Un amant

Part 25

Chapter 254,073 wordsPublic domain

--De me changer en terre avec elle, et d'en être encore plus heureux, me répondit-il: supposez-vous que j'aie peur d'un changement de cette sorte? Je m'attendais à le trouver en soulevant le couvercle, mais j'aime mieux savoir qu'il ne commencera que lorsque je serai là pour le partager. Et puis, jamais je n'aurais pu perdre l'étrange sentiment qui me hantait, si je n'avais pas revu sa calme figure. Vous savez combien j'ai été égaré lorsqu'elle est morte: je ne cessai pas de la supplier de revenir vers moi. Je crois fortement aux esprits, j'ai la conviction qu'ils peuvent exister parmi nous. Le jour de son enterrement, il neigeait. Dans la soirée, je vins au cimetière: il faisait un triste temps d'hiver; tout, à l'entour, était solitaire. Sûr que personne ne viendrait me déranger, et sachant que deux yards de terre seuls me séparaient d'elle, je me dis: «Je veux l'avoir de nouveau dans mes bras. Si elle est froide, je penserai que c'est ce vent du Nord qui me glace, et si elle est sans mouvement, je penserai qu'elle dort.» Je pris un grand couteau et commençai à faire mon travail, après avoir enlevé la terre. Le bois commençait à craquer lorsqu'il me sembla entendre le soupir de quelqu'un qui se serait penché vers moi, debout au bord du tombeau. «Si seulement je peux ouvrir ceci, murmurai-je, je souhaite qu'on puisse nous recouvrir de terre tous les deux» et je travaillais avec plus d'ardeur encore. Il y eut un autre soupir, tout à mon oreille. Je savais bien qu'il n'y avait là aucune créature vivante en chair et en os; mais de même que, la nuit, vous percevez l'approche d'un être vivant sans pouvoir le distinguer, de même je sentais avec certitude que Cathy était là, non pas sous moi, mais sur la terre. J'éprouvai tout à coup un énorme soulagement; et je laissai là mon terrible ouvrage. Sa présence était avec moi: elle me tint compagnie pendant que je comblais la tombe, et me ramena chez moi. Vous pouvez rire si vous voulez, mais j'étais sûr de la voir et je ne pouvais m'empêcher de lui parler. Et arrivant aux Heights, je trouvai la porte fermée et je me rappelle que ce maudit Earnshaw et ma femme voulurent m'empêcher d'entrer. Je me rappelle que je me suis à peine arrêté un instant en bas et que je me suis élancé dans l'escalier, dans sa chambre où j'étais sûr qu'elle était. Je fis impatiemment le tour de la chambre: je la sentais près de moi, je pouvais presque la voir et pourtant je ne la voyais pas. Je dois avoir eu une sueur de sang, tant j'ai souffert et gémi, tant je l'ai suppliée de me laisser la voir un instant. Mais non, elle n'a pas voulu. Elle s'est montrée un démon pour moi, comme elle l'avait souvent fait de son vivant, et depuis lors, quelquefois plus, quelquefois moins, j'ai toujours été la victime de cette indicible torture. Mes nerfs, depuis, sont toujours restés dans un tel état d'excitation que, s'ils n'avaient pas été solides comme des câbles, ils seraient maintenant dans l'état de ceux de Linton. Quand j'étais assis dans la maison avec Hareton, il me semblait que, en sortant, j'allais la rencontrer; lorsque je me promenais sur la lande, j'étais sûr que j'allais la rencontrer en rentrant aux Heights. Mais le pire était quand je voulais dormir dans ma chambre: impossible de rester couché. Dès l'instant où je fermais les yeux, elle était en dehors de la fenêtre, ou se glissait le long des panneaux, ou bien elle entrait dans la chambre, ou même elle reposait sa chère tête sur le même oreiller qu'autrefois; et il fallait absolument que j'ouvre les yeux pour la voir. Et ainsi je les ouvrais et les refermais cent fois par nuit, et toujours pour être désappointé. Cela m'avait mis hors de moi. Souvent il m'arrivait de grogner tout haut, si bien que ce vieux scélérat de Joseph ne peut pas manquer de croire que le diable s'est installé dans ma conscience. Mais maintenant, depuis que je l'ai vue, je suis calmé, un peu calmé. Ah! c'est une étrange façon de tuer un homme, cheveu par cheveu, en l'affolant pendant dix-huit ans du fantôme d'une espérance!

M. Heathcliff s'arrêta et s'essuya le front, où se collaient ses cheveux trempés de sueur. Ses yeux regardaient fixement les cendres rouges du feu. Les sourcils relevés aux tempes rendaient l'expression de sa figure moins sinistre, mais lui donnaient un air singulier de trouble et de tension morale. C'est à peine s'il s'adressait à moi en parlant et je me gardais de répondre. Après un court repos, il se remit à méditer sur le portrait, le décrocha et l'appuya contre le sofa pour mieux le voir. Il était plongé dans cette occupation lorsque Catherine rentra, annonçant qu'elle était prête et qu'on sellait le poney.

--Envoyez-moi cela aux Heights demain, me dit Heathcliff en désignant le portrait. Puis, se tournant vers elle: «Vous pouvez vous passer de votre poney; la soirée est belle et à Wuthering Heights, vous n'aurez pas besoin de poney. Les courses que vous aurez à faire, vous pourrez les faire à pied. Allons, venez!

--Adieu, Ellen! murmura ma chère petite maîtresse. Elle m'embrassa et je sentis que ses lèvres étaient froides comme la glace. Venez me voir, Ellen, ne l'oubliez pas!

--Ayez bien soin de ne rien faire de pareil, madame Dean, interrompit son nouveau père; quand j'aurai à vous parler, je viendrai ici, je n'ai pas besoin de vos visites chez moi.

Il fit signe à Catherine de marcher devant, et elle obéit, jetant derrière elle un regard qui me coupa le cœur. Par la fenêtre, je les vis descendre le long du jardin. Heathcliff avait pris le bras de Catherine sous le sien, malgré la résistance de la jeune fille et il l'entraînait rapidement sous les arbres de l'allée.

CHAPITRE XI

J'ai fait une visite aux Heights, mais je n'ai pas vu Catherine depuis son départ. Joseph m'a retenue à la porte lorsque je suis venue et n'a pas voulu me laisser passer, me disant que Madame Linton était souffrante et que le maître était sorti. J'ai eu des nouvelles par Zillah, sans quoi je saurais à peine s'ils sont vivants ou morts. Elle croit Catherine fière et je devine à sa façon d'en parler qu'elle ne l'aime pas. Ma jeune dame, en arrivant aux Heights, lui avait demandé de l'aider, mais M. Heathcliff le lui a défendu et c'est pour avoir obéi à cet ordre qu'elle s'est attiré le mépris de Catherine. J'ai eu une longue conversation avec Zillah, il y a à peu près six semaines, peu de temps avant votre arrivée; et voici ce qu'elle m'a dit:

«La première chose qu'a faite Madame Linton en arrivant aux Heights, a été de monter l'escalier sans même me dire bonsoir et de s'enfermer dans la chambre de Linton, où elle est restée jusqu'au matin. Le lendemain, pendant que le maître et Earnshaw étaient à déjeuner, elle est entrée dans la maison et a demandé en frissonnant si l'on ne pourrait pas envoyer chercher le médecin, son cousin étant très malade.

--Nous savons cela, répondit Heathcliff; mais sa vie ne vaut pas un liard et je ne voudrais pas dépenser un liard pour lui.

--Mais moi je ne sais pas ce qu'il y a à faire, dit-elle, et si personne ne m'aide, il va mourir.

--Sortez de la chambre, cria le maître, et que je n'entende plus un mot à son sujet! Personne ici ne s'inquiète de ce qui lui arrive; si vous vous en inquiétez, soignez-le, sinon, enfermez-le dans sa chambre et laissez-le tranquille.

«Comment ils se sont arrangés ensemble, je ne puis le dire. J'imagine que Linton a dû s'agiter et gémir jour et nuit et qu'il ne lui a guère laissé de repos: je l'ai deviné à la pâleur de sa figure et à voir ses yeux tout alourdis. Parfois elle venait à la cuisine d'un air égaré et paraissait hésiter à demander mon assistance; mais je n'avais pas envie de désobéir à mon maître, je n'ose jamais lui désobéir, Madame Dean; je pensais bien que c'était mal de ne pas envoyer chercher Kenneth, mais je n'avais pas de conseil à donner, ni le droit de me plaindre, et j'ai toujours refusé de m'en mêler. Une ou deux fois, après que nous étions tous couchés, il m'est arrivé d'avoir à rouvrir ma porte et je l'ai vue assise toute en larmes au haut de l'escalier. Une nuit enfin, elle s'est décidée à venir dans ma chambre et m'a épouvantée en me disant: «Prévenez M. Heathcliff que son fils est en train de mourir; je suis sûre qu'il l'est, cette fois. Allez tout de suite et prévenez-le.» Après quoi, elle sortit.

«En recevant son message, M. Heathcliff poussa un juron, alluma une chandelle et marcha vers leur chambre; je le suivis, Madame Heathcliff était assise à côté du lit, les mains repliées sur ses genoux. Son beau-père s'approcha, tint la lumière près de la figure de Linton, le regarda, le toucha, puis se retourna vers elle:

--Eh bien, Catherine, dit-il, comment vous sentez-vous?

«Elle restait muette.

--Comment vous sentez-vous, Catherine? répéta-t-il.

--Il est sauvé et je suis libre, répondit-elle: je devrais me sentir bien, mais vous m'avez laissée si longtemps seule à lutter contre la mort que je ne sens plus et ne vois plus que la mort. Je me sens comme morte.

«Et elle en avait l'air aussi. Je lui ai donné un peu de vin, puis le maître, après avoir renvoyé Hareton que le bruit avait attiré, ordonna à Joseph de porter le cadavre dans sa chambre, me dit de rentrer dans la mienne et laissa la jeune dame toute seule.

«Le lendemain matin, il me chargea de lui dire qu'elle eût à descendre pour le déjeuner. Mais je la trouvai déshabillée et sur le point de se coucher. Elle me dit qu'elle était malade, ce qui ne me surprit guère.»

Cathy resta dans sa chambre une quinzaine, à ce que m'a dit Zillah, qui venait la voir deux fois par jour, mais qui voyait toujours ses efforts affectueux fièrement et promptement repoussés.

Heathcliff vint la voir une fois, pour lui montrer le testament de Linton. Le jeune homme léguait toute sa fortune et toute la partie mobilière de la fortune de sa femme à son père; c'est pendant l'absence de Catherine qu'il avait été forcé à rédiger cet acte. Étant mineur, il ne pouvait disposer des terres, mais, M. Heathcliff les a réclamées et gardées, tant les siennes que celles de sa femme; je suppose qu'il en avait le droit, mais en tout cas, il est bien sûr que Catherine, sans argent et sans amis, ne peut rien pour le contrarier dans sa possession. Zillah m'a encore dit que, pendant ces quinze jours, personne ne s'était informé d'elle. La première fois qu'elle descendit dans la maison, ce fut un dimanche après-midi. «Quand je lui apportai son dîner, elle me dit en pleurant qu'elle ne pouvait pas rester davantage au froid, et je lui répondis que le maître allait partir pour Trushcross-Grange et qu'il ne fallait pas que ma présence ou celle d'Earnshaw l'empêchât de descendre; et en effet, aussitôt qu'elle eut entendu le trot du cheval d'Heathcliff, elle apparut toute vêtue de noir et ses cheveux blonds tombant simplement sur ses épaules.

«Joseph, poursuivit Zillah, était parti pour l'église et je restais seule avec Hareton, à qui je dis que, comme notre jeune maîtresse allait descendre pour nous tenir compagnie, il ferait bien de laisser pour le moment son travail de poudre et de nettoyage de fusil. À cette nouvelle, il rougit, jeta un coup d'œil sur ses mains et ses vêtements, et fit disparaître en une minute toutes les traces de son travail. Devant ses efforts pour être présentable, je ne pus m'empêcher de rire, de lui offrir mes services et de railler sa confusion, ce qui le mit de mauvaise humeur et le fit jurer.

«La jeune dame entra, froide comme un glaçon et hautaine à son ordinaire. Je me levai et lui offris ma place dans le fauteuil, mais elle se détourna de moi. Earnshaw aussi s'était levé, lui disait de venir sur le banc et de s'asseoir tout près du feu; il lui dit qu'il était sûr qu'elle devait être gelée.

--J'ai été gelée pendant un mois et plus, répondit-elle de son ton le plus méprisant. Après quoi elle prit une chaise et la plaça à une certaine distance de nous. Lorsqu'elle se fut réchauffée, elle fit des yeux le tour de la chambre; elle découvrit un certain nombre de livres sur le dressoir, se releva, essaya de les atteindre; mais ils étaient trop haut. Alors son cousin, après avoir observé quelque temps ses efforts, trouva enfin le courage de l'aider; il prit les livres et les lui tendit.

«C'était une grande avance pour le garçon. Elle ne le remercia pas, mais je vis bien qu'il était tout heureux de ce qu'elle eût accepté son assistance. Il se hasarda à se tenir derrière elle tandis qu'elle examinait ces livres et même à montrer du doigt certaines choses qui amusaient son imagination dans les vieilles images. Elle retirait vivement le livre pour lui faire lever le doigt, mais il ne s'en troublait pas, et se contentait de la considérer elle-même au lieu du livre. Son attention se concentra par degrés à observer la chevelure épaisse et soyeuse de la jeune dame: sa figure, il ne pouvait la voir, pas plus qu'elle ne le voyait. Alors, sans se rendre compte peut-être de ce qu'il faisait, attiré comme un enfant par une chandelle, il se mit à caresser doucement une boucle de ces cheveux. Il lui aurait enfoncé un couteau dans le cou qu'elle n'aurait pas été plus saisie.

--Allez-vous-en tout de suite! Comment osez-vous me toucher? Pourquoi vous arrêtez-vous derrière moi? Je ne puis vous souffrir! Je vais rentrer dans ma chambre si vous m'approchez encore.

«M. Hareton se recula d'un air hébété; il s'assit sur le banc et la regarda pendant une demi-heure encore, continuant à parcourir les volumes. Enfin il s'approcha de moi et me dit tout bas:

--Voulez-vous la prier de nous faire la lecture, Zillah? Je suis ennuyé de ne rien faire et j'aime, j'aimerais tant à l'entendre lire! Mais ne lui dites pas que c'est moi qui l'ai demandé, demandez-le de vous-même.

--M. Hareton désirerait que vous nous fassiez la lecture, madame, dis-je aussitôt. Il vous en serait bien obligé.

«Elle fronça le sourcil et, sans nous regarder, répondit:

--M. Hareton et vous tous, vous aurez la bonté de comprendre que je rejette toute prétention à l'obligeance ou à l'affection que vous avez l'hypocrisie de m'offrir; je vous méprise et ne veux avoir rien à dire à personne d'entre vous. Alors que j'aurais donné ma vie pour une bonne parole, ou même pour voir la figure de l'un de vous, vous vous êtes tous tenus à l'écart. Mais, je ne veux pas me plaindre à vous. J'ai été attirée ici par le froid, mais je n'y suis pas venue pour vous amuser, ni pour jouir de votre société.

--Qu'aurais-je pu faire? demanda Earnshaw. Comment étais-je à blâmer?

--Oh! vous, c'est autre chose, répondit Madame Heathcliff; ce n'est pas, en effet, votre absence qui m'a affligée beaucoup.

--Mais je me suis offert plus d'une fois, répondit-il, tout animé à cette insolence, et j'ai demandé à M. Heathcliff de me laisser veiller à votre place.

--Taisez-vous. Je sortirai d'ici, j'irai n'importe où, plutôt que d'avoir dans l'oreille votre désagréable voix.

«Hareton murmura qu'elle pouvait bien aller au diable, et ne se gêna plus pour reprendre ses occupations. Il s'était mis maintenant à parler librement, et la jeune dame avait été sur le point de se retirer; mais le froid était trop fort, il fallut bien qu'elle se résignât, malgré tout son orgueil, à notre compagnie. Je m'arrangeai seulement en sorte qu'elle n'eût plus à mépriser mes tonnes intentions; toujours, depuis lors, j'ai été aussi sèche qu'elle-même, et elle n'a personne pour l'aimer parmi nous et ne mérite personne: qu'on lui dise le moindre mot, la voilà qui se replie sur elle-même, sans égard pour qui que ce soit. Elle ne se gêne pas avec le maître lui-même. Plus on la blesse, plus elle prend de venin.»

«D'abord, me dit en terminant Madame Dean, j'eus l'idée d'abandonner ma place ici, de prendre une petite maison et de décider Catherine à venir y demeurer avec moi; mais M. Heathcliff ne lui permettrait cela pas davantage qu'il ne permettrait à Hareton de vivre de son côté. Je ne vois pas d'autre remède pour elle à présent qu'un second mariage; et cela, il n'est pas en mon pouvoir de l'arranger.»

C'est ainsi que finit l'histoire de Madame Dean. En dépit des prophéties du médecin, je reprends rapidement mes forces; et bien que ce soit seulement la seconde semaine de janvier, je me propose de monter à cheval dans un jour ou deux et d'aller à Wuthering-Heights pour informer le propriétaire que je vais passer à Londres les six mois prochains et qu'il aura à se trouver un autre locataire, après octobre. Pour rien au monde, je ne voudrais vivre un second hiver dans ce pays.

CHAPITRE XII

La journée d'hier a été claire, calme et froide. Je suis allé aux Heights, comme j'en avais l'intention; ma femme de ménage m'a supplié de me charger d'un petit mot d'elle pour sa jeune maîtresse et je n'ai pas cru devoir refuser. La porte de la maison était ouverte, mais la grande porte était verrouillée comme à ma dernière visite. Je frappai et appelai Earnshaw, qui était dans le jardin, et qui vint m'ouvrir. Le gaillard est un très beau type de rustre, mais il a l'air de faire son possible pour ne pas profiter de ses avantages.

Je lui demandai si M. Heathcliff était chez lui. Il me répondit qu'il n'y était pas, mais qu'il rentrerait pour le dîner. Il était onze heures, je lui annonçai mon intention d'entrer et d'attendre: sur quoi il jeta aussitôt sa pioche et m'accompagna, remplissant l'office d'un chien de garde bien plutôt que d'un hôte. Nous entrâmes ensemble. Catherine était là, occupée à préparer des légumes pour le repas; elle paraissait plus maussade et moins animée que la première fois que je l'avais vue. C'est à peine si elle leva les yeux pour me voir entrer et aussitôt elle se remit à son travail avec le même dédain des formes ordinaires de la politesse.

Elle ne paraît pas si aimable que Madame Dean voudrait me le faire croire, pensais-je. C'est une beauté, c'est vrai, mais pas du tout un ange.

Earnshaw, lui ordonna durement de porter ses affaires dans la cuisine. «Portez-les vous-même», dit-elle, en les écartant sur la table; puis elle se retira près de la fenêtre, sur une chaise, et se mit à découper des figures d'oiseaux et d'animaux dans des épluchures de raves. Je m'approchai d'elle, comme si je voulais voir le jardin et je laissai adroitement tomber sur ses genoux la note de Madame Dean. Mais elle me demanda tout haut: «Qu'est-ce que c'est que cela?» et le jeta par terre.

--C'est une lettre de votre vieille connaissance, la ménagère de la Grange, répondis-je, effrayé de penser que l'on pouvait croire à un billet de moi-même. En apprenant la provenance du papier, Catherine fit un effort pour le ramasser, mais Hareton la repoussa, saisit le billet et le mit dans son gilet, disant qu'il fallait d'abord que M. Heathcliff le vit. Alors, Catherine, sans rien dire, se détourna, tira son mouchoir et se l'appliqua sur les yeux. Son cousin, après avoir lutté un instant pour retenir ses bons sentiments, sortit la lettre et la jeta à côté d'elle sur le plancher, le plus grossièrement qu'il put. Catherine la ramassa et la lut avec empressement; puis elle me fit quelques questions au sujet des habitants, humains et autres, de son ancienne maison; et, jetant un coup d'œil vers les collines, elle murmura:

«J'aimerais tant à descendre la côte, sur mon cher poney! Oh! je suis lasse, je suis au bout, Hareton!» Et elle appuya sa tête charmante contre le mur avec un soupir, et elle tomba dans une façon de tristesse inconsciente, sans se soucier de nous.

--Madame Heathcliff, dis-je après un silence, vous ne vous doutez pas que je vous connais, et si intimement qu'il me paraît tout drôle de rester ainsi à côté de vous en étranger. Ma femme de ménage ne se fatigue pas de me parler de vous et de faire votre éloge; elle sera bien désappointée si je reviens sans nouvelles de vous et si je lui dis que vous avez lu sa lettre sans rien répondre.

Mon discours l'étonna. Elle me demanda:

--Est-ce qu'Ellen vous aime?

--Oui, certes, répondis-je, après une hésitation.

--Dites-lui, reprit-elle, que j'aurais voulu répondre à sa lettre, mais que je n'ai rien pour écrire, pas même un livre d'où je puisse déchirer une feuille.

--Pas de livres? m'écriai-je. Comment pouvez-vous vivre sans livres?

--J'étais toujours à lire, quand j'en avais, dit Catherine, et M. Heathcliff ne lit jamais, de sorte qu'il s'est mis dans la tête de détruire mes livres. Pendant des semaines, je n'en ai pas vu un. Une fois, seulement, j'ai mis la main sur la bibliothèque théologique de Joseph, à sa grande colère; et une autre fois, Hareton, j'ai trouvé un stock de livres caché dans votre chambre, quelques livres de latin et de grec, des livres de contes et de poésies, ces derniers rapportés par moi de la Grange. Vous me les avez volés, simplement pour le plaisir de m'en priver. Ils ne peuvent vous être d'aucun usage, évidemment, vous les avez cachés pour empêcher que personne n'en tirât profit. Peut-être est-ce vous qui, par jalousie, avez conseillé à M. Heathcliff de me priver de mes livres? Mais j'ai la plupart d'entre eux écrits dans ma tête et dans mon cœur, et de ceux-là vous ne pouvez pas me priver.

En entendant ainsi révéler le secret de ses accaparements littéraires, Earnshaw devint d'un rouge pourpre.

--M. Hareton désire sans doute élargir ses connaissances, dis-je, venant à son aide. Ce n'est pas de l'envie, mais de l'émulation qu'il éprouve à votre égard. Il deviendra très fort d'ici quelques années.

--Et il veut que je devienne une sotte en attendant, répondit Catherine. Oui, je l'entends qui essaie d'épeler et de lire; il fait assez de fautes! Je voudrais que vous puissiez répéter la petite scène d'hier, c'était extrêmement drôle. Je vous ai entendu tourner et retourner le dictionnaire pour chercher les mots difficiles, et jurer devant l'impossibilité de comprendre.

Le jeune homme, gêné au possible, ne trouva pas d'autre issue que de rire lui-même. Je me rappelai ce que m'avait dit Madame Dean sur la façon dont ses premiers essais d'instruction avaient été rabroués.

--Mais, dis-je, Madame Heathcliff, nous avons tous eu des commencements et nous avons balbutié sur le seuil; si nos maîtres s'étaient moqués de nous au lieu de nous aider, nous continuerions encore.

--Oh! répondit-elle, je ne cherche pas à limiter ses connaissances; mais il n'a pas le droit de s'approprier ce qui est à moi et de le rendre ridicule par ses fautes et sa mauvaise prononciation. Ces livres, prose et vers, sont consacrés pour moi par d'autres souvenirs, et je ne puis souffrir de les voir dégradés et profanés dans sa bouche. Sans compter qu'il a choisi, entre toutes, mes pièces favorites, celles que j'aime le mieux répéter, et cela comme par malice délibérée.

Je vis la poitrine d'Hareton se soulever une minute en silence, sous le poids de la mortification et de la colère. Puis il sortit, et revint avec une demi-douzaine de livres qu'il jeta dans le tablier de Catherine, en s'écriant:

--Prenez-les, je ne veux plus jamais ni les lire ni y penser.

--Je n'en veux plus maintenant, répondit-elle, leur souvenir se mêle maintenant au vôtre, et je les hais. Elle ouvrit l'un d'eux au hasard et se mit à lire quelques lignes sur le ton pleurard d'un débutant, puis éclata de rire, et voulut recommencer cette comédie.

Mais l'amour-propre du jeune homme ne put en supporter davantage. Je m'étais détourné, mais j'entendis le bruit d'un coup destiné à la faire taire. Après quoi il ramassa les livres et les jeta dans le feu. Je lus sur sa figure tout le chagrin qu'il avait à s'en séparer. Sans doute, en les voyant brûler, il se rappelait le plaisir qu'il en avait déjà tiré et songeait à celui qu'il s'était promis d'en tirer encore. Jusqu'au moment où Catherine avait traversé son chemin, il s'était contenté du travail quotidien et des rudes plaisirs de la vie animale. Ensuite la honte de son dédain et l'espoir de son approbation l'avaient excité à des aspirations plus hautes; et voilà que ses efforts produisaient exactement l'effet contraire.