Un amant

Part 23

Chapter 233,952 wordsPublic domain

Linton ne paraissait passe rappeler de quoi elle parlait. Il était d'ailleurs évident qu'il éprouvait alors une grande difficulté à entretenir une conversation quelconque. Son manque d'intérêt pour les sujets qu'elle soulevait, et son absolue incapacité à en proposer d'autres, étaient si manifestes que la jeune fille ne put cacher son désappointement. Toute la personne et toutes les manières de son cousin avaient subi un changement singulier. Ses mauvaises humeurs avaient été remplacées par une apathie complète, par la disposition morose et égoïste d'un malade inguérissable, repoussant la consolation, et prêt à regarder comme une insulte la gaîté d'autrui. Catherine comprit aussi bien que moi que notre compagnie lui faisait l'effet d'une punition plutôt que d'une récompense; et elle ne se fit pas scrupule de proposer bientôt qu'on se séparât. Cette proposition eut pour effet de secouer la léthargie de Linton, et de le mettre dans un état d'agitation extraordinaire. Il jeta un regard épouvanté du côté des Heights, et la supplia de rester encore une demi-heure.

--Mais je suppose, dit Catherine, que vous serez plus à l'aise chez vous qu'ici, et je vois bien que ni mes paroles ni mes chansons ne peuvent vous amuser aujourd'hui. Vous êtes devenu bien plus sage que moi, durant ces six mois, et vous avez désormais peu de goût pour mes divertissements. Sans cela, si je pouvais vous amuser, je resterais bien volontiers.

--Restez pour vous reposer, répondit-il; et, Catherine, ne pensez pas ou ne dites pas que je suis très mal portant, c'est le temps lourd et la chaleur qui m'ont étourdi, d'autant plus que j'ai marché jusqu'ici et que cela m'a très fatigué. Dites à mon oncle que je me porte assez bien, voulez-vous?

--Je lui dirai que vous m'avez dit cela, Linton, mais je ne pourrai pas lui affirmer que c'est vrai, répondit ma jeune maîtresse, toute surprise de cette étrange obstination dans un mensonge évident.

--Et soyez ici de nouveau jeudi prochain, poursuivit-il, en évitant ses regards. Et remerciez mon oncle de vous avoir permis de venir, remerciez-le bien, Catherine. Et, si vous rencontriez mon père, et s'il vous demandait de mes nouvelles, ne lui laissez pas supposer que j'ai été très silencieux et très stupide, et n'ayez pas l'air si abattue, car il se fâcherait.

--Oh, dit Catherine, je ne me soucie pas de le fâcher!

--Mais moi je m'en soucie, murmura le jeune homme avec un frisson. Ne le provoquez pas contre moi, Catherine, car il est très dur.

--Est-il, en effet, si sévère pour vous, master Heathcliff, demandai-je? S'est-il fatigué de l'indulgence, et sa haine, de passive qu'elle était, est-elle devenue active?

Linton me regarda, mais sans me répondre. Les deux jeunes gens restèrent assis à côté l'un de l'autre pendant encore quelques minutes, pendant lesquelles il ne fit que retenir des soupirs d'épuisement et de souffrance. Vainement Catherine essaya de le distraire en se mettant à cueillir des airelles: elle vit qu'il ne fallait pas même songer à lui en offrir.

--Il y a bien une demi-heure, maintenant, Ellen, me dit-elle enfin à l'oreille, je ne vois pas pourquoi nous resterions, il est tout endormi, et papa doit nous attendre.

--Eh bien, nous ne pouvons pas le laisser endormi, attendez qu'il se réveille et soyez patiente. Vous étiez bien pressée de partir, mais votre désir de revoir le jeune Linton s'est vite évaporé.

--Et pourquoi désirait-il me voir? lui répondit Catherine. Il me plaisait davantage autrefois dans ses plus méchantes humeurs qu'il ne fait à présent dans ces dispositions bizarres. Il a l'air de remplir une tâche qu'on lui a imposée par force. Mais je n'ai aucune envie de venir pour faire plaisir à Heathcliff, quelques raisons qu'il puisse avoir pour contraindre son fils à l'ennui de ces rendez-vous. Et, tout en me réjouissant de savoir qu'il se porte mieux, je suis bien chagrine de voir qu'il soit devenu moins agréable, et moins attaché à moi.

--Ainsi vous croyez qu'il se porte mieux? dis-je.

--Oui; vous vous rappelez comme autrefois il parlait sans cesse de ses souffrances? Il n'est pas tout à fait bien, comme il m'a dit de le dire à papa, mais assurément il va bien mieux.

--En cela je ne suis pas de votre avis, observai-je, et je croirais plutôt que son état a bien empiré.

Linton s'était réveillé de son assoupissement, et nous demanda d'un air terrifié si quelqu'un ne l'avait pas appelé par son nom.

--Non, dit Catherine, à moins que ce ne soit dans vos rêves, mais je ne puis concevoir comment vous pouvez faire pour dormir dehors dans la matinée.

--Il m'a semblé entendre mon père, reprit-il en continuant à jeter autour de lui un regard effrayé. Vous êtes sûre que personne n'a parlé?

--Absolument sûre, répondit Catherine; il n'y avait qu'Ellen et moi qui étions en train de discuter sur votre santé. Êtes-vous réellement plus fort, Linton, que lorsque nous nous sommes séparés cet hiver? Oui, il y a au moins une chose qui a faibli en vous, votre affection pour moi. Dites, allez-vous vraiment mieux?

Les larmes jaillirent des yeux de Linton, tandis qu'il répondait:

--Oui, oui, je vais mieux.

Et, toujours obsédé par cette voix imaginaire, son regard continuait à errer çà et là. Cathy se leva.

--Il faut que nous nous séparions aujourd'hui, dit-elle, et je ne puis vous cacher que j'ai été tristement désappointée par ce rendez-vous. Je n'en parlerai à personne qu'à vous: non que j'aie peur de M. Heathcliff.

--Taisez-vous, murmura Linton; pour l'amour de Dieu, taisez-vous! Il vient.

Et il s'attacha au bras de Catherine, s'efforçant de la retenir. Mais elle, en attendant annoncer l'approche de M. Heathcliff, elle se dégagea rapidement et appela son poney qui vint aussitôt.

--Je serai ici jeudi prochain, cria-t-elle en sautant à cheval. Adieu! Vite, Ellen!

C'est ainsi que nous primes congé de lui; à peine s'aperçut-il de notre départ, absorbé qu'il était par l'idée de l'approche de son père.

Avant même que nous fussions arrivées à la Grange, le déplaisir de Catherine se changea en une sensation très embarrassée de pitié et de regret, où se mêlaient des doutes vagues et cruels sur la situation réelle, tant physique que morale, de Linton. Mon maître nous demanda le compte rendu de notre excursion. Et miss Catherine lui transmit fidèlement les remerciements de son neveu, passant sur le reste sans insister; et moi-même j'ajoutai peu de chose à ce qu'elle avait dit, ne sachant guère ce qu'il fallait cacher et ce qu'il fallait révéler.

CHAPITRE VIII

Une semaine se passa encore, chaque jour amenant un nouveau changement dans l'état d'Edgar Linton. Nous aurions bien voulu continuer à laisser Catherine dans ses illusions, mais la vivacité même de son esprit suffisait à la détromper; elle devinait la chose en secret, et ne cessait pas de méditer sur l'affreuse probabilité que chaque jour transformait davantage en une certitude. Lorsque le jeudi revint, elle n'eut pas le courage de faire mention de sa sortie; mais j'y songeais pour elle et j'obtins la permission de la faire partir. La bibliothèque où son père passait tous les jours quelques heures et la chambre où il couchait étaient devenus pour elle l'univers tout entier. Les veilles et le chagrin l'avaient rendue toute pâle, et mon maître l'envoya bien volontiers vers ce rendez-vous, où il espérait qu'elle trouverait un heureux changement d'air et de société: se consolant à l'idée qu'il ne la laisserait pas entièrement seule après sa mort.

Il s'imaginait toujours que, de même que son neveu lui ressemblait au physique, il devait lui ressembler au moral. Et moi, par une faiblesse excusable, j'évitais de le corriger de cette erreur, me demandant quel bien il y aurait à troubler ses derniers instants par la révélation de choses qu'il n'aurait aucun moyen de modifier.

Nous ajournâmes notre excursion jusqu'à l'après-midi. Une après-midi dorée d'août: le souffle des collines était si plein de vie qu'il semblait qu'il aurait suffi à un mourant de le respirer pour revivre. La figure de Catherine ressemblait au paysage qui nous entourait, les ombres et la lumière s'y succédaient d'un instant à l'autre; mais les ombres duraient plus longtemps, et son pauvre petit cœur se reprochait même ces oublis momentanés de ses soucis.

Nous aperçûmes Linton nous attendant au même endroit où nous l'avions vu la fois précédente. Ma jeune maîtresse descendit de cheval et me dit que, comme elle était résolue à ne rester que très peu de temps, je ferais mieux de tenir le poney et de rester moi-même à cheval. Mais je m'y refusai, ne voulant pas perdre de vue une seule minute la charge qui m'était confiée. Master Heathcliff nous reçut avec une grande animation mais avec une animation qui ressemblait davantage à de la peur qu'à du plaisir.

--Il est tard, dit-il, parlant par saccades et avec peine. Votre père n'est-il pas très malade? Je pensais que vous ne viendriez pas.

--Pourquoi ne pas être franc? lui cria Catherine, et ne pas me dire tout de suite que vous n'aviez pas besoin de me voir? Il est bien étrange, Linton, que pour la seconde fois vous m'ayez fait venir ici dans la seule intention de nous chagriner l'un et l'autre.

Linton frissonna et jeta sur elle un regard demi-honteux, demi-suppliant, mais cette conduite énigmatique ne put désarmer l'humeur de sa cousine. Mon père est très malade, dit-elle; et pourquoi ai-je dû quitter son chevet? Pourquoi ne m'avez-vous pas envoyé quelqu'un pour me délivrer de ma promesse, puisque vous désiriez que je ne la tienne pas? Allons, je désire une explication: j'ai perdu toute envie de jouer et de badiner, et je ne suis pas disposée à me prêter à vos affectations.

--Mes affectations! murmura-t-il. Pour l'amour du ciel, Catherine, n'ayez pas l'air si fâchée! Méprisez-moi autant que vous voudrez; je suis un être lâche et misérable; on ne saurait assez me mépriser; mais je suis trop bas pour votre colère. Réservez votre haine pour mon père et contentez-vous du mépris pour moi.

--Folie, cria Catherine exaspérée, quel vilain garçon! Tenez! Il tremble comme si réellement j'allais le battre. Vous n'avez pas besoin de réclamer le mépris, Linton, chacun est tout disposé à vous l'offrir de lui-même. Laissez-moi! Je vais retourner à la maison. Lâchez ma robe! Si j'avais pitié de vous, vous vous moqueriez de ma pitié. Ellen, dites-lui combien sa conduite est odieuse.

La face convulsée dans une expression d'agonie, Linton s'était jeté sur le sol, comme s'il avait été saisi d'une terreur insensée.

--Oh! gémissait-il, je ne puis supporter cela! Catherine, Catherine, je suis un traître et je n'ose pas vous le dire! Si vous m'abandonnez, sûrement je serai tué! Chère Catherine, ma vie est entre vos mains; et si comme vous me l'avez dit, vous m'aimez, la chose ne peut pas vous déplaire. Ainsi vous n'allez pas vous en aller? Bonne, douce, chère Catherine! Et peut-être que vous voudrez bien consentir, et qu'il me laissera mourir avec vous!

Ma jeune maîtresse, en voyant l'intensité de ses angoisses, se baissa pour le soulever. Son vieux sentiment d'indulgente tendresse prit le dessus sur sa mauvaise humeur et une extrême émotion l'envahit.

--Consentir à quoi? demanda-t-elle. À rester? Avant tout, dites-moi le sens de cet étrange discours. Soyez calme et franc et avouez tout de suite ce qui vous pèse sur le cœur. Vous ne voudriez pas me faire de tort, Linton, n'est-ce pas? Vous ne permettriez pas qu'un ennemi me nuise, si vous pouviez l'empêcher? Vous ne pouvez trahir lâchement vos meilleurs amis.

--Mais mon père m'a menacé, murmura le jeune homme en serrant ses doigts amincis; et j'ai peur de lui, j'ai peur! Je n'ose pas vous dire.

--Eh bien, dit Catherine avec une compassion dédaigneuse, gardez votre secret. Je ne suis pas lâche, moi, je n'ai pas peur.

Sa générosité provoqua chez Linton un nouvel accès de larmes; il pleurait, il lui baisait les mains, sans trouver le courage de parler. Je réfléchissais à ce que pouvait bien être ce mystère, lorsque, entendant un petit bruit, je levai les yeux et aperçus M. Heathcliff qui descendait des Heights et était arrivé presque tout contre nous. Il ne jetait pas un seul regard vers mes compagnons, bien qu'il fût assez près d'eux pour entendre les sanglots de son fils; mais, me saluant avec le ton presque cordial qu'il avait toujours à ma disposition, il me dit:

--Quel plaisir de vous rencontrer si près de ma maison, Nelly! Comment cela va-t-il à la Grange? Le bruit court qu'Edgar Linton est sur son lit de mort: peut-être a-t-on exagéré sa maladie?

--Non, répondis-je, mon maître est mourant; c'est trop vrai. Ce sera une triste chose pour nous tous, mais une bénédiction pour lui.

--Combien de temps croyez-vous qu'il dure?

--Je ne sais pas.

--C'est que, poursuivit-il en regardant le jeune couple qui se tenait immobile à quelques pas de lui, ce garçon que vous voyez là semble avoir juré d'empêcher mes projets; et je serai reconnaissant à son oncle de se hâter et de partir avant lui. Mais holà, est-ce qu'il y a longtemps qu'il joue à ce jeu de pleurnichage? Je lui ai pourtant donné quelques leçons là-dessus! Est-il en général assez animé avec miss Linton?

--Animé? répondis-je; oh non, il a fait voir au contraire la plus grande détresse. Dans l'état où il est, au lieu d'errer sur les collines avec son amoureuse, il devrait bien plutôt être dans son lit, entre les mains d'un médecin.

--Il y sera dans un jour ou deux, murmura Heathcliff. Mais d'abord... Allons, levez-vous, Linton, levez-vous! cria-t-il. Relevez-vous tout de suite!

Linton, épouvanté, fit des efforts désespérés pour obéir, mais il était sans forces et je le vis retomber avec un cri sourd. M. Heathcliff s'avança vers lui et l'aida à se lever.

--Allons, lui dit-il d'un ton féroce, je vais me fâcher, et prenez garde à vous si vous ne domptez pas ce vilain esprit. Allons, levez-vous tout de suite.

--Oui, mon père, sanglotait-il, j'ai fait comme vous le désiriez, je vous assure. Catherine vous dira que j'ai... que j'ai été gai. Ah! restez près de moi, Catherine, donnez-moi votre main.

--Prenez la mienne, dit son père, et tenez-vous debout. Là! Elle vous prêtera son bras. Miss Linton, soyez assez bonne pour marcher avec lui jusqu'à la maison, voulez-vous? il frissonne dès que je le touche.

--Linton, mon chéri, murmura Catherine, je ne puis pas aller à Wuthering Heights, papa me l'a défendu. Il ne vous fera pas de mal: pourquoi avez-vous si peur?

--Je ne puis pas rentrer dans cette maison, répondit-il, je n'y rentrerai pas sans vous.

--Arrêtez, cria son père. Nous allons respecter les scrupules filiaux de Catherine. Nelly, ramenez mon fils et je vais m'empresser de suivre votre conseil au sujet du médecin.

--Vous ferez bien, répondis-je, mais il faut que je reste avec ma maîtresse, et m'occuper de votre fils n'est pas mon affaire.

--Eh bien alors, dit Heathcliff vous allez me forcer à m'en occuper moi-même et à le faire crier. Venez ici, mon héros! Voulez-vous rentrer en ma compagnie?

Il se rapprocha de nouveau de la fragile créature et fit mine de vouloir la saisir; mais Linton, se reculant, se cramponna à sa cousine et la supplia de l'accompagner, d'un ton passionné qui n'admettait pas le refus. Nous atteignîmes ainsi le seuil de la maison; Catherine entra et je restai à l'attendre, espérant qu'elle allait sortir après avoir installé son cousin dans un fauteuil. Mais M. Heathcliff, me poussant en avant, me cria:

--Ma maison n'est pas frappée de la peste, Nelly, et j'ai dans l'idée d'être hospitalier aujourd'hui. Asseyez-vous; et laissez-moi fermer la porte.

Il la ferma à clé. J'étais inquiète.

--Je veux que vous ayez du thé avant de rentrer, reprit-il; je suis seul ici. Hareton est parti conduire du bétail, et Zillah et Joseph font une partie de plaisir. Miss Linton, asseyez-vous près de lui. Je vous donne ce que j'ai: le présent ne vaut guère la peine d'être accepté, mais je n'ai pas autre chose à offrir. C'est Linton que je veux dire. Comme elle me regarde!

Et il maugréa quelques phrases qu'il conclut ainsi, en frappant la table: Par le diable, je les hais!

--Je n'ai pas peur de vous! s'écria Catherine, dressée en face de lui, ses yeux noirs éclatants de passion et de résolution. Donnez-moi cette clé, je veux l'avoir! Je ne veux ni boire ni manger ici, quand il me faudrait mourir de faim.

Heathcliff tenait la clé de la maison dans sa main. La hardiesse de la jeune fille le surprit, et peut-être lui rappela-t-elle la voix et le regard de la personne dont elle en avait hérité. Cathy se jeta sur la clé et parvint presque à la lui retirer des doigts; mais il reprit bien vite possession de lui-même et la retint.

--Allons, Catherine Linton, dit-il, tenez-vous tranquille, ou bien je vous jette par terre et cela rendra folle madame Dean.

Indifférente à cette avertissement, elle se jeta de nouveau sur sa main pour avoir la clé.

--Je veux m'en aller! répétait-elle en faisant des efforts inouïs.

Voyant que ses ongles ne faisaient pas d'effet, elle voulut se servir de ses dents. Alors Heathcliff rouvrit tout d'un coup la main et laissa prendre la clé, mais au moment où Catherine la saisissait, il empoigna la jeune fille de l'autre main, l'attira à lui et lui administra sur la tête une série de tapes terribles.

À la vue de cette violence diabolique je m'élançai furieuse.

--Vilain, m'écriai-je, vilain!

Mais un coup dans la poitrine m'arrêta et faillit m'étouffer.

Catherine, enfin lâchée, porta ses deux mains à ses tempes comme si elle voulait s'assurer que ses oreilles n'avaient pas été enlevées. Elle tremblait comme un roseau, la pauvre chérie, et s'appuyait contre la table, absolument égarée.

--Vous voyez que je sais châtier les enfants, ricana Heathcliff, en se baissant pour ramasser la clé qui était tombée à terre. Allez maintenant vers Linton comme je vous l'ai dit, et pleurez à votre aise. Je serai votre père demain, et bientôt le seul père que vous aurez; et puisque vous êtes si forte, vous aurez tous les jours l'occasion de goûter de ces douceurs, si je retrouve encore cette méchante humeur dans vos yeux.

Cathy avait couru vers moi, s'était agenouillée, et avait appuyé en pleurant sa joue brûlante sur ma main. Son cousin se tenait immobile sur un coin du banc, se félicitant sans doute de ce que la correction était tombée sur un autre que lui. M. Heathcliff se leva et fit le thé lui-même; lorsqu'il l'eût fait, il m'en offrit une tasse.

--Secouez votre spleen, me dit-il, et prenez soin de votre nourrisson et du mien. Ce thé n'est pas empoisonné, bien que ce soit moi qui l'ai préparé. Je vais sortir et aller chercher vos chevaux.

Notre première pensée, lorsqu'il fut parti, fut de trouver quelque part une sortie. Nous essayâmes la porte de la cuisine, les fenêtres: impossible.

--Master Linton, criai-je, voyant que nous étions bel et bien emprisonnées: vous savez ce que projette votre vilain père, et vous allez nous le dire, ou je vous traite comme il traite votre cousine.

--Oui, Linton, vous devez nous le dire! dit Catherine. C'est par amitié pour vous que je suis venue, et vous seriez trop ingrat si vous refusiez.

--Donnez-moi du thé, et alors je vous le dirai! répondit Linton. Tenez, Catherine, vous laissez tomber vos larmes dans ma tasse, je ne veux pas boire cela. Donnez m'en une autre.

Catherine lui donna une autre tasse et essuya sa figure.

--Eh bien, papa veut que nous nous mariions, poursuivit Linton, après avoir bu quelques gorgées, et comme il craint que votre père ne nous laisse pas nous marier maintenant, et qu'il a peur que je ne meure si nous tardons, il a résolu que nous nous marierions demain matin, après être restés ici toute la nuit; et si vous faites comme il le veut, vous pourrez retourner chez vous demain, et me prendre avec vous.

--Vous prendre avec elle! misérable créature, m'écriai-je, et vous, vous marier avec elle! Eh bien, ou cet homme est fou, ou il nous croit folles! Et est-ce que vous vous imaginez que cette belle jeune fille va se lier à un petit singe agonisant comme vous?

--Rester toute la nuit ici! fit Catherine en parcourant la chambre des yeux. Non Ellen, je brûlerai plutôt cette porte, mais je sortirai.

Malgré les supplications de Linton, elle s'acharnait à vouloir sortir à tout prix, lorsque notre geôlier rentra.

--Vos chevaux sont partis, me dit-il. Eh quoi, Linton, vous pleurnichez de nouveau? Qu'est-ce qu'elles vous ont encore fait? Allons, assez, montez vous coucher! Zillah n'est pas là; il faudra vous déshabiller vous même. Voyons, taisez-vous; une fois dans votre chambre, vous n'avez pas à avoir peur, je ne me rapprocherai pas de vous. Il se trouve par hasard que vous vous êtes assez bien conduit. Maintenant je me charge du reste.

Linton sortit à la façon piteuse et défiante d'un chien qui s'attend à être battu sur le pas de la porte. Heathcliff s'approcha alors du foyer où Catherine et moi nous tenions sans rien dire.

--Ah dit-il, vous n'avez pas peur de moi? Eh bien, vous savez déguiser votre courage, car vous avez l'air terriblement effrayées.

--Je suis effrayée maintenant, répondit-elle, parce que si je reste ici, papa en sera malheureux. M. Heathcliff, laissez-moi rentrer à la maison; je vous promets d'épouser Linton. Papa le veut, et je l'aime. Pourquoi voudriez-vous me forcer à faire ce que je consens à faire de moi-même?

--Qu'il ait donc l'audace de vous forcer! m'écriai-je. Dieu merci, il y a une loi dans le pays!

--Silence, dit le vilain, au diable avec vos clameurs! Miss Linton, ce sera pour moi une vive joie de penser que votre père est malheureux: vous ne pouviez trouver un meilleur moyen de me déterminer à vous garder ici. Quant à votre promesse d'épouser Linton, je prendrai soin que vous la teniez: car vous ne quitterez pas mon toit avant que la chose ne soit faite.

--Alors, envoyez Ellen pour faire savoir à papa que je suis en sûreté, supplia Catherine toute en larmes, ou bien mariez-moi tout de suite! Pauvre papa! Ellen, il va croire que nous sommes perdues! Qu'allons-nous faire?

--Bah! il va croire simplement que vous êtes fatiguées de le soigner et que vous vous êtes sauvées pour vous offrir un peu d'amusement, répondit Heathcliff. Pleurez à votre aise. Autant que je puis en juger, ce sera dans la suite votre principal divertissement. Ah! Linton a tout ce qu'il faut pour bien jouer le tyran!

--Vous avez bien raison, répondis-je. Expliquez le caractère de votre fils. Montrez sa ressemblance avec vous; de cette façon, j'espère que miss Catherine y regardera à deux fois avant de l'épouser.

--Oh! cela n'a pas d'importance à présent! répondit Heathcliff. Il faudra qu'elle l'accepte pour mari, ou qu'elle reste prisonnière ici, et vous avec elle, jusqu'à ce que votre maître meure. Je peux vous tenir parfaitement cachées ici. Et si vous en doutez, encouragez-la à rétracter sa promesse.

--Je ne veux pas la rétracter, dit Catherine, je veux bien me marier à l'instant même, si je puis aller ensuite à Thrushcross-Grange. M. Heathcliff, vous ne voudriez pas par méchanceté détruire à jamais tout mon bonheur? Voyez, je me mets à genoux devant vous, je ne ferai rien pour vous irriter. N'avez-vous donc jamais aimé personne dans votre vie, mon oncle?

--Retirez-vous d'ici, ou je vais vous battre, cria Heathcliff, la repoussant brutalement. Je vous hais.

Il se secoua comme si toute sa chair frémissait d'aversion; il recula sa chaise; et comme j'ouvrais la bouche pour commencer un filet d'injures, il me fit taire dès le milieu de la première phrase en me menaçant de m'enfermer toute seule dans une chambre à la première syllabe que je dirais. La nuit venait. Nous entendîmes un bruit de voix à la porte du jardin. Notre hôte qui n'avait rien perdu de sa présence d'esprit, courut aussitôt dehors. Il y eut une conversation de deux ou trois minutes, puis il revint seul.

--Je pensais que c'était votre cousin Hareton, dis-je à Catherine. Je voudrais qu'il vint, qui sait s'il ne prendrait pas notre parti?