Part 27
--Silence! Allez-vous en!
--Et aussi les terres d'Hareton, et son argent! poursuivit la jeune femme hors d'elle-même. Hareton et moi sommes amis maintenant, et je lui dirai tout à votre sujet.
«Le maître parut un instant confondu. Il devint très pâle et se leva, sans cesser de la considérer avec une expression de haine mortelle.
--Si vous me frappez, Hareton vous frappera! dit-elle. Ainsi vous feriez mieux de rester assis.
--Si Hareton ne vous chasse pas d'ici, je le frapperai à mort! tonna Heathcliff. Maudite sorcière! Osez-vous prétendre à l'exciter contre moi? Hors d'ici! Entendez-vous! Emmenez-la dans la cuisine! Je vais la tuer, Ellen Dean, si vous me laissez la revoir.
«Hareton essaya tout bas de lui persuader de s'en aller.
--Chassez-la d'ici, cria Heathcliff d'un ton de voix sauvage. Allez-vous perdre votre temps à lui parler?
«Et il s'approcha pour exécuter lui-même son ordre.
--Il ne vous obéira plus désormais, méchant homme, dit Catherine, et bientôt il vous détestera autant que je le fais.
--Chut! Chut! murmura le jeune homme d'un ton de reproche; je ne veux pas vous entendre lui parler ainsi.
--Mais vous ne souffrirez pas qu'il me frappe, lui cria-t-elle?
--Alors, venez.
«Mais il était trop tard: Heathcliff l'avait saisie dans ses mains.
--Et maintenant, vous, allez-vous en! dit-il à Earnshaw. Satanée sorcière! Cette fois elle m'a provoqué au delà de ce que je pouvais supporter et je vais la faire s'en repentir à jamais.
«Il l'avait empoignée par les cheveux, et Hareton essayait vainement de la lui enlever, le suppliant de ne pas lui faire de mal cette fois encore. Les yeux noirs d'Heathcliff étincelaient; il semblait prêt à la mettre en pièces, et je venais à mon tour à la rescousse lorsque je vis tout à coup ses doigts se relâcher; maintenant il la tenait simplement par le bras et la regardait dans les yeux. Puis il lui cacha les yeux avec ses mains, se recueillit un instant, et finit par lui dire avec assez de calme.
--Il faut que vous appreniez à éviter de me passionner, ou bien il m'arrivera vraiment de vous tuer un jour. Allez avec Madame Dean et restez avec elle. Quant à Hareton Earnshaw, si je le vois vous écouter, je l'enverrai chercher son pain où il pourra le trouver. Votre amitié pour lui fera de lui un mendiant. Nelly, emmenez-la, et qu'on me laisse seul.
«M. Heathcliff resta seul dans la chambre jusqu'au diner. J'avais conseillé à Catherine de diner en haut, mais aussitôt qu'il vit son siège vide, il m'envoya la chercher. Il ne parla à personne, mangea très peu, et sortit tout de suite après, en donnant à entendre qu'il ne reviendrait pas avant le soir.
«Pendant son absence, les deux nouveaux amis s'installèrent dans la maison. Tout d'un coup, j'entendis que Hareton grondait durement sa cousine parce qu'elle s'était offerte à lui révéler la conduite de son beau-père envers son père à lui. Il dit qu'il ne souffrirait pas un mot de blâme contre M. Heathcliff. Quand même celui-ci serait le diable, cela n'importait; il serait de son parti. Il lui dit qu'il préférait la voir dire du mal de lui-même, comme elle faisait auparavant, que de M. Heathcliff. Catherine allait se fâcher, mais il trouva le moyen de la retenir en lui demandant si elle aimerait qu'il lui dise du mal de son père à elle. Elle parut alors comprendre qu'Earnshaw était attaché au maître par des liens assez forts pour que la raison ne puisse les dénouer, par des chaînes qu'avait forgées l'habitude, et qu'il serait cruel d'essayer de briser. Depuis lors, elle fit preuve de son bon cœur en évitant aussi bien les plaintes que les expressions d'antipathie à l'égard d'Heathcliff; et je ne crois pas en vérité que, à dater de ce jour, elle ait prononcé une seule phrase contre son oppresseur en présence du jeune homme.
«Ce petit désaccord réglé, ils redevinrent amis, et s'occupèrent de leur mieux, elle comme maîtresse, lui comme élève. Je vins m'asseoir près d'eux quand j'eus fini mon ouvrage et je me sentis si heureuse de les voir ainsi que je ne fis pas attention à la fuite du temps. Vous le savez, ils m'apparaissaient tous les deux un peu comme mes enfants; d'elle, j'avais été fière en tous temps; et j'étais sûre maintenant que lui aussi serait pour moi une source de satisfaction. Sa nature honnête, intelligente et ardente dissipa rapidement les nuages d'ignorance et de dégradation où on l'avait maintenu. Son esprit en s'éclairant éclaira ses traits, rendit leur expression plus vive et plus noble. Je pouvais à peine croire que c'était le même individu que j'avais vu à la même place, si sauvage et si inculte, un an auparavant. Pendant qu'ils travaillaient et que je les admirais, le maître rentra. Il arriva à l'improviste, et put voir en plein notre groupe avant que nous ayons songé à lever les yeux.
C'est seulement lorsqu'il fut tout près que les deux jeunes gens s'aperçurent de sa présence. Peut-être n'avez-vous jamais remarqué que leurs yeux sont tout à fait semblables? Ils ont tous les deux les yeux de Catherine Earnshaw. Notre Catherine n'a pas d'autre trait de ressemblance avec sa mère, excepté la largeur du front, et une disposition des narines qui lui donne l'air hautain, qu'elle le veuille ou non. Hareton au contraire ressemble beaucoup à sa tante; et cette ressemblance était alors particulièrement frappante, à cause de l'activité exceptionnelle de ses sens et de son esprit à ce moment. Peut-être est-ce cette ressemblance qui désarma M. Heathcliff: il s'était avancé derrière le foyer avec une agitation manifeste; mais il se calma aussitôt qu'il rencontra les yeux du jeune homme. Il lui prit le livre des mains, regarda la page ouverte, puis le rendit sans aucune observation, en faisant signe simplement à Catherine de s'éloigner. Son compagnon ne tarda pas à sortir derrière elle, et j'allais m'éloigner aussi lorsque le maître m'ordonna de rester avec lui.
--Voilà une bien pauvre conclusion, n'est-ce pas? me dit-il, après un instant de réflexion. J'amasse des leviers et des pioches pour démolir les deux maisons, et je me prépare à agir comme un hercule, et puis lorsque tout est prêt et en mon pouvoir, je ne me trouve plus la force d'enlever une seule tuile du toit. Mes anciens ennemis ne m'ont pas vaincu; ce serait au contraire maintenant le moment précis pour me venger sur ceux qui les représentent, et je pourrais le faire, et personne ne pourrait m'en empêcher. Mais à quoi bon? Je ne me soucie pas de frapper: je ne veux pas prendre la peine de lever la main. Ne croyez pas que j'aie trouvé cette occasion de me montrer magnanime: j'ai simplement perdu la faculté de trouver du plaisir à leur destruction, et je ne veux pas avoir la fatigue de détruire quoi ce soit.
«Nelly, je sens venir en moi un changement singulier. Je prends si peu d'intérêt à ma vie journalière que c'est à peine si j'ai l'idée de manger et de boire. Ces deux êtres qui viennent de quitter cette chambre sont les seuls objets qui gardent pour moi une apparence matérielle distincte; et cette apparence me cause une peine infinie. D'elle, je ne veux rien dire, mais je souhaiterais vivement qu'elle devint invisible, sa présence n'éveille en moi que des sensations qui m'affolent. Lui, c'est d'une autre façon qu'il m'émeut; et cependant, si je pouvais le faire sans avoir l'air d'être fou, je ne le reverrais pas.
«Il y a cinq minutes, Hareton m'a semblé une incarnation de ma jeunesse. Sa ressemblance saisissante avec Catherine le rattachait terriblement à elle. Mais ce n'est pas là la raison la plus puissante: car qu'est-ce qui n'est pas rattaché à elle pour moi? Est-il une chose qui ne me la rappelle pas? Je ne puis baisser les yeux vers ce plancher sans voir ses traits dessinés sur les dalles. Dans chaque nuage, dans chaque arbre, je suis environné de son image: elle remplit l'air la nuit, et reparaît le jour au fond de toutes choses. Les figures les plus ordinaires des hommes et des femmes, ma propre figure, me raillent en me la faisant voir. Le monde entier est une collection terrible de souvenirs me faisant songer qu'elle a existé et que je l'ai perdue. Eh bien! la vue d'Hareton a été pour moi le fantôme de mon impérissable amour, de mes efforts farouches pour maintenir mon droit, de ma dégradation et de mon orgueil, de mon angoisse et de mon bonheur.
«Mais c'est folie de vous répéter ces idées: vous comprendrez comment, malgré ma répugnance à rester toujours seul, sa société loin d'être pour moi un bienfait, aggrave encore mon supplice; et c'est en partie cela qui me rend indifférent à la façon dont il se comporte avec sa cousine. Il m'est, impossible désormais de faire attention à eux.»
--Mais que voulez-vous dire par un changement, M. Heathcliff? dis-je, effrayée de ses paroles. «Jamais je ne l'avais jugé en danger de perdre la raison ni la santé. Il était aussi fort et bien portant que d'ordinaire; et pour ce qui est de sa raison, il s'était complu dès l'enfance à insister sur les idées sombres et à entretenir d'étranges imaginations. Il pouvait bien avoir une monomanie au sujet de sa défunte idole; mais sur tous les autres points, son esprit était aussi solide que le mien.
--Ce changement, je ne le connaîtrai que lorsqu'il sera venu; je n'en ai encore qu'un vague pressentiment.
--Vous ne vous sentez pas malade, n'est-ce pas? demandai-je.
--Non, Nelly, pas du tout.
--Vous n'avez pas peur de mourir, non plus?
--Peur? Oh non, répliqua-t-il. Je n'ai ni la peur, ni le pressentiment, ni l'espoir de mourir. Avec ma constitution robuste et mon train de vie tempéré, il est probable que je resterai vivant jusqu'à ce qu'il n'y ait plus un cheveu blanc sur ma tête. Et pourtant, je ne puis continuer à rester dans cette condition. C'est seulement par force que je puis faire les actes les plus insignifiants, noter une personne vivante ou morte qui ne se rattache pas à mon idée constante. Je n'ai qu'un seul désir, et tout mon être tend à le réaliser. J'y ai tendu si longtemps et si fermement que je suis convaincu que je pourrai le réaliser, et bientôt, parce qu'il a dévoré mon existence. Dieu! C'est une longue lutte et je voudrais qu'elle soit finie.
«Il se mit à marcher dans la chambre, se murmurant à lui-même des choses terribles, si bien que je penchai à croire comme l'avait dit Joseph, que sa conscience avait fait un enfer dans son cœur. Je me demandai comment cela finirait car j'étais sûre que c'était là maintenant son état ordinaire, malgré que personne à le voir ne l'eût deviné. Il était alors exactement le même que lorsque vous l'avez vu, M. Lockwood, seulement plus épris encore de solitude, et peut-être encore plus laconique en société.
«Pendant quelques jours après cette soirée, M. Heathcliff évita de nous rencontrer à table, sans jamais consentir cependant à en exclure Hareton et Cathy. Il ne voulait pas céder entièrement à ses sentiments, et préférait s'absenter, ne mangeant guère plus qu'une fois par jour.
«Une nuit, lorsque tout le monde était couché, je l'entendis descendre et sortir. Le lendemain matin, il était encore absent. Nous étions en avril, le temps était doux et chaud, l'herbe aussi verte que pouvaient la rendre telle les pluies et le soleil; et les deux pommiers nains près du mur étaient tout en fleurs. Après le déjeuner, Catherine voulut absolument porter ma chaise et me faire asseoir avec mon ouvrage sous les sapins qui bordent la maison; et elle demanda à Hareton, qui s'était tout à fait remis de son accident, de lui arranger son petit jardin, transporté dans ce coin à la suite des plaintes de Joseph. Je jouissais commodément des senteurs du printemps et de la douceur du ciel bleu lorsque je vis ma jeune dame, qui était allée près de la grand'porte pour chercher des pieds de primevères, revenir en courant, et nous informer que M. Heathcliff revenait. «Et il m'a parlé, ajouta-elle, d'un air confondu.»
--Que vous a-t-il dit, demanda Hareton?
--Il m'a dit de me sauver aussi vite que je pouvais; mais il avait une figure si différente de l'ordinaire que je me suis arrêtée un moment pour le regarder.
--Comment cela?
--Eh bien, il avait l'air presque brillant et joyeux; non, pas presque, mais très excité, et très gai, répondit-elle.
--C'est, alors, que les promenades nocturnes lui font du bien, remarquai-je d'un ton insouciant, mais en réalité, je n'étais pas moins surprise qu'elle, et j'avais hâte de constater la vérité de ce qu'elle venait de dire. Je trouvai un prétexte pour rentrer dans la maison. Heathcliff se tenait debout sur la porte: il était pâle et il tremblait; mais certainement il avait dans les yeux un étrange éclat joyeux qui altérait l'aspect de sa figure.
--Voulez-vous déjeuner? lui demandai-je. Vous devez avoir faim après avoir rôdé toute la nuit.
--Non, je n'ai pas faim, répondit-il, détournant la tête et me parlant avec mépris comme s'il devinait que je cherchais à pénétrer les raisons de sa bonne humeur.
--Je ne crois pas que ce soit bon pour vous de sortir la nuit, lui fis-je observer: pas en tous cas pendant cette saison humide. Je prévois que vous allez attraper un rhume ou une fièvre, vous avez l'air d'avoir quelque chose.
--Rien que ce que je peux supporter, répondit-il, et même avec grand plaisir, pourvu que vous me laissiez seul. Allez vous-en, et ne m'ennuyez pas.
«J'obéis, et je remarquai en passant qu'il respirait avec une violence inouïe.
«Ce jour-là, il s'assit à table avec nous» et reçut de mes mains une assiette chargée jusqu'au bord, comme s'il voulait se rattraper de son jeûne du matin.
--Je n'ai ni rhume ni fièvre, Nelly, fit-il, par allusion à mon discours du matin; et je suis prêt à faire honneur à la nourriture que vous allez me donner.
Il avait pris son couteau et sa fourchette et commençait à manger lorsque tout d'un coup son excitation parut tomber. Il déposa le couteau et la fourchette sur la table, jeta un coup d'œil du côté de la fenêtre, puis se leva et sortit. Nous le vîmes marcher de long en large dans le jardin, pendant que nous terminions notre dîner; Earnshaw nous dit qu'il voulait aller le rejoindre et lui demander pourquoi il ne voulait pas dîner: il avait peur de l'avoir offensé en quelque façon.
--Eh bien, va-t-il venir? demanda Catherine en voyant revenir son cousin.
--Non, répondit-il, mais il n'est pas fâché; en vérité il avait plutôt l'air heureux; seulement je l'ai impatienté en lui adressant une seconde fois la parole, et alors il m'a dit de retourner vous rejoindre.
«Je mis son assiette au chaud; et, après une heure ou deux, il rentra, sans paraître calmé en aucune façon. Il avait la même expression anormale de joie sous ses sourcils noirs, le même teint pâle, et de temps à autre il laissait voir ses dents dans un vague sourire. Il tremblait, non comme on tremble de froid ou de faiblesse, mais plutôt d'une vibration incessante et régulière.
«Je ne me retins plus de savoir ce qu'il avait.
--Avez-vous appris de bonnes nouvelles, M. Heathcliff? Vous avez l'air plus animé que de coutume?
--Et d'où? D'où pourrais-je avoir une bonne nouvelle? Je suis simplement excité par la faim, et avec cela je ne peux pas manger.
--Votre dîner est là, répondis-je; pourquoi ne le mangeriez-vous pas?
--Non, pas maintenant, murmura-t-il rapidement. J'attendrai le souper. Et, Nelly, une fois pour toutes, laissez-moi vous prier de prévenir Hareton et les autres qu'ils aient à se tenir à l'écart de mon chemin. Je veux n'être dérangé par personne: je veux avoir cet endroit pour moi seul.
--Y a-t-il quelque nouvelle raison à ce bannissement? demandai-je. Dites-moi ce qui vous rend si singulier, M. Heathcliff. Où êtes-vous allé la nuit dernière? Ce n'est pas par vaine curiosité que je vous fais cette question.
--Si, c'est par curiosité, fit-il avec un rire; mais, n'importe, je vais y répondre. La nuit dernière, j'étais sur le seuil de l'Enfer. Aujourd'hui, je suis en vue du Ciel. J'y ai mes yeux fixés: à peine trois pas pour m'en séparer. Et maintenant, vous feriez mieux de vous en aller.
«C'est ce que je fis en effet, plus perplexe qu'auparavant, après avoir balayé le foyer et nettoyé la table.
«Il resta dans la maison toute cette après-midi et personne ne dérangea sa solitude jusqu'à ce que, à huit heures, je crus devoir me permettre de lui apporter de la lumière et son souper. Il s'appuyait contre le rebord d'une fenêtre ouverte, mais il ne regardait pas dehors et avait le visage tourné vers l'intérieur sombre de l'appartement. Le feu s'était éteint; la chambre était remplie de l'air doux et humide du soir; et le calme était si grand que non seulement on pouvait distinguer le murmure du ruisseau au bas de Gimmerton, mais encore le bruit de son frottement contre les galets ou les larges pierres qu'il rencontrait sur son chemin. En entrant, je me mis à fermer les volets des fenêtres, jusqu'à ce que je parvins à la fenêtre où il s'était appuyé.
--Puis-je fermer ceci? demandai-je pour l'éveiller, car il restait immobile.
«La lumière éclaira ses traits pendant que je lui parlais. Oh! M. Lockwood, je ne puis vous dire le frisson terrifié que me causa ce rapide coup d'œil! Ces yeux noirs et profonds! Ce sourire et cette pâleur de spectre! Je crus voir, non pas M. Heathcliff, mais un fantôme; et, dans mon épouvante, je baissai la chandelle de façon qu'elle s'éteignit.
--Oui, fermez, me répondit-il d'une voix familière. Mais voyez comme vous êtes maladroite. Pourquoi teniez-vous la chandelle de cette façon? Allons, faites vite et rapportez-en une autre.
«Je me hâtai en effet, affolée, je sortis, et, n'osant pas rentrer, je dis à Joseph que le maître lui ordonnait d'apporter de la lumière et de rallumer le feu.
«Joseph partit avec des cendres chaudes pour rallumer le feu; mais aussitôt il revint, rapportant et les cendres et le souper. Il m'annonça que M. Heathcliff allait se coucher et ne voulait pas manger jusqu'au lendemain. Nous l'entendîmes en effet monter aussitôt l'escalier; il n'alla pas dans sa chambre habituelle, mais entra dans celle du lit à panneaux: la fenêtre de cette chambre est assez large pour qu'on puisse passer à travers, et je soupçonnai Heathcliff de méditer de nouveau une excursion nocturne dont il ne voulait pas que nous nous apercevions.
«Après une nuit traversée des rêves les plus horribles, je me levai et j'allai dans le jardin pour voir s'il y avait des traces de pas sous la fenêtre. Mais non, il n'y en avait aucune. «Il est resté ici la nuit, pensai-je, tout ira bien aujourd'hui.» Je préparai le déjeuner à l'ordinaire, et je dis à Hareton et à Catherine de ne pas attendre l'arrivée du maître.
«Ils aimèrent mieux déjeuner dehors sous les arbres et j'allai leur disposer une petite table à cette intention.
«En rentrant, je trouvai M. Heathcliff descendu. Il causait avec Joseph des affaires de la ferme: il lui donnait des indications claires et détaillées, mais il parlait très vite, tournait sans cesse la tête de côté, et gardait toujours cette expression exaltée, plus forte même que la veille. Lorsque Joseph quitta la chambre, il s'assit à sa place ordinaire et je mis un bol de café devant lui. Il fit un geste pour le rapprocher de lui, puis reposa ses bras sur la table et se mit à observer avec un soin infini un endroit déterminé du mur en face de lui; ses yeux mobiles étincelaient, et il paraissait si intéressé à ce qu'il voyait que parfois il s'arrêtait une demi-minute pour respirer.
--Allons, m'écriai-je, lui mettant un morceau de pain dans la main, buvez votre café pendant qu'il est chaud, il y a près d'une heure qu'il attend.
«Il ne fit pas attention à moi, et pourtant il sourit. J'aurais préféré le voir grincer des dents que sourire de cette façon.
--M. Heathcliff! Mon maître! m'écriai-je; pour l'amour de Dieu, ne regardez pas comme si vous voyiez une vision surnaturelle.
--Pour l'amour de Dieu, ne criez pas si fort, me répondit-il. Regardez alentour, et dites-moi si nous sommes seuls?
--Naturellement, nous sommes seuls.
«Pourtant je lui obéis involontairement comme si je n'en étais pas tout à fait sûre. Lui cependant éloigna le pain et la cuiller, et s'accouda sur la table pour regarder plus à son aise.
«Je m'aperçus alors que ce n'était pas le mur qu'il regardait, car son regard avait l'air d'être dirigé sur quelque chose de très éloigné. Et la chose qu'il voyait, quelle qu'elle fut, paraissait à la fois lui donner un plaisir et une peine infinis: car sa figure avait une expression où l'angoisse se mêlait avec le ravissement. J'eus beau lui rappeler son abstinence prolongée de toute nourriture; lorsqu'il faisait un mouvement pour prendre un morceau de pain, ses doigts se détendaient avant de le saisir, et retombaient sur la table, inertes.
«Et comme je continuais mes instances, il s'irrita, me demanda pourquoi je ne le laissais pas prendre son temps, me dit que la prochaine fois j'aurais à le laisser déjeuner seul et à m'en aller. Après quoi il quitta la maison, descendit vivement le sentier du jardin et disparut par la grand'porte.
«Il ne revint qu'après minuit, et, au lieu d'aller se coucher, il s'enferma dans l'appartement du bas. Ne pouvant dormir, j'écoutai, et je finis par me lever et par descendre. Je distinguai le pas de M. Heathcliff se promenant de long en large. De temps à autre il rompait le silence pour pousser un profond soupir pareil à un grognement. Il murmurait aussi des mots incohérents, mais le seul que je pus saisir était le nom de Catherine, prononcé sur un ton bas et grave, comme celui d'une personne présente à qui il aurait parlé. Je n'eus pas le courage d'entrer dans la chambre, mais, voulant le tirer de sa rêverie, je me mis à préparer le feu de la cuisine et à gratter les cendres. Il s'aperçut du bruit plus tôt que je n'avais pensé. Il ouvrit immédiatement la porte et dit:
--Nelly, venez ici; est-ce déjà le matin? Venez avec votre lumière.
--Voilà quatre heures qui sonnent, répondis-je. Vous avez sans doute besoin d'une chandelle pour remonter dans votre chambre?
--Non, je ne veux pas remonter dans ma chambre, dit-il. Venez, et allumez-moi le feu, et faites tout ce qu'il y a à faire dans la maison.
«J'apportai un soufflet, et je m'assis près du foyer. Lui cependant continuait à marcher, et ses lourds soupirs se succédaient si pressés qu'ils semblaient avoir remplacé sa respiration accoutumée.
--Au point du jour, j'enverrai chercher Green, me dit-il; je veux l'interroger sur certains détails de législation tandis que je peux encore accorder une pensée à ces matières, et agir avec un peu de calme. Je n'ai pas encore écrit mon testament, et je ne puis décider ce que je dois faire de ma propriété. Je voudrais pouvoir l'anéantir de la surface de la terre.
--Ne parlez pas ainsi, M. Heathcliff. Attendez encore avec votre testament: vous aurez encore le temps de vous repentir de vos nombreuses injustices. Jamais je n'aurais pensé que vos nerfs se détraqueraient, et cependant ils sont singulièrement détraqués maintenant, et presque entièrement par votre propre faute. La façon dont vous avez passé ces trois dernières nuits aurait abattu l'homme le plus fort. Prenez quelque nourriture et quelque repos. Vous n'avez qu'à vous regarder dans une glace pour voir combien vous avez besoin de l'une et de l'autre. Vos joues sont creuses, et vos yeux pleins de sang; vous êtes comme une personne qui meurt de faim et qui perd la vue par manque de sommeil.
--Ce n'est pas ma faute si je ne puis dormir ni me reposer; je vous assure que ce n'est nullement par un dessein prémédité. Je le ferai aussitôt que je pourrai. Mais vous pourriez aussi bien dire à un homme qui lutte dans l'eau de se reposer à quelque distance du rivage. Il faut d'abord que j'y parvienne, et alors je me reposerai. Pour M. Green, soit, n'en parlons plus; et quant à me repentir de mes injustices, je n'ai pas fait d'injustices et ne me repens de rien. Je suis trop heureux; et cependant, je ne suis pas assez heureux. Le bonheur de mon âme tue mon corps, sans se satisfaire lui-même.