Dieu. Ah, qu'il est bon, Madame. Après m'avoir donné la foi, il m'appelle au bonheur et à la gloire de lui appartenir.
Sans doute, la vie religieuse est austère, mais _la charité de Jésus-Christ nous presse_, et l'enchantement de vivre sous le même toit que cet aimable Sauveur fait passer légèrement sur bien des choses. D'ailleurs, je vous le demande, quel bonheur humain peut se comparer à celui du religieux, quand il se prosterne sur le pavé du sanctuaire, après les voeux solennels qui l'unissent à Dieu pour toujours? Dans le monde, la seule pensée de la mort assombrit toutes les joies, trouble toutes les tendresses. Ici, non seulement cette pensée est sans amertume, mais la mort elle-même a un air de fête. Et comment s'en étonner? Le religieux n'attend rien de _la figure de ce monde qui passe_, il a _jeté son coeur dans l'éternité_, et vit de la foi et de l'espérance. Aussi, sur le bord du tombeau, la foi, qui va disparaître devant la claire vue; l'espérance, qui va se perdre dans la possession, brillent d'un dernier et plus vif éclat dans son âme, et resplendissent à travers les ombres et les tristesses de la mort, comme le soleil couchant dans les nuages. Si cette image vous semble un peu pompeuse, songez, s'il vous plaît, que j'ai là sous les yeux, en vous écrivant, un magnifique coucher de soleil.
Madame, je vais maintenant vous dire adieu. Si je persévère, comme il faut l'espérer, je ne vous écrirai plus et nous ne nous reverrons jamais sur la terre. Mais ne vous affligez pas. _Le coeur en haut_, et remerciez Dieu pour moi. Au revoir dans l'éternité, chez notre Père.
Vous vous rappelez que, sur son lit de mort, Thérèse protestait qu'elle m'aimerait plus au ciel que sur la terre, et moi, en présence des anges gardiens de ce monastère, je vous promets que tous les jours de ma vie je remercierai Dieu de l'avoir connue et de l'avoir aimée. Je ne visiterai plus sa tombe, je ne parlerai plus jamais d'elle; la robe blanche des chartreux va remplacer mes habits de deuil, mais ma tendresse pour elle vivra toujours.
Priez pour moi, je ne vous oublierai jamais, et de ma cellule, je demanderai à Jésus-Christ qu'il mette sa main sur la profonde blessure de votre coeur, sa divine main, qui pour l'amour de nous fut attachée à la croix.
Adieu, une dernière fois.
Permettez que je termine par une parole de saint Augustin, la première que j'ai lue sur les murs de la Chartreuse: Ô aimer! Ô mourir à soi! Ô parvenir à Dieu!
Le portrait et les cheveux de Thérèse étaient joints à la lettre. M. Douglas ne m'écrivit plus, mais ma pensée le suivait avec respect et attendrissement dans les exercices de sa vie religieuse, si noble et si sainte. Je me le représentais priant dans sa chaste et pauvre cellule. Je savais que le souvenir charmant et sacré de ma fille chérie vivait dans son coeur, que tous les jours, suivant sa parole, il remerciait Dieu de l'avoir aimée, et cette pensée m'était singulièrement douce.
Francis Douglas avait toujours vécu dans l'opulence; il dut souffrir beaucoup de l'austérité de la Chartreuse. Pourtant il prononça ses voeux. Atteint, peu après, d'une maladie mortelle, il vit venir la mort avec une paix profonde. Un des religieux lui ayant demandé s'il n'éprouvait pas quelque crainte, il sourit et répondit: Que craindrais-je? Je vais tomber dans les bras de Celui que j'ai le plus aimé.
Il pria son supérieur de m'écrire pour m'apprendre sa mort.
Sans cesse, il bénissait Dieu du don de la foi.
Après sa communion dernière, Francis désira entendre le _Salve Regina_ et expira doucement pendant qu'on le chantait. Il aimait ce chant, disaient les religieux ses frères, et ne l'entendait jamais sans s'attendrir visiblement.