Part 5
Ce fût la première introduction de Heathcliff dans la famille. En revenant quelques jours après (car je ne considérais pas mon bannissement comme perpétuel) je vis qu'ils l'avaient baptisé Heathcliff: c'était le nom d'un fils mort tout enfant, et ce nom lui a toujours servi, depuis, à la fois de prénom et de nom de famille. Miss Cathy et lui étaient maintenant très intimes, mais Hindley le haïssait. Et pour dire la vérité, je faisais comme lui; et nous le tourmentions honteusement, car je n'étais pas assez raisonnable pour sentir mon injustice, et la maîtresse ne prononçait jamais un mot en sa faveur quand elle le voyait injurié.
Il semblait un enfant maussade, mais patient, endurci peut-être par l'habitude aux mauvais traitements. Il subissait les coups de Hindley sans fermer les yeux ni verser une larme; et quand je le pinçais, il se contentait d'avoir un soupir et d'ouvrir ses yeux plus grands, comme s'il s'était blessé par accident et que personne ne fût à blâmer. Cette résignation rendit furieux le vieil Earnshaw, quand il découvrit comment son fils persécutait «le pauvre enfant orphelin», comme il l'appelait. Il s'attacha étrangement à Heathcliff, croyant tout ce qu'il disait (il faut ajouter qu'il disait très peu de choses et généralement la vérité) et le gâtant bien plus que Cathy, qui était trop malfaisante et trop entêtée pour être une favorite. C'est ainsi que, dès les premiers temps, Heathcliff entretint dans la maison de mauvais sentiments; à la mort de Madame Earnshaw, qui arriva moins de deux ans après, le jeune maître avait déjà appris à regarder son père comme un oppresseur plutôt qu'un ami, et Heathcliff comme un usurpateur de l'affection de son père et de ses privilèges propres; et tous les jours il devenait plus amer en réfléchissant à ces injustices. Je sympathisai quelque temps avec lui; mais quand les enfants tombèrent malades de la rougeole et que j'eus à les garder, et à me charger tout d'un coup des occupations d'une femme, mes idées changèrent. Heathcliff fut malade dangereusement; et dans les pires moments de sa maladie, il voulait toujours m'avoir à son chevet: je suppose qu'il sentait que je lui faisais beaucoup de bien et qu'il n'avait pas assez d'esprit pour deviner que je le faisais par ordre. Pourtant, je dois le dire, c'était l'enfant le plus tranquille que jamais nourrice eût veillé. La différence entre lui et les autres me força à être moins partiale. Cathy et son frère me harassaient terriblement; lui restait sans se plaindre, comme un mouton: bien que ce fut plutôt par dureté que par douceur naturelle.
Il guérit et le médecin affirma que c'était en grande mesure grâce à moi, et me loua de mes bons soins. Je fus très fière de ces éloges, je me radoucis envers celui qui m'avait donné l'occasion de les mériter; et ainsi Hindley perdit son dernier allié. Pourtant il m'était impossible d'arriver à aimer Heathcliff, et je me demandais souvent ce que mon maître trouvait à admirer si fort dans ce garçon maussade qui jamais, autant que je me rappelle, n'eut un signe de gratitude pour le payer de son indulgence. Il n'était pas insolent pour son bienfaiteur, mais simplement insensible: pourtant il savait parfaitement l'empire qu'il avait sur son cœur, et se rendait compte qu'il n'avait qu'à parler pour que toute la maison fut obligée de céder à son désir. Je me rappelle, par exemple, comment M. Earnshaw acheta un jour une paire de pouliches à la foire de la paroisse, et en donna une à chacun des deux garçons. Heathcliff prit la plus belle; mais bientôt sa bête devint boiteuse; et quand il s'en aperçut, il dit à Hindley: «Il faut que vous changiez de cheval avec moi, le mien ne me plaît pas, et si vous ne consentez pas, je dirai à votre père que vous m'avez battu trois fois cette semaine, et je lui montrerai mon bras qui est noir jusqu'à l'épaule.» Hindley tira la langue et lui donna des coups de poing sur les oreilles. «Vous ferez mieux de faire tout de suite ce que je vous demande, continua Heathcliff, s'échappant jusqu'à la porte (car ils étaient dans l'étable) vous serez forcé de toute façon de le faire, et si je parle de ces coups ils vous seront rendus avec intérêts.--Va-t-en, chien! cria Hindley, le menaçant avec un poids de fer dont on se servait pour peser les pommes de terre et le foin.--Jetez, répliqua l'autre sans bouger, et alors je dirai comment vous vous êtes vanté que vous me mettriez à la porte dès qu'il serait mort, et nous verrons bien s'il ne vous met pas à la porte tout de suite, vous.» Hindley lui jeta le poids, qui l'atteignit dans la poitrine. Il tomba, mais se releva immédiatement, sans haleine et blanc comme un mort; et si je ne l'avais pas empêché, il serait allé tout de suite trouver le maître, de qui il aurait obtenu pleine vengeance en laissant l'état où il était plaider pour lui, et en dénonçant celui qui en était l'auteur. «Alors, prends ma pouliche, Gipsy! dit le jeune Earnshaw, et puisse-t-elle te casser le cou: prends-la et sois damné, toi mendiant et intrus; et dérobe à mon père tout ce qu'il a; seulement, après, montre-lui ce que tu es, enfant de Satan. Et prends ceci, j'espère que cela fera sortir ton cerveau de ta tête!»
Heathcliff était parti détacher la bête, et la mettre dans sa stalle à lui; il passait derrière elle lorsque Hindley conclut son discours en le jetant à ses pieds, et, sans rester pour voir si son espoir était rempli, s'enfuit aussi vite qu'il put. Je fus stupéfaite de constater avec quelle froideur l'enfant se ramassa et poursuivit son intention; faisant l'échange des selles et de tout, et puis s'asseyant sur une botte de foin pour laisser se dissiper, avant d'entrer dans la maison, le mal de cœur que lui avait occasionné le coup violent qu'il avait reçu. Je n'eus pas de peine à lui persuader de me laisser mettre ses blessures sur le compte du cheval: il se souciait peu de ce que l'on dirait, dès qu'il avait ce qu'il désirait. Et en vérité, il lui arrivait si rarement de se plaindre de scènes comme celles-là que je crus réellement qu'il n'était pas vindicatif: en quoi je me trompais entièrement, Monsieur, comme vous le verrez bientôt.
CHAPITRE II
Avec le temps, M. Earnshaw commença à baisser. Il avait toujours été actif et bien portant, mais sa force le quitta tout d'un coup; et du jour où il fut confiné au coin de son feu, il devint affreusement irritable. Un rien le vexait, et il lui suffisait de soupçonner un manque de respect à son autorité pour le faire entrer dans un accès de fureur. C'était le cas surtout si quelqu'un essayait de s'imposer à son favori ou de le dominer: il ne pouvait souffrir qu'un seul mot désagréable lui fût adressé; il semblait s'être mis dans l'esprit que, parce que lui-même aimait Heathcliff, tout le monde le détestait et songeait à le maltraiter. Et ce fut un désavantage pour le garçon, car aucun de nous ne voulait irriter le maître, de sorte que nous complaisions à sa partialité et cette complaisance fut un riche aliment pour l'orgueil et pour l'humeur noire de l'enfant. Pourtant nous ne pouvions faire autrement; deux ou trois fois, Hindley ayant manifesté son mépris pour Heathcliff en présence de son père, le vieillard furieux saisit son bâton pour le frapper, et frémit de rage en voyant son impuissance.
À la fin, notre curé (car nous avions un curé qui gagnait sa vie en donnant des leçons aux petits Linton et Earnshaw et en cultivant lui-même son morceau de terre) ce curé suggéra que le jeune homme devrait être mis au collège; et M. Earnshaw y consentit, bien qu'à regret, car il dit que Hindley était un être nul et ne prospérerait jamais.
J'espérais cordialement que désormais nous aurions la paix. Je me chagrinais de penser que le maître avait à souffrir de sa bonne action. J'imaginais que son mécontentement provenait de ses ennuis de famille; telle était également son opinion à lui, mais en vérité, monsieur, c'était sa nature qui baissait. Pourtant nous aurions pu continuer à vivre d'une façon assez supportable si ce n'était deux personnes, miss Cathy et Joseph le domestique: ce dernier aussi, vous l'avez vu là-haut, évidemment. C'était et c'est sans doute encore le plus odieux et le plus arrogant pharisien qui ait jamais saccagé une bible pour y prendre toutes les promesses pour lui-même et pour en lancer les malédictions à ses voisins. Par son adresse à faire des sermons et de pieux discours, il parvint à produire une grande impression sur M. Earnshaw; et plus le maître allait s'affaiblissant, plus était grande l'influence de Joseph. Il ne cessait pas de l'importuner pour qu'il prit soin de son âme et pour qu'il tint sévèrement ses enfants. Il l'encouragea à considérer Hindley comme un réprouvé et, tous les soirs, il grommelait régulièrement une longue série de fables contre Heathcliff et Catherine: il avait toujours soin de flatter la faiblesse d'Earnshaw en mettant la plus grosse part du blâme sur la jeune fille.
Il est bien sûr que Catherine avait des façons telles que je n'en avais jamais vues chez une enfant; et elle nous mettait tous hors de patience cinquante fois par jour et davantage; depuis l'heure où elle descendait jusqu'à l'heure où elle allait se coucher, nous n'étions pas sûrs une minute qu'elle ne fût pas à faire quelque mal. Son esprit était toujours excité, sa langue toujours en train. Elle chantait, riait, persécutait quiconque ne faisait pas comme elle. C'était une plante sauvage et maligne; mais elle avait l'œil le plus agréable, le sourire le plus doux et le pied le plus léger de la paroisse; et après tout, je crois qu'elle n'avait pas mauvaise intention, car lorsqu'une fois elle vous avait fait pleurer pour de bon, il était rare qu'elle ne vint pas vous tenir compagnie et vous obliger à vous calmer pour la consoler. Elle aimait beaucoup trop Heathcliff. La plus grande punition que nous pouvions inventer pour elle était de la tenir séparée de lui. En jouant, elle se plaisait à faire la petite maîtresse, usant librement de ses mains et commandant à ses compagnons; c'est ce qu'elle fit avec moi, mais je ne pouvais pas souffrir qu'on me donnât des ordres et je le lui fis savoir.
Or, M. Earnshaw n'admettait pas les plaisanteries de la part de ses enfants: il avait toujours été grave et sévère avec eux; et Catherine de son côté ne concevait pas que son père fut plus mal disposé et moins patient dans son état de souffrance qu'il n'était auparavant. Les reproches acariâtres qu'elle en reçut éveillèrent en elle un méchant désir de le provoquer. Elle n'était jamais si heureuse que lorsque nous étions tous à la gronder à la fois, et qu'elle nous défiait avec son fier regard impertinent, et ses paroles toutes prêtes; tournant en ridicule les malédictions religieuses de Joseph, me harcelant, et faisant la chose même que son père haïssait le plus: lui montrant que sa prétendue insolence à elle avait plus de pouvoir sur Heathcliff que sa bonté, à lui, que le garçon était prêt à faire en toute chose ce qu'elle lui ordonnait, tandis qu'il n'obéissait à ses ordres à lui que s'ils s'accordaient avec son propre désir. Après s'être conduite aussi mal que possible toute la journée, quelquefois elle allait vers lui le soir et essayait de le dorloter pour faire la paix. «Non Cathy, disait le vieillard, je ne peux pas t'aimer; tu es pire que ton frère. Va, dis tes prières, enfant, et demande pardon à Dieu. Je doute que ta mère et moi puissions expier la façon dont nous t'avons élevée.» D'abord ces paroles la faisaient pleurer, mais ensuite, à être toujours repoussée, elle s'endurcit, et elle se contentait de rire quand je lui conseillais de dire qu'elle regrettait ses fautes et en demandait pardon.
Mais l'heure vint enfin qui termina sur cette terre les souffrances de M. Earnshaw. Il mourut tranquillement dans sa chaise, un soir d'octobre, assis au coin du feu. Un vent violent soufflait autour de la maison et s'engouffrait dans la cheminée, avec un bruit sauvage; pourtant, il ne faisait pas froid et nous étions tous ensemble: moi, à quelque distance du foyer, occupée à tricoter, Joseph lisant sa bible près de la table, car dans ce temps-là les domestiques avaient l'habitude de s'asseoir dans la maison, l'ouvrage fini. Miss Cathy avait été malade, et c'est ce qui fait qu'elle se tenait tranquille; elle s'appuyait contre le genou de son père, et Heathcliff était couché par terre avec sa tête dans le tablier de la jeune fille. Je me rappelle que le maître, avant de tomber dans un assoupissement, caressa ses beaux cheveux et lui dit: «Pourquoi ne peux-tu pas toujours être une bonne fille?» Et elle tourna sa figure vers lui, et répondit: «Pourquoi ne pouvez-vous pas toujours être un bon homme, père?» Mais aussitôt qu'elle le vit vexé de nouveau, elle baisa sa main et dit qu'elle allait chanter pour l'endormir. Elle se mit à chanter très bas, jusqu'à ce que les doigts du vieux maître s'échappèrent des siens, et que sa tête s'affaissa sur sa poitrine. Alors je lui dis de se taire et de ne pas bouger par crainte de l'éveiller. Nous nous tûmes comme des souris pendant une pleine demi heure, et nous aurions continué plus longtemps, si Joseph, ayant fini son chapitre, ne s'était levé, et n'avait dit qu'il devait éveiller le maître pour réciter les prières et aller au lit. Il s'avança, l'appela par son nom et le toucha à l'épaule; mais le vieillard restait immobile, de sorte qu'il prit la chandelle et le regarda. Je vis bien qu'il y avait quelque chose qui allait mal quand il remit sa lumière sur la table et que, saisissant les enfants chacun par un bras, il leur murmura de monter, et de ne pas faire de bruit, ajoutant qu'ils auraient à dire leurs prières tout seuls ce soir-là, parce que lui-même avait autre chose à faire.
--Je veux auparavant dire bonne nuit à mon père, dit Catherine, lui passant les bras autour du cou avant que nous ayons pu l'en empêcher. La pauvre créature découvrit tout de suite le malheur; elle gémit: «Oh, il est mort, Heathcliff, il est mort!» Et tous deux se mirent à pleurer, le cœur brisé.
Je joignis mes sanglots aux leurs, amers et sonores, mais Joseph nous demanda à quoi nous pensions de hurler de cette façon sur un saint dans le ciel. Il me dit de mettre mon manteau et de courir à Gimmerton pour chercher le médecin et le curé. Je ne pouvais pas deviner à quoi servirait l'un ou l'autre dans ce moment; pourtant, je partis, par le vent et la pluie, et je ramenai avec moi l'un des deux, le médecin; l'autre dit qu'il viendrait dans la matinée. Laissant Joseph expliquer l'affaire, je courus à la chambre des enfants; leur porte était entrebâillée, je vis qu'ils ne s'étaient pas couchés, bien qu'il fut passé minuit; mais ils étaient plus calmes et n'avaient pas besoin de moi pour les consoler. Les petites âmes se réconfortaient l'une l'autre avec des pensées meilleures que toutes celles que j'aurais pu leur suggérer; aucun curé dans le monde n'a jamais fait une aussi belle peinture du ciel que celle qu'ils en faisaient dans leur innocente conversation; et pendant que je les écoutais en sanglotant, je ne pouvais m'empêcher de souhaiter que nous fussions tous ensemble en sécurité là-haut.
CHAPITRE III
M. Hindley revint pour l'enterrement; et,--chose qui nous étonna et fit jaser les voisins à droite et à gauche--il amena une femme avec lui. Ce qu'elle était, et où elle était née, il ne nous en a jamais informés; probablement qu'elle n'avait ni argent ni nom pour la recommander, sans quoi il n'aurait pas tenu son union cachée de son père.
Ce n'était pas une femme qui aurait jamais troublé la maison pour sa propre part. Tous les objets qu'elle vit, du moment où elle passa le seuil, semblèrent l'enchanter, et aussi toutes les circonstances qui eurent lieu autour d'elle, excepté les préparatifs de l'enterrement et la présence des veilleurs funèbres. Je la crus à moitié niaise, par la conduite qu'elle eut dans cette occasion. Elle courut dans sa chambre et me fît y venir avec elle, alors que j'aurais dû habiller les enfants; et là elle se tenait assise, frissonnante et tordant ses mains, et demandant à plusieurs reprises: «Est-ce qu'ils sont partis, à présent?» Alors elle commença à décrire avec une émotion hystérique l'effet que lui produisait la vue du noir; et elle tressaillit, et elle trembla, et enfin elle eut une crise de larmes. Quand je lui demandai ce qu'il y avait, elle me répondit qu'elle ne savait pas, mais qu'elle sentait une telle peur de mourir! Elle me sembla aussi peu exposée à mourir dans ce moment que moi-même. Elle était plutôt mince, mais jeune, le teint frais, et ses yeux étincelaient comme des diamants. Je remarquai bien, il est vrai, que la montée des escaliers la faisait respirer très vite, que le moindre bruit soudain lui donnait le frisson, et qu'elle avait de temps à autre une toux pénible; mais je ne savais rien de ce que présageaient ces symptômes et rien ne me portait à sympathiser avec elle. Dans ce pays, voyez-vous, M. Lockwood, nous n'avons pas l'habitude de nous attacher aux étrangers, à moins qu'ils ne s'attachent à nous les premiers. Le jeune Earnshaw avait considérablement changé pendant les trois années de son absence; il était devenu plus maigre, avait perdu sa couleur, parlait et s'habillait d'une toute autre façon. Le jour même de son retour, il dit à Joseph et à moi que nous aurions désormais à demeurer dans l'arrière-cuisine et à lui laisser la maison. Il voulait même tapisser et faire couvrir de papier une petite chambre étroite qui serait devenue un parloir; mais sa femme exprima tant de plaisir à la vue du plancher blanc et de l'énorme cheminée toute brillante, et des plats d'étain, et de la case aux faïences, et du chenil, et du large espace qu'il y avait pour se mouvoir dans cette chambre où ils se tenaient d'habitude, que son mari crut son projet inutile à la commodité de sa femme, et y renonça.
Elle témoigna du plaisir aussi à trouver une sœur parmi ses nouvelles connaissances; et elle bavarda avec Catherine, et l'embrassa, et courut partout avec elle, et lui donna des quantités de cadeaux, au commencement. Pourtant son affection se fatigua très vite, et quand elle devint aigre, Hindley devint tyrannique. Quelques mots d'elle, témoignant de son antipathie pour Heathcliff, suffirent pour réveiller en lui sa haine d'autrefois envers le garçon. Il le chassa de sa compagnie et le rejeta dans celle des domestiques, le priva des leçons du curé, exigea que désormais il travaillât dehors, le forçant à besogner aussi durement qu'aucun autre garçon dans la ferme.
Dans les premiers temps, Heathcliff supporta assez sa dégradation, parce que Cathy lui enseignait ce qu'elle apprenait, et travaillait ou jouait avec lui dans les champs. Tous deux promettaient de devenir rudes comme des sauvages; le jeune maître ne s'occupait absolument pas de leur conduite, ni de ce qu'ils, faisaient, de sorte qu'ils n'avaient pas affaire à lui. Il ne les aurait pas même forcés à aller à l'église le dimanche; mais Joseph et le curé le réprimandaient de son insouciance toutes les fois que les enfants manquaient le service, et lui, en conséquence, ne manquait pas d'ordonner que l'on battît Heathcliff et que l'on privât Catherine de dîner ou de souper. Mais c'était un de leurs amusements principaux de se sauver dans les marais le matin et d'y rester toute la journée, et la punition qui suivait était une risée pour eux. Le curé pouvait imposer à Catherine autant de chapitres qu'il voulait à apprendre par cœur, et Joseph pouvait battre Heathcliff jusqu'à avoir mal au bras; les deux enfants oubliaient tout dans la minute où ils se retrouvaient ensemble, ou du moins dans la minute où ils avaient exécuté quelque mauvais plan de vengeance; plus d'une fois j'ai pleuré en moi-même à les voir pousser tous les jours plus insouciants de tout, tandis que moi je n'osais pas dire une syllabe, par crainte de perdre le peu de pouvoir que je gardais encore sur ces créatures délaissées. Un dimanche soir, il arriva qu'on les chassa de la grande chambre, parce qu'ils avaient fait du bruit ou pour quelque petite offense de cette sorte; et quand j'allai les appeler pour le souper, je ne pus les découvrir nulle part. Nous fouillâmes la maison, en haut et en bas, la cour et les étables, ils étaient introuvables. À la fin, Hindley, furieux, nous dit de verrouiller les portes et jura que personne ne les laisserait rentrer cette nuit-là. Tout le monde alla se coucher; et moi, trop inquiète pour me mettre au lit, j'ouvris ma fenêtre et je passai ma tête pour écouter, malgré la pluie, bien résolue à les laisser tout de même entrer, s'ils revenaient. Après un moment, je distinguai des pas qui montaient dans le chemin, et la lumière d'une lanterne brilla à travers la porte. Je jetai un châle sur ma tête et courus pour les empêcher d'éveiller M. Earnshaw en frappant. Il n'y avait là que Heathcliff, et je me sentis trembler en le voyant seul.
--Où est miss Catherine? m'écriai-je précipitamment; pas d'accident, j'espère?
--À Thrushcross-Grange, répondit-il, et j'y serais aussi, mais ils n'ont pas eu l'air disposés à me demander de rester.
--Eh bien, vous allez en attraper, lui dis-je, vous ne serez jamais content tant qu'on ne vous enverra pas à votre affaire; qu'est-ce diable qui a pu vous faire rôder jusqu'à Thrushcross-Grange?
--Laissez-moi me débarrasser de mes vêtements mouillés et je vous raconterai tout sur cette aventure, Nelly, répondit-il.
Je lui dis de prendre garde à ne pas éveiller le maître, et pendant qu'il se déshabillait et que j'attendais pour éteindre la chandelle, il poursuivit:
--Cathy et moi, nous nous sommes échappés de la lingerie pour faire une course en liberté, et comme nous apercevions de loin les lumières de la Grange, nous eûmes l'idée d'aller voir si les Linton passaient leur soirée du dimanche à se tenir debout dans les coins pendant que leur père et leur mère restaient assis à boire et à manger, et à chanter et à rire, et à brûler leurs yeux devant le feu. Croyez-vous qu'ils le fassent? ou bien qu'ils lisent des sermons, et qu'ils soient catéchisés par leur domestique, et qu'on leur fasse apprendre une colonne de noms de l'Écriture s'ils ne répondent pas proprement?
--Il est probable que non, répondis-je. Ce sont sans doute de bons enfants, et ils ne méritent pas le traitement que vous recevez pour votre mauvaise conduite.