Part 24
--C'étaient trois domestiques de la Grange envoyés pour vous chercher, dit Heathcliff, qui m'avait entendue. Vous auriez pu ouvrir une fenêtre et appeler; mais je jurerais que cette chatte est heureuse que vous ne l'ayez pas fait. Elle est contente d'être forcée de rester, j'en suis sûre.
En apprenant la chance que nous avions manquée, nous nous laissâmes aller l'une et l'autre à notre chagrin et il nous laissa nous lamenter jusqu'à neuf heures. Puis il nous ordonna de monter par la cuisine à la chambre de Zillah, et je soufflai à la jeune fille d'obéir, dans l'espoir que nous pourrions nous échapper par une fenêtre, mais la fenêtre était étroite comme celles du rez de chaussée et la porte du grenier était fermée. Catherine et moi restâmes ainsi jusqu'au lendemain, sans dormir ni nous coucher, et sans échanger autre chose que des soupirs.
À sept heures, Heathcliff vint et demanda si miss Linton était levée. Elle courut aussitôt à la porte et répondit: Oui.--Alors venez, dit-il, et il la tira dehors. Je m'étais levée pour la suivre, mais il referma la porte sur moi. Je demandai à être relâchée.
--Prenez patience, me répondit-il, je vous ferai monter votre déjeuner dans un instant.
Je frappai du poing les panneaux, et j'entendis Catherine demander pourquoi j'étais enfermée. Le monstre répondit qu'il me faudrait encore rester ainsi une heure, et puis ils s'éloignèrent. Je restai en effet ainsi deux ou trois heures; à la fin j'entendis un bruit de pas, mais ce n'était pas Heathcliff.
--Je vous ai apporté quelque chose à manger, me dit une voix, et quand la porte se fut ouverte, j'aperçus Hareton, qui m'apportait une nourriture suffisante pour ma journée.
--Prenez cela, dit-il, en déposant la chose entre mes mains.
--Restez une minute!
--Non, cria-t-il en se retirant, sans égards pour toutes les prières que je pouvais lui adresser.
Et c'est ainsi que je restai enfermée toute la journée, et toute la nuit suivante, et cinq nuits et quatre jours, sans voir personne autre que Hareton qui venait tous les matins. Et c'était bien un geôlier modèle: maussade et muet, rebelle à tous mes efforts pour toucher sa justice ou sa compassion.
CHAPITRE IX
L'après-midi du cinquième jour, j'entendis un pas différent et je vis entrer Zillah, couverte de son châle écarlate, avec un bonnet de soie noire sur la tête et un panier au bras.
--Ah! Dieu! Madame Dean! s'écria-t-elle, eh bien, on parle de vous à Gimmerton! Je vous croyais perdue dans le marais de Blackhorse, jusqu'à ce que M. Heathcliff m'a dit tout à l'heure que vous aviez été retrouvée et logée ici. Bien sûr que vous aurez atterri à une île? Et combien de temps êtes-vous restée dans l'eau?
--Votre maître est un vrai brigand, fis-je, mais il répondra de sa conduite. Il ne lui servira de rien d'avoir répandu cette fable.
--Que voulez-vous dire? demanda Zillah; ce n'est pas une fable, tout le monde dans le village dit que vous vous êtes perdues dans le marais. Quand je suis arrivée ici, je demande à M. Earnshaw si ce n'était pas triste, que vous et Miss Catherine vous fussiez perdues. Il m'a regardée comme s'il avait mal entendu. Mais M. Heathcliff avait bien entendu, lui, et c'est lui qui m'a dit: «Si elles ont été dans le marais, Zillah, elles en sont dehors à présent. Nelly Dean est en ce moment logée dans votre chambre. Vous pouvez lui dire de descendre quand vous y monterez. Voici la clé. J'ai voulu la forcer à rester ici jusqu'à ce qu'elle ait tout à fait repris ses sens. Vous pouvez lui dire d'aller tout de suite à la Grange, si elle en est capable, et d'annoncer de ma part que la jeune dame s'y rendra à temps pour assister aux funérailles de M. Edgar.
--M. Edgar n'est pas mort! m'écriai-je. Oh Zillah! Zillah!
--Non, non, rasseyez-vous, ma bonne dame; vous êtes encore malade. Il n'est pas mort; le docteur Kenneth, que j'ai rencontré sur le chemin, croit qu'il pourra encore durer un jour.
Au lieu de me rasseoir, je profitai de ce que le chemin était libre pour m'élancer dans l'escalier. En entrant dans la maison, je cherchai autour de moi quelqu'un qui pût me renseigner sur Catherine. La chambre était toute pleine de soleil et la porte restait large ouverte; mais je ne voyais personne. Je me demandais s'il fallait m'en aller tout de suite ou chercher ma maîtresse, lorsqu'une petite toux attira mon attention du côté du foyer. Je vis Linton couché sur le banc, occupé à sucer un bâton de sucre candi et observant mes mouvements d'un regard apathique.
--Où est Miss Catherine? lui demandai-je d'un ton rude. Est-elle partie?
--Non, répondit-il, elle est en haut; et nous ne la laisserons pas sortir.
--Vous ne voulez pas la laisser sortir, petit idiot? m'écriai-je. Indiquez-moi tout de suite sa chambre, ou je vous ferai siffler une bonne fois.
--C'est papa qui vous ferait siffler si vous essayiez d'y aller, répondit-il. Il me dit que je n'ai pas à être doux avec Catherine: qu'elle est ma femme, et qu'il est honteux qu'elle désire me quitter. Il me dit qu'elle me hait et désire ma mort pour avoir mon argent; mais elle ne l'aura pas et elle n'ira pas chez elle. Jamais elle n'ira. Elle peut pleurer à être malade autant qu'il lui plaira.
Il reprit sa première occupation, fermant les yeux comme s'il voulait s'endormir.
--Maître Heathcliff, repris-je, avez-vous oublié toute la bonté de Catherine pour vous l'hiver dernier, lorsque vous affirmiez que vous l'aimiez et qu'elle tous apportait des livres et vous chantait des chansons, et souvent venait par le vent et la neige pour vous voir? Vous sentiez bien qu'elle était cent fois trop bonne pour vous. Et maintenant vous croyez les mensonges que vous raconte votre père, malgré que vous sachiez qu'il vous déteste tous les deux. Et vous êtes avec lui contre elle. Voilà de belle reconnaissance!
Les coins de la bouche de Linton s'abaissèrent et il ôta de ses lèvres le sucre candi.
--Est-ce donc par haine pour vous qu'elle est venue à Wuthering Heights? poursuivis-je. Réfléchissez donc un peu pour votre compte. Quant à votre argent, elle ne sait même pas que vous en avez. Et vous dites qu'elle est malade, et vous la laissez seule, ici, dans une maison étrangère, vous qui avez éprouvé combien il est pénible d'être négligé de tous: ah! vous êtes un garçon égoïste et sans cœur!
--Je ne puis rester avec elle, répondit-il avec mauvaise humeur. Elle pleure tant que je ne puis le supporter. Et elle ne veut pas s'arrêter, malgré que je la menace d'appeler mon père. Je l'ai appelé une fois et il lui a promis de l'étrangler si elle ne se tenait pas tranquille. Mais elle a recommencé dès l'instant où il avait quitté la chambre, gémissant et soupirant toute la nuit.
--M. Heathcliff est-il sorti? demandai-je, voyant qu'il n'y avait à espérer aucune sympathie chez cette misérable créature.
--Il est dans la cour; il cause avec le docteur Kenneth qui dit que mon oncle est en train de mourir pour de bon, cette fois. J'en suis heureux, parce que je serai le maître de la Grange après lui. Catherine parlait toujours de sa maison; mais cette maison n'est pas à elle, elle est à moi; papa dit que tout ce qu'elle a est à moi. Tous ses beaux livres sont à moi. Elle m'a offert de m'en faire cadeau, et de ses beaux oiseaux, et de son poney, si je voulais lui avoir la clé de notre chambre et la laisser sortir, mais je lui ai dit qu'elle n'avait rien à me donner puisque tout cela était à moi. Alors elle s'est mise à pleurer; elle a pris une petite peinture qu'elle portait à son cou, et m'a dit qu'elle me donnerait cela: c'étaient deux portraits dans un cadre d'or, d'un côté sa mère et de l'autre mon oncle, quand ils étaient jeunes. C'était hier. Je lui dis que ces portraits étaient à moi aussi et j'essayai de les lui enlever. La méchante créature ne voulut pas me les laisser prendre. Elle me poussa et me blessa. Je me mis à crier, quand elle entendit s'approcher papa, elle partagea le cadre en deux et me donna le portrait de sa mère. Elle essaya de cacher l'autre, mais quand j'eus expliqué à papa de quoi il s'agissait, il m'enleva le portrait que j'avais et ordonna à Catherine de me donner celui qu'elle avait gardé. Alors, comme elle refusait, il l'abattit par terre, lui enleva le portrait et l'écrasa sous ses pieds.
--Et cela vous plaisait-il de la voir ainsi frappée?
--J'en frémis, répondit-il: je tremble dès que je vois mon père frapper un chien ou un cheval, tant il le fait durement. Pourtant, d'abord je fus content, car elle avait mérité d'être punie pour m'avoir poussé; mais quand papa fut parti, elle m'appela à la fenêtre et me montra sa joue coupée en dedans, et sa bouche toute remplie de sang. Puis elle ramassa les morceaux du portrait et s'assit, la face contre le mur, et depuis lors elle ne m'a pas dit un mot; je me demande parfois si ce n'est pas la douleur qui l'empêche de parler. Cette pensée me fait de la peine, mais elle est une vilaine créature pour pleurer ainsi sans cesse, et puis elle est si pâle et si farouche qu'elle me fait peur.
--Et il vous serait impossible d'avoir la clé, si vous le vouliez, demandai-je?
--Je peux l'avoir quand je suis en haut, répondit-il, mais je ne puis monter en ce moment.
--Mais en quel endroit est-elle?
--Oh! cria-t-il; je ne puis vous dire où elle est! C'est notre secret. Personne, ni Hareton ni Zillah ne doit le savoir. Mais allons, vous m'avez fatigué. Allez-vous-en!»
Il s'enfonça la figure sur les bras et referma les yeux.
Je jugeai que le meilleur était de partir sans voir M. Heathcliff et de ramener du monde avec moi de la Grange pour faire sortir ma jeune maîtresse. En me voyant rentrer, l'étonnement des domestiques et leur joie furent grands; et lorsqu'ils apprirent que leur petite maîtresse était en vie, ils furent sur le point d'aller le crier à la porte de M. Edgar; mais c'est une chose dont je voulais me charger moi-même. Combien ces quelques jours l'avaient changé! Il était couché, attendant la mort, comme une image de la tristesse et de la résignation. Il avait l'air très jeune. En réalité il avait trente-neuf ans, mais on lui en aurait donné dix de moins. Il pensait à Catherine et murmurait son nom. Lui prenant la main:
--Catherine va venir, mon cher maître, lui dis-je; elle est en vie et se porte bien; et j'espère qu'elle sera ici ce soir.
À cette nouvelle, il se souleva à demi, jeta un regard joyeux tout autour delà chambre, puis retomba évanoui. Dès qu'il eut repris ses sens, je lui racontai notre visite forcée et notre détention aux Heights. Je lui dis que Heathcliff nous avait forcées à entrer. Je parlai aussi peu que possible de Linton, et j'évitai de décrire la brutale conduite de son père.
M. Edgar devina que son ennemi voulait assurer à son fils, ou plutôt s'assurer à soi-même, sa fortune personnelle. Mais pourquoi Heathcliff n'avait pas attendu sa mort, c'était une chose qu'il ne pouvait comprendre, ne sachant pas que son neveu était, lui aussi, menacé de mourir. Il sentit qu'en tous cas il ferait mieux de changer son testament; et au lieu de laisser la fortune de Catherine à sa disposition, il résolut de la confier à des tuteurs, qui en feraient usage pour elle pendant sa vie; et pour ses enfants après elle, si elle en avait. De cette façon, la fortune de Catherine ne pouvait échoir à M. Heathcliff, en cas de mort de Linton.
Ayant reçu ses ordres, je dépêchai un homme pour aller chercher l'attorney, et quatre autres, suffisamment armés, pour aller demander ma jeune dame à son geôlier. L'homme envoyé à Gimmerton revint le premier; il nous dit que M. Green, l'avocat, était sorti, et qu'il avait dû l'attendre deux heures; et puis que M. Green lui avait dit qu'il avait à faire quelque chose de pressé au village, mais qu'il viendrait la nuit à la Grange. Les quatre hommes envoyés aux Heights revinrent également seuls. Ils rapportèrent que Catherine était trop malade pour quitter sa chambre, et que Heathcliff ne leur avait pas permis de la voir. Je grondai les imbéciles d'avoir écouté cette fable, et sans rien dire à mon maître, je résolus de retourner moi-même aux Heights le lendemain matin, avec toute une bande, et de faire une vraie tempête, jusqu'à ce qu'on nous ait rendu la prisonnière.
Par bonheur, ce voyage et cet ennui me furent épargnés. J'étais descendue à trois heures pour chercher de l'eau, lorsque j'entendis un coup frappé à la porte d'entrée. Je pensai que c'était Green, et comme il n'y avait personne pour ouvrir, je me hâtai d'y aller moi-même. La lune brillait claire au dehors. Ce n'était pas l'attorney. C'était ma douce petite maîtresse, qui sauta à mon cou en sanglotant.
--Ellen, Ellen, papa est-il vivant?
--Oui, m'écriai-je, oui mon ange, que Dieu soit loué puisque vous êtes de nouveau avec nous!
Elle voulait, toute essoufflée qu'elle était, courir droit à la chambre de M. Linton; mais je la forçai à s'asseoir, et à prendre quelque chose, et à laver sa pâle figure. Puis je lui dis que j'irais la première annoncer son arrivée, et je la suppliai de dire qu'elle espérait être heureuse avec le jeune Heathcliff, ce qu'elle me promit malgré sa répugnance. Je ne voulus pas assister à leur entretien, et je restai un quart d'heure en dehors de la chambre. Mais tout se passa tranquillement: le désespoir de Catherine fut aussi silencieux que la joie de son père.
Celui-ci mourut en extase, oui, M. Lockwood. Baisant la joue de sa fille, il murmura:
--Je vais vers elle; et vous, enfant chérie, vous viendrez nous rejoindre!
Après quoi il ne fit plus un mouvement, et ne cessa pas de la considérer avec un regard radieux jusqu'à ce que son pouls s'arrêta insensiblement.
Soit qu'elle eût dépensé toutes ses larmes, ou que son chagrin fût trop lourd pour leur donner issue, Catherine resta assise sans pleurer toute la nuit, et toute la journée, auprès du lit de mort. Je finis par la forcer à descendre et à prendre un peu de repos; et il est heureux que j'y aie réussi, car, à l'heure du diner, nous vîmes arriver l'attorney, qui était allé chercher ses instructions à Wuthering Heights. Green s'était vendu à M. Heathcliff: ainsi s'expliquait son retard à obéir à l'appel de mon maître, qui, heureusement, n'eut pas le loisir d'occuper ses derniers instants à des soucis terrestres. M. Green prit sur lui de donner tous les ordres dans la maison. Il congédia tous les domestiques, excepté moi. Il voulait pousser l'autorité qu'on lui avait déléguée jusqu'à insister pour qu'Edgar Linton ne fut pas enterré à côté de sa femme, mais avec sa famille, à la chapelle. Toutefois le testament, qui était formel là-dessus, et mes bruyantes protestations, finirent par avoir gain de cause. On pressa les funérailles. Catherine, désormais Madame Linton Heathcliff, était autorisée à rester à la Grange jusqu'à ce que le corps de son père en fût sorti.
Elle me raconta que son angoisse avait enfin décidé Linton à se compromettre pour la délivrer. Elle avait entendu les gens que j'avais envoyés se disputer à la porte, et la réponse d'Heathcliff avait achevé de la désespérer. Linton, qui pour rien au monde n'aurait osé aller chercher la clé, eut la ruse de faire le tour de clé à la porte sans la fermer; et quand vint l'heure d'aller au lit, il demanda à coucher avec Hareton, ce qui lui fut tout de suite accordé. Catherine s'enfuit avant le petit jour. N'osant pas se heurter aux portes, pour ne pas éveiller les chiens, elle visita les chambres vides et examina les fenêtres; c'est ainsi qu'elle arriva par bonheur dans la chambre de sa mère, dont la fenêtre, étant toute proche d'un arbre, lui rendit l'évasion possible.
CHAPITRE X
Le soir qui suivit les funérailles, ma jeune dame et moi étions assises dans la bibliothèque, occupées à de pénibles méditations. Nous convînmes que ce qui pouvait arriver de mieux à Catherine serait d'être autorisée à demeurer à la Grange, au moins aussi longtemps que vivrait Linton; celui-ci demeurerait avec nous et je resterais chargée du ménage. L'arrangement était trop favorable pour que nous puissions espérer beaucoup de le voir réalisé, et pourtant j'avais un vague espoir, et nous étions en train de combiner un plan, lorsqu'une des servantes congédiées, qui n'était pas partie encore, entra précipitamment et nous dit que ce démon d'Heathcliff était dans la cour: elle nous demanda si elle devait lui fermer la porte au nez.
Quand même nous aurions été assez folles pour y songer, nous n'en aurions pas eu le temps. Heathcliff ne prit pas la peine de frapper ou de s'annoncer; il était le maître, et il usa de son privilège pour entrer tout droit sans dire un mot; après quoi il fit sortir la servante et ferma la porte.
C'était la même chambre où il avait été introduit comme hôte dix-huit ans auparavant; la même lune brillait à travers la fenêtre, et au dehors s'étendait le même paysage d'automne. Nous n'avions pas allumé de bougie, mais tout l'appartement était éclairé, et l'on voyait même les portraits sur le mur: la tête splendide de Madame Linton et la tête gracieuse de son mari. Heathcliff s'avança vers le foyer. Le temps ne l'avait guère changé lui non plus. C'était le même homme, avec son visage sombre, plus pâle et plus affermi; sa stature était un peu plus forte, voilà tout. En le voyant, Catherine s'était levée et avait fait un mouvement pour sortir.
--Halte! lui dit-il, l'arrêtant par le bras. Plus d'escapades! Où voudriez-vous aller? Je suis venu vous chercher pour vous ramener; et j'espère que vous serez une fille obéissante et que vous n'encouragerez plus mon fils à me désobéir. J'ai été embarrassé pour le punir, quand je vous ai vue partir; c'est une telle toile d'araignée, qu'il suffirait de le toucher pour l'anéantir. Mais vous verrez à son regard qu'il a eu son affaire. Avant-hier soir, je l'ai descendu de sa chambre et installé dans un fauteuil; et je suis simplement resté deux heures, seul, à côté de lui. Depuis lors j'imagine qu'il doit me voir souvent, même absent. Hareton me dit que la nuit il s'éveille et crie pendant des heures et vous appelle pour le protéger contre moi. Ainsi, que vous aimiez ou non votre précieux mari, il faut que vous veniez. C'est vous qui aurez désormais à vous occuper de lui; je vous transmets ce soin entièrement.
--Pourquoi ne pas laisser Catherine demeurer ici, fis-je, et ne pas lui envoyer Master Linton? Comme vous les haïssez tous les deux, ils ne vous manqueront pas.
--Je suis en quête d'un locataire pour la Grange, et puis je veux avoir mes enfants près de moi. Et puis, cette fille me doit son service en échange du pain qu'elle mangera. Je ne suis pas disposé à l'entretenir dans le luxe et la paresse, lorsque Linton ne sera plus là. Allons, hâtez-vous de vous préparer, et ne me forcez pas à agir.
--Non, dit Catherine. Linton est tout ce que j'ai à aimer dans le monde; et bien que vous ayez fait tout ce que vous pouviez pour me le rendre odieux, vous ne pourrez pas faire que nous nous haïssions. Et je vous défie de lui faire du mal pendant que je serai près de lui, et je vous défie de me faire peur.
--Vous êtes un adversaire plein de morgue, répondit Heathcliff, mais je vous déteste assez pour ne jamais lui faire du mal; je veux que votre tourment dure jusqu'au bout. Ce n'est pas moi qui vous le ferai haïr, mais sa propre petite nature.
--Je sais qu'il a une mauvaise nature, dit Catherine; il est votre fils. Mais je suis heureuse d'en avoir une meilleure, pour pardonner; et puis je sais qu'il m'aime, et pour cette raison je l'aime. Vous, M. Heathcliff, vous n'avez personne pour vous aimer; et si misérables que vous nous fassiez, nous aurons toujours la revanche de penser que votre cruauté vient de ce que vous l'êtes plus que nous. Car vous êtes misérable, n'est-ce pas? Solitaire comme le démon et envieux comme lui! Personne ne vous aime, personne ne pleurera pour vous quand vous mourrez; je ne voudrais pas être vous!
Catherine dit cela avec une sorte de triomphe lugubre; elle semblait s'être décidée à entrer dans l'esprit de sa future famille et à tirer plaisir, du chagrin de ses ennemis.
--Vous vous repentirez amèrement si vous restez ici une minute de plus, dit son beau-père. Allez, sorcière, et emportez vos affaires!
Elle sortit, le regardant avec mépris. En son absence, je commençai à demander la place de Zillah aux Heights, offrant de lui céder la mienne à la Grange, mais il ne voulut pas en entendre parler. Il me dit de me taire, et alors pour la première fois fit l'inspection de la chambre. Ayant considéré le portrait de Madame Linton, il me dit:
--Je veux avoir cela à la maison. Non pas que j'en aie besoin, mais... il se retourna tout à coup vers le feu et poursuivit avec une expression que j'appellerai un sourire, faute d'un meilleur nom:
--Je vais vous dire ce que j'ai fait hier. J'ai dit au fossoyeur qui creusait la tombe de Linton d'enlever la terre de dessus son cercueil à elle, et je l'ai ouvert. Je crus d'abord que j'allais rester là toujours; quand j'ai revu son visage--car c'est encore son visage!--le fossoyeur eut bien à faire de me faire relever; mais il me dit qu'il fallait empêcher que l'air ne soufflât dessus. Mais j'ai laissé un des côtés du cercueil non scellé, et j'ai fait promettre à l'homme de me mettre à côté d'elle dans le cercueil quand mon tour viendra. De cette façon, Linton ne pourra pas s'y reconnaître.
--Vous avez très mal agi. Monsieur Heathcliff, m'écriai-je. N'aviez-vous pas honte de déranger les morts?
--Je n'ai dérangé personne, Nelly, répondit-il, et je me suis donné du soulagement à moi-même. Je vais être beaucoup plus tranquille maintenant et vous aurez bien plus de chances que je reste sous la terre quand une fois j'y serai. La déranger, elle? Non, c'est elle qui m'a dérangé, jour et nuit, pendant dix-huit ans, sans cesse, sans remords, jusqu'à la nuit dernière, où enfin j'ai été tranquille. J'ai rêvé que je dormais mon dernier sommeil, à côté d'elle, mon cœur immobile contre le sien et mes joues glacées contre les siennes.
--Et si vous l'aviez trouvée réduite à rien dans son cercueil, de quoi auriez-vous rêvé, demandai-je?