Un amant

Part 21

Chapter 214,051 wordsPublic domain

--Vous ne trouverez personne pour porter cela, Catherine, dis-je, si vous l'écrivez; et maintenant je vais éteindre votre bougie.

C'est ce que je fis, malgré une tape sur la main que me donna Catherine et un cri de «méchante créature!» qu'elle m'octroya. Après quoi je la quittai dans une de ses pires humeurs. La lettre fut terminée et portée à sa destination par un laitier qui venait du village; mais je n'appris cela que longtemps après. Les semaines se passèrent et Cathy reprit son humeur habituelle; elle aimait seulement désormais à se dérober dans les coins; et souvent, lorsque je m'approchais d'elle tout d'un coup pendant qu'elle lisait, elle tressaillait et fermait le livre, pour m'empêcher de le voir; et parfois je découvrais des coins de feuillets de papier sortant d'entre les pages. Elle imagina aussi de descendre de sa chambre très tôt le matin et de rôder autour de la cuisine comme si elle attendait l'arrivée de quelque chose. Dans un cabinet de la bibliothèque, elle avait un petit tiroir où elle fourrageait pendant des heures et dont elle avait toujours soin d'emporter la clé avec elle.

Un jour, pendant qu'elle examinait ce tiroir, j'observai moi-même que les jouets et les bibelots qu'il avait contenus en dernier lieu avaient été remplacés par des paquets de papiers pliés. Cette découverte excitant ma curiosité et mes soupçons, je décidai de connaître les mystérieux trésors de Catherine. Le soir, dès que la jeune fille et son père furent bien installés en haut, je cherchai et trouvai sans peine parmi les clés une clé qui allât à la serrure du tiroir. Je pris dans mon tablier tout ce qui s'y trouvait et l'emportai dans ma chambre pour l'examiner à loisir. Quoi que j'eusse pu soupçonner, je fus surprise de découvrir que ces papiers formaient une énorme correspondance,--presque journalière évidemment,--écrite par Linton Heathcliff en réponse à des lettres de Catherine. Les premières étaient embarrassées et courtes; mais par degrés, elles cédaient la place à de très abondantes lettres d'amour, folles, comme il convenait à l'âge de leur auteur, mais avec des touches çà et là qui me parurent empruntées. J'en gardai autant qu'il me parut nécessaire, les liai dans un mouchoir et les mis de côté, après quoi je refermai le tiroir vide.

Le lendemain, suivant son habitude, ma jeune dame descendit de très bonne heure et vint à la cuisine. Je la vis s'avancer vers la porte lorsqu'arriva un certain petit garçon chargé d'emporter le lait, et je vis qu'elle mettait quelque chose dans la poche de sa jaquette et qu'elle en retirait quelque chose. Je fis le tour par le jardin et guettai le passage du messager. Celui-ci eut la fâcheuse idée de lutter pour défendre ce qu'il portait, de sorte que tout le lait se trouva répandu par terre; mais je parvins à lui arracher la lettre, et après l'avoir menacé des plus sérieuses conséquences s'il persévérait, je restai sous le mur, à parcourir la composition amoureuse de Miss Cathy, qui me parut plus simple et plus éloquente que celles de son cousin. Je rentrai pensive à la maison. Comme la journée était humide et que la jeune fille ne pouvait s'amuser à errer dans le parc, sitôt son travail fini, je la vis aller vers le tiroir. Son père était assis à la table avec un livre; moi de mon côté, je m'étais mise à arranger les franges d'un rideau, sans perdre des yeux la jeune fille. Jamais un oiseau trouvant vide à son retour le nid qu'il avait laissé plein de ses joyeux petits, jamais il n'exprima un désespoir plus complet par ses cris et ses battements d'ailes, que Miss Cathy par son seul «oh!» et le changement de ses traits. M. Linton leva la tête.

--Qu'est-ce que c'est, ma chérie, vous êtes vous blessée? dit-il, lui donnant à entendre par le ton de sa voix que du moins ce n'était pas lui qui avait découvert la cachette.

--Non, papa, murmura-t-elle I Ellen, Ellen! venez avec moi dans ma chambre, je suis malade.

J'obéis et la suivis.

--Oh, Ellen! C'est vous qui les avez prises! s'écria-t-elle aussitôt que nous fûmes seules, en se mettant à genoux. Oh! rendez-les moi et jamais, jamais je ne recommencerai. Ne le dites pas à papa. Vous ne l'avez pas dit à papa, Ellen, n'est-ce pas? J'ai été très méchante, mais je ne le serai plus.

Je restai grave et sévère, et lui ordonnai de se relever.

--Ainsi, m'écriai-je, Miss Cathy, vous êtes allée assez loin, il me semble et vous avez vraiment de quoi être honteuse. Ah! vous avez là de beaux morceaux à étudier pendant vos heures de loisir; cela vaudrait la peine d'être imprimé. Et que supposez-vous que pensera votre père quand je lui montrerai ces lettres; car vous n'imaginez pas que je garderai cachés vos ridicules secrets. Fi! Et c'est évidemment vous qui avez commencé, car lui, j'en suis sûre, n'en aurait pas eu l'idée.

--Non, non, sanglota Catherine, dont le cœur se brisait; jamais je n'ai eu l'idée de l'aimer avant que...

--De l'aimer! m'écriai-je, en mettant à ce mot tout le mépris que je pouvais. De l'aimer! A-t-on jamais entendu rien de pareil. C'est comme si je disais que j'aime le meunier, qui vient une fois par an chercher le grain. Un bel amour, en vérité! Un garçon que vous avez vu deux fois, et pas plus de quatre heures en tout. Voilà le paquet; je vais aller le porter à votre père dans la bibliothèque et nous verrons ce qu'il pense de cet amour!

Elle s'élança pour reprendre ses précieuses lettres, mais je les tins au-dessus de ma tête. Alors elle se mit à me supplier avec frénésie de les brûler, de faire tout plutôt que de les montrer. Et comme, en effet, j'étais aussi disposée à rire qu'à gronder, considérant tout cela comme de petites folies d'enfants, je fini par céder et lui dis:

--Si je consens à les brûler, me promettez-vous de ne plus jamais envoyer ni recevoir une lettre, ni un livre, ni des boucles de cheveux, ni des bagues, ni des jouets?

--Jamais nous ne nous envoyons de jouets! cria Catherine, blessée dans sa fierté.

--Alors, ni quoi que ce soit, ma jeune dame. Si vous ne voulez pas me le promettre, je descends chez votre père.

--Je vous le promets! Ellen, fit-elle en s'attachant à ma robe. Oh! jetez les dans le feu, vite, vite.

Mais quand je m'approchai du feu pour leur préparer une place, le sacrifice lui parut trop cruel. Elle me conjura de lui en garder une ou deux.

Je dénouai le mouchoir et jetai les lettres dans le feu.

--Je veux en avoir une, méchante sorcière! cria-t-elle, plongeant sa main dans le feu pour en retirer quelques fragments à demi-consumés.

--Très bien, et moi je veux en avoir aussi quelques-unes pour montrer à votre père, répondis-je, reprenant ce qui restait des lettres et me dirigeant vers la porte.

Alors elle rejeta au feu les feuilles noircies et me pressa de hâter le sacrifice. Quand ce fut fini, je secouai les cendres, les enterrai sous un seau de charbon; et elle, sans rien dire, se retira dans sa chambre. Je descendis dire à mon maître que la crise de la jeune dame était presque passée, mais que je jugeais qu'il valait mieux pour elle rester quelque temps étendue. Elle refusa de dîner, mais elle descendit pour le thé, pâle et les yeux rouges, mais en somme paraissant tout à fait soumise. Le lendemain matin, je répondis à la lettre de Linton par une petite note ou j'avais mis: «Master Heathcliff est prié de ne plus envoyer de communications à Miss Linton, celle-ci étant dans l'impossibilité de les recevoir.» Et depuis lors le petit garçon vint à la ferme les poches vides.

CHAPITRE IV

L'été s'enfuit et la première partie de l'automne. C'était déjà passé la Saint Michel, mais la moisson était tardive, cette année-là, et beaucoup de nos champs n'avaient pas encore été débarrassés de leur blé. M. Linton et sa fille aimaient à se promener parmi les moissonneurs; et comme ils restaient jusqu'à la nuit et que les soirées étaient fraîches et humides, mon maître prit un mauvais rhume qui se fixa obstinément dans sa poitrine et le confina dans la maison pour tout l'hiver, presque sans interruption.

La pauvre Cathy, toute remuée de son petit roman, était devenue plus triste et plus maussade lorsqu'elle avait dû y renoncer. Son père insistait pour qu'elle lût moins et prit plus d'exercice. Comme il ne pouvait lui tenir compagnie, je crus de mon devoir de le remplacer autant que possible auprès d'elle; mais c'est à peine si je pouvais économiser une heure ou deux sur mes nombreuses occupations pour l'accompagner, et puis je savais que ma société lui était bien moins agréable que celle de son père.

Une après-midi d'octobre ou du début de novembre--une après-midi fraîche et humide où le ciel bleu était à demi caché par des nuages gris s'élevant rapidement de l'ouest,--je priai ma jeune dame d'avancer l'heure de sa promenade, l'averse ne pouvant manquer d'arriver. Elle refusa et je dus, à contre-cœur, revêtir un manteau et prendre un parapluie pour l'accompagner dans une petite course jusqu'au bout du parc: c'était la promenade où elle se bornait d'ordinaire quand elle avait l'esprit très abattu, et cela lui arrivait invariablement lorsqu'elle avait deviné que son père allait plus mal. Elle marchait tristement sous le vent froid, sans plus songer à courir ni à sauter. Je cherchais autour de moi quelque moyen de détourner sa pensée vers des choses plus gaies.

--Regardez, Miss, m'écriai-je, désignant du doigt un renfoncement, auprès des racines d'un arbre tout tordu. L'hiver n'est pas encore arrivé ici. Voilà une petite fleur, la dernière de cette multitude de campanules qui coloraient de lilas ce gazon en juillet. Voulez-vous grimper et la cueillir pour la montrer à papa?

Catherine considéra longtemps la fleur solitaire et toute tremblante; puis elle me répondit:

--Non je ne veux pas y toucher; mais comme elle a l'air mélancolique, n'est-ce pas, Ellen?

Elle refusa de courir, de se distraire en aucune façon, de temps à autre, il me parut qu'elle levait ses mains vers son visage, comme pour essuyer des larmes.

--Catherine, pourquoi pleurez-vous? chérie, lui demandai-je en appuyant mon bras sur son épaule. Il ne faut pas pleurer parce que votre père a un rhume; il faut se réjouir de ce que ce ne soit rien de pire.

--Oh! mais ce sera quelque chose de pire, me dit-elle. Et que ferai-je quand papa et vous m'aurez quittée et que je serai toute seule? Je ne puis oublier vos paroles, Ellen; elles me résonnent toujours dans l'oreille. Comme la vie sera changée, comme ce inonde me paraîtra lugubre lorsque papa et vous serez morts!

--Personne ne peut dire si ce n'est pas vous qui mourrez la première, répondis-je. C'est mal de prévoir le malheur. Espérons qu'il se passera des années et des années avant qu'aucun de nous ne meure: votre père est jeune, et moi je suis forte, j'ai à peine quarante-cinq ans. Ma mère a vécu quatre-vingts ans, et s'est bien portée jusqu'au bout.

--Mais ma tante Isabella était plus jeune que papa, me dit la jeune fille en me regardant, avec un espoir timide d'être mieux consolée.

--Votre tante n'a eu ni vous ni moi pour prendre soin d'elle, répondis-je. Elle n'était pas aussi heureuse que M. Linton et n'avait pas autant de raisons pour vivre. Tout ce que vous avez à faire, c'est d'être pleine d'attentions pour votre père, et de l'égayer en vous montrant heureuse à ses yeux, et d'éviter de lui donner de l'anxiété sur aucun sujet. Rappelez-vous cela, Cathy! Je ne vous cache pas que vous pourriez le tuer si vous étiez farouche et indocile, et si vous entreteniez une affection folle pour le fils d'un homme qui voudrait le voir mort.

--Je n'ai souci de rien au monde, excepté de la maladie de papa, me répondit la jeune fille, et tout le reste m'est indifférent en comparaison. Et jamais, jamais, je n'aurai un acte ni une parole pour le vexer. Je l'aime plus que moi-même, Ellen; et je le sais par ceci, que toutes les nuits je prie pour qu'il meure avant moi, parce que j'aime mieux que le chagrin de survivre soit pour moi que pour lui.

Pendant que nous parlions, nous nous étions approchées d'une porte qui ouvrait sur la route; ma jeune dame, ravivée de nouveau, grimpa et s'installa au sommet du mur, faisant de son mieux pour atteindre les plus hautes fleurs d'un églantier. Son chapeau tomba sur la route dans le mouvement qu'elle fit; et comme la porte était fermée, elle résolut de se laisser tomber du mur pour aller le chercher. Mais la remontée ne fut pas aussi facile; les pierres étaient polies et bien cimentées, les buissons qui bordaient le mur étaient trop peu solides pour fournir un bon appui. Si bien que je l'entendis rire, et me crier d'aller chercher la clé, si je ne voulais pas qu'elle fit le tour du parc jusqu'à la loge du portier.

--Restez où vous êtes, répondis-je, j'ai mon trousseau de clés dans ma poche; peut-être y en a-t-il une qui pourra aller à cette porte; sinon, j'irai chercher la bonne.

Mais ce fut vainement que j'essayai tour à tour toutes les clés, et je me préparais déjà à courir de toutes mes forces à la maison lorsque je fus arrêtée par le bruit du trot d'un cheval qui s'approchait.

--Qui est-ce là? murmurai-je.

--Ellen, quel malheur que vous ne puissiez pas ouvrir la porte! me dit tout bas ma compagne alarmée.

--Oh! Miss Linton, cria la voix profonde du cavalier, je suis heureux de vous voir, ne soyez pas trop pressée d'entrer, car j'ai une explication à vous demander.

--Je ne veux pas vous parler, M. Heathcliff, répliqua Catherine. Papa dit que vous êtes un méchant homme, et que vous nous haïssez, lui et moi, et Ellen dit la même chose.

--Ceci n'a rien à voir dans l'affaire, dit Heathcliff, je ne hais pas mon fils, je suppose, et c'est à son sujet que je réclame votre attention. Oui, vous avez de quoi rougir. Il y a deux ou trois mois, n'aviez-vous pas l'habitude d'écrire à Linton, et de jouer à l'amour avec lui, hein? Vous méritiez tous les deux d'être battus pour cela, mais vous surtout, qui étiez l'ainée, et aussi la moins sensible, à ce qu'il parait. J'ai mis la main sur vos lettres, et, à la moindre insolence de votre part, je les enverrai à votre père. Je suppose que vous vous êtes fatiguée à ce divertissement et que vous y avez renoncé, n'est-ce pas? Eh bien, vous avez causé la perte de Linton. Lui était sérieux, et vraiment amoureux. Aussi vrai que je vis, il est en train de mourir pour vous. En vain Hareton n'a pas cessé de le plaisanter pendant six semaines, ni moi d'employer des mesures plus sérieuses pour le tirer de sa sottise; il va plus mal tous les jours, et il sera mort avant l'été, si vous ne venez pas à son secours.

--Comment pouvez-vous mentir aussi effrontément à cette pauvre enfant? m'écriai-je de l'intérieur du parc; je vous en prie, continuez votre chemin! Comment pouvez-vous raconter délibérément de pareilles faussetés? Miss Cathy, je vais forcer la serrure avec une pierre; n'allez pas croire ces vilaines folies. Vous sentez bien en vous-même qu'il est impossible que l'on meure d'amour pour une personne étrangère.

--Je ne savais pas que l'on nous écoutait, murmura le vilain, surpris. Digne Madame Dean, je vous aime, mais je n'aime pas la duplicité de votre conduite. Comment pouvez-vous mentir si effrontément, et affirmer que je hais cette pauvre enfant, et inventer des histoires fantastiques pour l'empêcher d'entrer chez moi? Catherine Linton, ma bonne demoiselle, je serai absent de chez moi toute cette semaine, allez aux Heights, et voyez si je n'ai pas dit la vérité. Je vous jure sur mon salut que mon fils est en train de mourir, et que nul que vous ne peut le sauver.

La serrure céda et je me montrai sur la route.

--Je vous jure que Linton est mourant, répéta Heathcliff, avec un dur regard à mon adresse. Le chagrin et le désappointement sont en train d'avancer sa mort. Nelly, si vous ne voulez pas la laisser aller aux Heights, vous pouvez y aller vous-même. Mais pour ma part, je ne puis pas être de retour avant huit jours; et je pense que votre maître lui-même, dans ces conditions, ne s'opposerait pas à ce qu'elle fasse visite à son cousin.

--Venez, rentrons, dis-je, prenant Cathy par le bras et la forçant presque à rentrer, car je la voyais hésitante, et considérais toute troublée les traits de son interlocuteur, où rien ne trahissait sa rase intime. Il rapprocha son cheval de la porte, et se penchant, ajouta:

--Miss Catherine, je dois vous avouer que j'ai peu de patience avec Linton et que Hareton et Joseph en ont moins encore. Il a besoin de bonté autant que d'amour, et une bonne parole de vous serait pour lui le meilleur remède. Ne faites donc pas attention aux avertissements cruels de Madame Dean; soyez généreuse et faites votre possible pour venir le voir. Il rêve de vous jour et nuit, et ne peut s'ôter de l'esprit que vous le détestez, ne recevant de vous ni lettre ni visite.

Je refermai la porte et poussai une pierre pour tenir lieu, en attendant, de la serrure brisée; après quoi, ouvrant mon parapluie, j'en couvris Cathy, car la pluie commençait à goutter à travers les feuilles des arbres, et nous avertissait de rentrer sans délai. Notre hâte nous empêcha d'échanger aucun commentaire sur la rencontre avec Heathcliff, mais je devinai d'instinct, qu'il y avait désormais sur Catherine un double nuage sombre. Ses traits étaient si tristes qu'ils ne paraissaient pas être les siens; évidemment elle considérait ce qu'elle venait d'entendre comme tout à fait exact.

Lorsque nous rentrâmes, M. Linton s'était déjà retiré dans sa chambre. Cathy courut pour s'informer de lui, mais il s'était endormi. Alors elle revint et me pria de m'asseoir avec elle dans la bibliothèque. Nous prîmes le thé ensemble, après quoi elle s'étendit sur le tapis du foyer et me dit de ne pas lui parler, car elle était très lasse. Je pris un livre et j'affectai de lire. Dès qu'elle me supposa toute absorbée par ma lecture, elle recommença à pleurer en silence: cela semblait à présent sa distraction favorite. Je la laissai tranquille un moment, puis je me mis à tourner en ridicule les assertions de M. Heathcliff, mais l'effet produit par ses paroles avait été trop fort et je ne pus rien contre lui.

--Il se peut que vous ayez raison, Ellen, répondit-elle, mais je ne me sentirai pas à l'aise tant que je ne saurai pas ce qui en est. Et de plus il faut que je dise à Linton que ce n'est pas ma faute si je ne lui écris plus, et que je ne suis pas changée à son égard.

La colère, les protestations auraient été inutiles devant cette crédulité obstinée. Nous nous séparâmes fâchées ce soir-là.

CHAPITRE V

Peu de temps après, je tombai malade, et c'est seulement au bout de trois semaines que je fus en état de quitter ma chambre et de marcher un peu dans la maison. La première fois que je pus rester assise dans la soirée, je priai Catherine de me faire la lecture, ayant encore la vue très affaiblie. Nous étions dans la bibliothèque, après que M. Edgar était remonté. La jeune fille se rendit à ma prière, un peu à contre cœur, me sembla-t-il. Je supposai que le genre de livres que j'aimais ne lui plaisait pas, et je lui demandai de choisir elle-même ce qui lui conviendrait. Sa lecture dura près d'une heure, après quoi vinrent de fréquentes questions:

--Ellen, n'êtes-vous pas fatiguée? Ne feriez-vous pas mieux de vous coucher à présent? Vous vous rendrez malade à rester debout si longtemps, Ellen.

--Non, non, chérie, je ne suis pas fatiguée, répétais-je.

Alors elle eut recours à une autre méthode pour me montrer le déplaisir que lui donnait son occupation. Elle se mit à bailler et à étendre les bras:

--Ellen, disait-elle, je suis fatiguée.

--Eh bien, cessez de lire et causons, répondis-je.

Mais ce fut pis encore; elle soupira et s'agita et regarda sa montre jusqu'à huit heures, puis s'en alla dans sa chambre, écrasée de sommeil, à en juger par ses yeux lourds, et la façon dont elle ne cessait pas de les frotter. Le soir suivant, elle parut encore plus impatiente; le troisième soir, elle se plaignit d'un mal de tête, et me quitta tout de suite. Sa conduite me parut étrange; et après être restée seule quelque temps, je résolus de monter chez elle pour m'informer de son état et pour la prier de venir plutôt s'étendre sur le sofa. Mais, en haut comme en bas, nulle trace de Catherine. Les domestiques m'affirmèrent ne l'avoir pas vue. J'écoutai à la porte de M. Edgar: tout était silencieux. Je revins dans sa chambre, éteignis ma chandelle, et m'assis à la fenêtre.

La lune brillait; une légère couche de neige couvrait le sol; je me dis que peut-être la jeune fille avait eu l'idée de faire un tour dans le jardin pour se rafraîchir. Je découvris une figure qui rampait le long du mur du parc, à l'intérieur; mais ce n'était pas ma jeune maîtresse, et un rayon de lumière qui l'éclaira me fit reconnaître l'un des valets. Cet homme resta là assez longtemps, l'œil fixé sur la route; puis je le vis sortir très vite, comme s'il avait découvert quelque chose, et reparaître de nouveau, conduisant le poney de Catherine; et je vis celle-ci, qui venait de descendre de cheval, et marchait à côté de lui vers la maison. Bientôt elle entra par la porte vitrée du salon et se glissa sans bruit jusqu'à sa chambre où je l'attendais. Elle ferma doucement la porte, secoua la neige de ses bottines, dénoua son chapeau; elle allait retirer son manteau lorsque tout d'un coup je me levai et lui révélai ma présence. La surprise la tint un instant pétrifiée; elle poussa un cri inarticulé et se tint immobile.

--Ma chère miss Catherine, dis-je, trop inquiète pour la gronder durement, où êtes-vous allée à cette heure? Et pourquoi essayez-vous de me tromper? Où avez-vous été? Parlez.

--J'ai été à l'extrémité du parc. Je ne vous ai pas trompée.

--Et nulle autre part?

Elle murmura: «Non.»

--Oh! Catherine, m'écriai-je tristement, vous savez que vous avez mal agi; vous n'auriez pas consenti sans cela à me mentir. C'est cela qui me chagrine. J'aimerais mieux être malade trois semaines que de vous entendre mentir de parti pris.

Elle s'élança vers moi, et, fondant en larmes, elle jeta ses bras autour de mon cou.

--Eh bien, Ellen, me dit-elle, j'ai si peur que vous ne vous fâchiez! Promettez moi de ne pas vous fâcher et vous saurez la vérité. Il me coûte de la cacher.

Nous nous assîmes près de la fenêtre, je lui assurai que je ne la gronderais pas, quel que fut son secret, que d'ailleurs je devinais. Alors elle commença:

«Je suis allée à Wuthering Heights, Ellen, et je n'ai pas un seul jour manqué d'y aller, depuis que vous êtes tombée malade, excepté les deux premiers jours que vous avez quitté votre chambre. J'ai donné à Michel des livres et des images pour qu'il prépare le poney tous les soirs et je ramène à l'écurie; rappelez-vous de ne pas le gronder non plus, lui. J'arrivais aux Heights à six heures et demie, j'y restais généralement jusqu'à huit heures et puis je revenais au galop à la maison. Ce n'était pas pour m'amuser que j'y allais; souvent j'étais malheureuse tout le temps. De temps à autre seulement j'étais heureuse; peut-être une fois par semaine.

«À ma seconde visite, le lendemain du jour où nous sommes allées ensemble aux Heights, Linton semblait de très bonne humeur. Zillah la servante, nous avait préparé un bon feu, et nous avait dit que nous pouvions faire ce qui nous plaisait, Joseph étant allé à une réunion pieuse, et Hareton Earnshaw étant en train de chasser avec ses chiens (de chasser dans nos bois et de nous tuer nos faisans, à ce que j'ai appris depuis). Zillah m'apporta du vin chaud et des biscuits. Linton était assis dans le fauteuil, et moi dans la petite chaise auprès du feu, et nous rimes et nous causâmes gaiement, et nous trouvâmes cent choses à nous dire: devisant sur ce que nous aimerions à faire et où nous aimerions à aller l'été. Mais je ne veux pas vous répéter cela, car vous le trouveriez puéril.