Un amant

Part 6

Chapter 63,900 wordsPublic domain

--Ne faites pas de morale, Nelly, me dit-il, quelle folie! Nous courûmes du sommet des Heights jusqu'au parc sans nous arrêter; et Catherine fut complètement battue dans la course parce qu'elle était nu-pieds. Vous aurez demain à chercher ses souliers dans la boue. Nous rentrâmes par le trou d'une haie; nous nous trouvâmes un chemin à tâtons dans le sentier, et nous nous plantâmes sur une pelouse de fleurs au-dessus de la fenêtre du salon. La lumière descendait de là sur nous, on n'avait pas mis les volets, et les rideaux n'étaient baissés qu'à moitié. Tous deux, en nous tenant debout sur le rebord du mur et en nous appuyant à la saillie, nous pouvions regarder à l'intérieur; et nous avons vu--ah! comme c'était beau!--un endroit splendide tapissé de rouge, et des chaises et des tables couvertes en rouge, et un beau plafond blanc bordé d'or, au centre duquel pendait, attaché avec des chaînes d'argent, un grand candélabre tout étincelant de petites bougies qui brillaient doucement. Les vieux M. et Madame Linton n'y étaient pas; Edgar et sa sœur avaient la chambre entièrement pour eux. Ne devaient-ils pas être heureux? À leur place, nous nous serions crus dans le ciel! Et maintenant, devinez un peu ce que vos bons enfants étaient en train de faire? Isabella--je pense qu'elle a onze ans, un an de moins que Cathy--était étendue à l'extrémité de la chambre, hurlant comme si des sorcières lui enfonçaient des aiguilles brûlantes dans la peau. Edgard était debout dans le foyer, pleurant en silence, et au milieu de la table était assis un petit chien, agitant sa patte et piaillant; nous comprîmes, à leurs accusations mutuelles, qu'ils venaient presque de couper cette patte en deux à force de la tirer chacun de son côté. Les idiots! C'était là leur plaisir! De se quereller à qui tiendrait dans sa main cette petite bête, et chacun de se mettre à pleurer parce que, tous les deux, après se l'être disputée, refusaient de la prendre. Nous riions bien de ces créatures! Nous les méprisions! Quand me prendrez-vous à désirer ce que Catherine désire? Quand nous verrez-vous nous divertissant à hurler, et à sangloter, et à nous rouler par terre tout le long d'une chambre? Pour un millier de vies, je ne voudrais pas échanger ma condition ici pour celle d'Edgard Linton à Thrushcross-Grange, pas même si j'avais le privilège d'attacher Joseph au plus haut pignon, et de peindre le fronton de la maison avec le sang de Hindley!

--Silence, interrompis-je. Mais vous ne m'avez pas encore dit, Heathcliff, pourquoi vous avez laissé Catherine là-bas.

--Je vous ai dit que nous étions en train de rire, répondit-il. Les Linton nous ont entendus, et d'un commun accord, tous deux se sont précipités vers la porte. Il y a eu un silence, et puis un cri: «Oh, maman, maman, oh papa! oh maman, venez ici; oh papa, oh!» Je vous assure qu'ils n'ont fait que miauler de cette façon là. Alors nous avons fait un bruit terrible pour les effrayer encore davantage, et puis nous avons sauté en bas du rebord parce que nous entendions quelqu'un tirer la barre de la porte et que nous sentions que le meilleur était de nous sauver. Je tenais Cathy par la main et je la pressais de courir quand tout d'un coup elle est tombée. Elle a murmuré: «Cours, Heathcliff, cours, ils ont lâché le bouledogue, le voilà qui me tient.» Le chien l'avait saisie au cou-de-pied, Nelly; j'entendais son affreux ronflement. Et elle, elle ne criait pas, oh non, elle aurait dédaigné de crier quand même elle aurait été embrochée sur les cornes d'un taureau furieux. Mais moi je criais; je vociférais assez de jurons pour anéantir tous les démons de la chrétienté; et j'ai pris une pierre que je lui ai jetée dans la gueule, en faisant tout mon possible pour la lui enfoncer dans la gorge. À la fin, un sot de domestique est venu avec une lanterne, en criant: «Tiens bon, Skulker, tiens bon!» Mais il a été forcé de changer de ton quand il a vu le jeu de Skulker. Le chien était étouffé; son énorme langue rouge pendait longue d'un demi-pied en dehors de sa gueule et ses lèvres écumaient d'une bave de sang. L'homme a relevé Cathy. Elle était malade: non de peur, j'en suis certain, mais de souffrance. Il l'a emportée dans la maison et je les ai suivis, grognant des exécrations et des menaces de vengeance. «Eh! bien! Robert, quelle prise? criait Linton à l'entrée.--Skulker a attrapé une petite fille, monsieur; et voici un garçon, dit-il en m'empoignant, qui a l'air d'un méchant vagabond! Sans doute que les voleurs voulaient les faire passer par la fenêtre, afin qu'ils ouvrent la porte au reste de la clique, quand tout le monde serait endormi, pour qu'ils puissent nous assassiner à leur aise. Taisez-vous, vous, petit voleur mal embouché, vous irez aux galères pour ce coup-là; M. Linton, ne lâchez pas votre fusil.--Non, non, Robert, dit le vieux fou, les canailles ont su que j'ai touché mes rentes hier; ils ont pensé qu'ils auraient proprement leur affaire. Entrez, je vais leur arranger une réception. Tiens, John, attache la chaîne. Jenny, donnez un peu d'eau à Skulker. Venir provoquer un magistrat dans sa forteresse, et un dimanche encore! Ou s'arrêtera leur insolence? Oh ma chère Marie, regardez un peu! N'ayez pas peur, ce n'est qu'un petit garçon: il est vrai que le diable ricane ouvertement sur sa figure; ne serait-ce pas rendre service à la contrée que de le pendre tout de suite avant qu'il ne puisse montrer sa nature dans ses actes comme il le fait dans sa mine?» Il m'attira sous le chandelier et Madame Linton mit ses lunettes sur son nez et leva ses bras au ciel pour témoigner de son horreur. Les lâches enfants s'encouragèrent aussi à ramper plus près, et j'entendis Isabella bégayer: «Quelle chose affreuse! Mettez-le dans la cave, papa, il ressemble tout à fait au fils du diseur de bonne aventure qui m'a volé mon faisan apprivoisé. N'est-ce pas, Edgar?»

Pendant qu'ils étaient en train de m'examiner, Cathy est revenue à elle; elle a entendu ce dernier discours et elle s'est mise à rire. Edgar Linton, après l'avoir longtemps considérée, trouva enfin assez de présence d'esprit pour la reconnaître. Ils nous ont vus à l'église, vous savez bien qu'il soit rare que nous les rencontrions ailleurs. Il a dit tout bas à sa mère:

--Mais c'est miss Earnshaw! et voyez comme Skulker l'a mordue!

--Miss Earnshaw? Quelle folie! s'est écriée la dame. Miss Earnshaw rôdant à travers le pays avec un gipsy! Et pourtant, mon cher, l'enfant est en deuil, sûrement c'est elle; et elle peut rester boiteuse pour toujours.

--Quelle coupable insouciance de la part de son frère! s'écria M. Linton, détournant ses regards de moi sur Catherine. J'ai d'ailleurs entendu de Shielders (c'était le nom du curé, monsieur) qu'il la laisse croître tout à fait comme une petite païenne. Mais qui est celui-ci? Où a-t-elle ramassé ce compagnon? Oh! oh! je suis sûr que c'est cette étrange acquisition qu'a faite notre feu voisin dans son voyage à Liverpool, un petit Lascar, ou bien quelque enfant de parias américains ou espagnols.

--Un méchant garçon, en tout cas, remarqua la vieille dame, et pas du tout fait pour une maison convenable! «Avez-vous entendu son langage, Linton? Je suis effrayée de penser que mes enfants aient pu l'entendre.»

--Je recommençai à jurer--ne vous fâchez pas, Nelly,--et alors on a ordonné à Robert de me faire sortir. J'ai refusé de m'en aller sans Cathy, mais il m'a entraîné dans le jardin, m'a mis de force cette lanterne dans la main, m'a assuré que M. Earnshaw serait informé de ma conduite, et après m'avoir ordonné de marcher tout droit ici, a refermé la porte. Les rideaux formaient encore une fente à un de leurs coins, et je repris ma station pour espionner; parce que si Catherine avait désiré retourner à la maison, j'avais l'intention de secouer leur grand carreau de verre en un million de fragments pour peu qu'ils eussent refusé de la laisser partir. Mais elle était assise tranquillement sur le sofa. Madame Linton la débarrassa du manteau gris de la laitière que nous avions emprunté pour notre excursion. Elle secouait la tête et lui faisait des remontrances, je suppose: Cathy était une jeune lady, et ils faisaient une distinction entre la façon de la traiter et celle de me traiter moi-même. Alors la servante lui a apporté un bassin d'eau chaude et lui a lavé les pieds; M. Linton lui a préparé un grand verre de négus et Isabella lui a mis dans le pan de sa robe tous les gâteaux qu'elle avait sur une assiette, pendant qu'Edgar restait à distance, bouche béante. Après cela, ils ont séché et peigné ses beaux cheveux, ils lui ont donné une paire d'énormes pantoufles, et l'ont traînée auprès du feu; et quand je suis parti, elle était aussi gaie qu'elle pouvait l'être, partageant sa nourriture entre le petit chien et Skulker, dont elle pinçait le nez en même temps qu'elle mangeait; elle allumait une étincelle de vie dans les vides yeux bleus des Linton, un vague reflet de sa chère figure enchanteresse. Je vis qu'ils étaient stupides d'admiration; elle est si infiniment supérieure à eux, à tout le monde sur la terre, n'est-ce pas vrai, Nelly?

--Il va sortir de cette affaire plus de choses que vous n'en prévoyez, répondis-je, le couvrant et éteignant la lumière. «Vous êtes incurable, Heathcliff, et M. Hindley va être forcé de recourir à des mesures extrêmes; vous verrez si je me trompe.» Mes paroles se trouvèrent plus vraies que je n'aurais désiré. Cette malheureuse aventure rendit Earnshaw furieux. En outre, M. Linton, pour améliorer les choses, nous fit lui-même une visite le lendemain, et il débita au jeune maître un tel sermon sur la voie funeste dans laquelle il menait sa famille, que M. Hindley en fut très excité, et crut devoir considérer sérieusement la situation. Heathcliff ne fut pas battu; mais on lui déclara qu'au premier mot qu'il dirait à miss Catherine, on le mettrait dehors; et Madame Earnshaw entreprit de forcer sa belle-sœur à la réserve qui convenait, sitôt qu'elle serait rentrée, se promettant d'y employer l'art et non la force, car par la force elle ne serait jamais arrivée à rien.

CHAPITRE IV

Cathy resta cinq semaines à Thrushcross Grange, jusqu'à Noël. Cet intervalle suffit pour la guérir entièrement de sa blessure à la cheville, et par la même occasion, ses manières s'améliorèrent beaucoup. Notre maîtresse lui faisait de fréquentes visites, et commençait son plan de réforme en essayant d'exciter l'amour-propre et la dignité de la jeune fille à force de belles robes et de flatteries. À cela elle réussit aisément, de sorte que, au lieu d'une petite sauvage farouche et échevelée, sautant par la maison, et se démenant pour nous mettre tous hors d'haleine, nous vîmes descendre d'un joli poney noir une personne très digne, avec des boucles de cheveux bruns apparaissant sous une toque ornée d'une plume, et vêtue d'un long manteau de laine, qu'elle était forcée de retenir avec les deux mains pour pouvoir marcher. Hindley l'aida à descendre de son cheval, s'écriant d'un air ravi: «Eh quoi, Cathy, vous voilà tout à fait une beauté! J'aurais eu peine à vous reconnaître: vous avez maintenant l'air d'une dame. Isabella Linton n'est rien en comparaison d'elle, n'est-ce pas vrai, Frances?--Isabella n'a pas ses avantages naturels, répliqua sa femme; mais il faut qu'elle soit sage, et ne recommence pas ici à être une petite sauvage. Ellen, aidez miss Catherine à se déshabiller. Restez tranquille, ma chère, vous allez déranger vos boucles, laissez-moi dénouer votre chapeau.»

J'enlevai le manteau, et au-dessous, je vis briller une longue robe de soie, des bas blancs et des bottines vernies; ses yeux étincelaient gaîment quand elle vit les chiens accourir en bondissant pour lui souhaiter la bienvenue; mais c'est à peine si elle osa les toucher par crainte qu'ils ne salissent ses beaux vêtements. Elle me baisa gentiment: j'étais toute couverte de farine à faire les gâteaux de Noël et il n'aurait pas fait bon de m'embrasser; après quoi, elle regarda tout autour d'elle pour chercher Heathcliff. Monsieur et Madame Earnshaw étaient très inquiets de la façon dont ils se rencontreraient, pensant qu'on pourrait alors se rendre compte en quelque mesure de la difficulté qu'il y aurait à séparer les deux amis.

Heathcliff fut d'abord malaisé à découvrir. Si lui et les autres ne prenaient aucun soin de lui avant le départ de Catherine, ç'avait été dix fois pire depuis. Personne que moi-même, n'avait l'attention de lui dire qu'il était sale, et de le forcer à se laver, au moins une fois par semaine; et il est rare que les enfants de son âge trouvent d'eux-mêmes du plaisir dans le savon et l'eau; aussi, pour ne pas parler de ses vêtements qui avaient traîné trois mois dans la boue et la poussière, et de son épaisse chevelure jamais peignée, sa figure et ses mains étaient affreusement sales. Il avait bien raison de se cacher derrière le siège, en apercevant cette brillante et gracieuse demoiselle qui entrait dans la maison, au lieu de l'inculte contre-partie de lui-même qu'il attendait. «Est-ce que Heathcliff n'est pas ici? demanda-t-elle, retirant ses gants, et laissant voir des doigts d'une blancheur admirable.»

--Heathcliff, vous pouvez avancer, cria M. Hindley, joyeux de sa déconfiture, et heureux de voir dans quel état le répugnant garnement serait forcé de se présenter. Vous pouvez venir et souhaiter la bienvenue à miss Catherine, comme les autres domestiques.

Cathy, apercevant son ami dans sa retraite, s'élança pour l'embrasser; en une seconde, elle déposa sept ou huit baisers sur sa joue; puis elle s'arrêta, se recula, et éclata de rire en s'écriant: «Eh, quelle noire et méchante figure vous avez, et combien drôle et laid! Mais c'est parce que je suis habituée à Edgar et à Isabella Linton. Eh bien, Heathcliff, m'avez-vous oubliée?»

Elle avait quelque raison pour faire cette question, car la honte et l'orgueil avaient jeté une ombre sur la contenance du garçon et le tenaient immobile.

--Serrez-lui la main, Heathcliff, dit M. Earnshaw d'un ton de condescendance. Une fois par hasard, c'est permis.

--Je ne veux pas, répondit le garçon, retrouvant enfin sa langue; je ne veux pas rester ici pour qu'on rie de moi. Je ne le supporterai pas!

Et il voulut s'échapper, mais Cathy le saisit de nouveau.

--Je n'ai pas eu l'intention de rire de vous, lui dit-elle; je n'ai pas pu m'en empêcher; Heathcliff, serrez-moi la main, au moins. De quoi êtes-vous grognon? C'était seulement que vous aviez l'air singulier. Si vous voulez laver votre figure et brosser vos cheveux, ce sera parfait: mais vous êtes si sale!--Elle regardait avec intérêt les doigts tout poussiéreux qu'elle tenait dans les siens, et aussi sa robe, que le contact d'Heathcliff n'avait pas dû embellir.

--Vous n'aviez pas besoin de me toucher! répondit-il, suivant ses regards et retirant sa main. Je serai aussi sale qu'il me plaira; et j'aime à être sale, et je serai sale.

Là-dessus, il s'élança la tête la première hors de la chambre, au grand amusement du maître et de la maîtresse, et aussi au grand émoi de Catherine, qui ne pouvait comprendre comment ses remarques avaient fait pour produire une telle explosion de mauvaise humeur.

Après avoir rempli auprès de la nouvelle venue le rôle de femme de chambre, et avoir mis mes gâteaux dans le four, et avoir égayé la maison et la cuisine avec de grands feux comme il convenait pour la veillée de Noël, je me préparais à m'asseoir en chantant des noëls, toute seule; sans faire attention à l'affirmation de Joseph qui considérait les rythmes joyeux que j'avais pris comme constituant de vraies chansons. Lui s'était retiré pour prier à part dans sa chambre; et Monsieur et Madame Earnshaw occupaient l'attention de la demoiselle en lui montrant toutes sortes de petites babioles qu'ils avaient achetées pour qu'elle en fît présent aux Linton, en reconnaissance de leurs bontés. On avait invité Isabella et Edgar à passer la journée du lendemain à Wuthering Heights, et l'invitation avait été acceptée, à une seule condition: Madame Linton avait demandé que ses chéris eussent à être tenus soigneusement séparés de ce «misérable garçon mal embouché».

C'est dans ces circonstances que je restai seule au coin du feu. Je savourais la riche odeur des épices qui cuisaient; j'admirais les instruments de cuisine tout reluisants, l'horloge somptueuse enfermée dans un couvercle de bois de houx, les cruches d'argent rangées sur un plateau et prêtes pour être remplies d'ale chaud avant le dîner; et par-dessus tout, la pureté sans tâche de ce qui était particulièrement confié à mes soins, du plancher récuré et bien balayé. J'admirais intérieurement chacun de ces objets autant qu'il convenait; puis je me rappelais comment le vieil Earnshaw avait l'habitude de venir quand tout était en place, et de m'appeler une petite fille bien adroite et de glisser un schilling dans ma main comme cadeau de Noël; et de là je vins à penser à son attachement pour Heathcliff, à la peur qu'il avait que l'enfant n'eut à souffrir après sa mort de la négligence des siens; et cela me conduisit naturellement à considérer la situation présente du pauvre garçon; et au lieu de chanter je sentis une envie de pleurer. Pourtant, je me dis bientôt qu'il serait plus sage d'essayer de réparer quelques-uns des torts commis envers Heathcliff que de verser des larmes sur eux: je me levai et allai dans la cour pour le chercher; je le trouvai caressant le poil lustré du nouveau poney dans l'étable, et nourrissant les autres bêtes à son habitude.

--Hâtez-vous, Heathcliff, lui dis-je, on est si bien dans la cuisine, et Joseph est remonté; hâtez-vous, et laissez-moi vous habiller gentillement avant que miss Cathy ne sorte de sa chambre, et alors vous pourrez vous asseoir ensemble, avec tout le foyer pour vous deux, et avoir une longue causette jusqu'au moment de vous coucher.

Il continuait son travail sans tourner une seule fois la tête vers moi.

--Venez, viendrez-vous? continuai-je; il y a un petit gâteau pour chacun de vous, qui sera prêt dans un instant; et vous avez besoin d'une demi-heure pour vous habiller.

J'attendis cinq minutes, mais n'obtenant aucune réponse, je le quittai. Catherine soupa avec son frère et sa belle-sœur. Joseph et moi, nous nous joignîmes pour un repas tout à fait insociable, assaisonné de reproches, d'un côté, et d'insolence de l'autre. Le gâteau et le fromage d'Heathcliff restèrent sur la table toute la nuit pour les fées. Il s'arrangea pour continuer son travail jusqu'à neuf heures, après quoi il s'en alla, muet et sombre, dans sa chambre. Cathy resta debout très tard, ayant un monde de choses à ordonner pour la réception de ses nouveaux amis; une fois elle vint dans la cuisine pour parler à son ami d'autrefois; mais il n'y était pas, de sorte qu'elle se contenta de demander ce qu'il avait, et sortit. Le lendemain matin, le garçon se leva de bonne heure, mais comme c'était un jour de fête, il s'enfuit avec sa mauvaise humeur vers les bruyères et ne reparut que lorsque la famille fut partie pour l'église. Le jeûne et la réflexion semblaient l'avoir amené à un meilleur esprit. Il resta quelques instants accroché autour de moi, puis, s'étant armé de tout son courage, il s'écria tout à coup:

--Nelly, faites-moi propre, j'ai l'intention d'être bon.

--Il est bien temps, Heathcliff, lui dis-je, vous avez fâché Catherine: elle regrette d'être revenue. C'est comme si vous étiez jaloux d'elle parce qu'on pense plus à elle qu'à vous.

L'idée d'être jaloux d'elle était incompréhensible pour lui; mais l'idée de la voir fâchée, il la comprenait assez clairement.

--Est-ce qu'elle vous l'a dit, qu'elle était fâchée? demanda-t-il d'un air très sérieux.

--Elle a pleuré quand je lui ai dit que vous étiez reparti ce matin.

--Eh bien moi j'ai pleuré hier soir, répliqua-t-il, et j'avais plus de raisons pour pleurer qu'elle.

--Oui, vous aviez cette raison que vous alliez au lit avec un cœur orgueilleux et un estomac vide. Les gens fiers entretiennent en eux de mauvais chagrins. Mais si vous avez honte de votre méchante humeur, il faut que vous demandiez pardon, voyez-vous, quand elle va rentrer. Vous aurez à aller la trouver et à offrir de l'embrasser, et à lui dire--vous savez mieux que moi ce qu'il y a à lui dire,--seulement faites-le de bon cœur, et non pas comme si vous croyiez que sa grande toilette a fait d'elle une étrangère. Et maintenant, malgré que j'aie à préparer le dîner, je vais dérober un moment pour vous arranger, si bien qu'Edgar Linton aura tout à fait l'air d'une poupée à côté de vous. C'est d'ailleurs l'air qu'il a. Vous êtes plus jeune, et pourtant, je le jurerais, vous êtes plus haut et deux fois aussi large des épaules; vous pourriez l'abattre par terre en un clin d'œil. Ne sentez-vous pas que vous le pourriez?

La figure d'Heathcliff s'éclaira un moment, puis elle s'obscurcit de nouveau, et il eut un soupir.

--Mais, Nelly, si je l'abattais par terre vingt fois, cela ne le rendrait pas moins joli, ni moi davantage. Ce que je voudrais, ce serait d'avoir des cheveux blonds et la peau fine, et d'être aussi bien vêtu et aussi bien élevé que lui, et d'avoir une chance d'être aussi riche qu'il doit l'être.

--Et de crier pour appeler maman à chaque instant, ajoutai-je, et de trembler si un petit paysan levait son poing sur vous, et de rester assis à la maison toute la journée pour une méchante averse? Oh Heathcliff, vous montrez là un bien pauvre esprit. Venez à la glace, et je vais vous montrer ce que vous devriez désirer. Voyez-vous ces deux lignes entre vos yeux et ces épais sourcils qui, au lieu d'être relevés et arqués, sont baissés par le milieu; et cette paire de méchants yeux noirs de vrai diable, si profondément enfoncés, qui jamais n'ouvrent franchement leurs fenêtres, et qui regardent en-dessous comme des espions de l'enfer? Consentez et apprenez à caresser comme il faut ces boucles maussades, à ouvrir franchement vos paupières, et à changer ces diables en deux anges, confiants et innocents, ne soupçonnant rien, et voyant partout des amis là où il n'est pas certain qu'ils ont affaire à des ennemis. Ne gardez pas cette expression d'un vieux chien vicieux qui a l'air de savoir que les coups de pied qu'il reçoit sont ce qui lui est dû, et qui cependant déteste le monde entier aussi bien que celui qui donne les coups de pied, pour la peine qu'on lui fait souffrir.

--Autrement dit, je dois désirer d'avoir les grands yeux bleus et le front découvert d'Edgar Linton, répliqua-t-il. Eh bien c'est ce que je fais, mais ce n'est pas ce qui me permettra de les avoir.

--Un bon cœur vous aidera à avoir une bonne figure, mon garçon, continuai-je, quand même vous seriez un vrai nègre, et un mauvais cœur changera la meilleure figure en quelque chose de pire que ce qu'il y a de plus laid. Et maintenant que nous avons fini de nous laver, de nous peigner et de bouder, dites-moi si vous ne pensez pas que vous êtes plutôt un joli garçon? Je vous le dis, moi, que vous en êtes un. Qui sait si votre père n'était pas un empereur de Chine, et votre mère une reine indienne, l'un et l'autre capables d'acheter, avec leur revenu d'une semaine, Wuthering Heights et Thrushcross-Grange d'un seul coup? Et vous avez été volé par de méchants matelots et amené en Angleterre. Si j'étais à votre place, je me ferais une haute idée de ma naissance, et l'idée de ce que j'aurais été d'abord me donnerait du courage et de la dignité pour supporter l'oppression d'un petit fermier.