Part 26
--Oui, c'est tout le bien qu'une brute comme vous peut retirer de ces livres! dit Catherine, furieuse, suivant de l'œil les progrès du feu.
--Vous feriez mieux de vous taire, à présent! répondit Hareton.
Son agitation était au comble, et il allait sortir de la chambre, n'y tenant plus, lorsqu'il croisa M. Heathcliff qui entrait, et qui lui mit la main sur l'épaule.
--Eh bien, qu'est-ce qu'il y a, mon garçon? demanda-t-il.
--Rien, rien, dit-il en s'éloignant.
Heathcliff le suivit des yeux et poussa un soupir.
--C'est étrange, murmura-t-il, quand je cherche sur sa figure les traits de son père, c'est elle que je trouve tous les jours davantage. Comment diable peut-il lui ressembler si fort? C'est à peine si je supporte sa vue.
Il baissa les yeux et s'avança d'un air songeur. Il y avait en lui une expression inquiète et anxieuse que je n'avais jamais remarquée auparavant: de plus il paraissait maigri. En le voyant par la fenêtre, sa belle-fille s'était aussitôt enfuie dans la cuisine, de sorte que je restai seul.
--Je suis heureux de voir que vous pouvez enfin sortir, M. Lockwood, me dit-il en réponse à mon salut. Je me suis demandé plus d'une fois ce qui avait bien pu vous amener dans cette solitude.
--Un caprice, j'en ai peur, monsieur, répondis-je, et c'est encore un caprice qui m'en fait partir. Je retournerai à Londres la semaine prochaine; et je ne crois pas que je pourrai vivre ici désormais.
--Oh vraiment! Êtes-vous déjà fatigué d'être loin du monde? Mais si vous venez ici pour plaider votre droit à ne pas payer un loyer dont vous ne voulez pas profiter, c'est peine perdue: je ne me relâche jamais d'exiger de chacun ce qui m'est dû.
--Je ne viens plaider rien de pareil! m'écriai-je piqué. «Si vous le voulez-bien, je vais régler tout de suite la chose avec vous.» Et je tirai mon portefeuille de ma poche.
--Non, non, répondit-il froidement, ce n'est pas si pressé. Asseyez-vous et dînez avec nous. Un hôte que l'on est assuré de ne plus revoir peut en général être bien accueilli. Catherine, apportez le dîner. Où êtes-vous?
Catherine reparut, avec un paquet de couteaux et de fourchettes.
--Vous aurez à dîner avec Joseph, lui murmura Heathcliff à part, et vous resterez dans la cuisine jusqu'à ce qu'il soit parti.
Entre M. Heathcliff, sombre et maussade, et Hareton absolument muet, je fis un assez triste repas. Je partis de bonne heure. J'aurais voulu sortir par derrière, pour revoir encore Catherine et pour vexer le vieux Joseph; mais Hareton reçut l'ordre d'amener mon cheval à la porte, et mon hôte lui-même m'escorta jusqu'au seuil.
«Quelle sinistre vie on mène dans cette maison! pensais-je en m'en retournant. Comme c'eût été quelque chose de plus qu'un conte magique pour madame Linton Heathcliff, si nous nous étions aimés, comme le désirait sa bonne nourrice, et si nous avions émigré ensemble dans l'atmosphère bruyante de la capitale!
ÉPILOGUE
En septembre, j'ai été invité à chasser chez un ami dans le Nord; en me rendant chez lui, il m'arriva de passer à quinze milles de Gimmerton. L'hôtelier de l'auberge ou je m'étais arrêté s'occupait à faire boire mes chevaux lorsque passa sur la route une voiture d'avoine verte fraîchement coupée.
--Tiens, fit l'aubergiste, ça vient de Gimmerton. La moisson y est toujours de trois semaines en retard.
--Gimmerton? répétai-je, me rappelant mon séjour dans cette localité. Est-ce loin d'ici?
--Il y a bien quatorze milles par les collines, et le chemin est dur.
Une soudaine envie me prit de revoir Trushcross-Grange. Il était à peine midi, et je pensai que je pouvais aussi bien passer la nuit sous mon propre toit que dans une auberge. De toute façon, il m'aurait fallu y retourner pour régler mes comptes de loyer. J'ordonnai donc à mon domestique de s'enquérir du chemin, et trois heures après nous étions à Gimmerton.
Je laissai mes chevaux dans le village et je descendis seul la vallée. La grise chapelle me parut plus grise et plus solitaire, le cimetière plus abandonné. Je vis un troupeau broutant l'herbe courte sur les tombes. Le temps était chaud et doux, et je jouissais infiniment du paysage qui s'étendait au-dessus et au-dessous de moi. Rien de plus lugubre en hiver, mais rien de plus charmant en été que ces champs coupés de collines, et ces fortes senteurs de bruyère.
J'arrivai à la Grange avant le coucher du soleil, et je frappai; ne recevant pas de réponse, j'entrai dans la cour. Sous le porche, une fille de neuf ou dix ans était assise tricotant, et à côté d'elle une vieille femme, qui fumait sa pipe d'un air songeur.
--Madame Dean est-elle ici? demandai-je à la vieille.
--Madame Dean? Non. Elle ne demeure pas ici; elle est là-haut aux Heights.
--Alors c'est vous qui gardez la maison?
--Oui, je garde la maison.
--Eh bien, je suis M. Lockwood, le maître d'ici. Avez-vous une place pour me loger, je voudrais rester pour la nuit.
--Le maître! s'écria-t-elle toute surprise. Hé! personne ne savait que vous alliez venir. Vous auriez dû envoyer un mot. Il n'y a rien de prêt dans la maison!
Elle quitta sa pipe et entra toute affairée, suivie de la jeune fille. Pour la rassurer, je lui dis de me préparer simplement un coin où je puisse m'asseoir pour souper et un lit pour dormir. Inutile de balayer et d'épousseter, seulement un bon feu et des draps bien secs.
--Et tout va bien aux Heights? demandai-je.
--Oui, autant que j'en sais quelque chose.
J'aurais voulu lui demander encore pourquoi Madame Dean avait quitté la Grange, mais je la vis trop émue de mon retour; de sorte que je la quittai et m'avançai lentement vers la demeure de M. Heathcliff, ayant derrière moi l'éclat du soleil couchant, et devant moi la douce lueur de la lune qui se levait. Je n'eus ni à grimper par-dessus la porte ni à frapper pour me la faire ouvrir: elle céda sous ma main. Je fus frappé de ce progrès.
Les portes et les fenêtres étaient ouvertes; pourtant, comme c'est l'usage dans les districts des mines de charbon, un beau feu rouge illuminait la cheminée. La maison de Wuthering Heights est si grande que les habitants pouvaient toujours se mettre à l'abri de l'excessive chaleur du foyer. Avant d'entrer, j'entendis deux personnes qui se parlaient, tout près d'une fenêtre.
--_Contraire_, disait une voix, douce comme une clochette d'argent. C'est la troisième fois que je vous le répète, âne que vous êtes. Je ne vous le dirai plus. Tâchez de vous en souvenir, ou bien je vous tire les cheveux.
--Eh bien, _contraire_, alors, répondit une autre voix plus profonde, mais adoucie. Et maintenant embrassez-moi pour mes bonnes intentions.
--Non. Je veux d'abord que vous lisiez tout le passage correctement sans une seule faute.
La lecture recommença: celui qui lisait était un jeune homme habillé convenablement, et assis à une table avec un livre devant lui. Son beau visage brillait de plaisir, et ses yeux ne cessaient de se promener impatiemment de la page du livre vers une petite main blanche qui s'appuyait sur son épaule et qui, de temps à autre, le rappelait à son travail par une petite tape sur la joue. La propriétaire de cette main se tenait derrière: ses légères boucles blondes se mêlaient par intervalles aux cheveux noirs du jeune homme, et son visage...,--il était heureux qu'il ne pût voir ce visage, car jamais il n'aurait pu faire attention à ce qu'il lisait. Je pouvais le voir, moi, par la fenêtre, et je me mordais la lèvre de dépit d'avoir laissé passer la chance de faire quelque chose de plus que de le regarder.
La leçon se termina, non sans, de nouvelles fautes. L'élève réclama cependant sa récompense, et reçut au moins cinq baisers, que d'ailleurs il rendit généreusement. Alors le couple s'avança vers la porte, et se prépara à sortir pour faire un tour sur la lande. Je supposai que le cœur d'Hareton, sinon sa bouche, m'enverrait au fond de l'enfer si je le dérangeais dans cet heureux moment; et je me détournai pour chercher un refuge dans la cuisine. Là aussi je trouvai l'entrée libre, et je vis à la porte ma vieille amie Nelly Dean, qui cousait en fredonnant une chanson, tandis que dans le fond se tenait le vieux Joseph, interrompant sans cesse une lecture pieuse pour se plaindre de la perversité universelle.
En me reconnaissant, Madame Dean se dressa sur ses pieds, et me cria:
--Hé, M. Lockwood, Dieu vous bénisse! Quelle idée avez-vous eue de revenir de cette façon? Tout est fermé à Thrushcross-Grange. Vous auriez dû me prévenir.
--Oh! je me suis arrangé déjà pour passer la nuit à la Grange, répondis-je, je repars demain. Mais comment êtes-vous transportée ici, Madame Dean? Dites-le moi!
--Zillah est partie, peu de temps après votre départ; et M. Heathcliff m'a fait venir ici pour y rester jusqu'à votre retour.
--Je suis venu ici, dis-je, pour régler mon compte avec votre maître.
--Quel compte, monsieur, me dit Nelly, me conduisant dans la maison?
--Au sujet de mon loyer.
--Oh! alors, c'est avec Madame Heathcliff que vous aurez à traiter, ou plutôt avec moi, car elle n'a pas encore appris à diriger les affaires, et je la remplace, faute de quelqu'un de mieux.
Et comme elle voyait la surprise dans mes yeux:
--Ah! dit-elle, il paraît que vous n'avez pas appris la mort d'Heathcliff?
--Heathcliff mort! m'écriai-je, et il y a longtemps?
--À peu près trois mois: mais asseyez-vous, laissez-moi prendre votre chapeau, et je vais tout vous raconter. Et si vous ne voulez rien manger, buvez au moins un coup de notre bonne ale, vous avez l'air fatigué.
Elle sortit aussitôt pour aller chercher la boisson promise, et j'entendis Joseph demander si ce n'était pas un scandale qu'elle eût des poursuivants à son âge, s'il n'était pas honteux de voir vider ainsi les caves du maître, etc. Mais Nelly ne prit pas la peine de lui répondre et revint une minute après, apportant un magnifique broc d'argent dont je louai le contenu comme il convenait. C'est alors que j'entendis la fin de l'histoire d'Heathcliff.
«Quinze jours environ après votre départ, dit Madame Dean, je fus mandée aux Heights. Ma première entrevue avec Catherine me chagrina beaucoup, je la trouvai si changée! M. Heathcliff ne m'expliqua pas les motifs qu'il avait pour modifier sa conduite à mon égard; il me dit seulement qu'il avait besoin de moi, qu'il était las de voir Catherine, et qu'il fallait que je fasse mon possible pour la garder avec moi dans le petit parloir. D'abord ma jeune maîtresse parut charmée de cet arrangement. Je lui apportai de la Grange un grand nombre de livres, et d'autres objets, qui avaient jadis servi à l'amuser. Je me flattais que sa situation allait devenir plus tolérable, mais mon illusion ne fut pas de longue durée. Catherine ne tarda pas à devenir irritable et inquiète. D'une part, on lui défendait de sortir du jardin, et il lui coûtait d'être ainsi renfermée à l'étroit pendant que le printemps rayonnait. D'autre part, les soins du ménage m'obligeaient à la quitter souvent, et alors elle souffrait de rester seule. Plutôt que de demeurer sans compagnie, elle préférait aller se quereller avec Joseph dans la cuisine. Souvent Hareton était lui aussi forcé de chercher abri dans la cuisine; et bien qu'il fut toujours maussade et silencieux, elle changea peu à peu d'attitude envers lui et ne put se résigner à le laisser seul. Elle lui parlait, le raillait de sa sottise et de sa paresse, s'étonnait de voir qu'il pût supporter la vie qu'il menait, et rester toute une soirée à regarder le feu.
--Il est tout à fait comme un chien, n'est-ce pas, Ellen, me disait-elle, ou comme un cheval de trait! Il fait son ouvrage, mange sa nourriture, et dort éternellement! Quel vide et lugubre esprit il doit avoir! Vous arrive-t-il jamais de rêver, Hareton? Et alors, de quoi pouvez-vous bien rêver? Mais vous n'êtes seulement pas capable de me parler!
«Et elle le regardait, mais lui ne voulait ni ouvrir la bouche ni lever les yeux sur elle.
--Il est peut-être en train de rêver maintenant, poursuivit-elle, demandez-le-lui, Ellen.
--M. Hareton va demander au maître de vous faire monter dans votre chambre, si vous ne vous tenez pas tranquille, dis-je.
--Je sais pourquoi Hareton ne parle jamais, quand je suis dans la cuisine, s'écriait-elle une autre fois. Il a peur que je ne rie de lui. Ellen, qu'en pensez-vous? Il s'est mis une fois à apprendre à lire; et comme je me moquais, il a brûlé ses livres et arrêté son éducation. N'était-il pas fou?
--Et n'étiez-vous pas méchante, vous? dis-je. Répondez-moi à cela.
--Oui, peut-être l'ai-je été en effet, mais je n'aurais pas pensé qu'il en fût si maussade. Hareton, si je vous donnais un livre, maintenant, le prendriez-vous? Je vais essayer.
«Elle lui mit dans la main le livre qu'elle lisait, mais il le rejeta, en murmurant qu'il allait lui casser le cou si elle ne le laissait pas tranquille.
--Eh bien, dit-elle, je vais le mettre là dans le tiroir de la table, et je vais aller me coucher.
«Mais je lui appris le lendemain à son grand désappointement, que le jeune homme n'avait pas touché à son livre, et cette comédie recommença souvent par la suite sans plus de succès. Dans les belles soirées de printemps, Hareton était toujours en chasse, et Catherine gémissait et soupirait, et me suppliait de lui parler, et se sauvait quand je commençais. Elle pleurait, disant qu'elle était fatiguée de vivre, et que sa vie était inutile.
«M. Heathcliff, qui devenait de plus en plus insociable, avait presque chassé Earnshaw de la grande chambre. Au commencement de mars, un accident força le jeune homme à rester à demeure dans la cuisine. Le canon de son fusil éclata, et le blessa assez gravement au bras. Catherine parut heureuse de l'avoir toujours dans la maison; en tout cas, elle jugea sa chambre du premier étage encore plus insupportable et s'ingénia pour trouver de la besogne à la cuisine.
«Le lundi de Pâques, Joseph partit pour la foire de Gimmerton avec du bétail. Earnshaw était assis, morose comme d'ordinaire, dans le coin de la cheminée, et ma petite maîtresse se distrayait à faire des dessins sur les fenêtres, à fredonner des chansons, à lancer des regards impatients sur son cousin qui fumait tranquillement en contemplant le feu. Tout d'un coup je la vis s'approcher du jeune homme et je l'entendis lui parler.
--J'ai découvert, Hareton, que j'ai besoin.... que je serais heureuse..., que j'aimerais à ce que vous fussiez mon cousin maintenant, si vous n'aviez pas été si dur et de si mauvaise humeur pour moi.
«Hareton ne répondit pas.
--Hareton, Hareton, m'entendez-vous? poursuivit-elle.
--Allez au diable!
--Je veux que vous m'écoutiez, d'abord. Je ne sais comment faire pour que vous m'adressiez la parole et vous faites exprès de ne pas comprendre. Vous savez bien que quand je vous traite de stupide, cela ne veut pas dire que je vous méprise. Allons, il faudra que vous fassiez attention à moi, Hareton.
--Je ne veux avoir rien à faire avec vous et votre sale orgueil et vos tours de démon! répondit-il. Je veux aller en enfer corps et âme, avant de me retourner de votre côté. Allons, éloignez-vous de moi, tout de suite!
«Catherine fronça le sourcil et se retira du côté de la fenêtre en se mordant les lèvres, affectant de fredonner.
--Vous devriez être amis, avec votre cousine, monsieur Hareton, dis-je, puisqu'elle se repent de sa conduite envers vous. Cela vous ferait un grand bien. Sa compagnie ferait de vous un autre homme.
--Sa compagnie, s'écria-t-il, alors qu'elle me hait et ne me croit pas capable de nettoyer ses souliers! Non, quand ce serait pour être roi, je ne voudrais pas rechercher de nouveau ses bonnes grâces.
--Ce n'est pas moi qui vous hais, c'est vous qui me haïssez, dit Catherine toute en larmes. Vous me haïssez autant et plus que fait M. Heathcliff.
--Vous êtes une damnée menteuse! Pourquoi alors me serais-je exposé à sa colère, cent fois, en prenant votre parti?
--Je ne savais pas que vous ayez pris mon parti, répondit-elle, en se séchant les yeux, et mon malheur me rendait amer pour chacun. Mais maintenant je vous remercie et vous demande pardon. Que puis-je faire de plus?
«Elle revint vers le foyer et lui tendit franchement la main, puis voyant qu'il serrait les poings sans répondre, elle se baissa, et le baisa légèrement sur la joue. Je hochai la tête en signe de reproche, ce qui la rendit très honteuse.
--Que pouvais-je faire d'autre, Ellen? me dit-elle. Il ne voulait ni me serrer la main, ni regarder de mon côté. Il fallait bien que je lui montre en quelque façon que je l'aime et que je veux que nous soyons amis.
«Si Hareton fut convaincu par ce baiser, je ne puis le dire, je vis seulement qu'il était gêné de cacher son visage et ne savait où tourner les yeux.
«Catherine s'occupa ensuite à envelopper de papier un beau livre, et, l'ayant lié d'un ruban, et ayant inscrit dessus l'adresse, «à M. Hareton Earnshaw», elle me pria de porter ce présent à son destinataire.
--Et dites-lui que s'il consent à le prendre, je viendrai lui apprendre à le lire, tandis que s'il refuse, je monterai dans ma chambre et ne lui adresserai jamais plus la parole.
«Je fis la commission, surveillée par ma jeune maîtresse. Hareton ne voulut pas ouvrir les doigts, de sorte que je déposai le livre sur ses genoux, mais il ne fit non plus aucun effort pour le rejeter. Lorsque Catherine entendit enfin qu'il enlevait la couverture, elle s'élança, vint tranquillement s'asseoir à côté de lui. Il tremblait, et sa figure étincelait.
--Dites que vous me pardonnez, Hareton! Vous pouvez me rendre si heureuse en disant ce petit mot.
«Il murmura quelque chose d'incompréhensible.
--Et vous serez mon ami? demanda Catherine.
--Non, vous auriez honte de moi tous les jours de votre vie, et plus vous me connaîtriez, plus vous auriez honte; et c'est ce que je ne peux souffrir.
--Ainsi, vous ne voulez pas être mon ami? dit-elle, avec un sourire doux comme le miel, en se serrant contre lui.
«Je n'entendis plus aucun mot distinct, mais en me retournant, j'aperçus, penchées sur les pages du livre, deux figures si radieuses que je vis bien que le traité avait été ratifié des deux côtés, et que désormais les ennemis étaient devenus des alliés.
«Le livre était plein de belles images, de sorte que les deux jeunes gens restèrent immobiles à les regarder jusqu'au retour de Joseph. Celui-ci fut tout surpris en apercevant Catherine assise à côté de Hareton et la main appuyée sur son épaule. Il força Hareton à aller rejoindre Heathcliff dans la maison, et comme Catherine promettait à son cousin de lui apporter le lendemain d'autres livres, et voulait laisser celui-là sur la cheminée:
--Tous les livres que vous laisserez, je les porterai au maître, dit Joseph, et il n'y a guère chance que vous les retrouviez. Mais Cathy lui assura que sa bibliothèque à lui paierait pour le mal qu'il ferait à la sienne; et, passant en souriant auprès d'Hareton, elle remonta dans sa chambre, plus légère de cœur qu'elle n'avait jamais été auparavant sous ce toit.
«Ainsi engagée, l'intimité grandit rapidement, malgré mille petites interruptions d'un instant. Earnshaw n'était pas commode à civiliser et ma jeune maîtresse n'était ni un philosophe, ni un modèle de patience; mais leurs deux esprits tendaient au même but, de sorte qu'ils finirent par y arriver.
--Vous le voyez, M. Lockwood, c'était assez facile de gagner le cœur de Madame Heathcliff. Mais maintenant je suis heureuse que vous ne l'ayez pas essayé. L'union de ces deux êtres couronnera tous mes vœux; et il n'y aura pas une femme plus heureuse que moi dans toute l'Angleterre le jour de leurs noces.
«Un lundi matin, et comme Earnshaw était encore forcé de rester à la maison à cause de son accident, Catherine descendit avant moi et alla rejoindre son cousin dans le jardin. Lorsque j'allai les trouver pour les prévenir que le déjeuner était prêt, je vis qu'elle avait persuadé au jeune homme d'arracher un grand nombre de buissons et de planter à la place des fleurs rapportées de la Grange.
«Je fus terrifiée de la dévastation qu'ils avaient accomplie dans une petite demi-heure; les noirs buissons de cassis qu'ils venaient d'arracher faisaient la joie de Joseph, et je pensais bien qu'il serait furieux.
--Là! Tout cela va être montré au maître! m'écriai-je. Quelle excuse aurez-vous pour avoir pris de telles libertés? Nous allons avoir une belle explosion sur la tête! M. Hareton, je m'étonne que vous n'ayez pas plus d'esprit; vous êtes fou de l'écouter ainsi!
--J'avais oublié que ces buissons étaient à Joseph, répondit Earnshaw très embarrassé; mais je vais lui dire que c'est moi qui ai tout fait.
«Nous prenions toujours nos repas avec M. Heathcliff. Je tenais la place de maîtresse de la maison pour servir le thé et pour découper. Catherine était généralement assise à côté de moi; mais ce jour-là, elle s'était mise près d'Hareton, et je vis bien qu'elle n'aurait pas plus de discrétion dans son amitié qu'elle n'en avait eu dans son hostilité.
--Prenez garde au moins de ne pas trop causer avec votre cousin, lui murmurai-je à l'oreille. Cela ennuierait M. Heathcliff et il serait furieux contre vous deux.
--Soit, je ne lui causerai pas, répondit-elle.
«Mais la minute d'après, elle s'était installée à côté de lui, et trempait des primevères dans son plat de porridge.
«Lui, n'osait pas lui parler, ni même la regarder; mais elle continuait à l'agacer, si bien qu'il fut deux fois sur le point d'éclater de rire. Je fronçai le sourcil; elle s'arrêta, jeta un coup d'œil sur le maître, dont l'esprit semblait occupé de toute autre chose que de nous; mais bientôt elle se retourna et recommença ses folies.
«Hareton ayant cette fois poussé un rire contenu, M. Heathcliff tressaillit et ses yeux firent rapidement le tour de la table. Catherine le considérait avec son regard habituel, un regard inquiet, mais plein de défi, et qu'il abhorrait.
--Vous avez de la chance d'être hors de ma portée! cria-t-il. Quel démon vous possède pour que vous me regardiez constamment avec ces yeux d'enfer? Détournez vos yeux, et ne me faites pas souvenir désormais de votre existence. Je croyais vous avoir guérie de l'habitude de rire!
--C'était moi, murmura Hareton.
--Que dites-vous? demanda le maître.
«Hareton regarda son assiette et ne dit rien. M. Heathcliff, après l'avoir considéré un instant, reprit sa rêverie interrompue. Le déjeuner était à peu près achevé, et les deux jeunes gens s'étaient mis prudemment à l'écart, lorsque Joseph se montra à la porte, la lèvre tremblante et les yeux furieux, et déclara longuement qu'il voulait s'en aller, qu'il ne pouvait pas supporter davantage une pareille cruauté.
--Allons, allons, idiot, interrompit Heathcliff, assez! De quoi vous plaignez-vous? Je ne veux pas me mêler de vos querelles avec Nelly. Elle peut vous jeter dans le trou à charbon sans que je m'en soucie.
--Ce n'est pas Nelly! répondit Joseph. Si méchante qu'elle soit, Dieu merci, elle ne serait pas capable de voler l'âme de personne. C'est cette maudite petite reine-là, qui a ensorcelé notre garçon avec ses yeux hardis et ses manières provocantes. Il a oublié tout ce que j'ai fait pour lui et il a été arracher toute une rangée de mes plus beaux cassis dans le jardin.
--Cet animal est-il ivre? demanda M. Heathcliff. Hareton, est-ce à vous qu'il en a?
--J'ai arraché deux ou trois buissons, répondit le jeune homme, mais je vais les replanter.
--Et pourquoi les avez-vous arrachés?
«Catherine intervint.
--Nous voulions planter là quelques fleurs. Je suis la seule personne à blâmer, car c'est moi qui l'ai voulu.
--Et qui diable vous a donné la permission de toucher à quoi que ce soit ici? demanda son beau-père stupéfait. Et qui vous a ordonné de lui obéir? ajouta-t-il en se tournant vers Hareton.
«Ce dernier restait muet; sa cousine répondit:
--Vous ne devriez pas me refuser quelques pouces de terre, vous qui m'avez pris toutes mes terres!
--Vos terres, insolente souillon! Jamais vous n'en avez eu!
--Et mon argent aussi, poursuivit-elle, en lui lançant son regard irrité.