Part 16
Tandis que je parlais, je remarquai un grand chien étendu sur l'herbe au soleil; je le vis lever l'oreille comme s'il allait aboyer, puis l'abaisser, et annoncer par un mouvement de sa queue l'approche de quelqu'un qu'il ne considérait pas comme un étranger. Madame Linton se pencha en avant et écouta, retenant son souffle. La minute d'après, un pas traversa le corridor; la maison ouverte était pour Heathcliff une chose trop tentante pour qu'il eût pu s'empêcher d'y entrer; probablement il avait supposé que je voulais ne pas tenir ma promesse, et s'était ainsi résolu à se fier à son audace. Avec une anxiété croissante, Catherine regardait vers l'entrée de sa chambre. Comme il n'avait pas trouvé de suite l'appartement où nous étions, elle me fit signe de le faire entrer, mais déjà il avait trouvé avant que je n'arrive à la porte, et en un moment il était près d'elle, et la tenait embrassée.
Il ne dit pas un mot, et ne lâcha pas son étreinte pendant cinq minutes, et pendant ce temps il lui donna plus de baisers qu'il n'en avait jamais donnés, j'en suis sûre, dans toute sa vie jusque là; mais c'était ma maîtresse qui lui avait donné le premier baiser, et je voyais clairement qu'il ne pouvait se résigner à la regarder au visage. Dès l'instant où il l'avait aperçue, il avait été comme moi frappé de la certitude qu'il n'y avait aucun espoir pour elle de recouvrer la santé, qu'elle était condamnée à mourir.
--Oh Cathy! Oh, ma vie! Comment pourrai-je le supporter?
Ce fut la première phrase qu'il dit, et sur un ton qu'il ne cherchait pas à déguiser, son désespoir; puis il la fixa d'un air si sérieux que je crus que l'intensité même de son regard le ferait pleurer; mais ses yeux brûlaient d'angoisse et restaient secs.
--Eh quoi? demanda Catherine, s'appuyant de nouveau au dos de son fauteuil, et répondant à son regard, le sourcil tout d'un coup froncé; son humeur ne cessait pas de changer au cours des caprices les plus divers. Vous et Edgar, vous avez brisé mon cœur, Heathcliff. Et tous les deux vous venez pour vous plaindre de la chose devant moi, comme si c'était de vous qu'il y avait à avoir pitié. Je n'aurai pas pitié de vous, pour ce qui est de moi, vous m'avez tuée, et vous l'avez fait exprès, je pense. Comme vous êtes fort! Combien d'années comptez-vous vivre encore après que je serai morte?
Heathcliff s'était agenouillé pour l'embrasser; il essaya de se relever, mais elle saisit ses cheveux et le retint agenouillé.
--Je voudrais pouvoir vous tenir ainsi jusqu'à ce que nous soyons morts l'un et l'autre, dit-elle amèrement. Je ne me soucie pas de vos souffrances. Qu'importe que vous souffriez? Est-ce que je ne souffre pas, moi? Allez-vous m'oubliez? Allez-vous être heureux quand je serai dans la terre? Direz-vous, dans vingt ans d'ici: «Ceci est le tombeau de Catherine Earnshaw. Je l'ai aimée autrefois et j'ai souffert de la perdre, mais c'est fini. J'en ai aimé bien d'autres depuis; mes enfants me sont plus chers qu'elle ne l'a été, et quand je mourrai, au lieu de me réjouir d'aller vers elle, je m'affligerai d'être forcé de les quitter.» Direz-vous cela, Heathcliff?
--Ne me torturez pas alors que je suis aussi fou que vous! cria-t-il, relevant brusquement la tête et grinçant des dents.
Tous deux formaient pour un spectateur indifférent tableau étrange et terrible. Catherine pensait sans doute que le ciel serait pour elle une terre d'exil, si, avec son corps mortel, elle perdait aussi son caractère moral. Sur ses joues pâles brillait une lumière sauvage et vindicative; ses lèvres étaient décolorées et ses yeux brillants; et elle gardait dans ses doigts fermés quelques boucles des cheveux qu'elle venait d'étreindre. Son compagnon, se soulevant d'une main, de l'autre lui avait pris le bras; et la douceur qu'il y mettait était si peu proportionnée à celle qu'exigeait sa condition, que je vis qu'il avait laissé quatre marques bleues très distinctes sur la chair de Catherine.
--Êtes-vous possédée d'un démon, poursuivit-il furieusement, pour me parler de cette façon alors que vous êtes mourante? Songez-vous que toutes ces paroles s'enfonceront dans mon souvenir et me rongeront toujours davantage après que vous m'aurez quitté. Vous savez bien que vous mentez en disant que je vous ai tuée: vous savez, Catherine, que je ne pourrai jamais vous oublier. Ne suffit-il pas à votre infernal égoïsme de songer que, pendant que vous-même reposerez en paix, je me tordrai dans les tourments de l'enfer?
--Je ne reposerai pas en paix, gémit Catherine, rappelée à un sentiment de faiblesse physique par les battements violents et inégaux de son cœur, battements que l'on pouvait voir et entendre dans l'excès de son agitation. Elle ne dit pas un mot de plus jusqu'à la fin de la crise; alors elle reprit un ton plus doux:
--Je ne vous souhaite pas de plus grands tourments que les miens, Heathcliff. Je désire seulement que nous ne nous séparions jamais; et si une de mes paroles vous revient plus tard pour vous désoler, songez que sous la terre je ressens la même désolation, et pardonnez-moi pour l'amour de moi! Venez ici et remettez-vous à genoux! Vous ne m'avez jamais fait de mal dans votre vie. Mais si maintenant vous vous fâchez, cela sera pire à vous rappeler que mes dures paroles! Ne voulez-vous pas revenir de nouveau vous mettre ici? Venez.
Heathcliff s'avança vers le dos de son fauteuil et s'y appuya, mais sans laisser voir sa figure, qui était livide d'émotion. Elle se retourna pour le regarder, mais lui, se détournant tout d'un coup, marcha vers la cheminée où il se tint sans rien dire, nous montrant le dos. Madame Linton le suivait d'un regard soupçonneux, chaque mouvement éveillait en elle un nouveau sentiment. Après une pause prolongée, elle reprit, s'adressant à moi, avec un ton de désappointement indigné:
--Oh, vous voyez, Nelly, il ne voudrait pas se relâcher un moment pour m'empêcher de mourir! Voilà comment je suis aimée! Eh bien, n'importe. Ceci n'est pas mon Heathcliff. Je continuerai à aimer le mien et à le prendre avec moi: il est dans mon âme. Et, ajouta-t-elle d'un air rêveur, la chose qui me tourmente le plus, c'est, après tout, cette sombre prison. Je suis fatiguée d'être enfermée ici. Il me tarde de m'échapper vers ce monde glorieux, et d'y être toujours; d'y être réellement, au lieu de le voir confusément à travers des larmes et de soupirer vers lui d'entre les murs d'un cœur malade. Nelly, vous pensez que vous êtes mieux et que vous êtes plus heureuse que moi, avec votre force et votre santé; vous me plaignez, mais bientôt cela va changer. C'est moi qui vous plaindrai. Je serai incomparablement au-delà et au-dessus de vous tous. Je m'étonne qu'il ne soit pas près de moi!
Et elle continua, s'adressant à elle-même: «Je pensais qu'il le désirait. Heathcliff, chère âme, vous ne devriez pas être de mauvaise humeur à présent. Venez avec moi, Heathcliff!»
Dans son empressement, elle se leva et s'appuya sur le bras du fauteuil. Alors il se retourna vers elle, et je vis qu'il avait l'air absolument désespéré. Ses yeux, larges et humides, finirent pas se fixer obstinément sur elle; sa poitrine se soulevait convulsivement. Un instant ils se tinrent ainsi à distance; et puis de quelle façon ils se rejoignirent, je pus à peine le voir, mais Catherine fit un saut, et il la saisit, et ils furent unis dans un embrassement dont je crus bien que ma maîtresse ne sortirait pas vivante; en fait, il me semblait qu'elle avait perdu tout sentiment. Il se jeta sur le siège le plus voisin, et comme je m'approchais précipitamment pour voir si elle ne s'était pas évanouie, il grinça des dents contre moi, écuma comme un chien enragé, et la serra contre lui avec une jalousie rapace. Il ne semblait plus être une créature de notre espèce; il ne comprenait pas ce que je lui disais, de sorte que je me tins là en silence, cruellement embarrassée.
Un mouvement de Catherine me rassura un peu; elle leva la main pour l'embrasser et pour rapprocher sa joue de la sienne; lui de son côté la couvrait de caresses folles, lui disant:
--Vous m'apprenez maintenant combien cruelle, cruelle et fausse vous avez été. Pourquoi m'avez-vous méprisé? Pourquoi avez-vous trahi votre cœur, Cathy? Je n'ai pas un mot pour vous soulager, et vous le méritez. Vous vous êtes tuée vous-même. Oui, vous pouvez m'embrasser et pleurer, et appeler mes baisers et mes larmes; ils vous brûleront, ils vous damneront. Vous m'aimiez, alors quel droit aviez-vous de m'abandonner? Quel droit, répondez-moi, pour le misérable caprice que vous avez ressenti envers Linton? Alors que ni la misère et la dégradation, ni la mort, ni rien de ce que Dieu ou Satan auraient pu nous infliger ne nous auraient séparés, vous, de votre plein gré, vous l'avez fait. Ce n'est pas moi qui ai brisé votre cœur, c'est vous-même. Et c'est tant pis pour moi si je suis fort. Ai-je besoin de vivre? Quelle espèce de vie me restera-t-il lorsque vous... Oh Dieu! Aimeriez-vous à vivre avec votre âme dans la tombe?
--Laissez-moi seule, laissez-moi seule! sanglota Catherine. Si j'ai eu des torts, c'est d'eux que je meurs. Cela suffit! Vous m'avez abandonnée aussi, et je ne vous ai pas fait de reproches! Je vous pardonne, pardonnez-moi!
--Il est difficile de pardonner quand on voit ces yeux et que l'on tâte ces mains décharnées, répondit-il. Embrassez-moi de nouveau et ne me laissez pas voir vos yeux. Je vous pardonne ce que vous m'avez fait à moi. J'aime _mon_ meurtrier, mais _le vôtre_, comment le puis-je?
Ils se turent, leurs visages, appuyés l'un sur l'autre, et mouillés chacun des larmes de l'autre. Du moins je suppose que tous deux pleuraient, car il me sembla que dans une occasion comme celle-là, Heathcliff lui-même pouvait pleurer.
Pendant ce temps, je me sentais très mal à l'aise, car l'après-midi s'avançait, l'homme que j'avais envoyé au village était revenu de sa course, et je pouvais distinguer, dans la vallée, la foule qui déjà sortait de la chapelle de Gimmerton.
--Le service est fini, annonçai-je, mon maître sera ici dans une demi-heure.
Heathcliff grogna un juron et serra plus étroitement contre lui Catherine, qui restait immobile.
Bientôt j'aperçus un groupe de domestiques avançant dans le sentier du côté de la cuisine. M. Linton n'était pas loin derrière eux, il ouvrit la porte lui-même et entra lentement, sans doute pour jouir le plus longtemps possible de l'aimable après-midi et de cette brise aussi douce qu'un vent d'été.
--Le voici arrivé! m'écriai-je. Pour l'amour de Dieu, hâtez-vous de descendre! Vous ne rencontrerez personne sur le grand escalier. Hâtez-vous, et restez parmi les arbres jusqu'à ce qu'il soit bien entré.
--Il faut que je parte, Cathy, dit Heathcliff, cherchant à se détacher des bras de sa compagne. Mais si je vis, je vous verrai encore une fois avant votre sommeil. Je ne m'éloignerai pas à cinq yards de votre fenêtre.
--Vous ne devez pas partir, répondit-elle, le retenant aussi solidement que sa force le permettait, vous ne partirez pas, je vous le dis.
--Pour une heure seulement?
--Pas pour une minute.
--Il le faut. Linton va être ici dans un instant, persista le visiteur alarmé.
Il s'était levé et il commençait à se délivrer violemment de ses mains, mais elle s'attacha plus fortement à lui; il y avait dans sa figure une résolution folle.
--Non! cria-t-elle, oh ne partez pas, ne partez pas! C'est la dernière fois! Edgar ne nous fera pas de mal. Heathcliff, je mourrai, je mourrai!
--Au diable, le voilà! cria Heathcliff retombant sur son siège. Silence, ma chérie, ne dis rien! Ne dis rien, Catherine, je vais rester. S'il pouvait me tuer ici, je mourrais avec une bénédiction sur mes lèvres.
Et les voilà embrassés de nouveau. J'entendis mon maître monter les escaliers, une sueur froide parut à mon front: j'étais terrifiée.
--Voulez-vous donc écouter ses bavardages? dis-je passionnément. Elle ne sait pas ce qu'elle dit. Voulez-vous la perdre parce qu'elle n'a pas assez d'esprit pour céder elle-même? Relevez-vous! Vous pouvez vous délivrer à l'instant. Ceci est l'action la plus diabolique que vous ayez jamais commise. Nous sommes tous perdus, maître, maîtresse et servante.
Je me tordais les mains, et je pleurais; et M. Linton hâtait le pas en entendant le bruit. Pourtant, au milieu de mon agitation j'étais sincèrement heureuse d'observer que les bras de Catherine s'étaient relâchés et que sa tête pendait sur ses épaules.
--Elle est évanouie ou morte, pensais-je, et c'est tant mieux, mieux vaut qu'elle soit morte, plutôt que d'être un fardeau et une cause de malheurs pour tout le monde.
Blanc d'étonnement et de rage, Edgar s'élança vers son hôte inattendu. Ce qu'il voulait faire, je ne puis le dire; mais l'autre arrêta du premier coup toute démonstration en plaçant dans ses bras la forme inanimée de Catherine.
--Regardez ceci, dit-il, et si vous n'êtes pas un démon, secourez-la d'abord, puis vous pourrez me parler. Il entra dans le parloir et s'assit. M. Linton fit appel à moi et, avec une extrême difficulté, nous parvînmes à ranimer la jeune dame. Mais elle était toute égarée; elle soupirait, gémissait, et ne reconnaissait personne. Edgar, dans son anxiété pour elle, oublia l'ami détesté. Et moi, à la première occasion, j'allai le supplier de partir, lui affirmant que Catherine allait mieux et que je lui ferais savoir dans la matinée comment elle avait passé la nuit.
--Je ne refuse pas de sortir de la maison, me répondit-il, mais je resterai dans le jardin, et vous, Nelly, n'oubliez pas de tenir votre parole demain. Je serai là, sous ces mélèzes. Rappelez-vous votre promesse, ou bien je fais de nouveau une visite ici, que Linton y soit ou non.
À travers la porte entr'ouverte il jeta un rapide coup d'œil dans la chambre, et, s'étant assuré que ce que je disais était vrai, il délivra la maison de sa fatale présence.
CHAPITRE XIII
C'est ce jour là vers minuit que naquit la Catherine que vous avez vue à Wuthering Heights: elle est venue au monde à sept mois, toute chétive, et, deux heures après, la mère est morte, sans avoir repris assez conscience d'elle-même pour regretter Heathcliff ou pour reconnaître Edgar.
Un grand supplément de chagrin, je crois, était pour lui de se voir laissé sans un héritier. Je pensais à cela avec grand regret, tandis que je regardais la petite orpheline et je reprochais mentalement au vieux Linton d'avoir laissé sa fortune à sa petite fille et non à son fils. Quel enfant mal accueilli c'était, la pauvre créature! Elle aurait pu crier jusqu'à en mourir sans que personne y prit garde pendant ces premières heures de sa vie. Plus tard il est vrai nous rachetâmes cette négligence, mais les débuts de sa vie ont été aussi mornes et sans amitié que le sera probablement sa fin.
Le matin suivant, pendant qu'il faisait au dehors brillant et gai, le soleil entra doucement à travers les persiennes de la chambre silencieuse, et éclaira le lit d'une tendre lumière. Edgar Linton était là, la tête posée sur l'oreiller et les yeux fermés. Ses traits jeunes et beaux étaient presque aussi morts que ceux de la forme étendue près de lui; mais son immobilité à lui était celle de l'épuisement après l'angoisse, celle de Catherine exprimait une paix parfaite. Son front était sans rides, ses paupières fermées, ses lèvres portaient l'expression d'un sourire: un ange ne pourrait pas être plus beau. Et je prenais ma part du calme infini où je la voyais; jamais mon esprit n'avait été dans une disposition plus sainte que pendant que je considérais cette tranquille image du repos divin. Je répétais instinctivement les paroles qu'elle avait dites quelques heures auparavant: «Infiniment au-delà et au-dessus de nous tous! Qu'il soit encore sur la terre ou qu'il soit dans le ciel, son esprit habite maintenant avec Dieu.»
Je ne sais pas si c'est un trait qui m'est particulier, mais je suis presque toujours heureuse quand je veille dans la chambre d'un mort, pourvu que je n'aie pas à côté de moi quelqu'un qui se lamente et se désespère. J'y vois un repos que ni la terre ni l'enfer ne peuvent briser, et je sens une certitude d'un monde infini et sans ombre, où la vie est éternelle en durée, où l'amour est complet et la joie parfaite. Je vis à cette occasion combien il y avait d'égoïsme, même dans un amour comme celui de M. Linton, cet amour qui le faisait se désespérer si vivement de cette délivrance bénie de Catherine. À coup sûr, si l'on songeait à l'existence agitée et impatiente qu'elle avait menée, on pouvait se demander si elle avait mérité, pour finir, un refuge de paix. On pouvait en douter dans les moments de la froide réflexion, mais non pas là, en présence de son corps; ce corps affirmait son entière tranquillité, et semblait attester qu'un repos pareil était échu à l'âme qui l'avait habité.
Le maître semblait dormir; peu de temps après le lever du soleil, je quittai la chambre et sortis à l'air pur et rafraîchissant; les domestiques pensèrent que je voulais secouer l'engourdissement de ma veille prolongée; en réalité, je voulais surtout voir M. Heathcliff. S'il était resté toute la nuit parmi les mélèzes, il n'avait pu rien entendre du bruit qui s'était fait à la Grange, à moins peut-être qu'il n'ait perçu le galop du messager envoyé à Gimmerton. S'il s'était rapproché de la maison, le mouvement des lumières et le bruit des portes ouvertes et refermées devait l'avoir averti que tout n'était pas en ordre à l'intérieur. Je désirais, et en même temps craignais de le rencontrer. Je sentais qu'il fallait dire la terrible nouvelle, et j'avais hâte d'en avoir fini; mais comment le faire, je ne le savais pas. Il était là, appuyé contre un vieux frêne, son chapeau à terre, et ses cheveux tout humides de la rosée qui s'était amassée sur les branches pleines de bourgeons, et qui tombait à petits coups autour de lui. Il avait dû rester longtemps debout dans cette position, car je vis un couple de merles qui passaient et repassaient à peine à trois pieds lui, occupés à faire leur nid, et ne faisant pas plus attention à sa présence que s'il était une bûche. À mon approche, ils s'envolèrent; lui leva les yeux vers moi:
--Elle est morte, me dit-il; je ne vous ai pas attendue pour l'apprendre; enlevez votre mouchoir, ne pleurnichez pas devant moi! Que le diable vous emporte tous! Elle n'a pas besoin de vos larmes.
Je pleurais autant pour lui que pour elle; il nous arrive de prendre en pitié des créatures qui ne connaissent la pitié ni pour eux ni pour d'autres. Tout de suite en apercevant son visage, j'avais compris qu'il connaissait la catastrophe; et comme ses lèvres remuaient et que ses yeux étaient baissés, l'idée folle m'avait prise que son cœur s'était humilié et qu'il priait.
--Oui, elle est morte, répondis-je, étouffant mes sanglots et séchant mes joues. Elle est, j'espère, allée au ciel, où chacun de nous peut aller la rejoindre si nous y faisons attention autant qu'il le faut, et si nous abandonnons les voies mauvaises pour suivre le bien.
--Est-ce donc qu'elle a pris les mesures qu'il convenait, elle aussi? demanda Heathcliff, essayant de railler. Est-elle morte comme une sainte? Allons, donnez-moi la véritable histoire de la chose. Comment, est-ce que...
Il essaya de prononcer le nom, mais ne put y parvenir; et, comprimant ses lèvres, il eut un combat silencieux avec son agonie intérieure, tout en continuant à défier ma sympathie par un regard immobile et féroce. Comment est-elle morte? reprit-il enfin, obligé, malgré son endurcissement, de chercher un appui derrière lui, car, après l'effort, il tremblait jusqu'au bout des doigts.
Pauvre malheureux, pensais-je; vous avez un cœur et des nerfs tout comme les autres hommes! Pourquoi prenez-vous ce soin à les cacher? Votre orgueil ne parviendra pas à aveugler Dieu.
--Elle est morte aussi tranquillement qu'un agneau, répondis-je tout haut. Elle a poussé un soupir, puis s'est redressée comme un enfant qui se réveille, et s'est remise à dormir. Cinq minutes après, j'ai senti un petit battement de son cœur, et c'était fini.
--Et a-t-elle... a-t-elle fait mention de moi? demanda-t-il, mais en hésitant, et comme s'il craignait que ma réponse à cette question ne lui révélât des détails qu'il ne pourrait pas supporter d'apprendre.
--Elle n'a pas une seule fois repris ses sens et n'a reconnu personne depuis l'instant où vous l'avez quittée. Maintenant elle repose avec un doux sourire sur ses traits, et ses dernières idées ont erré vers les anciens jours de bonheur. Sa vie s'en est allée dans un rêve charmant; puisse-t-elle s'éveiller aussi agréablement dans l'autre monde.
--Puisse-t-elle s'éveiller dans les tourments! s'écria-t-il avec une véhémence terrible, frappant du pied, et tombé dans un paroxysme soudain d'irrésistible passion. Eh quoi, elle est une menteuse jusqu'au bout! Où est-elle? Pas ici, pas dans le ciel, pas disparue; où? Oh, vous m'avez dit que vous ne vous souciiez pas de mes souffrances! Et moi je fais une prière, je la répète jusqu'à ce que ma langue s'engourdisse: Catherine Earnshaw, puissiez-vous ne pas trouver le repos aussi longtemps que je serai en vie! Vous m'avez dit que je vous ai tuée: hantez-moi, alors! Ceux que l'on a tués hantent leurs meurtriers, je crois. Je sais que des fantômes de morts ont erré sur la terre. Soyez toujours avec moi, prenez n'importe quelle forme, rendez-moi fou! Seulement ne me laissez pas dans cet abime, où je ne peux pas vous trouver. Oh! Dieu! c'est impossible! Je ne peux pas vivre sans ma vie! Je ne peux pas vivre sans mon âme!
Il frappa sa tête contre le tronc noueux de l'arbre, et, relevant ses yeux, il hurla, non comme un homme, mais comme une bête sauvage qu'on conduit à la mort. Je remarquai des taches de sang sur l'écorce de l'arbre, et je vis que sa main et son front en portaient aussi; très probablement la scène que je venais de voir était une répétition d'autres qui avaient eu lieu pendant la nuit. Je me trouvais répugnée plutôt qu'apitoyée; pourtant, il m'en coûtait de le quitter ainsi. Mais dans le moment où il reprit assez conscience de lui-même pour s'apercevoir que je le voyais, il me cria de m'éloigner et j'obéis. Je compris qu'il n'était pas de mon pouvoir de le calmer ou de le consoler.
Les funérailles de Madame Linton furent fixées au vendredi qui suivit sa mort; jusque là, son cercueil resta découvert, dans le grand salon, jonché de fleurs et de feuilles. C'est là que Linton passa ses jours et ses nuits, veillant la morte sans prendre aucun repos; et (circonstance que j'étais seule à connaître) Heathcliff, lui aussi, les passa sans dormir, caché dans le jardin. Je n'eus aucune communication avec lui; mais je me rendais bien compte qu'il ferait tout son possible pour entrer, et le soir du mardi, pendant que mon maître épuisé s'était vu forcé de se retirer pour quelques heures, j'ouvris l'une des fenêtres, émue de sa persévérance, et voulant lui donner une chance d'adresser un dernier adieu à l'image pâlie de son idole. Il ne manqua pas de profiter de cette occasion, mais il le fit très brièvement, et avec tant de prudence que nul bruit ne vint trahir son passage. En vérité, moi-même ne m'en serais pas aperçue si je n'avais trouvé la draperie dérangée autour du visage de la morte, et si je n'avais ramassé sur le plancher une boucle de cheveux blonds, attachés par un fil d'argent: cheveux qui provenaient d'un médaillon suspendu au cou de Catherine. Heathcliff avait ouvert le médaillon et jeté les cheveux de Linton qui y étaient contenus, les remplaçant par une boucle brune de ses cheveux à lui. J'enroulai ensemble les deux boucles et les renfermai toutes deux.
M. Earnshaw fut naturellement invité aux obsèques de sa sœur; il n'envoya pas d'excuse, mais ne vint pas, de sorte que, à l'exception de son mari, le cortège funèbre fut uniquement composé de fermiers et de domestiques. Isabella n'avait pas été invitée.