Un amant

Part 19

Chapter 193,954 wordsPublic domain

J'eus le sentiment qu'il avait été très éprouvé pendant le voyage par la société de cet enfant inquiet et souffreteux, qui, à ce moment, se releva lentement de sa chaise et s'étendit sur le canapé. Cathy vint placer à côté de lui un tabouret, où elle s'assit avec sa tasse. D'abord elle ne dit rien. Mais cela ne pouvait durer, et bientôt elle se mit à caresser les cheveux de son petit cousin, et à baiser ses joues et à lui offrir du thé dans sa soucoupe comme à un bébé. Ceci lui plut, car il n'était guère autre chose qu'un bébé; il sécha ses yeux et ses traits s'éclairèrent dans un faible sourire.

--Oh! cela ira très bien, me dit le maître après les avoir observés une minute; très bien, si seulement nous pouvons le garder, Ellen. La compagnie d'un enfant de son âge ne peut tarder à lui inspirer un nouvel esprit; et à désirer d'être fort, il finira par le devenir.

--Oui, si nous pouvons le garder, pensai-je en moi-même, et j'eus le triste pressentiment qu'il n'y avait guère à l'espérer. Fallait-il donc que cet être chétif allât vivre à Wuthering Heights? Entre son père et Hareton, quelle compagnie et quelle instruction il allait trouver! Mes pressentiments se réalisèrent bientôt, plus tôt que je n'aurais pensé. Le thé fini, j'avais fait monter les enfants, et après que Linton s'était endormi (car il ne voulut pas me laisser le quitter avant qu'il fût endormi), j'étais redescendue. Je me tenais près de la table dans le salon, préparant une bougie pour M. Edgar, lorsqu'une servante arriva de la cuisine m'informer que le domestique de M. Heathcliff, Joseph, était à la porte et désirait parler au maître. «Je vais d'abord lui demander ce qu'il veut, dis-je toute tremblante. Une heure bien invraisemblable pour déranger les gens, et au moment même où ils reviennent d'un long voyage! Je ne crois pas que le maître puisse le voir aujourd'hui.

Cependant, Joseph avait traversé la cuisine et se présentait maintenant à l'entrée du salon. Il était vêtu de ses habits du dimanche, avec sa figure la plus solennelle et la plus aigre et, tenant d'une main son chapeau, de l'autre son bâton, il était en train de se nettoyer les pieds sur le paillasson.

--Bonsoir, Joseph, dis-je froidement. Quelle affaire vous amène ici ce soir?

--C'est à M. Linton que je dois parler, répondit-il, en m'écartant dédaigneusement de la main.

--M. Linton se prépare à aller au lit, à moins que vous n'ayez quelque chose de très particulier à lui dire, je suis sûre qu'il ne pourra pas vous entendre maintenant. Vous ferez mieux de vous asseoir ici et de me confier votre message.

--Où est sa chambre? poursuivit le personnage, examinant la rangée des portes fermées.

Je vis bien qu'il était décidé à refuser ma médiation: très à contre-cœur, j'entrai dans la bibliothèque, et j'annonçai cet intempestif visiteur, conseillant à M. Linton de l'ajourner au lendemain. Mais M. Linton n'eut pas le temps de m'y autoriser, car Joseph était monté derrière moi, et, se précipitant dans l'appartement, s'était planté au bout de la table, ses deux poings serrés sur la tête de sa canne. D'une voix très haute, comme s'il s'attendait à de l'opposition, il commença:

--Heathcliff m'a envoyé chercher son garçon, et je ne dois pas revenir sans lui.

Edgar Linton resta une minute sans parler. Une expression d'extrême chagrin envahit ses traits; il aurait eu pitié de l'enfant par lui seul, quand même il ne se serait pas rappelé les frayeurs et les espoirs d'Isabella, et ses vœux inquiets pour son fils, et la façon dont elle l'avait recommandé à ses soins. La perspective de livrer l'enfant le peinait amèrement, et il cherchait dans son cœur un moyen de l'éviter. Mais aucun projet ne s'offrit à lui. Il savait que de manifester le moindre désir de le garder n'aurait fait que rendre plus péremptoire la réclamation d'Heathcliff. Il ne lui restait qu'à se résigner. Pourtant, il ne voulut pas réveiller l'enfant de son sommeil.

--Dites à M. Heathcliff, répondit-il d'un ton calme, que son fils ira demain à Wuthering Heights. Il est au lit et trop fatigué à cette heure pour faire encore une telle course. Vous pouvez lui dire aussi que la mère de Linton a désiré qu'il restât sous ma garde et que, du moins à présent, sa santé est très précaire.

--Non, dit Joseph, prenant un air d'autorité, non, cela ne signifie rien. Heathcliff ne tient aucun compte de la mère ni de vous non plus; il veut avoir son garçon, et il faut que je le prenne tout de suite.

--Vous ne le prendrez pas ce soir, répondit Linton avec décision. Descendez aussitôt et allez répéter à votre maître ce que je vous ai dit. Ellen, montrez-lui le chemin. Allez.

Et, poussant du bras le vieillard indigné, il en débarrassa la chambre, puis ferma la porte.

--Très bien, cria Joseph, se retirant lentement. Demain, Heathcliff viendra lui-même, et vous le mettrez dehors si vous l'osez.

CHAPITRE II

Pour empêcher cette menace de se réaliser, M. Linton m'ordonna, le lendemain matin, de conduire l'enfant chez son père sur le poney de Catherine, et il me dit: «Comme nous n'aurons aucune influence sur sa destinée, bonne ou mauvaise, il ne faut pas que vous disiez à ma fille où il est allé. Il est impossible désormais qu'elle ait des relations avec lui et il vaut mieux qu'elle ne sache pas qu'il est dans le voisinage, car alors elle n'aurait plus de repos et ne songerait qu'à faire visite aux Heights. Vous lui direz simplement que le père de son cousin l'a envoyé chercher en hâte et que nous avons dû le laisser partir.»

L'enfant parut très fâché d'être réveillé à cinq heures du matin, et surpris d'apprendre qu'il lui fallait se préparer à un nouveau voyage; mais j'adoucis la chose en lui disant qu'il allait passer quelque temps avec son père qui, dans son impatience de le voir, n'avait pu se résigner à attendre qu'il fût entièrement reposé.

--Mon père? s'écria Linton, singulièrement embarrassé, maman ne m'a jamais dit que j'avais un père. Où demeure-t-il? J'aimerais mieux rester ici avec mon oncle.

--Il demeure tout près d'ici, répondis-je, tout juste derrière ces collines, si près que vous pourrez venir ici à pied quand vous serez en train. Et vous devez être heureux de rentrer dans votre maison et de voir votre père. Il faut que vous essayiez de l'aimer comme vous aimiez votre mère et alors lui aussi vous aimera.

--Mais pourquoi n'ai-je pas entendu parler de lui auparavant? Pourquoi maman et lui ne vivaient-ils pas ensemble, comme tout le monde?

--Ses affaires le retenaient dans le Nord, répondis-je, tandis que votre mère était forcée par sa santé à résider dans le Midi.

--Et pourquoi maman ne m'a-t-elle jamais parlé de lui? Elle m'a souvent parlé de mon oncle, et il y a longtemps que j'ai appris à l'aimer. Mais comment ferai-je pour aimer papa? Je ne le connais pas.

--Oh! dis-je, tous les enfants aiment leurs parents. Votre mère aura sans doute pensé que si elle vous parlait trop souvent de votre père, vous auriez le désir d'être avec lui. Mais hâtons-nous, une promenade à cheval par une si belle matinée est bien préférable à une heure de sommeil de plus.

--Et, est-ce qu'elle viendra avec nous, la petite fille que j'ai vue hier?

--Pas à présent, répondis-je.

--Et mon oncle?

--Non plus, c'est moi qui vous conduirai.

Je fis de mon mieux pour le convaincre du mal qu'il y aurait à montrer de la répugnance pour rencontrer son père; mais il refusa obstinément de faire sa toilette, et j'eus à appeler mon maître pour m'aider à le tirer hors du lit. Enfin la pauvre créature fut mise sur pied, avec toutes sortes d'espérances trompeuses sur la courte durée de son séjour chez son père. Un lui promit que MM. Edgar et Cathy iraient lui faire visite, et maintes autres choses que j'inventais et lui répétais tout le long de la route. La pure beauté de l'air, l'éclat du soleil, la douceur du cheval, finirent après un instant par triompher de sa mauvaise humeur. Il se mit à me questionner sur sa nouvelle maison et ses habitants.

--Est-ce que Wuthering Heights est un endroit aussi agréable que Thrushcross-Grange? me demanda-t-il en se retournant pour jeter un dernier regard sur la vallée, d'où montait un léger brouillard estompant de laine blanche le bleu du ciel.

--Les Heights ne sont pas si entourés d'arbres, ni tout à fait si grands, répondis-je, mais on a une très belle vue du pays, et puis l'air est plus sain pour vous, plus frais et plus sec. Il est possible que dans les premiers temps, la maison vous paraisse vieille et sombre, malgré que ce soit une maison respectable, la meilleure après la Grange dans toute la contrée. Et puis vous aurez de si belles courses à faire sur la lande! Hareton Earnshaw, qui est le cousin de Miss Cathy et par suite un peu le vôtre, vous montrera les endroits les plus agréables. Quand le temps sera beau, vous pourrez apporter un livre et étudier dans un vert retrait; et puis, de temps à autre, votre oncle viendra faire une promenade avec vous; il lui arrive souvent de se promener sur ces collines.

--Et comme quoi est-il, mon père? demanda-t-il. Est-il aussi jeune et aussi beau que mon oncle?

--Il est aussi jeune, mais il a les cheveux et les yeux noirs, et l'air plus sombre; il est aussi plus grand et plus fort. Il est possible, que d'abord il ne vous paraisse pas si doux et si bon, parce que ses manières sont tout autres; mais rappelez-vous d'être franc et cordial avec lui, et naturellement il vous aimera mieux qu'aucun oncle, puisque vous êtes son fils.

--Les cheveux et les yeux noirs? murmurait Linton. Je ne puis me l'imaginer. Alors, je ne suis pas comme lui, n'est-ce pas?

--Pas beaucoup, répondis-je.

Et en moi-même, je songeais qu'il aurait fallu répondre: «pas du tout», et je considérais avec regret le teint pâle et les formes frêles de mon compagnon, et ses grands yeux languides, les yeux de sa mère, mais privés de tout ce qu'il y avait chez Isabella de brillant esprit, sauf lorsque, par instants, une impression maladive venait animer le regard de l'enfant.

--Comme c'est étrange, qu'il ne soit jamais venu nous voir, maman et moi! poursuivait Linton. M'a-t-il jamais vu? S'il m'a vu, c'est quand j'étais tout enfant. Je ne me rappelle pas une seule chose de lui!

--Hé, Master Linton, dis-je, trois cents milles sont une grande distance, et dix ans n'ont pas pour une personne d'âge la longueur qu'ils ont pour vous. Il est probable que M. Heathcliff se proposait de venir tous les étés, mais sans jamais trouver une occasion convenable, et maintenant, il est trop tard. Ne le troublez pas de questions sur ce sujet, cela le fâcherait sans profit.

L'enfant fut tout occupé à ses propres pensées jusqu'au terme du voyage. Lorsque nous nous arrêtâmes devant la porte du jardin, je le regardai pour saisir ses impressions. Il observait avec une attention solennelle le fronton sculpté, et les fenêtres et les buissons de groseilles, et les sapins tordus; après quoi il secoua la tête, comme si ses sentiments intimes désapprouvaient tout à fait l'apparence extérieure de son nouveau séjour. Mais il eut le sens d'ajourner ses plaintes, avec l'espoir que l'intérieur pourrait apporter une compensation. Avant qu'il fût descendu de cheval, j'allai ouvrir la porte; il était six heures et demie; la famille venait de finir de déjeuner et la servante était occupée à desservir la table. Joseph se tenait debout auprès de la chaise de son maître et lui racontait quelque chose sur un cheval boiteux. Hareton se préparait à aller faire les foins.

--Holà, Nelly! dit M. Heathcliff en m'apercevant, je craignais d'avoir à descendre moi-même à la Grange pour aller chercher ce qui m'appartient; mais vous me l'avez apporté, n'est-ce pas?

Il se leva et alla vers la porte: Hareton et Joseph le suivirent, tout allumés de curiosité. Le pauvre Linton jetait sur ces trois figures un regard épouvanté.

--À coup sûr, dit Joseph, après une grave inspection, il vous ressemble, maître, et voilà votre garçon.

Heathcliff poussa un rire de mépris.

--Dieu! quelle beauté! Quelle aimable et charmante créature! s'écria-t-il; on me l'aura nourri de limaçons et de petit lait, n'est-ce pas, Nelly? Que le diable m'emporte, c'est pire que je ne pensais, et le diable sait que je ne m'attendais pas à grand'chose!

Je fis descendre de cheval, puis entrer dans la maison, l'enfant tremblant et égaré. Il ne comprenait pas tout à fait la signification du discours de son père, ou bien ne se rendait pas compte qu'il en était l'objet; en vérité, il n'était pas encore certain que cet étranger sarcastique et dur fût son père. Mais il se serra contre moi avec un tremblement croissant; et comme M. Heathcliff avait pris un siège et l'avait appelé vers lui, il cacha son visage sur mon épaule et se mit à pleurer.

--Allons, allons, dit Heathcliff, étendant la main vers lui et l'attirant vivement entre ses genoux, puis le prenant par le menton. Pas de ces folies! Nous n'allons pas vous faire mal, Linton: c'est votre nom, n'est-ce pas? Ah! vous êtes bien entièrement l'enfant de votre mère! Où est ma part en vous, petit poulet pleurnichard?

Il enleva le bonnet de l'enfant, et, rejeta en arrière ses épaisses boucles blondes; puis il tâta les maigres bras et les petits doigts de son fils qui, pendant cet examen, cessa de pleurer, et leva ses grands yeux bleus sur son examinateur.

--Me connaissez-vous? demanda Heathcliff, après avoir constaté que tous les membres de l'enfant étaient également faibles et frêles.

--Non, dit Linton avec une peur vague.

--Non! Quelle honte que votre mère n'ait jamais cherché à éveiller votre pitié filiale envers moi! Eh bien, apprenez que vous êtes mon fils; et votre mère était une méchante coquine de vous laisser dans l'ignorance du sort de votre père. Allons, ne reculez pas et ne rougissez pas de cette façon, malgré que ce soit toujours une façon de montrer que vous avez du sang rouge. Soyez un bon garçon, et nous nous entendrons. Nelly, si vous êtes fatiguée, vous pouvez vous asseoir, sinon retournez à la Grange. Je devine bien que vous aurez à y rapporter tout ce que vous avez entendu et vu, et le plus tôt sera le mieux.

--Eh bien, répondis-je, j'espère que vous serez bon pour l'enfant, M. Heathcliff, faute de quoi vous ne le garderez pas longtemps; et il est le seul parent que vous ayez désormais dans le monde, ne l'oubliez pas.

--Je serai très bon pour lui, soyez sans crainte, dit-il en riant. Seulement, j'entends que personne autre ne soit bon pour lui, je veux avoir le monopole de ses affections. Et pour inaugurer mes bons procédés, Joseph, apporter à cet enfant quelque chose pour déjeuner. Hareton, infernal veau, allez à votre ouvrage! Oui, Nelly, ajouta-t-il, quand ils furent partis, mon fils est l'héritier présomptif de la Grange, et je ne veux pas qu'il meure avant d'être assuré d'avoir sa succession. De plus, il est à moi, et je veux avoir le triomphe de voir mon descendant maître de leurs biens. C'est la seule considération qui pourra me faire supporter ce petit drôle: car je le méprise pour lui-même et je le hais pour les souvenirs qu'il fait revivre. Mais cette considération suffit: mon enfant sera aussi en sûreté chez moi, et élevé aussi soigneusement, que celui de votre maître chez lui. J'ai une chambre là-haut, toute prête pour lui, dans le style le plus élégant. J'ai aussi engagé un tuteur, qui doit venir trois fois par semaine, de vingt milles d'ici, pour lui enseigner ce qu'il voudra apprendre. J'ai ordonné à Hareton de lui obéir. En fait, j'ai arrangé toutes choses pour préserver en lui le supérieur et le gentleman. Je regrette seulement qu'il mérite si peu tout ce dérangement: si je pouvais désirer quelque bonheur dans ce monde, c'était de trouver en lui un digne objet de fierté, et je suis amèrement désappointé avec ce petit misérable tout pâlot et tout geignant.

Pendant qu'il parlait, Joseph revint avec un plat de porridge au lait, et le plaça devant Linton, qui considéra cette nourriture domestique avec un regard d'aversion et déclara qu'il ne pouvait pas le manger. Je vis que le vieux domestique partageait pleinement le mépris de son maître pour l'enfant, mais qu'il se trouvait obligé de garder pour lui son sentiment, à cause du désir d'Heathcliff de voir son fils respecté de ses inférieurs.

--Vous ne pouvez pas le manger? répéta-t-il, regardant en face le petit Linton, et baissant la voix pour ne pas être entendu. Mais Master Hareton n'a jamais mangé autre chose quand il était petit; et ce qui était assez bon pour lui doit être assez bon pour vous, il me semble.

--Je n'en mangerai pas, répondit Linton d'un ton hargneux. Enlevez cela d'ici.

Joseph prit le plat avec un geste indigné et vint nous l'apporter.--Y a-t-il quelque chose de mauvais dans cette nourriture? demanda-t-il en la présentant à Heathcliff.

--Et qu'est-ce qu'il y aurait de mauvais?

--Ah! fit Joseph, c'est que ce garçon a le goût difficile et dit qu'il ne peut pas en manger. Mais sa mère était comme lui.

--Ne me parlez pas de sa mère, dit le maître d'un ton lâché; donnez-lui quelque chose qu'il puisse manger, voilà tout.

--Quelle est sa nourriture ordinaire, Nelly?

J'indiquai du lait chaud ou du thé; et des ordres furent donnés en conséquence à la servante.

--Allons, me dis-je, l'égoïsme de son père contribuera du moins à lui rendre la vie confortable. Heathcliff se rend compte de la constitution délicate de l'enfant et de la nécessité de le bien traiter. M. Edgar sera consolé en apprenant que les choses ont pris cette tournure.

Comme je n'avais pas d'excuse pour rester plus longtemps, je sortis, me glissant hors de la chambre, pendant que Linton était occupé à repousser timidement les avances d'un gros chien de berger. Mais le garçon était trop en alerte pour ne pas me voir, et comme je fermais la porte, je l'entendis pleurer en répétant avec frénésie:

--Ne me quittez pas!--Je ne veux pas rester ici! je ne veux pas rester ici!

J'entendis alors que l'on soulevait, puis qu'on laissait retomber le loquet; on se refusait à le laisser sortir. Je montai sur le cheval et le mis au trot. Ainsi se termina ma courte surveillance.

CHAPITRE III

Nous eûmes bien de l'embarras avec Cathy ce jour là; elle s'était levée toute joyeuse, impatiente de rejoindre son cousin; et lorsqu'elle apprit son départ, elle eut des larmes et des lamentations si passionnées qu'Edgar lui-même fut obligé, pour la calmer, d'affirmer que Linton ne tarderait pas à revenir: «Si seulement je puis l'obtenir» ajouta-t-il, et c'était ce qu'il n'espérait guère. Cette promesse ne put la rassurer tout à fait; mais le temps eu plus de pouvoir; et la jeune fille, tout en demandant parfois à son père quand Linton reviendrait, finit par oublier complètement ses traits.

Toutes les fois que j'avais l'occasion de rencontrer à Gimmerton la servante de Wuthering Heights, je lui demandais comment allait l'enfant, car il vivait aussi retiré que Catherine elle-même, et jamais on ne le voyait. J'appris de cette femme qu'il continuait à être de faible santé et de fatigante compagnie. M. Heathcliff semblait le prendre sans cesse davantage en aversion, tout en se donnant quelque peine pour cacher son sentiment; il avait delà répugnance pour le son de sa voix, et ne pouvait se résoudre à rester dans une même chambre avec lui. Rarement le père et l'enfant se parlaient. Linton apprenait ses leçons et passait ses soirées dans un petit appartement qu'on avait appelé le parloir; le reste de la journée il ne sortait pas de son lit, ayant toujours des toux, et des rhumes, et des douleurs de toutes sortes.

--Et jamais je n'ai connu une créature si peu courageuse, ajouta la femme, ni si préoccupée d'elle-même. «Si je laisse la fenêtre ouverte un peu tard dans la soirée, il se plaint, comme si un souffle d'air devait le tuer. Il demande à avoir du feu au milieu de l'été; et la fumée de la pipe de Joseph est du poison pour lui; et il faut toujours qu'il ait des sucreries et des friandises, et toujours du lait, sans s'occuper de ce qui reste pour nous. Il est là, enveloppé dans son manteau de fourrures et assis dans son fauteuil près du feu, à grignoter; et si, par compassion, Hareton vient l'amuser--car Hareton est d'une nature rude, mais pas méchant--ils ne manquent pas de se séparer bientôt, l'un avec des jurons et l'autre avec des larmes. Je crois que, si ce n'était pas son fils, le maître autoriserait volontiers Earnshaw à le battre; et je suis sûre qu'il serait capable de le mettre à la porte s'il connaissait seulement la moitié des commodités dont il s'entoure. Mais, sans doute pour ne pas courir le danger d'en être tenté, jamais il n'entre dans le parloir; et si le petit Linton fait des manières devant lui, il l'envoie aussitôt dans sa chambre.»

Je devinai, d'après ces paroles, que le manque de toute sympathie avait rendu le jeune Heathcliff égoïste et désagréable, à supposer qu'il ne l'ait pas été de naissance; et ainsi mon intérêt pour lui décrût, malgré que je continuasse à plaindre son sort, et à regretter qu'on ne l'eût pas laissé avec nous. M. Edgar m'encourageait à obtenir des renseignements: il pensait beaucoup à son neveu et aurait couru de grands risques pour le voir. Il me dit une fois de demander à la servante si le petit Linton allait jamais à Gimmerton. Mais la servante me répondit qu'il n'y était allé que deux fois, à cheval, en compagnie de son père, et que les deux fois il s'était plaint d'être tout courbaturé pendant les jours qui avaient suivi. Deux ans après l'arrivée du petit, cette servante quitta la maison et fut remplacée par une autre que je ne connais pas.

La vie se poursuivit à la Grange, de la même gentille façon qu'autrefois, jusqu'à ce que Miss Cathy eut seize ans. Nous ne fêtions jamais l'anniversaire de sa naissance, parce que c'était aussi l'anniversaire de la mort de ma défunte maîtresse. Son père ne manquait jamais de passer cette journée seul, dans la bibliothèque; le soir tombant, il allait jusqu'au cimetière de Gimmerton, et souvent prolongeait son absence au-delà de minuit. Catherine se trouvait donc ce jour-là abandonnée à elle-même. Le 20 mars fut, cette année-là une admirable journée de printemps. Après que son père se fut retiré, la jeune fille descendit, habillée pour sortir, et me demanda de faire avec elle une promenade sur la lande; M. Linton l'y avait autorisée, pourvu que la promenade fut courte et ne dépassât pas une heure.

--Ainsi, hâtez-vous, Ellen, me cria-t-elle. Je sais où je veux aller: il y a un endroit où s'est fixée toute une colonie d'oiseaux, et je veux voir s'ils ont fait leurs petits.

--Mais cela doit être très loin, répondis-je.

--Non, du tout, j'y suis allée avec papa.

Je mis mon bonnet et sortis, sans plus songer à la chose. Elle sautait devant moi, puis retournait me rejoindre, et de nouveau s'élançait en avant comme un jeune lévrier. Moi-même étais toute heureuse à écouter chanter les alouettes, et à jouir de la douce chaleur du soleil, et à considérer ma délicieuse petite amie, avec ses boucles dorées volant sur ses épaules, et ses joues brillantes comme des roses sauvages, et ses yeux tout rayonnants de plaisir parfait. Elle était véritablement comme un ange, dans ce temps-là.

--Eh bien, lui dis-je, où donc sont vos oiseaux, miss Cathy? Nous devrions y être arrivées et nous sommes déjà très loin du parc.

--Oh, un petit peu plus loin, un tout petit peu plus loin, Ellen! me répondait-elle. Vous n'avez qu'à monter cette petite colline, et avant que vous ne soyez arrivée de l'autre côté, j'aurai fait lever les oiseaux.