Un amant

Part 4

Chapter 43,967 wordsPublic domain

À ma grande confusion, je découvris que mon cri n'était pas une imagination: j'entendis des pas pressés s'approcher de la porte de ma chambre; quelqu'un l'ouvrit d'une main vigoureuse et je vis une lumière briller, par les carrés disposés au sommet de mon lit. J'étais assis, encore tremblant, et essuyant la sueur de mon front: le nouveau venu semblait hésiter et se murmurait quelque chose à lui-même. Enfin il dit à demi-voix, d'un ton qui prouvait qu'il ne s'attendait pas à une réponse: «Y a-t-il quelqu'un ici?» Je jugeai qu'il valait mieux avouer ma présence, car j'avais reconnu la voix de Heathcliff et je craignais qu'il ne poursuivit ses recherches si je ne répandais rien. Dans cette intention, je me tournai et j'ouvris les panneaux. Je n'oublierai pas de sitôt l'effet produit par mon geste.

Heathcliff était debout à l'entrée, vêtu seulement d'une chemise et d'un pantalon, avec une chandelle s'égouttant sur ses doigts, et le visage aussi blanc que le mur derrière lui. Le premier craquement du panneau le fit tressaillir comme un choc électrique, la lumière s'échappa de sa main et tomba à quelques pas de lui, et son émoi était si extrême qu'il put à peine la ramasser.

--C'est seulement votre hôte, monsieur! criai-je, désireux de lui épargner l'humiliation de montrer plus longtemps sa lâcheté. J'ai eu le malheur de crier dans mon sommeil, sous l'effet d'un cauchemar terrible. Je suis fâché de vous avoir dérangé.

--Oh! que Dieu vous confonde, monsieur Lockwood, je voudrais vous voir au diable! commença mon hôte, mettant la chandelle sur une chaise, dans l'impossibilité où il était de la tenir lui-même. Et qui est-ce qui vous a introduit dans cette chambre? continua-t-il, enfonçant ses ongles dans les paumes de ses mains, et grinçant des dents pour arrêter les convulsions des mâchoires. Qui est-ce? J'ai bonne envie de mettre celui-là à la porte à l'instant même.

--C'est votre servante Zillah, répondis-je, m'empressant de descendre du lit et de reprendre mes vêtements. Je ne me plaindrai pas beaucoup si vous la chassez, M. Heathcliff; car elle le mérite abondamment. Je suppose qu'elle avait besoin d'avoir une preuve de plus que cet endroit a été hanté, et qu'elle se l'est offerte à mes dépens. Eh bien oui, il l'est; il est tout rempli de spectres et de gobelins. Vous avez bien raison de le tenir fermé.

--Que pouvez-vous bien entendre en me parlant de cette façon? tonna Heathcliff avec une véhémence sauvage. Comment, comment osez-vous, sous mon toit? Dieu! il est fou pour parler ainsi! (Et il frappa son front avec rage).

Je ne savais pas si je devais me montrer froissé de ces paroles ou poursuivre mon explication; mais il me sembla si profondément affecté que je pris pitié et détaillai à mon hôte l'histoire de mes rêves.

Pendant que je parlais, Heathcliff peu à peu se reculait dans l'ombre du lit, il finit par s'asseoir derrière, presque entièrement caché à ma vue. Pourtant, sa respiration irrégulière et entrecoupée me fit deviner qu'il luttait pour vaincre un excès d'émotion violente. Ne voulant pas lui laisser voir que je l'entendais, je continuai ma toilette le plus bruyamment que je le pouvais, je consultais ma montre, et monologuais sur la longueur de la nuit: «Pas encore trois heures! j'aurais juré qu'il en était six.» Le temps stagne ici: bien sûr que nous nous sommes couchés à huit heures.

--Toujours à neuf heures en hiver, et le lever à quatre, dit mon hôte, arrêtant un grognement; je supposai en même temps, par l'ombre du mouvement de son bras, qu'il essuyait une larme dans ses yeux. M. Lockwood, ajouta-t-il, allez dans ma chambre: vos cris ont envoyé au diable mon sommeil pour cette nuit.

--Le mien aussi, répondis-je. Je vais me promener dans la cour jusqu'à ce qu'il fasse jour, puis je partirai; et vous n'avez pas besoin de craindre que je recommence mon invasion. Je suis maintenant tout à fait guéri du désir de chercher le plaisir dans la société, que ce soit à la campagne ou à la ville. Un homme sensé doit apprendre à trouver en lui-même une compagnie suffisante.

--Charmante compagnie! murmura Heathcliff. Prenez la chandelle et allez où il vous plaira, je vous rejoins à l'instant. Toutefois, n'allez pas dans la cour, les chiens sont déchaînés; et pour ce qui est de la maison--Junon y monte la garde, et--non, vous pouvez seulement vous promener le long des escaliers et des passages. Mais sortez! je viens dans deux minutes.

J'obéis, c'est-à-dire que je quittai la chambre, mais alors, ne sachant pas où conduisait l'étroit couloir, je me tins tranquille, et j'assistai involontairement à un trait de superstition de mon propriétaire, qui démentait d'une façon bien étrange son bon sens apparent. Je le vis marcher vers le lit, ouvrir violemment le treillage et en même temps qu'il le tirait, éclater dans un furieux accès de larmes. «Entre, entre, disait-il en sanglotant. Cathy, viens! oh viens une fois encore. Oh chérie de mon cœur, entends-moi cette fois enfin, Catherine!» Le spectre se montra capricieux comme tous les spectres; il ne donna aucun signe de vie; mais par la fenêtre la neige et le vent entraient en tourbillons sauvages; je les ressentais, même à l'endroit où j'étais, et ils éteignirent la lumière.

Il y avait une telle angoisse dans le jaillissement de douleur qui accompagnait cette extravagance que ma compassion me fit passer sur sa folie, et que je m'éloignai, à demi fâché d'avoir entendu tout cela, vexé surtout d'avoir avoué mes ridicules cauchemars, puisqu'il en était résulté cette agonie; mais le pourquoi de ce qui était arrivé, je ne pouvais le comprendre. Je descendis avec précaution dans les régions basses de la maison et j'aboutis à l'arrière-cuisine, où quelques charbons encore un peu brillants, et que j'eus soin de ramasser en un tas compact, me permirent de rallumer ma chandelle. Rien ne remuait, excepté un chat gris qui sortit des cendres en rampant et me salua avec un miaulement plaintif.

Deux bancs circulaires enfermaient presque entièrement le foyer; sur l'un d'eux je m'étendis, et Grimalkin grimpa sur l'autre. Nous sommeillâmes de compagnie jusqu'à ce que notre retraite fût envahie et que Joseph se montra. Il jeta un regard sinistre sur la petite flamme que j'avais excitée à reluire entre les deux chenets; il précipita le chat du poste élevé où il se tenait, et se mettant lui-même à sa place, il commença l'opération de bourrer de tabac une énorme pipe. Ma présence dans son sanctuaire lui parut évidemment un trait d'impudence trop honteux pour être remarqué; il appliqua silencieusement sa pipe à ses lèvres, croisa les bras et souffla la fumée. Je le laissai jouir sans trouble de sa volupté; quand il eut poussé sa dernière colonne de fumée, et émis un profond soupir, il se leva, s'en alla aussi solennellement qu'il était venu. Un pas plus élastique entra ensuite; cette fois, j'ouvris ma bouche pour un «bonjour» mais je la refermai sans achever ma formule; car c'était Hareton Earnshaw, qui s'acquittait _sotto voce_ de ses oraisons, dans une série de jurons dirigés contre tous les objets qu'il touchait, pendant qu'il fouillait dans un coin à la recherche d'une bêche ou d'une pelle, sans doute pour se creuser un chemin dans la neige. Il jeta un regard sur le banc, dilata ses narines, et pensa qu'il était aussi inutile d'échanger des civilités avec moi qu'avec mon compagnon le chat. Je devinai par la vue de ses préparatifs que la sortie était enfin permise, et, quittant ma dure couche, je fis un mouvement pour le suivre. Il s'en aperçut et désigna une porte intérieure avec le bout de sa bêche, me donnant à entendre par un son inarticulé que c'était le lieu où je devais aller si je changeais de place. Cette porte donnait dans la _maison_ où je trouvai les femmes déjà en mouvement. Zillah produisait d'énormes flammes dans la cheminée avec un colossal soufflet; pendant que Madame Heathcliff, agenouillée sur le foyer, lisait un livre à la lumière du feu. Elle tenait sa main entre la chaleur de la fournaise et ses yeux, et semblait toute absorbée dans son occupation, ne s'arrêtant que pour gronder la servante de la couvrir d'étincelles, ou pour repousser de temps à autre un chien qui approchait son nez trop près de sa figure. Je fus surpris de voir que Heathcliff était là aussi. Il se tenait près du feu, me tournant le dos; et je compris qu'il venait de faire une scène orageuse à la pauvre Zillah, celle-ci interrompant à tout moment son travail pour relever le coin de son tablier, et pour pousser des grognements irrités.

--Et vous; vous indigne..., éclatait Heathcliff au moment où j'entrais, se tournant vers sa belle-fille, vous voilà encore avec votre paresse! Tous les autres gagnent leur pain, et vous, vous vivez de ma charité. Mettez de côté ces balivernes, et trouvez quelque chose à faire. Je vous ferai expier la calamité de vous avoir toujours sous mes yeux, entendez-vous, maudite coquine!

--Je mettrai de côté mes balivernes, parce que vous pouvez me forcer à le faire si je refuse, répondit la jeune dame fermant son livre et le jetant sur une chaise. Mais quant à faire quelque chose, je ne ferai rien que ce qui me plaira, dussiez-vous en perdre la langue à force de jurer.

Heathcliff leva son bras, et la jeune femme, qui paraissait en connaître le poids, s'empressa de se mettre à l'abri. N'ayant aucun désir d'assister pour me distraire à une bataille de chat et de chien, je m'avançai d'un pas vif, comme si j'étais heureux de prendre ma part de la chaleur du foyer, et tout à fait ignorant de la dispute interrompue. Chacun d'ailleurs eut assez de tenue pour suspendre les hostilités. M. Heathcliff enfonça ses poings dans ses poches pour les garantir de la tentation; Madame Heathcliff plissa ses lèvres et marcha vers un siège assez éloigné, où elle tint sa parole en jouant, pendant tout le reste de mon séjour, le rôle d'une statue. Ce séjour d'ailleurs ne fut pas long. Je me refusai à partager leur déjeuner, et au premier rayon du jour, je m'empressai de m'échapper vers le plein air, qui était maintenant clair, tranquille et froid.

Mon propriétaire me cria de m'arrêter avant que je fusse arrivé au fond du jardin et m'offrit de m'accompagner jusqu'au bout du marais. Et c'est un bonheur qu'il l'ait fait, car tout le dos de la colline n'était qu'un houleux océan blanc: les hauteurs et les affaissements causés par la neige n'indiquant en aucune façon des hauteurs et des affaissements correspondants dans le sol. Il y avait ainsi plusieurs puits que la neige avait entièrement nivelés; et des rangées entières de remblais avaient été effacées de la carte que ma promenade de la veille avait laissée imprimée dans mon esprit. J'avais remarqué d'un côté de la route, à des intervalles de six ou sept yards, une ligne de pierres dressées, qui se prolongeait tout le long de la steppe; elles avaient été dressées et barbouillées de chaux afin de servir de guides dans les ténèbres, ou encore dans les cas comme celui-ci, de façon que l'on pût distinguer le sentier ferme des marais profonds qui s'étendaient sur les deux côtés; mais à l'exception de points sales qui émergeaient un peu çà et là, toute trace de leur existence avait disparu; et mon compagnon fut souvent forcé de m'avertir de tourner sur la droite ou sur la gauche, alors que je m'imaginais suivre correctement les détours du chemin.

Nous échangeâmes fort peu de mots. Il s'arrêta à l'entrée de Thrushcross Park, me disant qu'il n'y avait plus d'erreur à faire depuis là. Nos adieux se bornèrent à un rapide salut; et je continuai mon chemin, me fiant à mes propres ressources, car la loge du portier est à présent inoccupée. La distance de cette porte à la Grange est de deux milles, mais je crois bien que je me suis arrangé pour la faire de quatre, tantôt me perdant parmi les arbres, tantôt m'enfonçant jusqu'au cou dans la neige: divertissement que ne peuvent apprécier que ceux qui en ont fait l'expérience. En tout cas et quoi qu'il en soit de mes errements, l'horloge sonnait midi lorsque je rentrai chez moi; et cela donnait exactement une moyenne d'une heure par mille pour le chemin ordinaire de Wuthering Heights.

La dépendance humaine de ma maison et ses satellites s'élancèrent pour me souhaiter la bienvenue, s'écriant en tumulte qu'elles avaient désespéré de moi; toutes conjecturaient que j'avais péri la nuit dernière; et elles étaient en train de se demander par quel moyen on s'y prendrait pour aller à la découverte de mes restes. Je leur ordonnai de rester tranquilles, à présent qu'elles me voyaient de retour, et, gelé jusqu'au cœur, je m'élançai dans l'escalier. Arrivé au premier, je revêtis des vêtements secs; et, après avoir marché dans ma chambre trente ou quarante minutes pour restaurer la chaleur animale, je me suis installé dans mon cabinet, faible comme un petit chat: presque trop faible pour jouir de la gaie flambée et du café fumant que m'a préparé ma servante.

PREMIÈRE PARTIE

CHAPITRE PREMIER

Quelles vaines girouettes nous sommes! Moi qui avais résolu de me tenir indépendant de toute relation sociale, et remerciais mon étoile de m'avoir enfin amené dans un endroit où ces relations étaient à peu près impraticables, moi, misérable créature sans force, après avoir lutté jusqu'au soir contre l'abattement et la solitude, je fus enfin obligé de céder, et, sous prétexte de m'informer des choses nécessaires à mon installation, j'invitai Madame Dean, quand elle m'apporta le souper, à s'asseoir pendant que je mangerais, avec l'espoir sincère d'avoir une conversation en règle, et d'être ou agréablement réveillé ou tout à fait endormi par ses discours.

--Il y a très longtemps que vous vivez ici? commençai-je; ne m'avez-vous pas dit seize ans?

--Dix-huit, monsieur; je suis venue quand ma maîtresse s'est mariée, pour prendre soin d'elle: et quand elle est morte, le maître m'a retenue pour faire le ménage.

--En vérité?

Une pause suivit. Elle n'était pas bavarde, j'en avais bien peur, si ce n'est sur ses propres affaires, et celles-là ne m'intéressaient guère. Pourtant, après avoir réfléchi quelques minutes, ses poings sur ses genoux et avec un nuage de méditation sur sa dure physionomie, elle s'écria:

--Ah! les temps ont bien changé depuis!

--Ah! fis-je, vous avez dû voir beaucoup de changements, je suppose?

--Oui, et des malheurs aussi, répondit-elle.

--Oh, pensai-je, je vais tourner la conversation sur la famille de mon propriétaire! un excellent sujet à mettre en train. «Et cette jolie veuve, je serais heureux de savoir son histoire: d'apprendre si elle est une indigène du pays ou, ce qui est plus probable, une étrangère que les habitants des Heights ne veulent pas reconnaître pour parente.» Je demandai donc à Madame Dean pourquoi Heathcliff avait quitté Thrushcross Grange, et préférait vivre dans une situation et une résidence si manifestement inférieures. «N'est-il pas assez riche pour tenir la maison en bon ordre?» demandai-je.

--Riche, monsieur! Il a, personne ne sait combien d'argent, et tous les ans davantage. Oui, oui, il est assez riche pour vivre dans une maison plus belle que celle-ci; mais il est très serré, très avare; et s'il était venu s'établir à Thrushcross Grange, l'idée qu'il aurait pu gagner quelques centaines de plus en louant cette maison à un bon locataire l'aurait rendu trop malheureux. Il est bien étrange que des gens soient si avides quand ils sont seuls dans le monde!

--Mais il avait un fils, je crois?

--Oui, il en avait un, il est mort.

--Et cette jeune dame, Madame Heathcliff, est sa veuve?

--Oui.

--D'où vient-elle?

--Eh, monsieur, c'est la fille de mon ancien maître: Catherine Linton était son nom de jeune fille. Je l'ai nourrie, pauvre créature; je voudrais que M. Heathcliff vienne s'établir ici et alors nous pourrions être ensemble de nouveau.

--Alors, continuai-je, le nom de mon prédécesseur à Thrushcross Grange était Linton?

--Oui.

--Et qui est cet Earnshaw, Hareton Earnshaw, qui vit avec M. Heathcliff? Sont-ils parents?

--Non; c'est le neveu de feue Madame Linton.

--Le cousin de la jeune dame, alors?

--Oui; et son mari était aussi son cousin: l'un du côté de la mère, l'autre du côté du père. Heathcliff s'est marié avec la sœur de M. Linton.

--J'ai vu le nom d'Earnshaw gravé sur le fronton de la maison, à Wuthering Heights. Est-ce une vieille famille?

--Très vieille, monsieur, et Hareton est le dernier d'entre eux, de même que notre miss Cathy est la dernière de nous, je veux dire des Linton. Avez-vous été à Wuthering Heights? Je vous demande pardon de vous interroger, mais j'aimerais tant à savoir comment elle est!

--Madame Heathcliff? Elle avait très bonne mine, et était très jolie; mais elle ne m'a pas semblé très heureuse.

--Oh, la chère, ce n'est pas étonnant! Et comment avez-vous jugé le maître?

--Un homme plutôt rude, madame Dean; n'est-ce pas son caractère?

--Rude comme le tranchant d'une scie, et dur comme de la pierre de porphyre! Moins vous aurez affaire avec lui, mieux cela vaudra.

--Il faut qu'il ait eu des hauts et des bas dans la vie pour être devenu un tel rustre. Savez-vous quelque chose de son histoire?

--Je sais tout sur lui, Monsieur, excepté où il est né, et qui étaient ses parents, et comment il a gagné son argent pour commencer. Et Hareton a été indignement privé de l'héritage qui lui revenait! Le malheureux garçon est le seul dans toute la paroisse qui ne devine pas combien il a été spolié.

--Eh bien, madame Dean, ce serait une action charitable de votre part de me dire quelque chose sur mes voisins. Je sens que je ne pourrai pas dormir si je me couche; ayez donc l'obligeance de vous asseoir, et de me parler pendant une heure.

--Oh! certainement monsieur. Je vais seulement chercher quelque chose pour coudre, et alors je resterai assise ici aussi longtemps qu'il vous plaira. Mais vous avez pris froid; je vous ai vu frissonner; et il faut que vous buviez un peu de tisane pour chasser cela.

La digne femme s'empressa, pendant que je me pelotonnais plus près du feu. J'avais la tête brûlante et le reste du corps gelé; en outre je sentais mes nerfs et mon cerveau excités presque jusqu'au ton de la folie. Tout cela fit que je me trouvai non pas tant mal à l'aise que plutôt inquiet, comme je le suis encore, au sujet des effets possibles des incidents d'hier et aujourd'hui. Cependant, ma ménagère revint, avec un bol fumant et un panier à ouvrage; et ayant placé le premier de ces objets sur la cheminée, elle s'installa dans son siège, évidemment charmée de me trouver si sociable.

--Avant de venir vivre ici, commença-t-elle, sans attendre une nouvelle invitation à raconter son histoire, j'étais presque toujours à Wuthering Heights. Ma mère avait nourri M. Hindley Earnshaw, le père d'Hareton, et j'avais pris l'habitude de jouer avec les enfants; je faisais aussi les commissions; j'aidais aux foins et j'étais accrochée à la ferme, toujours prête pour toute besogne qu'on voulait me donner. Un beau matin d'été--c'était, je me rappelle, au commencement de la moisson--M. Earnshaw, le vieux maître, descendit en tenue de voyage; et après avoir dit à Joseph ce qu'il y avait à faire ce jour-là, il se tourna vers Hindley, Cathy et moi--car j'étais assise avec eux, mangeant mon porridge--et il dit, parlant à son fils: «Mon bon petit homme, je vais à Liverpool aujourd'hui, qu'est-ce qu'il faut que je vous apporte? Vous pouvez choisir ce qui vous plaira, seulement que ce soit quelque chose de petit, car j'aurai à aller et revenir à pied: soixante milles dans chaque sens, c'est long à épeler.» Hindley demanda un violon. Alors il se tourna vers miss Cathy; elle avait à peine six ans, mais elle pouvait monter sur tous les chevaux de l'écurie, et elle choisit un fouet. Le maître ne m'oublia pas non plus; car il avait un bon cœur, bien qu'il fût quelquefois un peu sévère. Il me promit de m'apporter plein mes poches de pommes et de poires, après quoi il embrassa ses enfants, dit adieu, et partit.

Cela nous sembla long à nous tous, les trois jours de son absence; et souvent la petite Cathy demanda quand il serait revenu. Madame Earnshaw l'attendait pour souper le troisième soir, et elle ajournait le repas d'heure en heure. Pourtant, il ne faisait aucun signe d'arriver, si bien qu'à la fin les enfants se fatiguèrent de descendre à la porte pour regarder. Il se fit noir, la vieille maîtresse aurait voulu qu'ils allassent se coucher, mais ils demandèrent en pleurant la permission d'attendre; et juste vers onze heures, le loquet de la porte fut tranquillement soulevé, et le maître entra. Il se jeta dans un siège, riant et grognant, et leur ordonna à tous de se tenir à distance, car il était à peu près tué, et ne recommencerait pas une telle marche pour les trois royaumes.

--Et, par là-dessus, être chargé à mort! dit-il, ouvrant son grand manteau qu'il tenait enroulé dans ses bras. Vois ici, femme! Je n'ai jamais été autant battu par quelque chose dans ma vie: mais il faut tout de même que vous le preniez comme un don de Dieu, bien qu'il soit presque aussi noir que s'il venait du diable.

Nous l'entourâmes, et par dessus la tête de miss Cathy, j'aperçus un enfant aux cheveux très noirs, sale et vêtu de haillons: assez gros pour être capable aussi bien de marcher que de parler. De visage, il avait l'air plus vieux que Catherine; et pourtant quand on le mit sur ses pieds, il ne sut que regarder autour de lui, et répéta sans cesse un baragouin que personne ne pouvait comprendre. Je fus effrayée et Madame Earnshaw parut prête à jeter l'enfant à la porte. Elle s'emporta, demandant comment son mari avait pu avoir l'idée d'amener dans la maison ce marmot gipsy, alors qu'ils avaient déjà leurs deux enfants à nourrir et à protéger. Qu'est-ce qu'il en tendait faire avec ça, et était-il devenu fou? Le maître essaya d'expliquer la chose, mais il était réellement à moitié mort de fatigue, et tout ce que je pus distinguer, parmi les gronderies de sa femme, fut le récit de la façon dont il avait trouvé cet enfant, mourant de faim, et sans asile, et quasi-muet, dans les rues de Liverpool. Il l'avait ramassé et s'était enquis de son possesseur. Pas une âme ne savait à qui il appartenait; et comme son argent et son temps étaient également limités, il pensa que le meilleur était de l'emmener tout de suite avec lui, plutôt que de s'exposer à cause de lui à d'inutiles dépenses en ville, car il avait pris la résolution de ne pas l'abandonner dans l'état où il l'avait trouvé. Enfin la conclusion fut que ma maîtresse se calma, et que M. Earnshaw me dit de laver le nouveau venu, de lui donner des effets propres, et de le mettre à dormir avec les enfants.

Hindley et Cathy se contentèrent de regarder et d'écouter jusqu'à ce que la paix fut revenue; mais alors tous deux commencèrent à fouiller dans les poches de leur père, en quête des cadeaux qu'il leur avait promis. Hindley était déjà un garçon de quatorze ans, mais quand il sortit ce qui avait été un violon et qui s'était écrasé en morceaux dans le manteau, il se mit à pleurer tout haut; et Cathy, quand elle apprit que le maître avait perdu son fouet en s'occupant de l'étranger, témoigna de sa mauvaise humeur en grinçant des dents et en crachant sur la sotte petite chose; elle gagna pour sa peine un soufflet afin d'apprendre de meilleures manières.

Ils refusèrent d'avoir l'enfant avec eux dans leur lit ou même dans leur chambre; et comme je n'en avais pas davantage envie, je le mis sur le perron de l'escalier, espérant qu'il serait parti dans la matinée. Par hasard, ou bien attiré peut-être en entendant sa voix, le petit monstre rampa vers la porte de M. Earnshaw, et c'est là que celui-ci le trouva en quittant sa chambre. On fit une enquête pour savoir comment il y était venu, je fus obligée d'avouer; et, en récompense de ma lâcheté et de ma cruauté, on me renvoya de la maison.