Part 18
--Oui, cela n'a rien d'étonnant, lis-je alors. Catherine aimait à dire qu'elle se tenait entre vous et la douleur corporelle et qu'il y avait certaines personnes qui éviteraient de vous blesser par crainte de l'offenser. Il est heureux que les morts ne se relèvent pas de leurs tombeaux, sans quoi, la nuit dernière, elle aurait assisté à une scène bien répugnante! N'êtes-vous pas blessé et brisé partout sur la poitrine et aux épaules?
--Je ne puis dire, répondit-il, mais que prétendez-vous? A-t-il osé me frapper quand j'étais à terre?
--Il a marché sur vous, il vous a battu et vous a secoué contre les dalles, répondis-je tout bas; et sa bouche était impatiente de vous déchirer avec ses dents, et cela parce qu'il n'est homme qu'à demi, et, pour le reste, démon.
«M. Earnshaw se prit comme moi à considérer notre ennemi commun, qui, absorbé dans son angoisse, semblait insensible à tout autour de lui.
--Oh, si seulement Dieu voulait me donner la force de l'étrangler dans ma dernière agonie, c'est avec joie que j'irais en enfer! grommelait le misérable Hindley, faisant des efforts pour se relever, dans son impatience, et retombant désespéré avec la certitude de son infériorité.
--Non, il suffit qu'il ait tué l'un de vous, fis-je observer très haut. À la Grange, chacun sait que votre sœur vivrait encore sans M. Heathcliff. Après tout, il vaut encore mieux être haï qu'aimé par lui. Quand je me rappelle combien nous étions heureux, combien Catherine était heureuse avant son retour, je me sens obligée à maudire ce jour fatal.
«Très probablement Heathcliff fit plus d'attention à la vérité de ce que je venais de dire qu'à la personne qui l'avait dit. Son attention fut excitée, car ses yeux se remplirent de larmes et il tira de sa poitrine de profonds soupirs. Je le regardais en face avec un rire de dédain. Ses yeux, ces deux fenêtres d'enter, brillèrent un moment de mon côté, mais avec quelque chose de si noyé et de si amorti que je n'eus pas peur de me risquer à un nouveau rire.
--Allez-vous-en dans votre chambre et éloignez-vous de ma vue, dit Heathcliff.
«C'est du moins ce que je devinai qu'il dit, car ses paroles étaient à peine compréhensibles.
--Je vous demande pardon, repris-je, mais j'aimais Catherine moi aussi, et son frère réclame des secours que pour l'amour d'elle je veux lui donner. Maintenant qu'elle est morte, je la revois en Hindley. Hindley a exactement les mêmes yeux, et....
--Allez-vous-en, misérable idiote, avant que je ne vous batte à mort! cria-t-il en faisant un mouvement.
--Mais alors, poursuivis-je, me tenant prête à m'enfuir, si la pauvre Catherine avait eu confiance en vous et si elle avait pris le titre ridicule, méprisable et dégradant de Madame Heathcliff, elle aurait elle aussi présenté bientôt un tableau semblable, elle n'aurait pas supporté en silence votre abominable conduite, sa haine et son dégoût auraient trouvé une voix.
«Le dossier du banc et la personne d'Earnshaw s'interposaient entre lui et moi, de sorte que, au lieu d'essayer de m'atteindre, il prit sur la table un couteau et me le jeta à la tête. Je reçus le coup derrière l'oreille, mais je rejetai le couteau, courus vers la porte et lui adressai une phrase qui, j'espère, dut entrer plus avant que n'avait fait son projectile. La dernière vue que j'ai eue de lui a été un élan furieux qu'il a pris et où il a été arrêté par l'étreinte de Hindley, si bien que tous deux sont tombés sur le sol, empêtrés l'un dans l'autre. Dans ma course à travers la cuisine, j'ordonnai à Joseph d'aller rejoindre son maître, je secouai Hareton occupé à jouer dans le corridor, et, heureuse comme une âme échappée du Purgatoire, je sautais, je volais tout le long du sentier; et fâchée de ses détours, je finis par couper court à travers la lande, guidée par la lumière de la Grange. Et certes je préférerais être condamnée à un éternel séjour dans les régions infernales qu'à un séjour seulement d'une nuit de plus sous le toit de Wuthering Heights.»
Isabella cessa de parler et prit une tasse de thé; puis elle se leva, m'ordonna de lui mettre son bonnet et un grand châle que j'avais apporté, puis, sourde à ma prière de rester encore une heure, elle monta sur une chaise, baisa les portraits d'Edgar et de Catherine, et, après m'avoir embrassée à mon tour, descendit vers la voiture, accompagnée par Fanny qui aboyait de joie d'avoir retrouvé sa maîtresse. Elle partit et jamais plus elle ne devait revoir ces environs; mais une correspondance en règle s'établit entre elle et mon maître dès que les affaires furent mieux fixées. Je crois qu'elle est allée demeurer dans le sud, près de Londres, et que c'est là que lui est né un fils, quelques mois après son évasion. Cet enfant fut baptisé Linton, et dès les premières fois qu'elle en parla, elle nous le représenta comme une créature maladive et irritable.
M. Heathcliff, me rencontrant un jour dans le village, me demanda où elle habitait. Je refusai de le lui dire. Il répliqua que ma précaution était vaine, mais qu'Isabella devait bien se garder de venir chez son frère et que celui-ci, s'il tenait à la conserver, devait la détourner de venir chez lui. Malgré mon refus de lui donner aucune information, il découvrit, par quelque autre domestique, à la fois le lieu de son séjour et l'existence de l'enfant. Pourtant, il ne fit rien pour la tourmenter, en raison sans doute de son aversion pour elle. Il me demandait souvent des nouvelles de l'enfant quand il me rencontrait; lorsqu'il apprit le prénom qu'on lui avait donné, il ricana un sourire et me dit:
--Ils veulent donc que je le haïsse aussi, n'est-ce pas?
--Je ne crois pas qu'ils désirent que vous sachiez quelque chose à son sujet, répondis-je.
--Mais je saurai l'avoir quand j'en aurai besoin, reprit Heathcliff, ils peuvent y compter.
Par bonheur, la mère mourut avant que ce moment n'arrivât: c'était environ treize ans après la mort de Catherine, et le petit Linton avait alors un peu plus de douze ans.
Le jour qui suivit la visite inattendue d'Isabella, je ne trouvai pas l'occasion de parler à mon maître; il évitait toute conversation et semblait hors d'état de discuter quoi que ce soit. Quand je pus me faire entendre de lui, je vis qu'il avait plaisir à apprendre que sa sœur avait abandonné son mari. Il détestait ce dernier avec une intensité que l'on n'aurait jamais attendue d'une nature si douce.
Ce sentiment se joignit à son chagrin pour le transformer en un parfait ermite. Il évitait le village en toute occasion et passait une vie entièrement recluse dans les limites de son parc et de ses terres, vie variée seulement par de solitaires promenades sur la lande et des visites au tombeau de sa femme, généralement le soir, ou le matin de très bonne heure, pour être sûr de ne rencontrer personne. Mais il était trop bon pour être longtemps tout à fait malheureux. Il n'avait pas prié, lui, pour être hanté par l'âme de Catherine! Le temps lui apporta la résignation, et une mélancolie plus douce que la joie vulgaire. Il se rappelait la mémoire de la morte avec un amour ardent et tendre et il aspirait avec confiance vers un monde meilleur où il ne doutait pas qu'elle ne fût allée.
Dans la vie réelle, il trouva également une consolation et des affections. Je vous ai dit que pendant les premiers jours il semblait indifférent à la petite chose que sa femme lui avait laissée en partant: cette froideur se fondit aussi vite que la neige en avril, et avant que sa fille ne put balbutier une parole ou faire un pas, l'enfant régnait déjà en tyran sur son cœur. Elle s'appelait Catherine, mais jamais son père ne la nommait de son nom en entier, de même qu'il n'avait jamais voulu abréger le prénom de la première Catherine, probablement parce que Heathcliff avait l'habitude de le faire. La petite était toujours appelée Cathy: cela la distinguait pour lui de sa mère, et pourtant la rattachait à elle.
La fin de Hindley Earnshaw fut telle qu'on pouvait l'attendre; elle suivit de six mois à peine celle de sa sœur. Nous autres à la Grange, jamais nous n'avons très bien su quel a été son état pendant ces six mois; tout ce que j'ai appris, je l'ai su lorsqu'il m'a fallu aller aider aux préparatifs des funérailles. M. Kenneth arriva le premier annoncer l'événement à mon maître.
--Eh bien, Nelly, me dit-il un matin, entrant à cheval dans notre cour, de trop bonne heure pour que je n'en fusse pas alarmée; c'est à votre tour et au mien d'être en deuil à présent. Devinez-vous qui est mort?
--Et qui donc? demandai-je inquiète.
--Devinez, me répondit-il en descendant et en attachant la bride de son cheval à un crochet près de la porte. Et préparez le coin de votre tablier, je suis certain que vous en aurez besoin.
--Ce n'est pas M. Heathcliff, à coup sûr? m'écriai-je.
--Eh quoi! auriez-vous des larmes pour lui? Non, Heathcliff est un jeune gaillard, il a l'air tout fleuri aujourd'hui. Je viens justement de le voir. Il engraisse rapidement depuis qu'il a perdu sa moitié.
--Qui est-ce alors, M. Kenneth? répétai-je avec impatience.
--Hindley Earnshaw! Votre vieil ami Hindley, mon méchant compère, bien que depuis longtemps il soit devenu trop sauvage pour moi. Là! Je vous avais bien dit qu'il y aurait des larmes! Mais égayez-vous. Il est mort fidèle à son caractère, ivre comme un lord. Pauvre garçon, j'en suis bien affligé aussi. On ne peut pas s'empêcher de regretter un vieux compagnon, bien qu'il m'ait souvent joué les plus vilains tours. Il avait à peine trente ans, votre âge tout juste; qui aurait pensé que vous étiez nés la même année?
J'avoue que ce coup fut plus grand pour moi que celui même de la mort de Madame Linton: d'anciens souvenirs remontaient en foule à mon cœur. Je m'assis sur le seuil et je pleurai cruellement, incapable de conduire moi-même M. Kenneth auprès de mon maître. Je ne pouvais m'empêcher de me demander si le pauvre homme était mort de mort naturelle, et cette idée me tourmentait si obstinément que je résolus de demander la permission d'aller à Wuthering Heights et d'aider aux préparatifs de l'enterrement. M. Linton eut beaucoup de répugnance à consentir, mais je sus lui exposer avec éloquence dans quelles conditions misérables devait se trouver le cadavre et je lui dis que mon vieux maître et frère de lait avait bien droit à mes services. Je lui rappelai en outre que le petit Hareton était le neveu de sa femme et que, en l'absence de toute parenté plus proche, c'est lui qui aurait à prendre le rôle de tuteur, qu'il aurait aussi à s'enquérir de l'état de la propriété et de toutes les affaires de son beau-frère. Il était hors d'état en ce moment de s'occuper de tout cela, mais il m'ordonna d'en parler à son avocat et pour finir, il me permit d'aller aux Heights. Son avocat avait été aussi celui d'Earnshaw; j'allai tout de suite le voir à Gimmerton et lui demandai de m'accompagner. Mais il secoua la tête, me dit qu'il fallait laisser Heathcliff seul, et que, quand on connaîtrait la vraie situation, Hareton se trouverait aussi pauvre qu'un mendiant.
--Son père est mort très endetté, toute sa propriété est hypothéquée et la seule chance qui reste à son héritier naturel, est de toucher assez le cœur du créancier pour que celui-ci soit amené à user de douceur avec lui.
En arrivant aux Heights, j'expliquai que j'étais venue pour veiller à ce que tout se fit convenablement, et Joseph, qui avait l'air suffisamment éploré, se montra heureux de ma venue. M. Heathcliff dit qu'il ne voyait pas qu'on eût besoin de moi, mais que je pouvais rester et régler les funérailles, si cela me plaisait.
--En bonne justice, le corps de ce fou devrait être enterré dans le carrefour sans cérémonie d'aucune sorte. Comme il m'est arrivé de le perdre de vue dix minutes, hier après-midi, il a profité de cet intervalle pour verrouiller contre moi les deux portes et il a passé toute la nuit à boire pour se faire mourir. Ce matin, l'entendant ronfler comme un cheval, nous sommes entrés et nous l'avons trouvé ici, couché sur le banc: on aurait pu l'écorcher et le scalper sans le réveiller. J'ai envoyé chercher Kenneth, mais avant qu'il ne fût venu, la bête était changée en charogne. Non seulement il était mort, mais déjà il était froid et raide et vous comprenez qu'il n'eut pas été utile de se donner plus de peine à son endroit.
J'insistai pour que les funérailles fussent décentes. M. Heathcliff me dit que en cela encore je pouvais agir à ma guise; seulement il me rappela que l'argent pour toute cette affaire sortirait de sa poche à lui. Il conservait une attitude indifférente, n'indiquant ni joie ni chagrin; si l'on pouvait y lire quelque chose, c'était comme une vague satisfaction d'avoir proprement achevé une besogne difficile. Une fois, en vérité, je remarquai dans sa mine quelque chose comme du triomphe: ce fut à l'instant où l'on emportait le cercueil hors de la maison. Il avait eu l'hypocrisie de s'habiller en deuil et avant de suivre le cortège avec Hareton, il fit monter sur la table le petit malheureux et lui murmura avec un accent particulier:
--Et maintenant, mon brave garçon, vous êtes à moi. Et nous verrons bien si un arbre ne devient pas aussi tordu qu'un autre, quand c'est toujours le même vent qui souffle sur les deux.
La naïve petite créature prit plaisir à ce discours; il joua avec les favoris de Heathcliff et lui tapota la joue. Mais moi, qui avais deviné ce que le drôle voulait dire, je fis sèchement observer qu'il fallait que l'enfant retournât avec moi à Thrushcross Grange.
--Il n'y a rien au monde, dis-je à Heathcliff, qui soit moins à vous que lui.
--Est-ce aussi l'avis de Linton? demanda-t-il.
--Sans doute, c'est lui qui m'a ordonné de prendre l'enfant avec moi.
--Eh bien, dit le drôle, nous ne discuterons pas la question maintenant. Mais j'ai une envie de me faire la main en dressant un jeune garçon; ainsi donc, déclarez à votre maître que s'il veut m'enlever celui-ci, il faudra que je le remplace par mon propre fils. Je ne m'engage pas à laisser partir Hareton sans discussion, mais vous pouvez être tout à fait sûrs que, s'il part, je ferai venir l'autre. «Ayez bien soin de dire cela à votre maître.»
Cette menace suffisait pour nous lier les mains. Edgar Linton, à qui je la rapportai, ne parla plus d'intervenir.
L'hôte nouvellement venu était maintenant le maître de Wuthering Heights.
Il prouva à l'attorney, qui le prouva à son tour à M. Linton, que Earnshaw avait engagé jusqu'au moindre yard de ses terres pour avoir de quoi subvenir à sa manie de jeu, et que tout cela se trouvait engagé entre ses mains à lui, Heathcliff. De cette façon, Hareton, qui aurait dû être le premier gentleman du voisinage, fut condamné à une dépendance absolue vis-à-vis de l'ennemi invétéré de son père, et c'est ainsi qu'il vit dans la maison comme un domestique, privé même de l'avantage de toucher des gages, et tout à fait incapable de se faire droit à lui-même, à cause de son manque de relations, et de l'ignorance ou il est du tort qu'on lui a fait.
DEUXIÈME PARTIE
CHAPITRE PREMIER
Les douze années qui suivirent cette période, continua Madame Dean, furent les plus heureuses de ma vie: mes plus grands ennuis pendant ces années furent ceux que me causèrent les petites indispositions de la jeune Catherine, indispositions que tout enfant, riche ou pauvre, ne peut manquer de connaître. Pour le reste, dès son sixième mois elle était poussée comme un petit mélèze, et deux ans ne s'étaient pas écoulés depuis la mort de Madame Linton qu'elle pouvait déjà marcher et parler à sa façon. Elle était la créature la plus séduisante qui jamais ait apporté l'éclat du soleil dans une maison désolée: une réelle beauté de figure avec les jolis yeux noirs des Earnshaw, mais le teint clair et les petits traits et les blonds cheveux bouclés des Linton. Son caractère était hautain, mais nullement dur, et son cœur était extrêmement sensible dans ses affections. Par sa capacité d'intense attachement, elle rappelait sa mère; pourtant elle ne lui ressemblait pas, car elle pouvait être douce comme une colombe. Elle avait une voix caressante et une expression pensive, ses colères n'étaient jamais furieuses, son amour, avait autant de tendresse que de profondeur. Il faut bien avouer cependant qu'elle avait quelques défauts, avec toutes ces qualités: ainsi un penchant à être insolente, et cette humeur capricieuse qui ne manque jamais de naître chez les enfants trop gâtés, qu'ils soient d'ailleurs bons ou méchants. Lorsqu'il arrivait à un domestique de la vexer, c'était toujours: «je le dirai à papa», et si son père la blâmait, même d'un regard, on avait une affaire terrible. Je ne crois pas qu'il lui ait jamais adressé un mot un peu dur. Il s'était seul chargé de toute son éducation, et en avait fait un amusement. Elle, de son côté, curieuse et d'esprit vif, ne pouvait manquer d'être une bonne écolière: elle apprenait rapidement et faisait honneur à ses leçons.
Jusqu'à treize ans, jamais elle n'avait dépassé seule les limites du parc. En de rares occasions, M. Linton l'avait prise avec lui à un mille ou deux de sa maison, mais il ne la confiait à personne autre. Gimmerton était pour elle un nom vide de sens, la chapelle était le seul édifice dont elle se fut approchée et où elle fût entrée, en outre de sa propre maison. Wuthering Heights et M. Heathcliff n'existaient pas pour elle, elle vivait dans une parfaite réclusion et semblait en être parfaitement heureuse.
Je vous ai dit que Madame Heathcliff avait vécu à peu près une douzaine d'années après qu'elle avait quitté son mari. Sa famille était d'une constitution délicate, ni elle ni Edgar n'avaient la rude santé que vous rencontrerez généralement dans ces régions. Ce que fut sa dernière maladie, je ne le sais pas, mais je conjecture que ce fut la même dont son frère est mort, une espèce de fièvre, lente au début, mais incurable et mortelle. Elle écrivit à son frère pour l'informer de l'issue probable d'une maladie dont elle souffrait depuis quatre mois, et pour le prier de ne pas refuser de venir la voir, car elle avait bien des choses à régler, et elle désirait lui faire ses adieux et laisser le petit Linton en sûreté entre ses mains. Elle espérait que Linton pourrait rester avec lui comme il était resté avec elle, son père n'ayant sans doute aucun désir de se charger de son entretien ni de son éducation. Mon maître n'hésita pas un instant à se rendre à sa demande. Pour désagréable qu'il lui fût d'ordinaire de quitter sa maison, il partit aussitôt, recommandant Catherine à toute ma vigilance.
Trois semaines après, une lettre encadrée de noir vint nous annoncer le jour du retour de M. Edgar. Isabella était morte, il m'ordonnait de préparer une robe de deuil pour sa fille, et de tout arranger pour recevoir son jeune neveu. Catherine sauta de joie à l'idée de revoir son père, et se livra aussi aux plus brillantes prévisions sur les innombrables qualités de son cousin. Enfin ce fut le soir tant attendu de l'arrivée. Dès le matin, l'enfant s'était occupée à mettre en ordre ses petites affaires: et maintenant, vêtue de sa nouvelle robe noire, (la pauvre créature ne pouvait guère s'affliger beaucoup de la mort de sa tante) elle ne cessait pas de m'agacer pour me forcer à me promener avec elle tout le long de la propriété, jusqu'à ce que nous voyions arriver son père.
--Linton a six mois de moins que moi, observait-elle, tandis que nous errions lentement à l'ombre des arbres. Comme ce sera charmant de l'avoir pour compagnon de jeu! Tante Isabella a envoyé à papa une belle boucle des cheveux de son fils: ils étaient plus clairs que les miens et tout aussi fins. Je les ai soigneusement gardés dans une petite boîte de verre et j'ai souvent songé au plaisir que j'aurais à voir la tête dont ils provenaient. Oh! je suis heureuse! Et papa, le cher, cher papa! Venez, Ellen, courons, venez vite!
Elle courait, revenait, courait de nouveau, faisait ainsi plusieurs tours avant que mon pas tranquille ne fût arrivé à la porte du parc. Alors elle s'asseyait sur le petit banc plein d'herbe, et là, elle essayait d'attendre patiemment. Mais c'était impossible, elle ne pouvait pas rester une minute en repos.
--Comme ils sont longs, criait-elle; ah! je vois de la poussière sur le chemin, c'est eux qui viennent! Quand donc seront-ils ici? Ne pouvons-nous pas sortir un peu, rien que la moitié d'un mille, Ellen? Ne le refusez pas, seulement jusqu'à ce bouquet d'arbres, au tournant.
Je refusai obstinément; enfin son impatience trouva son terme, nous vîmes s'approcher la voiture des voyageurs. Miss Cathy se mit à crier et à étendre les bras dès qu'elle aperçut par la portière la figure de son père. Lui-même ne mit pas moins d'empressement à descendre vers elle, et longtemps ils n'eurent de pensées que l'un pour l'autre. Pendant qu'ils échangeaient leurs caresses, je jetai un regard à l'intérieur de la voiture pour voir le petit Linton. Il était endormi dans un coin, enveloppé dans un chaud manteau de fourrures comme si on avait été en hiver. C'était un garçon pâle, chétif et efféminé, que l'on aurait pu prendre pour le frère plus jeune de mon maître, tant la ressemblance était forte; mais il y avait dans son aspect quelque chose d'une maussaderie maladive que jamais Edgar n'avait eue. Ce dernier s'aperçut de ma curiosité, et, après m'avoir serré la main, il me dit de refermer la portière et de ne pas déranger l'enfant, que le voyage avait fatigué. Cathy aurait bien voulu le voir à son tour, mais son père lui dit de venir, et ils marchèrent ensemble à travers le parc, pendant que je courais en avant prévenir les domestiques.
--Et maintenant, chérie, dit M. Linton à sa fille, lorsqu'ils s'arrêtèrent au bas des marches de la maison, sachez que votre cousin n'est pas fort ni gai comme vous, et rappelez-vous qu'il vient de perdre sa mère: ne vous attendez donc pas à le voir tout de suite jouer et courir avec vous, et ne le fatiguez pas en lui parlant beaucoup; laissez-le tranquille au moins ce soir, voulez-vous?
--Oui, oui, papa, répondit Catherine, mais je veux le voir, et il n'a pas une seule fois regardé à la portière.
La voiture s'arrêta. L'enfant fut réveillé et porté à terre par son oncle.
--Voici votre cousine Cathy, Linton, dit mon maître, mettant l'une dans l'autre les mains des enfants. Elle vous aime déjà, mais ayez bien soin de ne pas la chagriner en pleurant, ce soir. Essayez maintenant d'être gai. Le voyage est fini et vous n'avez pas autre chose à faire qu'à vous reposer et à vous amuser à votre aise.
--Alors, laissez-moi aller au lit! répondit l'enfant, peu soucieux des saluts de Catherine, et mettant ses doigts dans ses yeux pour essuyer des larmes toutes prêtes.
--Allons, allons, voilà un brave enfant! murmurai-je pendant que je le faisais entrer. Vous allez la faire pleurer aussi; voyez combien elle a de chagrin pour vous.
Je ne sais pas si c'était par compassion pour lui, mais sa cousine faisait une aussi triste figure que lui-même en revenant vers son père. Tous trois montèrent dans la bibliothèque, où le thé était déjà servi. Je retirai le bonnet et le manteau de l'enfant et je l'installai sur une chaise près de la table; mais il ne fut pas plus tôt assis qu'il se mit à pleurer de nouveau. Mon maître lui demanda ce qu'il avait.
--Je ne peux pas rester assis sur une chaise, sanglota l'enfant.
--Alors, allez vous mettre sur le sofa, et Ellen vous apportera du thé, répondit patiemment son oncle.