Un amant

Part 20

Chapter 203,978 wordsPublic domain

Mais il y avait tant de collines à grimper que je finis par me sentir fatiguée, et lui dis de nous arrêter et de revenir à la maison. Mais elle, qui s'était avancée très loin de moi, soit qu'elle n'ait pas pu ou pas voulu m'entendre, elle continua à courir en avant, et je fus forcée de la suivre. Enfin elle disparut dans un creux, et avant que j'eusse pu la revoir, elle était au moins à deux milles plus près de Wuthering Heights que de sa maison; et je vis la jeune fille arrêtée par deux personnes dont l'une me parut devoir être M. Heathcliff lui-même.

Cathy avait été prise sur le fait de ravager, ou tout au moins d'explorer, les nids des grouses. Les Heights étaient la propriété d'Heathcliff, et celui-ci réprimandait la jeune fille.

--Je n'en ai ni trouvé ni pris un seul, disait celle-ci au moment où je m'approchais. Je n'avais aucune intention d'en prendre, mais papa m'avait dit qu'il y en avait une quantité ici, et je voulais seulement voir les œufs.

Heathcliff me regarda avec un sourire méchant, laissant voir qu'il savait à qui il avait à faire; après quoi il demanda à la jeune fille qui était son papa.

--M. Linton de Thrushcross-Grange, répondit-elle. Et je suppose que vous ne m'auriez pas parlé de cette façon si vous aviez su qui j'étais.

--Ainsi vous supposez que monsieur votre papa est hautement estimé et respecté? fit Heathcliff d'un ton sarcastique.

--Et vous, qui êtes-vous? demanda Catherine, le considérant curieusement. Et cet homme-ci, est-ce votre fils?

Elle désigna Hareton que les années n'avaient fait que rendre plus grand et plus fort, sans lui rien enlever de sa gaucherie et de sa rudesse.

--Miss Cathy, interrompis-je, il y aura bientôt trois heures que nous sommes sorties, au lieu d'une, il faut que nous rentrions.

--Non, cet homme n'est pas mon fils, répondit-il après m'avoir écarté de la main. Mais j'ai un fils que vous avez, je crois, déjà vu. Et bien que votre nourrice soit si pressée, je crois que vous et elle ne vous trouverez pas mal d'un peu de repos. Ne voulez-vous pas traverser ce coin de bruyères et entrer un instant dans ma maison? Vous pouvez être sûres d'y être bienvenues.

Je murmurai à Catherine qu'elle ne devait en aucune façon accepter cette proposition.

--Et pourquoi? demanda-t-elle tout haut. Je suis fatiguée de courir et le terrain est trop mouillé de rosée pour que je puisse m'asseoir ici. Allons-y, Ellen. Et puis cet homme dit que j'ai vu son fils. Je suppose qu'il se trompe; mais je devine ou il demeure: dans cette ferme que l'on voit en revenant de Pennistone Crags, n'est-ce pas?

--Oui, en effet. Allons Nelly, taisez-vous! Hareton, allez en avant avec la fille, et vous, Nelly, vous allez marcher avec moi.

--Non, je ne veux pas qu'elle entre chez vous! m'écriai-je, m'efforçant de délivrer mon bras qu'il avait saisi. Mais la jeune fille était déjà presque aux pierres de la porte, courant à toute volée. Le compagnon qu'on lui avait désigné n'avait pas eu la prétention de l'escorter et, arrivé à la route, il l'avait quittée.

--M. Heathcliff, dis-je, ceci est très mal, car vous savez bien que ce n'est pas dans une bonne intention. Maintenant elle va voir Linton, et tout raconter aussitôt que nous serons revenus, et c'est sur moi que retombera tout le blâme.

--Je tiens à ce qu'elle voie Linton, répondit-il; il a justement meilleure apparence tous ces jours-ci, et il ne lui arrive pas souvent d'être en état d'être vu. Et puis, nous aurons vite fait de lui persuader de tenir la visite secrète; où est le mal là-dedans!

--Le mal est que son père va me détester s'il apprend que je lui ai permis d'entrer dans votre maison, et puis je suis convaincue que vous avez un mauvais dessein en l'encourageant à entrer chez vous.

--Mon dessein, répondit-il, est aussi honnête que possible. Le voici d'ailleurs en entier, Nelly: c'est que les deux cousins puissent devenir amoureux l'un de l'autre et se marier. Vous voyez que j'agis généreusement envers votre maître; sa fille n'a rien en vue, et, si elle seconde mes désirs, elle deviendra tout de suite mon héritière en commun avec Linton.

--Mais si Linton meurt, répondis-je--et sa vie est bien peu sûre--Catherine sera l'héritière.

--Non, nullement. Il n'y a aucune clause dans le testament qui l'établisse. La propriété de mon fils me reviendra à moi, mais, pour prévenir les querelles, je désire leur union, et je suis résolu à la faire.

--Et moi, je suis résolue à ne laisser jamais ma maîtresse s'approcher de nouveau de votre maison! répliquai-je, au moment où nous arrivions à la porte, où Miss Cathy nous attendait.

Heathcliff m'ordonna de rester tranquille, et, nous précédant dans le sentier, alla nous ouvrir la porte. Catherine le regarda à plusieurs reprises, comme si elle n'arrivait pas à savoir ce qu'elle devait penser de lui. Mais lui ne manquait pas de sourire lorsqu'il rencontrait son regard, et d'adoucir sa voix en lui parlant. J'eus même la folie de m'imaginer que la mémoire de sa mère pourrait le désarmer en sa faveur et l'empêcher de lui faire du tort. Linton se tenait debout près du foyer; il venait de rentrer d'une promenade dans les champs, car il avait encore le bonnet sur la tête, et était en train de demander à Joseph des bottines plus sèches. L'âge l'avait fait grandir: il allait avoir seize ans dans quelques mois. Ses traits étaient restés jolis, ses yeux et son teint étaient devenus plus brillants qu'auparavant, mais d'un éclat tout passager, et dû seulement à la bonne influence de l'air et du soleil.

--Eh bien, qui est-ce? demanda M. Heathcliff, se tournant vers Cathy. Pouvez-vous le dire à présent?

--Votre fils? dit-elle, après les avoir considérés l'un et l'autre.

--Oui, oui, répondit-il; mais est-ce la première fois que vous le voyez? Songez-y! Ah! Vous avez la mémoire courte. Linton, ne vous rappelez-vous pas votre cousine, que vous teniez tant à revoir quand vous êtes arrivé ici?

--Quoi, Linton! s'écria-t-elle à ce nom, toute allumée de joyeuse surprise. Est-ce le petit Linton? Mais il est plus grand que moi! Êtes-vous Linton?

Le jeune homme s'avança et se fît reconnaître: elle l'embrassa avec ardeur, et tous deux furent surpris des changements que le temps leur avait apportés. Catherine avait alors atteint toute la taille qu'elle a aujourd'hui, ses formes étaient à la fois pleines et élancées, ses membres élastiques comme l'acier, et son aspect général étincelait de santé et de vie. Quant à Linton, ses regards et ses mouvements étaient languides; ses formes bien grêles, mais il y avait dans ses manières une grâce qui adoucissait ces défauts et les empêchait de déplaire. Après avoir échangé avec lui de nombreuses marques d'affection, sa cousine s'avança vers M. Heathcliff, qui restait près de la porte, paraissant tout occupé à regarder au dehors, mais en réalité n'ayant d'attention que pour les observer.

--Mais alors, vous êtes mon oncle! s'écria-t-elle. Il me semblait bien que je vous aimais, bien que vous fussiez d'humeur désagréable. Pourquoi ne venez-vous pas faire visite à la Grange avec Linton? De vivre tant d'années si près l'un de l'autre et de ne jamais se voir, c'est bien étrange. Pourquoi avez-vous fait cela?

Elle s'était levée sur le bout des pieds pour l'embrasser.

--Je suis allé à la Grange une fois ou deux avant que vous ne fussiez née, répondit Heathcliff. Et maintenant, au diable; si vous avez des baisers à dépenser, donnez-les à Linton; sur moi ils sont perdus.

--Méchante Ellen! s'écria Catherine, se retournant vers moi avec ses caresses. Méchante Ellen d'avoir essayé de m'empêcher d'entrer! Mais désormais je ferai cette promenade tous les matins: je le puis, n'est-ce pas, mon oncle? Et de temps en temps j'amènerai papa. Ne serez-vous pas heureux de nous voir?

--Naturellement, répondit l'oncle avec une grimace mal contenue et qui témoignait de son aversion pour les deux visiteurs proposés. Mais attendez, poursuivit-il en se retournant vers Cathy: il vaut mieux que je vous dise la chose tout de suite. M. Linton a un préjugé contre moi. Il nous est arrivé jadis de nous quereller très durement; et si vous lui parlez de venir ici, il ne manquera pas de vous interdire aussitôt toute visite. Si donc vous avez quelque souci de voir votre cousin, à l'avenir, il faut que vous n'en disiez pas un mot: venez si vous voulez, mais n'en parlez pas.

--Et pourquoi vous êtes-vous querellés? demanda Catherine un peu abattue.

--Il me jugeait trop pauvre pour épouser sa sœur, et il fut fâché quand je l'eus obtenue; son orgueil était blessé et jamais il ne me le pardonnera.

--Cela est mal, dit la jeune fille, et il faudra qu'un jour je le lui dise. Mais Linton et moi n'avons aucune part dans votre querelle. Si c'est ainsi; je ne viendrai pas ici, mais il faudra que Linton vienne à la Grange.

--Ce sera trop loin pour moi, murmura son cousin; de faire quatre milles à pied me tuerait. Non, mais vous, Miss Catherine, venez ici de temps à autre, pas tous les matins, mais une ou deux fois par semaine.

Le père lança à son fils un regard d'amer mépris.

--J'ai bien peur, Nelly, d'en être pour ma peine, murmura-t-il. Miss Catherine, comme le drôle l'appelle, finira par découvrir ce qu'il vaut et par l'envoyer au diable. Ah! si ç'avait été Hareton! Savez-vous que vingt fois par jour j'envie Hareton, si dégradé qu'il soit? J'aurais adoré ce garçon s'il n'avait pas été ce qu'il est. Mais je crois que celui-là est à l'abri de l'amour de votre jeune dame. Et pour ce misérable avorton, nous comptons que ça ne durera guère passé dix-huit ans. Oh! l'insipide créature! Il est tout occupé à sécher ses pieds, et ne daigne même pas la regarder!... Linton!

--Oui, père, répondit l'enfant.

--N'avez-vous rien à montrer à votre cousine dans les environs, pas même un lapin ou un nid de belettes? Conduisez-la dans le jardin avant de changer de souliers, et puis dans l'étable pour voir votre cheval.

--Cela ne vous serait-il pas plus agréable de vous asseoir ici? demanda Linton à Catherine, d'un ton qui exprimait bien sa répugnance à se mouvoir de nouveau.

--Je ne sais pas, répondit-elle en jetant un regard sur la porte, comme si sa nature même l'entraînait à agir.

Lui, resta assis et se rapprocha du feu. Heathcliff se leva, alla dans la cuisine, puis dans la cour, appelant Hareton. Hareton répondit, et tous deux rentrèrent dans la maison. Le jeune homme était allé se laver, comme en témoignaient l'éclat de ses joues et l'humidité de ses cheveux.

--Oh! je veux vous le demander à vous, mon oncle, cria Miss Cathy. Ce garçon n'est pas mon parent, n'est-ce pas?

--Si fait, répondit-il, c'est le neveu de votre mère. Ne vous plaît-il pas?

Catherine avait une expression bizarre, en continuant à le regarder.

--N'est-ce pas un joli garçon? poursuivit Heathcliff.

L'impertinente demoiselle se dressa sur ses pieds et murmura quelque chose à l'oreille de son oncle. Celui-ci se mit à rire, et Hareton s'assombrit; je compris qu'il était très sensible aux manques d'égards qu'il soupçonnait, et qu'il avait une vague notion de son infériorité. Mais son maître ou gardien le rasséréna en s'écriant:

--Vous serez le favori parmi nous, Hareton, elle dit que vous êtes un...

--Quoi donc?

--Enfin quelque chose de très flatteur. Allez faire avec elle le tour de la ferme. Et rappelez-vous de vous conduire comme un gentleman; pas de mauvaises paroles, n'est-ce pas? Et quand la jeune dame ne vous regardera pas, ne la dévisagez pas, pour vous cacher ensuite la figure dès qu'elle tournera les yeux sur vous. Quand vous parlerez, parlez lentement, et sortez vos mains de vos poches. Allez, et amusez-la de votre mieux.

Le couple sorti, Heathcliff le considéra par la fenêtre. Earnshaw tenait constamment sa figure détournée et semblait considérer, avec la curiosité d'un étranger ou d'un artiste, le paysage environnant. Catherine le regardait à la dérobée, d'un regard qui n'exprimait pas une bien vive admiration. Après quoi elle se mettait en devoir de chercher une source d'amusement autour d'elle, et sautillait gaiement en fredonnant une chanson.

--J'ai lié sa langue, me dit Heathcliff. Il ne risquera pas une seule syllabe de toute la promenade. Nelly, vous vous rappelez ce que j'étais à son âge, ou plutôt quand j'avais quelques années de moins que lui. M'avez-vous vu un air si stupide?

--Oh! bien pire, répondis-je, parce qu'avec cela vous étiez plus maussade.

--Ce garçon me fait bien du plaisir, poursuivit-il, songeant tout haut. Il a réalisé mon attente. S'il était un sot de naissance, mon plaisir aurait été moindre de moitié. Mais il n'est pas sot, et je peux sympathiser avec tous ses sentiments, les ayant éprouvés moi-même. Je sais par exemple exactement ce qu'il souffre en cet instant et ce n'est rien en comparaison de ce qu'il aura encore à souffrir. Et jamais il ne sera capable de sortir de son abîme de grossièreté et d'ignorance. Je l'ai enchaîné de plus près que sa canaille de père n'avait fait pour moi, je l'ai fait descendre plus bas, car je lui ai fait trouver son orgueil dans son abrutissement. Je lui ai appris à mépriser comme mesquin et misérable tout ce qui était au-dessus de l'animalité. Ne pensez-vous pas que Hindley serait fier de son fils s'il pouvait le voir, presque aussi fier que je le suis du mien? La différence est seulement que l'un est de l'or employé comme pierre de pavage, tandis que l'autre est du plomb poli pour singer l'argent. Mais le meilleur de tout cela est que Hareton m'adore. Vous avouerez qu'en cela j'ai enfoncé Hindley! Si cet animal défunt pouvait se lever de son tombeau et me reprocher mes torts envers son enfant, j'aurais l'amusement de voir le susdit enfant le repousser, et s'indigner de ce qu'il ose s'en prendre au seul ami qu'il ait sur la terre!

Cependant notre jeune compagnon, qui était assis trop loin de nous pour pouvoir nous entendre, commença à manifester des symptômes d'embarras, comme s'il se repentait d'avoir refusé la société de Catherine par peur d'une petite fatigue. Son père remarqua les regards qu'il lançait à la fenêtre, et la façon hésitante dont il étendait la main pour prendre son chapeau.

--Levez-vous, paresseux! lui cria-t-il d'un ton qu'il voulait cordial. Courez après eux! Ils sont tout juste au coin, près de la ruche.

Linton recueillit ses forces et sortit. Au même moment, par la fenêtre ouverte, j'entendis que Cathy demandait à son peu sociable compagnon ce que signifiait l'inscription au-dessus de la porte. Hareton leva la tête, puis la secoua comme un véritable clown.

--C'est quelque maudite écriture, répondit-il; je ne puis la lire.

--Vous ne pouvez la lire! s'écria Catherine. Je le peux moi, c'est de l'anglais, mais je voudrais savoir pourquoi c'est ici.

Linton se mit à ricaner. Ce fut la première manifestation de gaieté que je vis chez lui.

--Il ne sait pas ses lettres, dit-il à sa cousine; auriez-vous pu croire à l'existence d'un pareil âne?

--A-t-il perdu les sens, demanda sérieusement Miss Cathy, ou bien est-il idiot? Voilà deux fois que je le questionne, et chaque fois il a un air si stupide qu'il ne paraît pas me comprendre. En tout cas j'ai, moi, bien de la peine à le comprendre.

Linton renouvela son rire, et jeta un regard de sarcasme sur Hareton, qui, à coup sûr, ne paraissait pas dans ce moment tout à fait dénué de compréhension.

--C'est une pure affaire de paresse, observa Linton; n'est-ce pas vrai, Earnshaw? Ma cousine se figure que vous êtes idiot. Vous voyez maintenant quelle est la conséquence de votre mépris pour les livres! Avez-vous remarqué, Catherine, sa terrible façon de prononcer?

--Eh bien, et où diable est le mal? grommela Hareton, qui faisait moins d'embarras pour répondre à son compagnon de tous les jours.

--Quel besoin avez-vous, de faire intervenir le diable dans cette phrase? ricana Linton. Papa vous a dit d'éviter les mauvaises paroles, et vous ne pouvez pas ouvrir la bouche sans en lâcher une. Essayez donc un peu de vous conduire comme un gentleman.

--Si tu n'étais pas une fille, plutôt qu'un garçon, je te jetterais à terre à l'instant, misérable avorton! répliqua le jeune homme furieux, se retirant la figure brûlée de rage et de douleur; il avait conscience d'être insulté et ne savait comment y répondre.

M. Heathcliff, qui avait entendu comme moi cette conversation, sourit en voyant s'éloigner Hareton; mais il y eut ensuite dans son regard une répugnance singulière pour le couple bavard, qui continuait à causer près de la porte. Linton exposait, avec assez d'animation, les fautes et les défauts d'Hareton, racontant toutes sortes d'anecdotes à l'appui; et la jeune fille s'amusait de ses railleuses et méprisantes paroles, sans prendre garde à la méchanceté d'âme qu'elles témoignaient. Je commençais à détester Linton plus qu'à le plaindre, et à excuser son père en quelque façon du peu de cas qu'il faisait de lui.

Nous restâmes ainsi jusqu'à l'après-midi, car il m'avait été impossible de faire partir plus tôt Miss Catherine; mais, par bonheur, mon maître n'avait pas quitté son appartement et ne savait rien de notre absence prolongée. Pendant que nous rentrions à la maison, j'aurais voulu expliquer à la jeune fille le caractère des gens que nous venions de quitter; mais elle s'était fourré dans la tête que j'avais des préventions contre eux.

--Ah! ah! criait-elle, vous prenez le parti de papa, Ellen, vous êtes partiale, sans cela vous ne m'auriez pas entretenue tant d'années dans l'idée que Linton demeurait très loin d'ici. Je suis très fâchée; mais j'ai tant de plaisir, que je ne puis le faire voir. «Seulement, je veux que vous vous taisiez au sujet de mon oncle; rappelez-vous qu'il est mon oncle et je vais gronder papa pour s'être querellé avec lui.»

Je dus renoncer à essayer de la convaincre de son erreur. Ce soir là, elle ne dit rien de sa visite, parce qu'elle ne vit pas M. Linton. Mais le jour suivant, tout fut dévoilé, à mon grand chagrin, encore que, dans ma tristesse, j'eusse la joie de penser que M. Linton porterait mieux que moi le fardeau d'avoir à diriger et à prévenir sa fille. Mais il était trop timide pour lui fournir des raisons satisfaisantes, dans la défense qu'il lui faisait d'entrer en relation avec les Heights, et Catherine ne se contentait pas à moins d'excellentes raisons.

--Papa, s'écria-t-elle dès le matin en l'embrassant, devinez qui j'ai vu hier dans ma promenade sur la lande! Ah! papa, vous avez tressailli, vous avez senti que vous aviez eu tort, n'est-ce pas! Mais écoutez, j'ai vu... mais écoutez et vous allez voir comment j'ai découvert la chose. Et Ellen, qui est liguée avec vous et qui me défendait toujours d'espérer le retour de Linton!

Elle raconta fidèlement l'excursion et ses conséquences; et mon maître, tout en jetant de temps à autre vers moi un regard de reproche, n'ouvrit pas la bouche jusqu'à ce qu'elle eût fini son récit. Alors, il la tira vers lui et lui demanda si elle savait pourquoi il lui avait caché le voisinage de Linton. Pouvait-elle penser que c'était pour la priver d'un plaisir inoffensif?

--Mais, c'est parce que vous n'aimez pas M. Heathcliff, répondit-elle.

--Alors vous croyez que j'ai plus de souci de mes propres sentiments que des vôtres, Cathy? Non, ce n'est pas parce que je déteste M. Heathcliff, c'est parce que M. Heathcliff me déteste et que c'est un homme diabolique, trouvant son plaisir à blesser ou à ruiner ceux qu'il déteste, dès qu'ils lui en fournissent la moindre occasion. Je savais que vous ne pouviez pas rester en relations avec votre cousin sans entrer en contact avec lui. Et comme je savais qu'il vous détesterait à cause de moi, j'ai pris mes précautions, dans votre intérêt, pour que vous ne puissiez pas revoir Linton. J'avais l'intention de vous expliquer cela un jour, quand vous seriez plus âgée, mais maintenant je regrette d'avoir tant tardé.

--Mais M. Heathcliff a été tout à fait cordial, papa! fit observer Catherine, qui n'avait pas l'air convaincue. Lui, n'a fait aucune objection à ce que nous nous voyions. Il m'a dit que je pourrais venir dans sa maison tant que je voudrais, seulement que je ne devais pas vous le dire, parce que vous vous étiez querellé avec lui et que vous ne pouviez pas lui pardonner son mariage avec ma tante Isabella. Et c'est vrai, c'est vous même qu'il faut blâmer dans cette affaire. Lui, il consent à nous laisser enfin devenir amis, Linton et moi, et vous, vous le refusez.

Voyant qu'il n'y avait pas à espérer d'être cru sur parole, mon maître esquissa rapidement à sa fille la conduite d'Heathcliff à l'égard d'Isabella, et la manière dont Wuthering Heights était devenu sa propriété. Il ne pouvait supporter de parler longtemps sur ce sujet, éprouvant toujours pour son ancien ennemi la même horreur et la même haine, depuis la mort de Madame Linton. Il songeait toujours que, sans lui, sa femme vivrait encore, et c'est ainsi qu'à ses yeux Heathcliff paraissait comme un meurtrier. Miss Cathy, qui ne connaissait d'autres mauvaises actions que ses petites désobéissances, injustices ou colères, dont elle ne manquait jamais de se repentir le lendemain, fut atterrée de cette noirceur d'âme qui pouvait couver une vengeance pendant des années et poursuivre obstinément ses plans sans l'ombre d'un remords. Elle parut si profondément impressionnée et choquée de ce nouvel aspect de la nature humaine, que M. Edgar jugea inutile de poursuivre ce sujet; il se contenta d'ajouter qu'il lui expliquerait plus tard pourquoi il voulait qu'elle évitât la maison et la famille de cet homme, lui disant de reprendre son ancienne vie, en attendant, et de ne plus songer à son aventure de ce jour là.

Catherine embrassa son père et s'assit tranquillement pendant une heure ou deux, suivant l'habitude, pour travailler à ses leçons; puis, elle accompagna son père dans la visite qu'il fit à ses terres, et toute la journée se passa comme d'habitude; mais le soir, quand elle se fut retirée dans sa chambre et que j'allai l'aider à se déshabiller, je la trouvai agenouillée et pleurant au bord de son lit.

--Oh! fi! le vilain enfant, m'écriai-je. S'il vous était jamais arrivé d'avoir un chagrin réel, vous auriez honte de perdre une seule larme pour cette petite contrariété. On voit bien que vous n'avez jamais eu l'ombre d'une vraie douleur. Supposez pour une minute que votre père et moi nous sommes morts et que vous êtes seule au monde: qu'est-ce que vous éprouverez alors? Comparez l'occasion présente avec une affliction comme celle là et soyez reconnaissante aux amis que vous avez, au lieu d'en souhaiter de nouveaux.

--Ce n'est pas pour moi que je pleure, Ellen, c'est pour lui. Il s'attendait à me revoir demain et il va être si désappointé! il m'attendra et je ne viendrai pas!

--Quelle folie! croyez-vous qu'il pense autant à vous que vous pensez à lui? N'a-t-il pas la compagnie d'Hareton? Personne au monde ne pleurerait de perdre une connaissance à peine entrevue deux fois. Linton devinera ce qui en est et ne se souciera pas davantage de vous.

--Mais ne puis-je pas lui écrire une note pour lui dire pourquoi je ne peux pas venir? demanda-t-elle, se dressant debout. Je voudrais seulement lui envoyer ces livres que j'ai promis de lui prêter? Il a tant désiré les avoir.

--Non, en vérité, non, répondis-je, d'un ton décidé. Il n'aurait qu'à vous répondre et cela n'aurait plus de fin. Non, Miss Catherine, il faut que vos relations cessent tout à fait; papa le veut et je veillerai à ce qu'il en soit ainsi.

--Mais pourtant, une simple petite note? reprit la jeune fille d'un air suppliant.

--Silence, l'interrompis-je, et allez au lit.

Elle me jeta un regard si maussade que je voulus d'abord ne pas l'embrasser comme je faisais tous les soirs; j'arrangeai son lit et refermai sa porte; mais bientôt j'eus un repentir, et revins doucement sur mes pas. Voilà que je trouve la jeune fille debout à sa table avec une feuille de papier blanc devant elle et un crayon à la main, sans qu'elle ait eu le temps de se cacher assez vite pour me cacher ce qu'elle faisait.