Un amour vrai

Chapter 3

Chapter 34,000 wordsPublic domain

Je n'essaierai pas de vous dire ma consternation en apprenant la maladie de Thérèse, ce que je souffris en la trouvant mourante. Interrogez votre coeur, Madame. Je contins l'explosion de mon désespoir pour ne pas la troubler à cette heure terrible, mais qui pourrait dire ce que souffrais? Tout entier à elle et à ma douleur, je ne voyais rien, je n'entendais rien autour de moi; je n'avais rien remarqué des préparatifs pour l'administration et quand le prêtre s'approcha avec l'hostie sainte,--Ô mon Dieu comment parler de ce moment sacré, comment dire le miracle qui se fit dans mon âme? Sans doute, Thérèse priait pour moi à cette heure solennelle, et à sa prière le Seigneur Jésus daigna me regarder, car dans cet instant la foi la plus ardente pénétra, embrasa mon âme. Saisi d'un respect sans bornes, je me prosternai, en disant du plus profond de mon coeur: Oui, vous êtes le Christ, le Fils unique du Dieu vivant... Ô miséricorde! Ô bonté! Ô moment à jamais béni! Ô moment vraiment ineffable et que toutes les joies du ciel ne me feront pas oublier! La foi, la reconnaissance, l'amour débordait de mon âme. Les larmes jaillirent à flots de mon coeur. J'aurais donné ma vie avec transport, pour rendre témoignage de la présence réelle, celui de tous les dogmes catholiques qui révoltait davantage ma superbe raison. Le regard du Christ, comme un soleil brûlant, avait fondu ces glaces épaisses, dissipé ces nuages obscurs qui m'avaient empêché jusqu'alors de croire à la parole et à l'amour de mon Dieu.

Je vis ma charmante fiancée agoniser et mourir, mais, avec la foi, la résignation était entrée dans mon âme, et une paix profonde se mêla à mon inexprimable douleur. Au moment terrible, quand le prêtre prononça l'absolution suprême, je crus que la connaissance lui revenait, et me penchant sur elle, je lui dis: Thérèse, remercie Dieu, je suis catholique. Me comprit-elle? Je le crois, car son regard mourant se ranima et se tourna vers moi. Ah! comme il dut réjouir les anges et pénétrer jusqu'à Dieu, ce chant de joie et de reconnaissance qui s'éleva de son coeur, pendant qu'elle était dans le travail de la mort.

Combien je vous remercie, Madame, pour ce crucifix qui vous eût été si cher et si précieux, et que vous avez eu la générosité de me donner. Quand je le regardai, là, à côté de Thérèse morte, ce fut comme si une lumière éclatante jaillissant des plaies sacrées du Christ eût illuminé les mystérieuses profondeurs de l'éternité. Comme je la trouvai heureuse d'avoir ouvert les yeux à ces radieuses splendeurs, d'avoir vu Dieu face à face, d'être avec lui pour jamais! Ne vous sentiez-vous pas consolée en regardant son visage, son doux visage, sur lequel la vision de Jésus-Christ avait laissé comme un reflet céleste de bonheur et de paix? Si je pouvais vous dire ce que j'éprouvais pendant la messe des funérailles, la reconnaissance qui consumait mon âme, quand je pensais que sur l'autel Jésus-Christ s'immolait pour ma Thérèse! Quelle consolation je trouvais à prier pour elle, pour elle qui a tant prié pour moi!

Vous vous étonnez peut-être que j'aie un peu tardé à vous faire connaître mon changement. C'est que le prêtre qui avait assisté Thérèse me conseilla, après m'avoir entendu, d'en traiter d'abord avec Dieu. Il m'envoya à ce monastère d'où je vous écris. J'arrivai le soir de la solennité de l'Assomption. Le supérieur me reçut avec une bonté parfaite et me conduisit à la chapelle, où les religieux étaient réunis pour l'office. L'image de la Vierge, brillamment illuminée, resplendissait au-dessus de l'autel, et cette vue m'émut profondément. Je me rappelai ce moment où, sur son lit de mort, Thérèse, mettant sa main sur ma tête, me consacra à la mère de miséricorde. Du plus profond de mon coeur je ratifiai la consécration, et promis à la Sainte Vierge de l'honorer toujours du culte le plus tendre et le plus aimant. Une voix admirablement belle chanta le _Salve Regina_, et ce chant suave, réveillant dans mon coeur l'émotion la plus douce et la plus déchirante, je pleurai longtemps. Non, jamais je n'oublierai ce soir (le dernier de sa vie) où Thérèse me le chanta. En l'écoutant, un sentiment confus de vénération et de confiance pour la mère de Dieu pénétra pour la première fois dans mon âme, et j'essayais de réagir contre cette impression, très douce pourtant. Vous rappelez-vous avec quel accent elle me dit: Francis, mon cher ami, ne voulez-vous pas que la Sainte Vierge nous protège et nous garde? Cette question me troubla. En regagnant mon logis, je pensais combien peu, après tout, je pouvais pour son bonheur, et un instinct secret me portait à la mettre sous la garde de la Vierge Marie.

C'était hier le jour fixé pour mon mariage, et malgré la force que je puise dans ma foi, je succombai sous le poids de la plus mortelle tristesse. La journée était magnifique. Le soleil resplendissait. Toute la nature avait un air de fête. Et moi, je repassais mes rêves de bonheur, et ma pensée s'arrêtait dans cette tombe où tout est venu s'engloutir, dans cette tombe où je l'ai vue descendre pour y dormir jusqu'à ce que _les cieux et la terre soient ébranlés._ C'était horriblement douloureux. Mais le saint religieux qui me prépare au baptême vint me joindre dans le jardin où je m'étais retiré, et, me reprochant tendrement et fortement ma faiblesse, m'en fit demander pardon à Dieu. Du reste ces défaillances sont rares. La puissante main du Christ me soutient sur un abîme de douleur. Mais vous, Madame, comment supportez-vous cette terrible épreuve? Ah, laissez-moi vous répéter ce que Thérèse me disait: C'est la volonté de Dieu, et il faut s'y soumettre, car il est notre Père.

Mon baptême est fixé au 28 août. Il serait superflu de vous dire combien je désire vous y voir. Vous aviez pour Thérèse un coeur de mère, et vous ne sauriez croire comme votre tendresse pour elle m'attache à vous. Souffrez que je vous remercie de vos soins si éclairés, si tendres. Je les appréciais d'autant plus que j'ai beaucoup souffert du malheur d'être orphelin. Soyez bénie, Madame, pour l'avoir tant aimée. Soyez bénie pour les larmes amères que vous avez versées avec moi sur son cercueil. Vous parlerai-je de l'impatience avec laquelle j'attends le jour de ma régénération, l'heure sacrée de mon baptême. Qu'il tarde à venir, ce jour ou je serai lavé dans le sang du Christ. Vous savez que le 28 août est la fête de saint Augustin. Plaise à Dieu qu'à l'exemple de cet illustre pénitent, je pleure toute ma vie mes fautes innombrables et le malheur d'avoir aimé Dieu si tard. En attendant l'abjuration publique, tous les jours, en la présence de Jésus-Christ et de ses anges, j'abjure dans le secret de mon coeur toutes les erreurs de l'hérésie. Vous ne vous imaginez pas la douceur que je trouve à dire et redire à Jésus-Christ que je veux appartenir à son Église, en être l'enfant le plus humble et le plus soumis.

Le soir, je me promène avec mon directeur dans le jardin du monastère. Nous parlons de l'amour et des souffrances du Christ, du néant des choses humaines et de cette heure qui vient où _les morts entendront dans leurs tombeaux la voix du Fils de Dieu. Oui, j'attends la résurrection des morts,_ et mes larmes coulent bien douces quand je pense qu'un jour je retrouverai ma Thérèse rayonnante de l'éternelle jeunesse et de l'immortelle beauté.

Parfois, je l'avoue à ma honte, il me semble que je ne pourrai jamais supporter son absence. Je le disais aujourd'hui même à mon directeur. Le saint vieillard à souri doucement et m'a répondu avec une expression céleste: Mon fils, quand vous aurez communié, vous saurez que Dieu suffit à l'âme. Ces paroles firent battre mon coeur. En songeant à ma communion prochaine, je restai ému, ébloui, comme un voyageur devant qui s'entrouvre un horizon enchanté et inconnu. Ô Christ mon sauveur, que se passe-t-il dans l'âme qui vous aime quand vous y entrez? Peut-être devrais-je, Madame, vous parler avec plus de calme, mais la seule pensée de ma première communion me plonge dans une sorte de ravissement. Songez donc à ce que Jésus-Christ a fait pour moi. Et pourtant j'ai des heures d'abattement terrible, quand je pense que ma Thérèse n'est plus nulle part sur la terre. Ô misère et faiblesse du coeur de l'homme! Je la pleure quand je la sais au ciel... Mais le saint que Dieu m'a donné pour guide me dit de ne pas m'alarmer si la nature faiblit souvent. Dans ces moments d'amère et profonde tristesse, il me fait réciter le _Te Deum_ pour remercier Dieu de ce qu'il m'a donné non seulement _de croire en lui, mais encore de souffrir pour lui._ Cette grâce de la souffrance et de la foi, vous l'avez aussi reçue, Madame, bénissez et remerciez Dieu avec moi, en attendant que, comme l'en priait Thérèse, il nous réunisse pour l'éternité dans son amour.

À mon extrême regret, je ne pus assister au baptême de M. Douglas, mais, dans ma réponse à sa lettre, je lui appris que Thérèse avait offert à Dieu son bonheur et sa vie pour obtenir sa conversion. Après son baptême, Francis revint à Montréal et passa quelque temps chez moi. Sa première visite avait été pour la tombe de sa fiancée. Je le revis avec un déchirant bonheur. Il me fit prendre place sur le sofa où il avait si souvent causé avec Thérèse, et quand il put parler, il m'entretint de Dieu et d'elle. Toujours généreux, il s'efforçait, pour ne pas ajouter à ma peine, de me cacher l'excès de sa douleur, et partait surtout des joies de sa conversion, mais sa douleur éclatait malgré lui, avec des accents qui déchiraient le coeur. Et pourtant, avec quel ravissement il parlait de son baptême et de sa première communion! Ah! si Thérèse eût été là pour le voir et l'entendre! Ce jeune homme comblé de grâces si grandes m'inspirait une sorte de vénération. Je ne pouvais détacher mes yeux de sa belle tête blonde, sur laquelle l'eau du baptême venait de couler. Il avait beaucoup maigri et pâli pendant ces deux semaines, mais la joie profonde du converti se lisait dans ses yeux fatigués par les larmes. Jamais je n'ai compris la puissance de la foi, comme en le regardant et l'écoutant. Quand ce coeur si cruellement déchiré éclatait en transports d'actions de grâces, je me rappelais les martyrs qui chantaient dans les tortures.

Tous les jours il s'enfermait dans la chambre de Thérèse, et passait là des heures entières. On n'y avait rien changé. La petite table qui avait servi d'autel était encore là avec ses cierges et ses fleurs. Le bouquet de roses, dernier don de son fiancé, était toujours devant l'image de la Vierge où Thérèse l'avait mis. Hélas! ces pauvres fleurs n'étaient pas encore flétries quand la mort l'avait frappée.

La première fois que Francis entra dans cette chambre pour lui si pleine de souvenirs, il baisa la table où le saint sacrement avait reposé, et voulut ensuite s'agenouiller là où il l'avait vue mourir, mais il se trouva mal et fut obligé de sortir. Je voulus l'empêcher d'y retourner, craignant pour lui ces émotions si douloureuses, mais il me rassura. Ne craignez rien, me dit-il, Dieu s'est mis entre la douleur et moi. D'ailleurs, cette chambre où elle a vécu, où elle est morte, cette chambre où j'ai reçu la foi est pour moi un sanctuaire sacré. Voyant qu'il y passait la plus grande partie de son temps, j'y mis le plus ressemblant des portraits de Thérèse. Il me remercia pour cette attention avec une effusion touchante, et me dit ensuite qu'il la portait continuellement dans une présence bien autrement intime que celle des sens.

Souvent, il m'entretenait de nos immortelles espérances, et parlait avec une conviction si ardente, si Profonde, qu'en l'écoutant, je me demandais si j'avais un peu de foi. Sa présence me fit un bien infini. Il était impossible de ne pas se ranimer au contact de cette ferveur brûlante. Tous les jours nous allions visiter le cimetière de la Côte des Neiges. Je déposais sur la tombe de Thérèse les fleurs que nous avions apportées. Francis jetait son chapeau sur la terre, s'agenouillait et passait son bras autour de la croix. Je le regardais prier avec une consolation inexprimable. Comment Dieu eût-il pu ne pas écouter cette âme tout éclatante de la pureté de son baptême? Comment eût-il pu ne pas entendre _la voix de ces larmes_ si saintement résignées? Ce fut dans le cimetière, debout près de la tombe de Thérèse, que M. Douglas me confia sa résolution d'entrer dans un monastère, après avoir fait le pèlerinage de la Terre-Sainte. Il aimait à parler de la vie religieuse, du bonheur et de la gloire d'être tout à Dieu, et alors son visage prenait une expression qui élevait l'âme. En le regardant, je me surprenais rêvant à ces joies du renoncement et du sacrifice, redoutables, il est vrai, à la faiblesse humaine, mais si incomparablement au-dessus de toutes les autres.

Vint le jour du départ et le dernier adieu, puis, pour lui, la dernière visite au cimetière.

C'était une triste et froide journée d'automne, et seule à mon foyer pour jamais désolé, je pensais à ma Thérèse qui dormait sous la terre, et au noble jeune homme qui s'en allait attendre dans la paix profonde du cloître la paix plus profonde de la mort.

Après le départ de M. Douglas, je trouvai dans le journal de Thérèse les lignes suivantes qu'il y avait ajoutées. Elles étaient écrites en anglais et presque effacées par ses larmes:

"Ô mon Dieu, réunissez-nous pour l'éternité dans votre amour!

"Ce voeu suprême de son âme, je l'ai fait graver sur son crucifix que je porte sur ma poitrine, sur l'anneau que je lui ai donné comme à mon épouse et qu'il porte parmi les morts, mais il est plus ineffaçablement gravé dans mon coeur.

"Ô mon Dieu, soyez béni! _je suis content de vous_; dans le deuil si intime, si profond de mon âme, j'aime à répéter ce qu'elle me faisait dire aux jours du bonheur. Tout est fini, à jamais fini... mais _mon coeur à chanté sa joie. Les routes me sont ouvertes à la véritable vie. Par les entrailles de la miséricorde de Dieu, qui a voulu que ce soleil levant vînt d'en haut nous visiter, pour éclairer ceux qui sont ensevelis dans l'ombre de la mort._ Ces paroles, l'Église les a chantées sur la tombe de Thérèse, et cette mère immortelle les chantera aussi sur mon cercueil. Ah! je voudrais qu'un même tombeau nous réunît un jour. Mais non, il faut s'en aller mourir où la voix de Dieu m'appelle. Il faut partir et pour ne revenir jamais. Qu'est-ce qui nous attache si fortement là où nous avons aimé et souffert?

"Thérèse, tous les jours de ma vie, j'aurais voulu pleurer sur cette terre qui te couvre. C'est à côté de toi que je voudrais dormir mon dernier sommeil, et me réveiller à l'heure de la résurrection. Mais il faut obéir à Dieu. Il faut partir. Demain j'aurai laissé pour toujours cette terre du Canada, où nous nous sommes aimés, où ton corps repose; mais j'emporte avec la douleur qui purifie la foi qui sauve et console, et, depuis l'heure à jamais bénie de mon baptême, il y a dans mon âme la voix qui crie sans cesse à Dieu Mon père! mon père!

"Ô sainte Église catholique! Ô épouse sacrée du Christ! Ô ma tendre et glorieuse mère! Vous m'avez fait l'enfant de Dieu. Nourri dans la haine et le mépris de votre nom, je vous méconnaissais, je vous insultais; mais maintenant je vous appartiens et je n'aspire plus qu'à mourir entre vos bras.

"Mon Dieu, soyez mon rêve, mon amour. Je m'en vais attendre que les ombres déclinent et que le jour se lève."

IV

Après son départ, M. Douglas m'écrivit souvent, et me disait chaque fois qu'il ne pouvait s'habituer au bonheur d'être catholique. À son retour d'Orient, il entra à la grande Chartreuse, d'où il m'écrivit une dernière fois.

Voici sa lettre:

Madame,

Vous n'avez pas oublié nos conversations de l'automne dernier, ce que je vous confiai sur ma résolution d'entrer dans un cloître. Cette résolution, je l'ai renouvelée partout: à Lourdes, à Lorette, à Rome, à Bethléem, sur le Calvaire, et je viens enfin de l'exécuter. Depuis une semaine je suis à la grande Chartreuse, où, avec la grâce de Dieu, je veux finir ma vie. Mon bonheur est grand. On respire ici une atmosphère de paix qui pénètre l'âme et semble rapprocher du ciel. Je n'avais pas l'idée de ce calme, de ce silence plus éloquent que celui des tombeaux. Vous ne sauriez vous figurer ce qu'on éprouve en entrant dans ce monastère, où, depuis bientôt huit siècles, tant d'hommes qui pouvaient être grands selon le monde, sont venus s'ensevelir pour y vivre pauvres et obscurs sous le seul regard de Dieu.

Vous savez que la Chartreuse est bâtie dans une solitude profonde, au milieu de rochers presque inaccessibles. Cette nature grandiose élève l'âme et m'a rappelé la sauvage beauté de certains paysages de votre Canada. Je ne vous dirai rien de l'histoire de ce célèbre monastère (où votre pensée, j'espère, viendra souvent me visiter), car, sans doute, vous le connaissez depuis longtemps. Je vous avoue que j'étais bien ému en arrivant ici. Je songeais à ceux qui m'y ont précédé, à ces preux d'autrefois, à tant de nobles et brillants seigneurs qui ont fui les pompes et les séductions du monde, pour venir à la Chartreuse opérer leur salut. Cette sauvage solitude a vu bien des sacrifices héroïques, sanglants, et quelles terribles luttes entre la nature et la grâce ont dû s'y passer! Pour moi, j'y venais sans combat, car, depuis la mort de ma fiancée, le monde ne m'est plus rien.

Le recueillement des religieux m'a profondément touché. Oui, Louis Veuillot avait raison quand il disait: Il faut laisser les monastères, non pour les grands coupables et les grandes douleurs, comme on le dit communément, _mais pour les grandes vertus et les grandes joies_.

Je comptais commencer mon noviciat le jour de mon entrée, mais les bons Pères m'ont donné une semaine de repos pour me remettre de mes fatigues de voyage, et le religieux chargé d'exercer l'hospitalité me traite avec toutes sortes de soins et d'attentions. Il me gâte. Je ne fais pas ici d'allusion, madame, je ne vous fais pas des reproches indirects de m'avoir autrefois, chez vous, gâté avec autant de bonne grâce que cet aimable religieux.

En attendant, j'occupe une des chambres destinées aux étrangers. Cette chambre, toute monastique, n'a pour ornement qu'un tableau représentant saint Bruno en prière; au-dessous sont gravées les armoiries des Chartreux--un globe surmonté d'une croix et cette belle devise: _Stat crux dum volvitur orbis;_ la croix demeure pendant que le monde tourne. J'aime cette profonde parole.

Maintenant, je vais vous parler d'une chose qui m'a été bien pénible.

Hier, le Père Supérieur vint me voir à ma chambre. J'ouvris mes malles pour lui montrer plusieurs de mes souvenirs de voyage que je croyais propres à l'intéresser. Le révérend Père trouva probablement qu'il y avait là bien des inutilités, car il me dit qu'avant de commencer mon noviciat, j'aurais à remettre tout ce que j'avais apporté avec moi. Cet ordre me bouleversa. Depuis la mort de Thérèse, j'avais toujours porté sur moi son crucifix, et son portrait qu'elle m'avait donné le jour de nos fiançailles, avec une boucle de ses cheveux. Me séparer de ces souvenirs si chers me paraissait un sacrifice au-dessus de mes forces. Eh quoi! me disais-je, je me séparerais de tout ce qui me reste d'elle! de son portrait, de ses cheveux, du crucifix qu'elle a porté si longtemps, qu'elle tenait entre ses mains à son heure dernière! devant lequel elle a offert pour mon salut son bonheur et sa vie! Je passai la nuit dans une agitation cruelle. Enfin ce matin, profondément malheureux, j'allai à la chambre du Père Supérieur. Mon trouble n'échappa point à son regard pénétrant; car, après m'avoir offert un siège, il me demanda ce qui m'affligeait et m'engagea à lui parler "comme un enfant parle à son père." J'étais grandement embarrassé, mais je le regardai et ma timidité faisant place à la confiance et au plus profond respect, je m'agenouillai devant lui et lui dis tout. Je lui dis comme ses paroles de la veille m'avaient fait souffrir, pourquoi ma fiancée avait offert sa vie à Dieu; je lui racontai sa mort, ma conversion, et demandai la permission de garder ce qui me restait d'elle: son crucifix, son portrait et ses cheveux.

Le bon Père s'attendrit visiblement en m'écoutant, et me dit après quelques instants de silence:

--Mon fils, gardez toujours au fond de votre coeur le souvenir de cet ange que Dieu avait mis sur votre route pour vous conduire à lui. Ce qu'elle a fait pour vous est l'héroïsme de la charité. Quant à ces objets qui vous sont si justement chers, vous avez là l'occasion d'un sacrifice.

Et comme je ne répondais rien, le vénérable religieux mit ses mains sur ma tête et me dit avec un accent qui pénétra jusqu'au plus intime de mon âme:

--Mon enfant, pourquoi êtes-vous venu ici? Pourquoi voulez-vous être religieux?

J'étais bien troublé, mais je lui dis:

--Mon Père, commandez-moi ce que vous voudrez, je vous obéirai en toutes choses; seulement, je vous en prie, laissez-moi ce qui me reste d'elle. Ces souvenirs sont pour moi sacrés, je les avais sur mon coeur au jour de mon baptême et de ma première communion. Permettez que je les garde encore, au moins pour quelque temps.

--Non, me répondit-il avec douceur, mais aussi avec une autorité qui ne souffrait pas d'instances, non, mon enfant. Le sacrifice est la base de la vie religieuse. Si vous voulez commencer votre noviciat, il faut me remettre ces objets, auxquels vous tenez tant.

Il se fit dans mon âme un combat bien douloureux. Je vous l'avoue à ma confusion, pendant quelques instants j'hésitai--oui, j'hésitai. Ô mon Dieu, ayez pitié de moi! Ô ma Thérèse, prie pour moi, dis-je au fond de mon coeur; et, ôtant de ma poitrine le crucifix et le médaillon, je les remis au Père, qui me considérait en silence. En me séparant de tout ce qui me restait d'elle, je ressentis quelque chose de cette douleur terrible qui me brisait le coeur quand je la mis dans son cercueil. Je pleurais. Mais loin de s'indigner de ma faiblesse, le saint religieux m'attira dans ses bras, et me dit de douces et tendres paroles.

--Ne pleurez pas, me répétait-il, ne pleurez pas, mon enfant. Tout sacrifier à Dieu, c'est la plus grande des grâces, le plus grand des bonheurs. Plus tard, vous le saurez et vous regretterez ces larmes. Croyez-moi, ajouta-t-il avec une expression charmante, votre ange gardien, et cet autre ange que Dieu vous avait donné, se réjouissent pour vous dans ce moment.

Il me parla des grandes grâces que Dieu m'a faites, de mon baptême, de ma première communion.

Ah! Madame, si vous l'aviez entendu quand il me suppliait d'être fidèle, d'être reconnaissant, d'être généreux! Il y a dans sa parole quelque chose qui pénètre et enflamme le coeur. J'avais bien honte de moi, je vous assure, en pensant que je venais d'hésiter misérablement devant un sacrifice; mais le bon Père ne me fit pas de reproches. Au contraire, il consentit à me laisser commencer mon noviciat; et, me serrant dans ses bras, comme pour faire passer dans mon coeur le feu sacré qui brûle le sien, il me souhaita le bonheur d'aimer Dieu jusqu'au renoncement continuel, absolu, jusqu'à l'immolation parfaite et constante de moi-même. Ce souhait me fit éprouver une émotion profonde. Il me sembla que je n'avais jamais entendu rien d'aussi doux, ni d'aussi terrible. Je remerciai le saint vieillard, et lui avouai que je n'étais qu'un faux brave, que les mots de renoncement et d'immolation me faisaient frémir. Il m'écouta avec une aimable indulgence, et sourit en m'entendant parler de mes craintes, comme nous faisons quand les enfants nous parlent de leurs frayeurs imaginaires. Ce sourire, je vous l'assure, en disait plus que n'importe quelle parole, sur cette folie qui nous fait craindre de souffrir pour Dieu. Puis, comme j'allais le saluer pour me retirer, le révérend Père me dit agréablement:

--Mais, je devrais vous gronder pour avoir tardé à tout me dire.