Un amant

Part 2

Chapter 23,793 wordsPublic domain

Ces angoisses devaient commencer dès l'année suivante. Le frère bien-aimé, Branwell Brontë, après s'être fait chasser de vingt emplois pour son ivrognerie et sa négligence, avait enfin obtenu une place de précepteur dans une famille où sa sœur Anne était institutrice. Il y avait séduit la mère de son élève; la chose avait été découverte, et le jeune homme s'était enfui à Haworth, fou d'amour, désespéré, plein de rage contre le destin qui le séparait de cette femme passionnément désirée. Et, de retour chez son père, il n'eut d'autre soulagement que de s'enivrer sans relâche, joignant l'ivresse de l'opium à celle de l'eau-de-vie. Ses sœurs Charlotte et Anne, son père, tous les amis de la maison, se détournèrent de lui avec horreur. Seule, Emily le chérissait davantage à mesure qu'elle le voyait plus misérable. Tous les soirs, pendant des années, elle resta seule debout dans la maison jusqu'au milieu de la nuit, parfois jusqu'au matin, pour attendre le retour de son frère, qui s'attardait dans les tavernes. Ses sœurs, son père, tous les siens dormaient: elle veillait, se distrayant à lire ou à écrire, mais davantage encore, sans doute, à rêver devant les cendres éteintes. Elle guettait le bruit des pas du malheureux, elle allait à sa rencontre, le conduisait à sa chambre, subissait sans impatience ses injures et ses imprécations. Nul doute qu'elle ait copié d'après l'abrutissement de Branwell l'abrutissement d'Earnshaw, un des plus singuliers personnages de son roman; mais nul doute aussi, comme l'ajustement observé miss Robinson, que les confidences de ce fou éperdu d'amoureuse passion lui aient servi à concevoir les éclats sauvages de l'amour d'Heathcliff.

C'est dans ces mornes nuits d'attente solitaire qu'elle écrivit quelques-uns de ses plus beaux poèmes. L'habitude d'écrire des vers en cachette, elle l'avait prise depuis longtemps: et lorsque jadis son frère et Charlotte l'encombraient de détails sur l'envoi qu'ils avaient fait de leurs médiocres vers aux célébrités du jour et sur les réponses qu'ils en avaient reçues, personne ne se doutait qu'elle aussi avait des vers qu'elle aurait pu montrer, de véritables vers, débordant d'une étonnante frénésie lyrique.

C'est Charlotte qui, par hasard, dans l'automne de 1845, découvrit le cahier des poèmes de sa sœur. Celle-ci fut d'abord très fâchée de cette indiscrétion: on la força pourtant à laisser joindre ses vers à ceux de ses deux sœurs dans un recueil qu'on voulait publier. Le recueil parut. Charlotte ne manqua pas de l'envoyer à tous ceux qui, dans les trois royaumes, pouvaient rendre compte d'un livre. Mais personne, ou à peu près, ne rendit compte de ce livre-là; seuls, deux ou trois petits journalistes signalèrent des vers d'un certain Ellis Bell (c'était le pseudonyme d'Emily) comme se distinguant des vers qui les entouraient par un accent assez nouveau.

Il n'y a en effet aucun rapport entre les vers d'Ellis Bell et ceux de ses deux sœurs. La facture y est souvent un peu embarrassée, mais les sentiments sont d'une originalité si profonde que je ne connais pas de poèmes anglais ayant une saveur aussi absolument personnelle. Un seul sujet, à dire vrai: le désir de mourir; mais, à l'appui de ce sujet, une façon de philosophie panthéiste et pessimiste, des images d'une noblesse superbe et le plus étrange accent de morne tristesse découragée que l'on puisse imaginer.

Voici, par exemple, un petit poème que je voudrais qu'on lise dans le texte anglais:

Les richesses, je les tiens en maigre estime; et l'amour je me ris de le dédaigner; et le désir de la renommée n'a été qu'un rêve qui s'est évanoui avec le matin.

Et si je prie, la seule prière qui agite mes lèvres, pour moi-même, est: «Laissez-moi ce cœur que je porte à présent, et rendez-moi la liberté.»

Oui, à mesure que mes jours s'écoulent, c'est là tout ce que je demande; dans la vie et dans la mort, une âme libre de chaînes, avec du courage pour supporter.

L'insuccès du recueil de poèmes, loin de décourager Charlotte, lui donna la résolution de s'imposer de suite à l'attention du public par un livre d'une lecture plus facile. Elle conçut le plan d'un roman, ce médiocre _Professeur_, qu'elle devait plus tard refondre dans son _Villette._ Et comme elle s'était promis de traîner avec elle ses deux sœurs à la fortune et à la gloire, elle leur enjoignit de se mettre elles aussi, chacune à un roman. Anne écrivit l'ennuyeuse histoire d'_Agnes Grey_; Emily écrivit _Wuthering Heights._

Elle l'écrivit dans ces longues soirées où elle restait seule à attendre le retour de son frère, pendant que le bruit monotone du vent rendait plus lugubre encore le lugubre silence de la maison endormie. Le jour, courant sur la bruyère, elle méditait le plan, combinait les épisodes. À l'influence de son tempérament se joignaient les souvenirs de Maturin et d'Hoffmann, ceux aussi des sombres histoires de famille irlandaises que lui avaient racontées son père, maintenant à demi aveugle, et pour qui tous les moyens étaient bons de se rendre intéressant. La figure d'Heathcliff se dressait devant elle: et j'imagine que quelque chose dans sa chair et ses nerfs lui faisait trouver plaisir à concevoir ce singulier amant, contenu et passionné, féroce et humble, le seul amant qu'il aurait fallu à une âme comme la sienne. Le soir, elle écrivait ce qu'elle avait imaginé dans le jour. Elle essayait de se passionner aux enfantillages de la jeune Catherine, aux menus détails de la vie des Linton; mais tout à coup elle entendait au dehors des bruits de pas, des jurons, des appels: et avant que son frère ne fût installé dans son lit, elle assistait à de terribles monologues, où les malédictions, les invectives, les cris de folle sensualité alternaient avec des soupirs et de vagues remords. Lorsqu'elle voulait ensuite se remettre à l'histoire de Catherine, c'est Heathcliff qui s'imposait à elle, avec son âme toute pleine des sauvages passions dont elle venait de percevoir l'écho dans les discours avinés de Branwell.

Il faut ajouter qu'elle écrivit _Wuthering Heights_ au milieu des embarras les plus affreux. L'argent manquait de plus en plus, le père perdait la vue. Anne, la sœur cadette, dépérissait, atteinte mortellement, et chaque jour l'indigne Branwell cessait davantage de ressembler à un être humain.

Quand le livre fut fini, Charlotte l'envoya avec les deux autres chez un éditeur. Mais personne ne daigna remarquer le romancier nouveau. Emily ne lut jamais un compte-rendu de son roman. Elle n'eut pour l'en complimenter que ses sœurs, qui paraissent avoir été au premier abord plutôt scandalisées que séduites, et son frère Branwell, qui imagina de se vanter au cabaret d'être lui-même le véritable auteur de _Wuthering Heights_[1].

Et tandis que Charlotte et Anne s'étaient remises déjà à d'autres ouvrages, Emily, quand elle eut achevé son roman, renonça pour toujours à la littérature. Elle s'attacha toute, plus activement que par le passé, aux soins du ménage. Elle soigna son père, elle adoucit l'agonie de son frère, qui mourut debout entre ses bras. À l'automne de 1848, elle fut prise elle-même d'une vilaine toux; mais elle refusa d'y faire attention, ou de consulter un médecin. «Rien ne sert de la questionner, écrivait Charlotte; elle ne répond pas un mot. Et il est encore plus inutile de lui recommander des remèdes: elle ne veut rien prendre.»

Pourtant, et malgré le sincère désir de la mort qu'elle a toujours laissé voir, Emily se sentait si nécessaire dans la maison qu'elle s'acharnait à vivre. On ne put obtenir qu'elle renonçât à une seule de ses occupations ordinaires. «Je n'ai jamais rien vu qui lui ressemblât, écrivait encore Charlotte. Plus forte qu'un homme, plus simple qu'un enfant. Le seul point affreux était que, pleine de sollicitude pour les autres, pour elle-même elle n'avait aucune pitié. De ses mains tremblantes, de ses jambes affaiblies, de ses pauvres yeux fatigués, elle exigeait le même service que quand elle était bien portante. Et c'était un supplice inexprimable d'être là auprès d'elle, d'assister à tout cela, et de ne rien oser lui dire.»

Le 15 décembre 1848, Emily, qui la veille encore avait pris froid dans une promenade sur les bruyères, s'obstina cependant à vouloir se lever. Elle commença à se peigner, assise près du feu. Le peigne tomba de ses mains; elle essaya de se baisser pour le ramasser, mais elle était trop faible, elle ne put. Sa toilette finie, elle descendit au salon et se mit à un ouvrage de couture. Vers deux heures, elle était si pâle que ses sœurs la supplièrent d'aller se coucher. Elle refusa d'un signe de tête, fit un effort pour se lever, s'appuya sur le sofa. Elle était morte.

* * *

Le corps de cette chère jeune fille repose maintenant dans un caveau de l'église de Haworth, tout au sommet de cette colline qu'elle a si passionnément aimée. Son âme aussi, j'imagine, doit avoir obtenu la permission d'y demeurer à jamais, puisque tout autre séjour lui était impossible. Je crois bien même l'y avoir vue, dans la visite que j'ai faite à la petite église du village: c'était une âme pâle et douce, tout odorante du parfum des bruyères. Elle flottait devant moi; mais quand je voulus l'approcher, je ne vis plus rien.

Je me réjouis pourtant de la savoir là, et j'en vins à envier l'heureux destin qui lui était échu. Elle n'a point connu, comme sa sœur Charlotte, les fortes émotions de la renommée; mais le désir de la renommée n'a été pour elle «qu'un rêve léger qui s'est évanoui avec le matin». Et la voici en revanche qui possède un privilège plus rare, la fidèle amitié de cœurs pareils au sien. Je n'oublierai pas de quelle touchante manière son nom me fut révélé pour la première fois. C'était à Dresde, sur la terrasse de Brühl, un soir d'été, il va quatre ou cinq ans. L'orchestre du Belvédère jouait des valses dans le lointain; une odeur tranquille me venait des jardins, par delà le fleuve; et la jeune Anglaise avec qui je causais voulut bien m'avouer que, entre tous les romans, celui qu'elle préférait était _Wuthering Heights_, d'Emily Brontë. Elle eut pour me faire cet aveu un gracieux sourire un peu gêné, et baissa la tête, toute rougissante, comme s'il s'était agi d'une confidence trop hardie. Mais bientôt elle reprit courage: elle me récita, j'en jurerais, le roman tout entier; elle me peignit le caractère d'Emily Brontë; elle me dit comment ses amies et elle s'étaient promis de garder toujours un culte exclusif à cette noble mémoire. Oui, plus de quarante ans après sa mort, Emily excite encore dans les âmes des jeunes filles de son pays de pieux enthousiasmes. Et tandis que sa sœur Charlotte et George Eliot et Mistress Browning entrent peu à peu dans l'oubli, tous les jours arrivent de nouvelles guirlandes au tombeau de cette Emily Brontë, qui «joignait à l'énergie d'un homme la simplicité d'un enfant».

T. DE WYZEWA.

[Note 1: Il résulterait pourtant d'une lettre de Charlotte, publiée dans le _Macmillan's Magazine_ de juillet 1891, que Branwell ne connut jamais rien des romans de ses sœurs, avant ni après leur publication. Il y aurait peut-être lieu à réviser le procès de ce Branwell, chez qui je déplore seulement un goût exagéré pour la fréquentation des commis-voyageurs.]

UN AMANT

PROLOGUE

CHAPITRE PREMIER

1801

Je reviens d'une visite à mon propriétaire, le seul voisin dont j'aurai à m'occuper ici. Voilà assurément un beau pays! Je ne crois pas que dans toute l'Angleterre j'eusse pu trouver un endroit aussi complètement à l'écart de la société! Un parfait paradis de misanthrope; et M. Heathcliff et moi formons justement la paire qui convient pour nous partager cette désolation. Un gaillard étonnant! Il ne se doutait pas combien mon cœur brûlait de sympathie pour lui tout à l'heure, tandis que je voyais ses yeux noirs se remuer si soupçonneux sous leurs sourcils, et ses doigts, avec un geste de résolution jalouse, s'enfoncer plus profondément encore dans son gilet, à l'annonce de mon nom.

--M. Heathcliff? dis-je.

Un signe de tête fut sa seule réponse.

--M. Lockwood, votre nouveau fermier, monsieur. J'ai pris l'honneur de vous faire visite le plus tôt possible, après mon arrivée, pour vous exprimer l'espoir que je ne vous ai pas gêné par ma persévérance à solliciter le droit d'occuper Thrushcross Grange; j'ai entendu dire, hier, que vous aviez eu quelque idée...

--Thrushcross Grange m'appartient, monsieur, dit-il en m'interrompant; je ne permettrais à personne de me gêner si je pouvais l'empêcher. Entrez!

Cet «entrez» fut prononcé les dents fermées, et exprima plutôt le sentiment d' «allez au diable»; même la porte sur laquelle il s'appuyait ne manifesta, à ces mots, aucun mouvement sympathique. Et j'imagine que ces circonstances furent ce qui me détermina à accepter l'invitation: je me sentais intéressé pour un homme qui me paraissait plus exagérément réservé encore que moi-même.

Lorsqu'il vit le poitrail de mon cheval pousser légèrement la barrière, il sortit sa main pour enlever la chaîne; après quoi il me précéda le long de la chaussée montante d'un air grognon, marchant devant moi; et lorsque nous entrâmes dans la cour: «Joseph, cria-t-il, prenez le cheval de M. Lockwood, et montez du vin!»

Nous avions évidemment là tout le personnel des domestiques: c'est la réflexion que me suggéra cet ordre de mon hôte. Rien d'étonnant à ce que l'herbe pousse entre les pavés et à ce qu'il n'y ait pour couper les haies que les bêtes du troupeau.

Joseph était un homme d'un certain âge: non, un vieil homme; très vieux peut-être, bien que très vert.

--Que le Seigneur nous aide, grognait-il tout bas, avec un ton de rogue déplaisir, tandis qu'il me débarrassait de mon cheval; et il me regardait en même temps dans la figure d'un air si aigre que je conjecturais charitablement qu'il avait besoin de l'aide de Dieu pour digérer son diner et que sa pieuse exclamation n'avait aucun rapport avec ma visite inattendue.

_Wuthering Heights_ est le nom de la demeure de M. Heathcliff: _Wuthering_ étant un adjectif provincial très significatif pour décrire le tumulte atmosphérique auquel est exposé cet endroit dans les temps d'orage. Un vent pur et réconfortant, ils doivent l'avoir là-haut en toute saison; on peut juger de la puissance du vent du nord soufflant par dessus la haie, par la pente excessive des quelques sapins rabougris contigus à la maison et par une rangée d'épines décharnées qui tendent leurs membres toutes dans un même sens, comme si elles mendiaient l'aumône du soleil. Heureusement l'architecte a pris la précaution de bâtir solidement la maison, les étroites fenêtres sont profondément enfoncées dans le mur, et il y a de grandes pierres en saillie pour protéger les coins.

Avant de passer le seuil de la porte, je m'arrêtai pour admirer une quantité de sculptures grotesques répandues sur le fronton, et particulièrement à l'entour de la porte principale; au-dessus de cette porte, parmi un enfer de griffons émiettés et d'impudents petits monstres, je découvris la date 1500 et le nom «_Hareton Earnshaw_». J'aurais volontiers fait quelques commentaires, et demandé au morose propriétaire une courte histoire du lieu; mais son attitude à la porte m'a paru réclamer mon entrée hâtive ou mon départ définitif; et je ne voulais pas aggraver son impatience avant d'avoir examiné l'intérieur de sa retraite. Une marche nous introduisit dans le salon de la famille, sans la moindre trace d'antichambre ou de passage intermédiaire; c'est ce salon qu'ils appellent ici plus spécialement la maison. Il comprend généralement la cuisine et le parloir; mais je crois qu'à Wuthering Heights la cuisine a été forcée de se retirer dans un autre quartier; du moins ai-je distingué très loin à l'intérieur de la maison une jacasserie de langues et un brouhaha d'ustensiles culinaires; tandis que je n'ai observé aucun signe dénotant que l'on rôtisse, que l'on cuise ou que l'on fasse bouillir dans la large cheminée, non plus que je n'ai vu sur ses murs aucun reflet de casseroles de cuivre ou de passoires d'étain. En vérité, une de ses extrémités reflétait brillamment à la fois la lumière et la chaleur d'une rangée d'immenses plats d'étain, entresemés de cruches et de pots d'argent faisant comme des tours alignées sur un vaste pressoir de chêne, tout à fait dans le haut. Au-dessus de la cheminée étaient accrochés divers vieux fusils préhistoriques et une paire de pistolets de cheval; de plus, en manière d'ornement, trois petites corbeilles étaient alignées le long du rebord, peintes en couleurs très voyantes. Le plancher était d'une pierre tendre et blanche: les sièges avaient des dos très élevés, ils étaient d'une forme primitive, et peints en vert: j'en vis un ou deux noirs et massifs qui reluisaient dans l'ombre. Dans une sorte de voûte sous le dressoir reposait une énorme chienne d'arrêt rouge foncé, entourée par un essaim de petits chiens piaillants, et je vis d'autres chiens logeant dans d'autres recoins.

L'appartement et ce qui le remplissait n'aurait eu rien d'extraordinaire s'ils avaient appartenu à un paisible fermier du nord, avec une mine têtue et des membres robustes avantageusement dessinés par une culotte courte et des guêtres. Un tel individu, assis dans son fauteuil, sa cruche d'ale écumant sur la table ronde devant lui, vous pouvez le voir partout dans un circuit de cinq ou six milles autour de ces collines, pour peu que vous entriez chez lui tout de suite après dîner. Mais M. Heathcliff forme un singulier contraste avec sa demeure et sa façon de vivre. Il a l'aspect d'un gipsy à la peau noire; tandis que son costume et ses manières sont d'un gentleman, c'est-à-dire autant d'un gentleman que celles de plus d'un squire de province; un peu négligé peut-être, mais ne paraissant pas désavantageusement dans sa négligence, parce qu'il a une figure droite et agréable, et aussi un peu morose. Il est possible que quelqu'un le soupçonne d'un orgueil exagéré; mais j'ai en moi une corde sympathique qui me dit que ce n'est rien de pareil: je sais par instinct que sa réserve vient d'une aversion pour les expansions démonstratives des sentiments, pour les manifestations de bienveillance mutuelle. Cet homme doit aimer et haïr également sous le couvert, et il doit estimer comme une espèce d'impertinence qu'on lui rende son amour ou sa haine. Mais non, je vais trop vite; je le revêts trop libéralement de mes propres qualités. Il se peut que M. Heathcliff ait, pour se tenir à l'écart lorsqu'il rencontre une soi disant connaissance, des raisons toutes différentes de celles qui me déterminent moi-même. Je veux espérer que ma constitution est unique dans son genre; ma chère mère avait coutume de me dire que je n'arriverais jamais à avoir un intérieur confortable, et l'été dernier encore, je fis voir que j'étais en effet parfaitement indigne d'en avoir un.

Pendant que je jouissais d'un mois de beau temps au bord de la mer, le hasard me jeta dans la compagnie d'une créature pleine de séductions: une vraie déesse à mes yeux, aussi longtemps qu'elle ne fit aucune attention à moi. Je ne lui dis jamais mon amour de vive voix; mais, si les regards ont un langage, le plus pur idiot aurait pu deviner que j'étais amoureux par dessus la tête; enfin elle me comprit; elle me répondit par un regard--le plus doux de tous les regards imaginables. Et moi, que fis-je? Je l'avoue avec honte; je me renfonçai froidement en moi-même comme un colimaçon; à chaque regard, je me retirais davantage, jusqu'à ce qu'enfin la pauvre innocente en vint à douter de ses sens, et tonte remplie de confusion de son erreur supposée, persuada à sa mère de partir. Par ce curieux retour de mes dispositions, j'ai gagné la réputation d'un être délibérément pervers; réputation combien injuste, moi seul puis l'apprécier.

Je pris un siège à l'extrémité de la pierre de foyer opposée à celle vers laquelle mon propriétaire s'était avancé; et je remplis un intervalle de silence en essayant de caresser la mère chienne, qui avait quitté sa nursery et qui, comme une louve, se glissait derrière mes jambes, sa lèvre relevée et ses dents blanches guettant l'occasion de happer. Ma caresse provoqua un long et guttural grognement.

--Vous feriez mieux de laisser le chien tranquille, grogna à l'unisson M. Heathcliff, prévenant d'un coup de pied des démonstrations plus méchantes. Elle n'est pas accoutumée à être gâtée, ni traitée en favorite. Puis, marchant à grands pas vers une porte de côté, il cria de nouveau: Joseph!

Joseph marmotta indistinctement quelque chose des profondeurs de la cave, mais ne fit nullement mine de monter: de sorte que son maître descendit vers lui, me laissant en tête-à-tête avec la chienne mal élevée et une paire d'affreux chiens de berger velus, qui partageaient avec elle une surveillance jalouse de tous mes mouvements. N'avant aucune envie d'entrer en contact avec leurs crocs, je restai tranquillement assis; mais imaginant qu'ils ne comprendraient pas des insultes tacites, je me laissai aller, pour mon malheur, à cligner de l'œil et à faire des grimaces au trio; et il y eut je ne sais quel aspect de ma physionomie qui irrita la chienne si vivement qu'elle entra tout d'un coup dans un accès de fureur et sauta sur mes genoux. Je la jetai par terre et me hâtai d'interposer la table entre nous. Cet événement mit en émoi l'essaim tout entier; une demi-douzaine de diables à quatre pattes, d'âges et de dimensions divers, sortirent de repaires cachés pour envahir le centre où nous étions. Je sentis que mes talons et les pans de mon manteau avaient particulièrement à souffrir de l'assaut; et, parant aussi efficacement que je le pouvais avec le tisonnier les plus grands de mes adversaires, je me vis contraint à demander à haute voix l'assistance de quelqu'un de la maison pour rétablir la paix.

M. Heathcliff et son homme montaient l'escalier de la cave avec un flegme tout à fait vexant; je ne pense pas que leurs mouvements aient été d'une seconde plus rapides qu'à l'ordinaire, bien que le foyer fut littéralement une tempête de bruits et de bagarres. Par bonheur un habitant de la cuisine mit plus d'empressement: une corpulente dame avec un bonnet retroussé, les bras nus et les joues enflammées, se précipita au milieu de nous en brandissant une poêle à frire; elle fit un tel usage de cette arme et de sa langue que l'orage cessa comme par magie, et qu'elle seule resta, haletante comme la mer après un grand vent, lorsque son maître entra en scène.

--De quoi diable s'agit-il? me demanda-t-il en me regardant d'une façon que je supportai difficilement après ce traitement peu hospitalier.

--De quoi diable il s'agit, en vérité! grognai-je. Le troupeau de porcs possédés du démon n'aurait pas eu en lui de pires esprits que ces animaux qui vous appartiennent, monsieur. Vous pourriez aussi bien laisser un étranger avec une nichée de tigres!

--Ils ne s'attaqueront pas aux personnes qui ne touchent à rien, répliqua-t-il, mettant la bouteille devant moi, et rajustant la table déplacée. Les chiens ont raison d'être vigilants. Vous prenez un verre de vin?

--Non, merci.

--Pas mordu, n'est-ce pas?

--Si je l'avais été, j'aurais laissé mon cachet sur le mordeur.

La figure de M. Heathcliff se détendit comme pour un ricanement.

--Allons, allons, me dit-il, vous êtes agité, M. Lockwood. Allons, prenez un peu de vin. Les hôtes sont si rares dans cette maison, que moi et mes chiens, je l'avoue volontiers, nous savons à peine comment les recevoir. À votre santé, monsieur!