Un amant

Part 8

Chapter 84,006 wordsPublic domain

Une après-midi, M. Hindley était parti et Heathcliff s'en était autorisé pour se donner congé. Il avait alors atteint, je crois, l'âge de seize ans, et sans avoir une mauvaise figure, ni manquer d'intelligence, il ne laissait pas de causer une impression de répulsion physique et morale dont il ne reste plus aucune trace dans son aspect d'à présent. D'abord, il avait, avec le temps, perdu tout le bénéfice de sa première éducation: un travail incessant et pénible, commencé de bonne heure et terminé tard, avait éteint en lui toute curiosité pour le savoir et tout amour des livres ou de l'étude. Son sentiment de supériorité, autrefois inculqué en lui par la faveur du vieux M. Earnshaw, s'était effacé. Longtemps il lutta pour égaler Catherine dans ses études, et quand il céda, ce fut avec un regret poignant, bien que silencieux: mais il dut céder complètement; et rien ne put prévaloir pour lui faire faire un seul pas en avant, dès qu'une fois il eut senti la nécessité de rester en arrière. En même temps, son apparence physique se mit d'accord avec sa dégradation mentale: il prit une démarche gauche et lourde, un regard vulgaire; sa réserve naturelle s'exagéra et devint une morosité insociable, excessive au point de lui donner un air idiot; et il faut croire qu'il prenait un méchant plaisir à exciter l'aversion plutôt que l'estime des rares personnes qui le connaissaient.

Catherine et lui continuaient à rester toujours ensemble dans les moments de répit que lui laissait son travail; mais il avait cessé de lui exprimer son affection en paroles et il se refusait à ses caresses avec une colère soupçonneuse, comme s'il avait conscience qu'on ne pouvait avoir aucun plaisir à lui prodiguer de telles marques d'affection. Dans l'occasion que je vous disais, il vint à la maison pour annoncer son intention de ne rien faire. J'étais en train d'aider miss Cathy à s'habiller: elle n'avait pas prévu qu'il aurait l'idée de se reposer ce jour-là, et, s'imaginant qu'elle aurait toute la place pour elle seule, elle avait trouvé le moyen d'informer M. Edgar de l'absence de son frère: elle se préparait alors à le recevoir.

--Cathy, est-ce que vous êtes occupée cet après-midi, demanda Heathcliff, est-ce que vous allez quelque part?

--Non, il pleut.

--Alors, pourquoi avez-vous mis cette robe de soie? Personne ne va venir ici, j'espère?

--Pas que je sache, murmura Miss: mais vous devriez être déjà aux champs, Heathcliff, il est une heure, je vous croyais parti.

--Hindley ne nous délivre pas souvent de sa maudite présence, observa le garçon, je ne travaillerai plus aujourd'hui, je resterai avec vous.

--Oh! mais Joseph le dira! Vous feriez mieux d'aller travailler.

--Joseph est en train de charger de la chaux de l'autre côté de Pennistone Crags: «ça le retiendra jusqu'à la nuit, et il ne saura rien». Il s'approcha du feu et s'assit. Catherine réfléchit un instant, les sourcils froncés, elle jugea nécessaire de préparer les voies.

--Isabella et Edgar Linton ont parlé de venir cet après-midi, dit-elle, après une minute de silence. Comme il pleut, je ne les attends guère; mais il se peut qu'ils viennent, et s'ils viennent, vous courez le risque d'être grondé inutilement.

--Commandez à Ellen de dire que vous êtes occupée. Cathy, ne me chassez pas pour ces pitoyables et odieux amis que vous avez-là. Je suis souvent sur le point de me plaindre de ce qu'ils......, mais je ne veux pas.

--De ce qu'ils quoi? cria Catherine, le regardant d'un air troublé. Oh Nelly, ajouta-t-elle vivement en arrachant sa tête de mes mains, vous avez peigné mes cheveux dans le mauvais sens. C'est assez, laissez-moi seule. De quoi êtes-vous sur le point de vous plaindre, Heathcliff?

--De rien, seulement regardez cet almanach sur le mur, dit-il en montrant une feuille encadrée pendue près de la fenêtre: voyez, les croix sont pour marquer les soirées que vous avez passées avec les Linton, les points, pour marquer celles que vous avez passées avec moi. Voyez-vous? J'ai marqué tous les jours.

--Oui, quelle folie! comme si j'y faisais attention! répondit aigrement Catherine. Et quel est le sens de tout cela?

--De montrer que moi, j'y fais attention, dit Heathcliff.

--Et voudriez-vous que je reste toujours assise avec vous? demanda-t-elle, s'irritant toujours davantage. Quel profit y gagnerais-je? De quoi pouvez-vous causer? Un muet ou un enfant feraient plus pour m'amuser que vous ne faites.

--Vous ne m'avez jamais dit auparavant que je parlais trop peu ou que vous vous déplaisiez en ma compagnie, Cathy! s'écria Heathcliff, très agité.

--Il n'y a pas de compagnie du tout quand les gens ne savent rien, ni ne disent rien, murmura-t-elle.

Son compagnon s'était levé, mais il n'eut pas le temps d'exprimer davantage ses sentiments, car le pas d'un cheval résonna sur les dalles, et, après avoir frappé doucement, le jeune Linton entra, la figure toute brillante de joie d'avoir été ainsi mandé à l'improviste. Il est évident que Catherine dut remarquer la différence entre ses deux amis, dans ce moment où l'un entrait et l'autre sortait. C'était un contraste comme celui que vous voyez lorsque vous passez d'un pays à charbon aride et montueux, dans une belle et fertile vallée. La voix et la façon de saluer n'étaient pas moins différentes que la figure. Edgar avait une manière de parler douce et délicate, et il prononçait ses mots comme vous le faites, c'est-à-dire avec moins de rudesse que nous ne le faisons ici, et plus mollement.

--Je ne suis pas en avance, n'est-ce pas? dit-il en me lançant un regard, car je m'étais mise à essuyer la vaisselle et à ranger quelques tiroirs à l'autre bout du dressoir.

--Non, répondit Catherine.

--Que faites-vous là, Nelly?

--Mon ouvrage, miss, répondis-je.

Il faut vous dire que M. Hindley m'avait recommandé de me mettre toujours en tiers dans ces visites privées de Linton.

Elle fit un pas derrière moi et me murmura d'un ton taché:

--Enlevez loin d'ici vous-même et vos torchons; quand il y a de la compagnie à la maison, les domestiques ne commencent pas à faire des nettoyages dans la chambre où ils sont.

--L'occasion est bonne à présent que mon maître est sorti, répondis-je tout haut; il n'aime pas que je remue toutes ces choses en sa présence. Je suis sûre que M. Edgar m'excusera.

--Et moi, c'est vous que je n'aime pas pour y toucher en ma présence, s'écria impérieusement la jeune dame sans laisser à son hôte le temps de parler: depuis la petite discussion avec Heathcliff, elle avait vainement cherché à reprendre son égalité d'humeur.

--J'en suis bien fâchée, miss Catherine, fut ma réponse, et je me remis assidûment à mon travail.

Elle, supposant qu'Edgar ne pourrait la voir, m'arracha le torchon des mains et me pinça rageusement le bras en le tordant sous son étreinte. Je vous ai déjà dit que je ne l'aimais pas et que je trouvais plutôt du plaisir à mortifier de temps à autre sa vanité; de plus, elle m'avait fait beaucoup de mal en me pinçant, de sorte que je me levai de sur mes genoux et me mis à crier:

--Oh, miss, voilà un tour déloyal! Vous n'avez aucun droit de me pincer et je n'ai pas l'intention de le supporter.

--Je ne vous ai pas touchée, créature menteuse! cria-t-elle, pendant que ses doigts frémissaient du désir de recommencer et que ses oreilles rougissaient de rage. Elle n'avait jamais eu le pouvoir de cacher sa passion, et celle-ci ne manquait jamais de la mettre en feu tout entière.

--Et qu'est-ce que ceci, alors? répondis-je, lui montrant pour la réfuter une marque d'un rouge bien caractérisé.

Elle tapa du pied, hésita un moment, puis irrésistiblement poussée par le mauvais esprit qui était en elle, me frappa sur la joue, d'un coup cinglant qui me remplit de larmes les deux yeux.

--Catherine, chère amie, Catherine, s'entremit Linton, grandement choqué de la double faute de fausseté et de violence que son idole avait commise.

--Quittez la chambre, Ellen! me répéta la jeune miss toute tremblante.

Le petit Hareton qui me suivait partout et qui était assis à côté de moi sur le plancher, se mit à pleurer lui-même dès qu'il vit mes larmes et à sangloter des plaintes contre la méchante tante Cathy, ce qui eut pour effet de tourner sa colère contre ce malheureux petit être: elle le saisit par l'épaule et se mit à le secouer jusqu'à ce que le pauvre enfant devint d'une pâleur livide et qu'Edgar, sans savoir ce qu'il faisait, prit les mains de la jeune fille pour le délivrer. En un moment l'une des mains lâcha prise, et le jeune homme stupéfait se la sentit appliquée sur son oreille d'une façon qu'il ne pouvait prendre pour de la plaisanterie. Il se recula, consterné. Je soulevai Hareton dans mes bras et m'en allai avec lui dans la cuisine, mais en laissant ouverte la porte de communication, car j'étais curieuse de savoir comment ils se mettraient d'accord. Le visiteur outragé s'avança vers l'endroit où il avait placé son chapeau, pâle et la lèvre tremblante.

--C'est parfait, me dis-je à moi-même. Soyez averti, et partez. Il est bien heureux que vous ayez pu avoir une idée de ses dispositions naturelles.

--Où allez-vous? demanda Catherine s'avançant vers la porte?

Il se détourna et essaya de passer.

--Vous ne devez pas partir! s'écria-t-elle énergiquement.

--Je le dois et je partirai, répondit Linton d'une voix, sourde.

--Non, fit-elle obstinément, en lui saisissant le bras, pas encore, Edgar Linton, asseyez-vous, vous ne devez pas me quitter dans cette humeur, je serais malheureuse toute la nuit et je ne veux pas que vous me rendiez malheureuse.

--Puis-je rester après que vous m'avez frappé? demande Linton.

Catherine se taisait.

--Vous m'avez effrayé et rendu honteux pour vous, poursuivit Edgar. Je ne reviendrai plus ici.

Les yeux de la jeune fille commençaient à briller et ses paupières à devenir humides.

--Et vous avez menti de parti délibéré, dit-il.

--Non, s'écria Catherine, recouvrant la parole, je n'ait rien fait de parti délibéré. Eh bien, partez si vous voulez, allez vous-en. Et maintenant je vais pleurer, me rendre malade à force de pleurer.

Elle s'affaissa sur ses genoux, appuyée à un siège, et se mit à pleurer sérieusement. Edgar persévéra dans sa résolution jusqu'à ce qu'il se trouva dans la cour: arrivé-là, il hésita, si bien que je me résolus à l'encourager.

--Miss est terriblement méchante, monsieur, lui criai-je, aussi mauvaise que jamais ne le fut enfant gâté: vous feriez mieux de vous en retourner chez vous, sans quoi elle sera malade, rien que pour vous faire de la peine.

Le pauvre garçon jetait un regard suppliant à travers la fenêtre; il possédait le pouvoir de partir juste autant qu'un chat possède celui d'abandonner une souris tuée à moitié ou un oiseau à moitié mangé.

--Ah, pensais-je, il n'y aura rien qui puisse le sauver, il est condamné, et marche à sa perte.

Et c'était vrai, il se retourna tout d'un coup, rentra en courant dans la maison, ferma la porte derrière lui, et quand j'entrai, un moment après, pour les avertir que Earnshaw venait d'arriver ivre-mort et prêt à tout assommer (ce qui était sa disposition ordinaire dans cet état) je vis que la querelle avait eu simplement pour effet une intimité plus étroite, avait brisé les contraintes de la timidité juvénile, et les avait mis en état de jeter le déguisement de l'amitié pour s'avouer leur amour.

La nouvelle de l'arrivée de M. Hindley chassa bien vite Linton vers son cheval et Catherine vers sa chambre. Moi-même, je m'en allai cacher le petit Hareton, et décharger le fusil de chasse du maître, dont il aimait à jouer dans ses états de folie, au grand danger de tous ceux qui provoquaient ou même attiraient un peu trop son attention; j'avais formé le projet d'enlever la décharge, pour l'empêcher de nuire si l'envie le prenait de tirer.

CHAPITRE VI

Il entra, vociférant de terribles jurons, et il me surprit en train de cacher son fils dans le buffet de la cuisine. Hareton éprouvait la même terreur devant l'affection sauvage ou la fureur folle de son père: et en effet dans l'un des cas, il courait chance d'être étouffé à mort sous ses embrassements, et dans l'autre, d'être jeté au feu ou lancé contre le mur; aussi la pauvre créature restait-elle parfaitement tranquille partout où il me plaisait de la mettre.

--Enfin, je l'ai trouvé! cria Hindley, me tirant en arrière par la peau du cou comme un chien. Par le ciel et l'enfer, vous avez juré entre vous d'assassiner cet enfant. Je sais maintenant comment il se fait que je ne le vois jamais. Mais avec le secours de Satan, je vous ferai avaler le couteau à découper, Nelly! Vous n'avez pas besoin de rire, car je viens justement de fourrer Kenneth, la tête la première, dans le marais de Blackhorse, et deux est la même chose qu'un seul, et j'ai besoin de tuer quelqu'un d'entre vous, je n'aurai pas de repos que je ne l'aie fait.

--Mais je n'aime pas le couteau à découper, M. Hindley, répondis-je, il a servi à couper des rouges. J'aimerais mieux être fusillée, si vous le voulez.

--Vous aimeriez mieux être damnée, et c'est ce que vous serez. Il n'y a pas de loi en Angleterre qui puisse empêcher un homme de tenir sa maison propre, et la mienne est abominable. Ouvrez votre bouche.

Il tenait le couteau dans sa main et poussait sa pointe entre mes dents, mais pour ma part, je n'étais jamais bien effrayée de ses folies. Je crachai et j'affirmai que le couteau avait un goût détestable, que je ne voudrais le prendre pour rien au monde.

--Oh, dit-il en me lâchant, je vois que ce hideux petit vilain n'est pas Hareton, je vous demande pardon, Nelly. Si c'était lui, il mériterait d'être écorché vif pour ne pas courir vers moi me souhaiter la bienvenue et pour hurler comme si j'étais un gobelin. Petit ours sans cœur, viens ici! Je t'apprendrai à tromper un tendre père. Eh bien, ne croyez-vous pas que le garçon serait plus joli si on le tondait, si on lui coupait les oreilles? Cela rend un chien plus farouche, donnez-moi des ciseaux, quelque chose de farouche, et de propre. Sans compter que c'est une affectation infernale, une vanité diabolique de tenir à nos oreilles; nous sommes suffisamment des ânes sans elles. Silence, enfant, silence! Eh quoi, c'est mon chéri! Sèche tes yeux, voilà une joie, embrasse-moi. Eh, quoi, il ne veut pas? Baise-moi, Hareton, baise-moi, damnation! Par Dieu, et on voudrait que j'élève un tel monstre! Aussi vrai que je suis vivant, je vais casser le cou de ce marmot.

Le pauvre Hareton piaillait et se débattait de toutes ses forces dans les bras de son père; il redoubla ses cris lorsqu'il se vit emporté sur l'escalier.

Je me mis à crier qu'il allait effrayer l'enfant et lui donner des convulsions, et je courus à sa rescousse. Au moment où je m'approchais d'eux, Hindley s'appuyait sur la balustrade, penché en avant, écoutant un bruit au-dessous de lui; il avait évidemment oublié ce qu'il tenait dans ses mains. «Qui est là!» demanda-t-ii, entendant quelqu'un s'approcher du pied de l'escalier. Moi aussi je me penchai en avant, car j'avais reconnu le pas de Heathcliff et je voulais lui faire signe de ne pas avancer, mais au moment même où je cessais de le regarder, Hareton fit tout à coup un saut, se délivra de la main insouciante qui le retenait, et tomba. À peine nous eûmes le temps d'éprouver un frisson d'horreur, que déjà nous vîmes que le petit malheureux était sain et sauf. Heathcliff arrivait au-dessous de l'escalier juste au moment critique; mû par une impulsion instinctive, il arrêta l'enfant dans sa descente, et l'ayant mis à terre sur ses pieds, leva la tête pour découvrir l'auteur de l'accident. Un avare qui s'est débarrassé pour cinq schillings d'un billet de loterie et qui découvre le lendemain qu'il a perdu au marché cinq mille livres, ne peut pas faire une figure plus désolée que Heathcliff en apercevant au-dessus de l'escalier M. Earnshaw. Plus clairement que ne l'auraient pu des paroles, le visage de Heathcliff exprimait une angoisse intense d'avoir lui-même laissé se perdre une occasion de vengeance. S'il avait fait nuit, je crois bien qu'il aurait essayé de réparer sa faute en écrasant la tête d'Hareton sur les degrés, mais nous avions été tous témoins de son salut, et déjà j'étais en bas avec ma précieuse charge pressée contre mon cœur. Hindley descendait plus lentement, désolé et ahuri.

--C'est votre faute, Ellen, me dit-il, vous auriez dû le garder loin de ma vue, vous auriez dû me le retirer des mains. Est-ce qu'il est blessé?

--Blessé? m'écriai-je furieuse! s'il n'est pas tué, il en restera idiot pour la vie. Oh! je m'étonne que sa mère ne se lève pas dans son tombeau pour voir de quelle façon vous en usez avec lui. Vous êtes pire qu'un païen; traiter de cette façon votre chair et votre sang!

Il essaya de toucher l'enfant, qui, se trouvant maintenant avec moi, avait tout de suite fini d'écouler sa terreur en sanglots. Pourtant au premier doigt que son père mit sur lui, il se reprit à crier plus fort qu'auparavant et à se débattre comme s'il allait entrer en convulsions.

--Vous ne le toucherez pas, continuai-je. Il vous hait, tout le monde ici vous hait, c'est la vérité; une heureuse famille que vous avez, et un bel état où vous êtes arrivé!

--J'arriverai encore à un plus beau, Nelly! ricana cet homme égaré, qui avait recouvré sa dureté naturelle. À présent, emmenez loin d'ici vous-même et cet enfant. Et vous, Heathcliff, écoutez, éloignez-vous aussi, tout à fait hors de prise de mes mains et de mes oreilles. Je ne voudrais pas vous tuer ce soir, si ce n'est peut-être en mettant le feu à la maison; mais cela dépendra de ma fantaisie.

En parlant ainsi, il prit une bouteille de brandy dans le dressoir et s'en remplit un verre.

--Non, ne le faites pas, suppliai-je, M. Hindley, prenez garde. Ayez pitié pour cet infortuné garçon, si vous n'avez aucun souci de vous-même.

--N'importe qui vaudra mieux pour lui que moi, répondit-il.

--Ayez pitié de votre âme, lui dis-je essayant de lui arracher le verre des mains.

--Non pas! au contraire, j'aurai grand plaisir à l'envoyer à la perdition, histoire de punir son auteur, cria le blasphémateur. Voici pour sa parfaite damnation!

Il but l'eau-de-vie, et nous ordonna avec impatience de nous en aller, concluant cet ordre par une série d'horribles imprécations, si affreuses que c'est à peine si j'ose me les rappeler.

--C'est grand'pitié qu'il ne puisse pas se tuer lui-même à force de boire! observa Heathcliff, murmurant à son tour des malédictions quand la porte fut fermée. Il fait bien tout ce qu'il peut dans ce but, mais sa constitution est plus forte. M. Kenneth dit qu'il parierait sur sa jument que ce monstre survivra à tout le monde de ce côté de Gimmerton, et ne s'en ira à la tombe que comme un pécheur couvert d'années; à moins que quelque heureux hasard l'abatte, en dehors du cours des choses ordinaires.

J'allai dans la cuisine, et je m'assis pour faire dormir mon petit agneau. Je supposais que Heathcliff s'en était allé dans la grange; mais j'appris plus tard qu'il s'était contenté d'aller à l'autre côté de la chambre, et que là il s'était abattu sur un banc, adossé au mur, loin du feu; il y était resté sans rien dire.

J'étais occupée à bercer Hareton sur mes genoux en fredonnant une chanson lorsque Miss Cathy, qui m'avait entendue de sa chambre, passa la tête à la porte et murmura.

--Êtes-vous seule, Nelly?

--Oui, miss, répondis-je.

Elle entra et s'approcha du foyer. Je la regardai, supposant qu'elle allait me dire quelque chose. L'expression de sa figure semblait embarrassée et anxieuse. Ses lèvres étaient à demi-entr'ouvertes, comme si elle voulait parler, mais au lieu d'une phrase, c'est un soupir qui s'en échappa. Je n'avais pas oublié sa conduite récente et je repris ma chanson.

--Où est Heathcliff? dit-elle m'interrompant.

--À son ouvrage dans l'étable, lui répondis-je.

Heathcliff ne me contredit pas; peut-être s'était-il assoupi.

De nouveau suivit un long silence pendant lequel je vis une larme ou deux descendre de la joue de Catherine et tomber sur le plancher. «Aurait-elle un regret de sa honteuse conduite? me demandais-je. Voilà qui serait nouveau; mais elle fera comme elle voudra pour arriver à son sujet, je ne l'y aiderai pas.»--Mais non, elle ne s'inquiétait guère d'aucun sujet, sauf de ce qui la touchait elle-même.

--Oh, chère, fit-elle, je suis très malheureuse!

--Quelle pitié, vous êtes difficile à satisfaire; tant d'amis et si peu de soucis, et vous ne pouvez pas vous tenir pour contente!

--Nelly, voulez-vous me garder un secret? poursuivit-elle, s'agenouillant auprès de moi et levant sur moi ses yeux caressants, avec un de ces regards qui chassent la mauvaise humeur lors même qu'on a les meilleures raisons pour s'y laisser aller.

--Votre secret vaut-il la peine qu'on le garde? demandai-je d'un ton moins maussade.

--Oui, et il me tourmente, et il faut que je m'en épanche. J'ai besoin de savoir ce que je dois faire. Edgar Linton m'a demandé aujourd'hui d'être sa femme, et je lui ai donné une réponse. Mais avant que je vous dise si cette réponse a été un consentement ou un refus, dites-moi, vous, ce qu'elle aurait dû être.

--En vérité, miss Catherine, comment puis-je le savoir? répondis-je. Si je songe à la manifestation que vous avez faite en sa présence cet après-midi, je peux dire à coup sûr qu'il aurait été sage pour vous de le refuser; car pour avoir demandé votre main après cette scène, il faut qu'il soit, ou désespérément stupide, ou bien le plus téméraire des fous.

--Si vous parlez de cette façon, je ne vous dirai rien de plus, répondit-elle aigrement en se relevant. J'ai accepté sa demande, Nelly. Bien vite, dites-moi si j'ai eu tort.

--Vous l'avez acceptée! Alors à quoi bon discuter ce sujet? Vous avez engagé votre parole et ne pouvez pas la retirer.

--Mais dites si j'ai eu raison de le faire! dites, s'écria-t-elle d'un ton irrité en tordant ses mains et en fronçant ses sourcils.

--Il y a bien des choses à considérer avant de pouvoir répondre convenablement à cette question. D'abord et avant tout, aimez-vous M. Edgar?

--Qui peut y remédier? Naturellement, je l'aime, répondit-elle.

Alors je lui fis subir l'interrogatoire suivant:

--Pourquoi l'aimez-vous, miss Cathy?

--Quelle folie! je l'aime; cela suffit.

--Nullement, dites pourquoi.

--Eh bien, parce qu'il est beau et qu'il est agréable d'être avec lui.

--Mauvais! déclarai-je.

--Et parce qu'il est jeune et gai.

--Mauvais aussi.

--Et parce qu'il m'aime.

--Ceci est indifférent.

--Et puis il sera riche et j'aimerai à être la plus grande dame du voisinage et je serai fière d'avoir un tel mari.

--Voilà le pire de tout. Et maintenant dites comment vous l'aimez.

--Comme chacun aime. Vous êtes niaise, Nelly.

--Pas du tout, répondez.

--J'aime le sol sous ses pieds et l'air sur sa tête, et tout ce qu'il touche, et tout ce qu'il dit. J'aime tous ses regards et toutes ses actions, et lui tout entier. Voilà.

--Et pourquoi!

--Non, vous en faites une plaisanterie, c'est très méchant! Ce n'est pas une plaisanterie pour moi, dit la jeune dame en se renfrognant et en se retournant vers le feu.

--Je suis loin de plaisanter, miss Catherine, répondis-je. Vous aimez M. Edgar parce qu'il est beau et jeune, et riche et qu'il vous aime. Ce dernier trait pourtant n'a pas d'importance, car il est probable que vous l'aimeriez sans cela, et que même avec cela vous ne l'aimeriez pas, s'il ne possédait pas les autres qualités.

--Oui, cela est sûr: j'aurais seulement pitié de lui, ou peut-être je le haïrais s'il était laid et grotesque.

--Mais il y a plusieurs autres jeunes gens beaux et riches dans le monde, il y en a de plus beaux et de plus riches que lui; qu'est-ce qui vous empêcherait de les aimer?

--S'il y en a, ils sont hors de mon chemin. Je n'en ai rencontré aucun comme Edgar.

--Vous pourrez en rencontrer; et puis, Edgar ne sera pas toujours beau, ni jeune, et il peut ne pas toujours être riche.

--Il l'est maintenant, et je n'ai à faire qu'au présent, je voudrais que vous parliez d'une façon un peu raisonnable.