Un amant

Part 22

Chapter 223,970 wordsPublic domain

«Après être restée assise près d'une heure, je considérai la grande chambre avec son plancher lisse et sans tapis, et je songeai combien il serait agréable d'y jouer si nous enlevions la table: je dis alors à Linton d'appeler Zillah pour nous aider, et je lui proposai de jouer à colin-maillard. Mais lui s'y refusa, et consentit seulement à jouer à la balle. Nous trouvâmes deux balles dans une armoire, parmi une masse de vieux jouets. L'une était marquée C et l'autre H; j'aurais voulu avoir le C parce que cela pouvait signifier Catherine, et le H aurait convenu pour Heathcliff, qui est le nom de mon cousin. Mais la balle marquée H était décousue, de sorte que Linton n'en a pas voulu. Pourtant je l'ai battu toutes les fois, sur quoi il s'est remis à être de mauvaise humeur et à tousser, et s'en est retourné à son fauteuil. Ce soir-là pourtant il n'eut pas de peine à reprendre sa gaîté. Il fut charmé de deux ou trois jolies chansons--de vos chansons, Ellen--; quand je fus obligée de partir, il me pria et me supplia de revenir le lendemain soir, et je le lui promis. Le poney et moi, nous revînmes à la maison aussi vite que l'air, et jusqu'au matin je rêvai de Wuthering Heights et de mon doux cousin chéri.

«Le lendemain matin, je me sentis triste; un peu parce que vous alliez mal, et un peu parce que j'eusse désiré que mon père connût et approuvât mes excursions. Mais après le thé il y eut un beau clair de lune, et à mesure que j'avançais vers les Heights, la nuit devenait plus claire. «Je vais donc avoir de nouveau une heureuse soirée, pensais-je, et ce qui me ravit bien davantage, mon gentil Linton aussi en aura une.» Je trottais le long de leur jardin lorsque Earnshaw vint à ma rencontre, prit ma bride, et m'invita à entrer par la porte principale. Il caressa le cou de Minny, me dit que c'était une bonne bête, et me parut désirer que je lui adresse la parole. Mais je lui dis seulement de laisser mon cheval, s'il ne voulait pas recevoir un coup de pied. À quoi il me répondit avec son accent vulgaire que ce ne serait pas un grand mal s'il en recevait un, en même temps qu'il considérait avec dédain les petites jambes du poney. J'avais presque envie de lui en faire faire l'expérience, mais il s'était avancé pour ouvrir la porte, et au moment où il soulevait le loquet, il regarda l'inscription marquée sur le fronton, puis me dit, avec un mélange stupide de gaucherie et de vanité:

--Miss Catherine, je peux lire ça, à présent!

--C'est merveilleux, m'écriai-je; je vous en prie, faites-moi voir comme vous êtes devenu fort.

«Il épela, syllabes par syllabes, le nom de Hareton Earnshaw.

--Et les lettres écrites? m'écriai-je, voyant bien qu'il s'était arrêté net.

--Je ne puis les déchiffrer encore, répondit-il.

--Oh! l'âne que vous êtes! dis-je, riant de bon cœur de son échec.

«Le fou me regarda avec une grimace, comme s'il se demandait s'il devait partager mon hilarité, et s'il fallait l'attribuer à une agréable familiarité, ou, comme c'était vraiment le cas, à du mépris. Je le soulageai de son doute en reprenant toute ma gravité et en lui ordonnant de s'en aller, parce que j'étais venue pour voir Linton et non pas lui. Il rougit, ôta sa main du loquet, et s'éloigna, parfaite image de la vanité mortifiée. Je suppose qu'il s'imaginait être un personnage aussi accompli que Linton, parce qu'il pouvait épeler son nom, et qu'il était absolument déconfit de voir que je ne pensais pas de même sur son compte.

«Quand j'entrai, Linton était couché sur le banc; il se releva à demi pour me souhaiter la bienvenue.

--Je suis malade ce soir, Catherine, ma chérie, me dit-il; il faudra que vous parliez tout le temps et que je vous écoute. Venez, asseyez-vous près de moi. J'étais sûr que vous tiendriez votre parole, et il faudra que vous me donniez de nouveau la même promesse avant de partir.

«Je savais qu'il fallait ne pas l'agacer, malade comme il était; de sorte que je lui parlai doucement, et ne lui fis aucune question, et évitai de l'irriter en aucune façon. J'avais apporté pour lui quelques uns de mes plus beaux livres, et sur sa prière, je commençais à lui faire la lecture lorsque Earnshaw ouvrit vivement la porte, s'avança droit vers nous, saisit Linton par le bras et l'arracha de son banc.

--Va-t-en dans ta chambre! lui dit-il d'une voix que la passion rendait à peine articulée. Prends-la avec toi, puisqu'elle est venue pour te voir, mais tu ne m'empêcheras pas de rester dans cette chambre. Allez vous en tous les deux!

Il jura après nous, et sans laisser à Linton le temps de répondre, le jeta pour ainsi dire dans la cuisine; et comme j'y allais derrière mon cousin, il me suivit, les poings fermés, comme s'il voulait me battre. J'avais dans ma frayeur laissé tomber un volume; il me le lança du pied, et ferma la porte sur nous. Dans la cuisine, j'entendis éclater un rire méchant et lugubre, et j'aperçus en me retournant cet odieux Joseph, qui se tenait debout, frottant ses mains osseuses et tout grelottant.

--J'étais sûr qu'il vous ferait sortir! C'est un garçon admirable! Il a le bon esprit en lui. Il sait, eh il sait aussi bien que moi, qui devrait être le maître ici, hé! hé! hé! il vous a fait déguerpir proprement, hé! hé! hé!

--Où faut-il que nous allions? demandai-je à mon cousin, sans faire attention à la moquerie du vieux misérable.

«Linton était pâle et tremblant. Il n'était pas joli à voir en ce moment, Ellen, oh non! Il était effrayant, sa maigre figure et ses grands yeux avaient une expression de fureur folle et impuissante. Il saisit la poignée de la porte et se mit à la secouer, mais elle était fermée du dedans.

--Si vous ne me laissez pas entrer, je vous tuerai, je vous tuerai, hurlait-il. Démon, démon! Je vous tuerai! je vous tuerai.

«Joseph fit entendre de nouveau son rire croassant.

--Ah, ah! voilà le père! cria-t-il, ceci vient du père. Nous avons toujours en nous quelque chose qui nous vient des deux côtés. Ne fais pas attention, Hareton, mon garçon, n'aie pas peur, il ne pourra pas t'attraper!

«Je saisis les mains de Linton et me mis en devoir de lui faire quitter la poignée de la porte, mais il se mit à crier si affreusement que je dus le laisser faire. À la fin ses cris furent étouffés par un terrible accès de toux; le sang jaillit de sa bouche, et il tomba sur le sol. Je m'élançai dans la cour, malade de terreur, et me mis à appeler Zillah le plus fort que je pus. Elle finit par m'entendre; elle accourut, me demanda ce qu'il y avait. Sans pouvoir lui répondre, je l'entraînai dans la cuisine, où Earnshaw était venu se rendre compte du mal qu'il avait causé et se préparait à transporter dans sa chambre la pauvre créature. Zillah et moi nous montâmes l'escalier derrière lui; mais sur la dernière marche il m'arrêta, me dit que je n'entrerais pas et qu'il me fallait retourner chez moi. Et comme je m'écriais qu'il avait tué Linton et que je voulais entrer, Joseph ferma la porte, me déclara que je ne ferais rien de pareil et me demanda si j'avais envie d'être aussi folle que mon jeune cousin. Je restai là à pleurer jusqu'à ce que la servante revint. Elle m'affirma que Linton serait mieux, dans un instant, et, me prenant par le bras, elle me porta presque dans la maison.

«Ellen, j'étais prête à m'arracher les cheveux. Je sanglotais et pleurais à me rendre aveugle; et le misérable Hareton se tenait en face de moi, me parlant de temps à autre pour me certifier que ce n'était pas de sa faute. À la fin, effrayé par l'assurance que je lui donnais que je raconterais la chose à papa et qu'il serait emprisonné et pendu, il commença à pleurnicher, et s'empressa de sortir pour cacher sa lâche émotion. Mais je n'en avais pas fini avec lui; lorsque je dus enfin partir, après quelques pas sur la route, je le vis tout à coup surgir de l'ombre, arrêter Minny, et porter la main sur moi.

--Miss Catherine, me dit-il, je suis bien fâché; mais c'est vraiment trop méchant...

«Je lui donnai un coup de ma cravache, m'imaginant qu'il avait peut-être l'intention de m'assassiner. Il me laissa partir, criant un de ses affreux jurons, et je galopai jusqu'à la maison, à demi-folle.

«Je ne suis pas venue vous dire bonne nuit ce soir-là, et le lendemain je ne suis pas allée aux Heights. J'avais une énorme envie d'y aller, mais j'étais étrangement excitée; parfois je craignais d'apprendre que Linton ne fût mort, et d'autres fois je frissonnais à l'idée de rencontrer Hareton. Le troisième jour, n'en pouvant plus, je me décidai à partir. Je sortis vers cinq heures, à pied, m'imaginant que cela me permettrait de pénétrer sans être vue jusqu'à la chambre de Linton. Mais les chiens ne manquèrent pas de donner vent de mon arrivée. Zillah me reçut, et, me disant que le garçon allait de mieux en mieux, me conduisit dans un petit appartement propre et bien tapissé ou, à mon inexprimable joie, j'aperçus Linton couché sur un petit sofa et lisant un de mes livres. Mais il ne voulut ni m'adresser la parole ni me regarder, pendant une heure entière, Ellen: il est comme ça avec son malheureux caractère. Et je fus tout à fait confuse lorsque, ouvrant enfin la bouche il me déclara que c'était moi qui avait occasionné l'affaire de l'autre jour, et que Hareton n'en était pas coupable. Hors d'état de répondre tranquillement à une pareille absurdité, je me levai et fis mine de sortir. Alors il m'appela faiblement par mon nom, mais je ne voulus pas me retourner, et le lendemain, ce fut la seconde fois que je n'allai pas aux Heights; j'étais presque résolue à n'y plus retourner. Mais c'était si misérable de me coucher et de me relever sans avoir jamais de ses nouvelles que ma résolution ne tarda pas à s'évanouir. Je me mis en route le soir d'après.

--Le jeune maître est dans la maison, me dit Zillah en m'apercevant. J'entrai: Earnshaw était là aussi, mais il quitta la chambre aussitôt. Linton était assis dans le grand fauteuil, à demi endormi. Je m'avançai vers le feu, et je lui dis d'un ton aussi sérieux que possible:

--Comme vous ne m'aimez pas, Linton, et que vous pensez que je viens pour vous nuire chaque fois que je viens, ceci sera notre dernière rencontre. Disons-nous adieu, et expliquez à M. Heathcliff que vous n'avez aucun désir de me voir pour qu'il n'ait plus à inventer de nouveaux mensonges sur ce sujet.

--Asseyez-vous et ôtez votre chapeau, Catherine, me répondit-il. Vous êtes tellement plus heureuse que moi que vous devriez être meilleure. Papa me parle assez de mes défauts et me montre assez de mépris pour me donner des doutes sur moi-même. Je me demande souvent si je ne suis pas en vérité l'être indigne qu'il prétend, et alors je me sens triste et plein d'amertume, et je hais tout le monde. Oui, je suis indigne et méchant presque toujours, et vous pouvez si vous le voulez me dire adieu, cela vous débarrassera d'un ennui. Seulement, Catherine, faites-moi cette justice, croyez bien que si je pouvais être aussi doux, aussi bon et aussi aimable que vous, je le serais; et que j'aimerais mieux encore avoir celles-là de vos qualités que votre santé et votre bonheur. Mais croyez bien que votre bonté m'a fait vous aimer plus profondément que si je méritais votre amour, et tout en n'étant pas capable de ne pas vous laisser voir ma nature, je le regrette et je m'en repens, je le regretterai et je m'en repentirai toujours.

«Je sentis qu'il disait vrai et que j'avais le devoir de lui pardonner cette fois et les suivantes. Nous fûmes réconciliés, mais nous ne cessâmes pas de pleurer, lui et moi, tout le temps de ma visite. Ce n'est pas seulement de chagrin que je pleurais, mais tout de même j'étais bien chagrine de voir qu'il avait cette nature pervertie. Jamais il ne laissera ceux qu'il aime être à l'aise et jamais il ne sera à l'aise lui-même. Depuis ce soir-là, c'est toujours dans son petit parloir que je suis allée, car son père est rentré aux Heights dès le jour suivant.

«Trois fois en tout, je crois, il nous est arrivé d'être gais et confiants comme le premier soir; mes autres visites ont été tristes, troublées tantôt par son égoïsme et son dépit, tantôt par ses souffrances. Mais j'ai appris à tout supporter de sa part. M. Heathcliff m'évite manifestement; c'est à peine si je l'ai vu. Dimanche dernier, pourtant, étant venue plus tôt que de coutume, je l'entendis qui grondait cruellement le pauvre Linton de sa conduite de la veille envers moi. Je ne puis dire comment il l'avait connue, à moins qu'il n'ait écouté à la porte. Linton s'était en effet conduit d'une façon assez agaçante, mais cela ne regardait que moi, et j'interrompis la leçon de M. Heathcliff en entrant et en le lui disant. Il a éclaté de rire et est parti, déclarant qu'il était heureux de voir que je prenais la chose de cette façon. Depuis, j'ai dit à Linton de parler plus bas quand il aurait à me dire des choses désagréables. Et maintenant, Ellen, vous savez tout. M'empêcher de retourner aux Heights, ce serait rendre très malheureuses deux personnes, tandis que, si vous consentez à n'en rien dire à papa, mes visites ne dérangeront la tranquillité de personne. Vous ne le direz pas, n'est-ce pas? Ce serait sans cœur de votre part.»

--Je me déciderai là-dessus demain matin, miss Catherine, répondis-je. La question mérite d'être étudiée, je vous laisse vous reposer et je vais réfléchir.

Je fis mes réflexions tout haut, en présence de mon maître: j'allai le trouver en sortant de chez la jeune fille, et je lui racontai l'histoire, à l'exception du genre de conversation que Catherine avait eue avec son cousin, évitant aussi de faire aucune allusion à Hareton. M. Linton fut alarmée! désespéré plus qu'il ne voulut le reconnaître. Le lendemain matin, en même temps que Catherine apprit ma trahison, elle apprit que c'en était fini de ses visites secrètes. Elle eut beau pleurer et s'indigner de l'interdiction, et implorer son père d'avoir pitié de Linton, tout ce qu'elle obtint pour la consoler fut la promesse que son père écrirait et donnerait au jeune homme la permission de venir à la Grange; quant à recevoir la visite de Catherine aux Heights, il n'y devait plus songer.

CHAPITRE VI

Ces choses se sont passées l'hiver dernier, monsieur, continua Madame Dean, il y a à peine un an de cela. L'hiver dernier, je ne pensais guère que, douze mois après, j'aurais à raconter ci ces aventures à un étranger. Mais qui sait combien de temps vous serez un étranger? Vous êtes trop jeune pour vous résigner à vivre toujours seul, et j'ai l'idée qu'on ne peut pas voir Catherine Linton et ne pas l'aimer. Vous souriez, mais pourquoi avez-vous l'air si animé et si intéressé lorsque je vous parle d'elle? Et pourquoi m'avez-vous demandé de suspendre son portrait au-dessus de votre cheminée? Et pourquoi...

--Arrêtez, ma chère dame, m'écriai-je. Il pourrait se faire que moi je l'aime, mais elle, voudrait-elle m'aimer? J'en doute trop pour risquer mon repos d'esprit en me laissant aller à la tentation. Mais continuez votre histoire. Catherine s'est-elle rendue à l'ordre de son père?

--Oui, reprit la brave femme. Son affection pour son père restait toujours le plus fort de ses sentiments, et puis il lui avait parlé sans colère, avec la profonde tendresse d'un homme qui est sur le point d'abandonner son trésor au milieu des dangers, sans pouvoir lui laisser d'autre guide que le souvenir de ses paroles. Quelques jours après il me dit:

--Je voudrais que mon neveu écrive ou qu'il vienne ici. Dites-moi sincèrement ce que vous pensez de lui. Est-il changé en mieux, et y a-t-il des chances qu'il s'améliore en devenant un homme?

--Il est très délicat, monsieur, répondis-je, et j'ai de la peine à croire qu'il vive longtemps. Mais ce que je peux vous dire, c'est qu'il ne ressemble pas à son père, et si par malheur Miss Cathy venait à l'épouser, il n'échapperait pas à son contrôle, à moins qu'elle ne fut indulgente jusqu'à la folie. D'ailleurs, monsieur, vous aurez bien le temps encore de faire connaissance avec lui et de voir ce qui en est, il est encore si jeune.

Edgar soupira et, s'avançant vers la fenêtre, regarda du côté du cimetière de Gimmerton. L'après-midi était brumeuse, mais le soleil de février brillait confusément, et l'on pouvait distinguer les deux sapins et les quelques tombes éparses.

--J'ai souvent prié, dit Edgar se parlant à lui-même, pour demander que ce qui arrive soit prochain; et maintenant je commence à tressaillir et à en avoir peur. Je pensais que le souvenir de l'heure où j'étais descendu de ces collines en qualité de fiancé serait moins doux pour moi que l'espoir de les remonter bientôt pour être à jamais déposé là-haut! Ellen, j'ai été très heureux avec ma petite Cathy, dans les soirs d'hiver et dans les matins d'été; elle a été près de moi comme un espoir vivant. Mais j'ai été bien heureux aussi en rêvant seul parmi ces pierres, près de la vieille église, en m'étendant, pendant les longues soirées de juin, sur l'herbe qui recouvre le tombeau de sa mère, et en me figurant que déjà j'étais moi-même dessous. Que puis-je faire pour Cathy? Comment dois-je la quitter? Je ne m'arrête pas un instant à ce fait que Linton est le fils d'Heathcliff, et il m'est indifférent que ce soit lui qui me prenne ma fille, s'il doit la consoler de ma perte. Ce que je ne veux pas, seulement, c'est que Heathcliff arrive à ses fins, et triomphe en me dérobant mon dernier bonheur. Mais si Linton est un être indigne, s'il n'est qu'un faible jouet dans les mains de son père, je ne puis lui abandonner Catherine. Et, si dur que cela me soit de réfréner son bouillant esprit, il me faudra persévérer à l'attrister tant que je vivrai et à la laisser seule quand je mourrai. La pauvre chérie; j'aimerais mieux pouvoir la sacrifier à Dieu, et la déposer dans la terre avant moi!

--Offrez-la à Dieu dès maintenant, monsieur, répondis-je, remettez-vous en à sa Providence. Je resterai jusqu'au bout son amie et sa conseillère. Mais Catherine est une brave fille; jamais elle ne fera le mal volontairement, et ceux qui font leur devoir finissent toujours par être récompensés.

Le printemps avançait, mon maître avait repris ses promenades sur ses terres avec Catherine, mais, en vérité, il ne retrouvait pas ses forces. Le jour anniversaire des dix-sept ans de Catherine, il ne fit pas sa visite au cimetière. Le temps était pluvieux, et il me dit qu'il remettrait la chose à un autre jour. Il écrivit de nouveau à Linton, lui faisant part de son vif désir de le voir; et, si le jeune malade avait été en état de se présenter, je suis sûre que son père l'aurait autorisé à venir. Les choses étant ce qu'elles étaient, Linton répondit à son oncle que son père lui refusait l'autorisation de venir à la Grange; mais que le bon souvenir de son oncle le remplissait de joie, qu'il avait bien l'espoir de le rencontrer un jour dans ses promenades et de lui demander en personne à ne plus être si entièrement séparé de sa cousine, il finissait même par demander que M. Linton lui donnât un rendez-vous quelque part dans la campagne, et y vint avec sa fille.

Malgré les sentiments qu'il éprouvait pour son neveu, Edgar ne put consentir à cette requête, étant hors d'état d'accompagner Catherine. Il répondit que peut-être à l'été on se verrait, et qu'en attendant il le priait de continuer à écrire de temps à autre. Linton n'y manqua pas. Il est probable qu'il aurait rempli toutes ses lettres de lamentations sur son triste sort aux Heights, si son père n'avait pas tenu à être au courant de la correspondance et ne l'avait pas forcé à ne parler que de son amitié et de son amour.

Le jeune Linton et son père avaient dans Catherine une alliée puissante; ou persuada enfin à mon maître d'autoriser les deux jeunes gens à se promener ensemble dans la campagne, une fois par semaine, sous ma surveillance: lui-même, loin d'aller mieux, se sentait plus faible tous les jours. Bien qu'il eût déjà réservé pour sa fille une portion de sa fortune, il avait naturellement le désir de lui voir conserver la maison de ses ancêtres; et il ne considérait la chose comme possible que si Catherine se mariait avec son cousin. Il ne se doutait pas que ce dernier allait aussi mal que lui-même; personne d'ailleurs ne s'en doutait, je crois, car aucun médecin n'allait aux Heights et nous n'avions personne pour nous instruire de l'état du jeune homme. Moi-même, je commençais à m'imaginer que mes pressentiments étaient faux, et que Linton Heathcliff se rétablissait, puisqu'il proposait de faire des promenades sur la lande et paraissait si attaché à sa poursuite amoureuse. C'est plus tard seulement que j'appris avec quelle cruauté tyrannique Heathcliff avait traité son enfant mourant, et comment il l'avait contraint à cette apparente bonne humeur, par des procédés d'autant plus pressants qu'il sentait plus proche le danger de voir déjoués ses avides projets.

CHAPITRE VII

On était déjà au milieu de l'été lorsque M. Edgar donna enfin son consentement aux rendez-vous et que Catherine et moi nous nous mîmes en route pour la première entrevue. Le temps était lourd et brûlant, mais il n'y avait pas à craindre de pluie, et nous avions pris rendez-vous auprès de la grande borne, sur le carrefour des deux routes. En arrivant à cet endroit nous trouvâmes un petit berger que l'on avait envoyé vers nous et qui nous dit que Master Linton était de l'autre côté de la colline et qu'il nous priait d'aller le rejoindre un peu plus loin.

--Voilà déjà que Master Linton a outrepassé la première injonction de son oncle, dis-je; car M. Edgar nous a ordonné de rester sur le territoire de la Grange, et voilà que nous allons en sortir.

--Eh bien! nous retournerons nos chevaux dès que nous serons arrivées à lui, répondit la jeune fille, et nous ferons notre excursion du côté de la maison.

Mais lorsque nous arrivâmes à l'endroit où il était, à peine à un quart de mille des Heights, nous trouvâmes qu'il n'avait pas de cheval avec lui, de sorte que Catherine dut descendre. Le jeune homme était couché sur la bruyère en nous attendant, et ne se releva que lorsque nous fûmes tout près de lui. Il avait tant de peine à marcher et était si pâle que je m'écriai aussitôt:

--Hé, Master Heathcliff, vous n'êtes pas en état de vous promener ce matin. Comme vous avez mauvaise mine!

Catherine l'observait avec surprise et chagrin, le cri de joie qu'elle allait pousser s'était changé en un cri d'effroi; et au lieu de le complimenter de ce rendez-vous si longtemps retardé, elle ne put que lui demander s'il se sentait plus mal qu'à l'ordinaire.

--Non, mieux, mieux! murmura-t-il tout tremblant, s'appuyant sur elle de toute sa force, pendant que ses grands yeux bleus la considéraient d'un air craintif.

--Mais vous avez été plus mal, insista sa cousine; plus mal que lorsque je vous ai vu la dernière fois, vous avez maigri!

--Je suis fatigué. Il fait trop chaud pour marcher. Asseyons-nous ici. Souvent le matin je me sens malade; papa dit que c'est la croissance.

Peu satisfaite de ces explications, Catherine s'assit et il s'étendit près d'elle.

--Ceci est quelque chose comme votre paradis idéal, dit-elle, avec un effort pour être gaie. Vous rappelez-vous que nous avons discuté un jour l'endroit où chacun de nous aimerait le mieux être? La semaine prochaine, si vous le pouvez, nous descendrons jusqu'au parc de la Grange, et je vous montrerai mon idéal à moi.