Part 15
La froideur de M. Edgar me peina extrêmement; et tout le long du chemin je me demandai comment j'arriverais à répéter ces paroles en leur donnant un air plus cordial. Je crois bien qu'Isabella me guettait depuis le matin; je la vis regarder par la fenêtre, tandis que je remontais le jardin, et je lui fis signe de la tête, mais elle se retira aussitôt comme si elle avait peur d'être remarquée. J'entrai sans frapper. Je ne pouvais pas imaginer une scène aussi lugubre et affreuse que celle que présentait cette maison jadis si gaie! Je dois avouer que si j'avais été à la place de la jeune dame, j'aurais au moins balayé le foyer et essuyé les tables avec un torchon. Mais elle était déjà envahie de l'esprit contagieux de négligence qui l'entourait. Sa jolie figure était blême et hagarde; ses cheveux dépeignés, avec quelques boucles qui pendaient, et d'autres enroulées autour de sa tête. Il est probable qu'elle n'avait pas touché à sa toilette de la veille. Hindley n'était pas là. M. Heathcliff était assis à table, retournant quelques papiers dans son portefeuille, mais dès qu'il me vit il se leva, me demanda d'une façon amicale comment j'allais, et m'offrit une chaise. Il était dans la maison la seule créature qui eut un air décent, jamais même il n'avait eu meilleure apparence. Les circonstances avaient si profondément altéré leurs positions que lui aurait certainement semblé à un étranger un parfait gentleman, et sa femme tout à fait une petite souillon. Elle s'avança vers moi avec empressement, et me tendit une main pour prendre la lettre attendue. Et comme je faisais: non, d'un signe de tête, elle ne me comprit pas, me rejoignit dans un coin où j'étais allée déposer mon bonnet et me pria tout bas de lui donner de suite ce que j'avais apporté. Heathcliff devina le sens de sa manœuvre, et me dit:
--Si, comme c'est certain, vous avez apporté quelque chose pour Isabella, donnez-le-lui. Inutile d'en faire un secret, il n'y a pas de secrets entre nous.
Je crus que le meilleur était de dire tout de suite la vérité: «Je n'ai rien apporté, dis-je. Mon maître m'a chargée de dire à sa sœur qu'elle n'avait à attendre de lui pour le moment ni une lettre ni une visite. Il vous envoie toute son affection, madame, et ses vœux pour votre bonheur, et son pardon pour le chagrin que vous avez causé; mais il pense que désormais sa maison et cette maison-ci doivent arrêter toute communication, attendu qu'il n'en saurait sortir rien de bon.»
Madame Heathcliff eut un léger tremblement des lèvres, mais elle alla aussitôt se rasseoir près de la fenêtre. Son mari, debout sur la pierre du foyer, se mit à me questionner au sujet de Catherine. Je lui dis tout ce que je croyais à propos sur sa maladie, et il sut par d'adroites questions, m'arracher la plupart des faits qui se liaient à l'origine de nos malheurs. Je blâmai Catherine, comme elle le méritait, pour avoir tout pris sur elle-même; et je terminai eu espérant qu'il consentirait à suivre l'exemple de M. Linton et à éviter tous rapports avec sa famille.
--Madame Linton ne fait que recouvrer la santé, dis-je; elle ne sera jamais comme elle a été, mais sa vie lui est rendue; et si vous avez vraiment quelque attachement pour elle, vous éviterez de traverser de nouveau son chemin, bien mieux, vous quitterez tout à fait ce pays, et vous le ferez sans regret quand vous saurez que Catherine Linton est à présent aussi différente de votre ancienne amie Catherine Earnshaw que cette jeune dame l'est de moi-même. Son apparence est grandement changée, son caractère encore davantage; et celui qui est forcé de rester son compagnon n'aura désormais, pour le soutenir dans son affection, que le souvenir de ce qu'elle a été, l'humanité, et un sentiment du devoir.
--Il est tout à fait possible, répliqua Heathcliff en se forçant à paraître calme, tout à fait possible que votre maître n'ait pour le soutenir, rien de plus que l'humanité et le sentiment du devoir: mais est-ce que vous vous imaginez que je vais abandonner Catherine au devoir et à l'humanité de son mari? et est-ce que vous pouvez comparer mes sentiments pour Catherine à ceux de cet homme? Avant que vous ne sortiez d'ici, je veux que vous me promettiez de m'arranger une entrevue avec elle. Que vous y consentiez ou non, je veux la voir. Eh bien, que dites-vous?
--Je dis, M. Heathcliff, que vous ne devez pas le faire, et que jamais vous ne le ferez par mon entremise. Une nouvelle rencontre entre vous et notre maître la tuerait sûrement.
--Avec votre aide, ceci peut être évité; et si un tel événement devait arriver, s'il apportait un ennui de plus à l'existence de Catherine, eh bien, j'y verrais le droit de pousser les choses à l'extrême. Je veux que vous me disiez sincèrement si Catherine souffrirait beaucoup de la perte de son mari: c'est cette peur qui me retient. Et ici vous voyez la différence entre nos sentiments: je l'ai toujours haï d'une haine qui a empoisonné ma vie, mais s'il avait été à ma place, et moi à la sienne, jamais je n'aurais levé la main contre lui: ne me croyez pas, si vous voulez. Jamais je ne l'aurais chassé de la société de Catherine aussi longtemps qu'elle en aurait eu envie. Dès le moment où elle aurait cessé d'en avoir envie, je l'aurais tué, j'aurais arraché son cœur mais jusqu'à ce moment,--et si vous ne me croyez pas, c'est que vous ne me connaissez pas,--je serais mort plutôt que de toucher à un cheveu de sa tête.
--Et pourtant, interrompis-je, vous n'avez aucun scrupule à détruire tout espoir de son parfait retour à la santé, en vous rappelant à elle de nouveau, maintenant qu'elle vous a presque oublié, et en la jetant dans un nouveau tumulte de discorde et de détresse!
--Vous supposez qu'elle m'a presque oublié? O Nelly! Vous savez que ce n'est pas vrai, vous savez aussi bien que moi que, pour une pensée qu'elle donne à Linton, il y en a mille pour moi. Dans la période la plus misérable de ma vie, j'ai eu une idée de cette espèce: elle m'a hanté l'été dernier, lorsque je suis revenu ici, mais maintenant, il ne faudrait pas moins que son assurance expresse pour m'y faire croire de nouveau. Et alors, Linton ne serait plus rien, ni Hindley, ni tous les rêves que j'ai jamais rêvés. Deux mots comprendraient tout mon avenir: la mort et l'enfer; car si je perdais Catherine, l'existence serait un enfer. Oui, j'étais fou d'imaginer un moment qu'elle appréciait l'affection d'Edgar Linton plus que la mienne. Quand même il l'aimerait avec toutes les puissances de son être mesquin, il ne l'aimerait pas autant en quatre-vingts ans que moi en un jour. Et le cœur de Catherine est aussi profond que le mien: il serait aussi facile d'admettre que la mer puisse tenir dans ce pot, que de le croire capable de concentrer sur lui toute l'affection de sa femme. Fi! c'est à peine s'il lui est un peu plus cher que son chien ou son cheval. Il n'est pas en lui d'être aimé comme moi; comment peut-elle aimer en lui ce qu'il n'a pas?
--Catherine et Edgar s'aiment autant qu'on peut s'aimer, s'écria vivement Isabella. Personne n'a le droit de parler de cette façon, et je ne puis entendre déprécier mon frère sans protester.
--Votre frère vous aime énormément aussi, vous, n'est-ce pas? observa Heathcliff d'un ton dédaigneux. Il vous abandonne à vous-même dans le monde avec une aisance surprenante.
--Il ne sait pas ce que je souffre, répondit-elle, je ne le lui ai pas dit.
--Alors vous lui avez dit quelque chose, vous avez écrit, n'est-ce pas?
--J'ai écrit pour dire que j'étais mariée, vous avez vu la lettre.
--Et rien depuis?
--Non.
--Ma jeune dame ne semble pas avoir profité à changer de position, dis-je. Évidemment il lui manque l'amour de quelqu'un; de qui, je le devine; mais peut être ne dois-je pas le dire.
--Et moi je devine que c'est le sien, dit Heathcliff; elle devient une pure souillon; elle est fatiguée d'avoir essayé de me plaire trop tôt. Vous me croiriez à peine: mais le matin même de notre mariage elle pleurait pour retourner chez elle. Mais n'importe, pour n'être pas très propre, elle n'en conviendra que mieux à cette maison; et j'aurai bien soin de l'empêcher de me faire honte en se montrant au dehors.
--Mais monsieur, dis-je, j'espère que vous prendrez en considération que Madame Heathcliff a l'habitude d'être soignée et servie, et qu'elle a été élevée comme une fille unique à qui chacun était prêt à obéir. Il faut que vous lui permettiez d'avoir une fille pour s'occuper de ses affaires, et que vous la traitiez avec bonté. Quelle que soit votre idée de M. Edgar, pour ce qui est d'elle, vous ne pouvez pas douter qu'elle n'ait une grande puissance d'affection: car sans cela elle n'aurait pas abandonné les élégances, et les commodités, et les amitiés de son ancienne maison pour se fixer de plein gré avec vous dans un désert comme celui-ci.
--Elle a abandonné tout cela sous le coup d'une illusion, me répondit-il; elle se figurait que j'étais un héros de roman, et elle attendait de mon dévouement chevaleresque des indulgences sans limites. Je puis à peine la regarder comme une créature raisonnable, tant elle a persisté à se former une idée fabuleuse de mon caractère, et à agir en conséquence. Mais je crois qu'enfin elle commence à me connaître; je n'aperçois plus les petits sourires et les grimaces qui m'exaspéraient d'abord, ni cette incapacité absolue de croire que je parlais sérieusement, lorsque je lui disais mon opinion sur elle. Il lui a fallu une perspicacité merveilleuse pour découvrir que je ne l'aimais pas. J'ai cru pour un temps que nulle leçon ne le lui apprendrait! Et maintenant encore à peine si elle l'a appris; car ce matin elle m'a annoncé comme une nouvelle à sensation que j'avais réussi à me faire haïr d'elle. Est-ce vrai, au moins, et puis-je me fier à votre assertion, Isabella? Êtes-vous sûre de me haïr? Si je vous laisse seule une demi-journée, ne reviendrez-vous pas vers moi avec des soupirs et des cajoleries? Je crois qu'elle aurait préféré que j'eusse l'air tendre, devant vous, Nelly: cela blesse sa vanité que l'on sache les choses comme elles sont. Mais il m'est égal que l'on sache que toute la passion a été d'un côté, je n'ai jamais dit un mensonge là-dessus. Elle ne peut pas m'accuser de lui avoir une seule fois témoigné une douceur trompeuse. La première chose qu'elle me vit faire en sortant de la Grange, fut de pendre son petit chien; et lorsqu'elle voulut plaider pour lui, je lui répondis que je souhaitais de voir pendus tous les êtres qui lui appartenaient, excepté un: et je crois qu'elle a pris cette exception pour elle-même. Mais aucune brutalité ne pouvait la dégoûter; je suppose qu'elle a une admiration innée pour la brutalité, à la condition que sa précieuse personne soit à l'abri de l'injure. Eh bien, n'était-ce pas le dernier mot de l'absurdité, de l'idiotie, pour cette pitoyable, vile et basse créature, de rêver que je puisse l'aimer? Dites à vôtre maître, Nelly, que dans toute ma vie, je n'ai jamais rencontré un être aussi abject qu'elle. Elle dépare même le nom de Linton, et souvent j'ai dû m'arrêter faute d'invention dans l'expérience que je faisais de ce qu'elle pouvait supporter. Mais dites-lui aussi, pour mettre à l'aise son cœur de frère et de maître, que je me maintiens strictement dans les limites de la loi. J'ai toujours évité de donner à sa sœur le droit de réclamer une séparation; et, ce qui est mieux, elle ne serait reconnaissante à personne de nous séparer. D'ailleurs, si elle voulait s'en aller, elle le pourrait; le tort que méfait sa présence dépasse le plaisir que je trouve à la tourmenter.
--M. Heathcliff, dis-je, ceci est le discours d'un égaré; votre femme sans doute est convaincue que vous êtes fou, et c'est pour cette raison qu'elle vous a supporté jusqu'à présent; mais maintenant que vous dites qu'elle peut partir, sûrement elle profitera de la permission. Vous n'êtes pas assez ensorcelée, madame, n'est-ce pas, pour rester avec lui de votre gré?
--Prenez garde, Ellen! répondit Isabella, les yeux allumés de haine. Ne croyez pas un seul mot de ce qu'il dit. C'est un démon menteur, un monstre, et non un être humain. Il m'a déjà dit auparavant que je pouvais le quitter, et je l'ai essayé, mais jamais je n'oserais recommencer. Seulement, Ellen, promettez-moi que vous ne rapporterez pas un mot de son infâme discours à Edgar ou à Catherine. Ce qu'il désire, c'est d'amener Edgar au désespoir; il dit qu'il s'est marié avec moi pour obtenir du pouvoir sur lui; et il ne l'obtiendra pas, je préfère mourir. J'espère, je demande qu'il oublie sa diabolique prudence, et qu'il me tue. Le seul plaisir que j'imagine est de mourir ou de le voir mort.
--Bien, cela suffit pour aujourd'hui, dit Heathcliff. Si vous êtes appelée devant une cour de justice, vous vous rappellerez ce langage, Nelly! Non, vous n'êtes pas en état de vous garder vous-même, Isabella, et comme je suis votre protecteur légal, il faut que je vous retienne sous ma garde, si déplaisante que soit cette obligation. À présent, montez là-haut, j'ai quelque chose à dire à Ellen Dean en particulier. Ceci n'est pas le chemin: là-haut, je vous dis! Eh, c'est par ici qu'on monte là-haut, enfant!
Il la saisit et la jeta hors de la chambre; puis il revint vers moi, murmurant: «Je n'ai pas de pitié, pas de pitié! Plus les vers se débattent, plus j'ai envie de les écraser.»
--Comprenez-vous ce que signifie le mot de pitié? dis-je, me hâtant de reprendre mon bonnet; en avez-vous jamais senti l'ombre, dans la vie?
--Laissez cela sur la table, interrompit Heathcliff en apercevant mon intention de partir. Vous n'allez pas vous en aller encore. Venez maintenant ici, Nelly: il faut ou que je vous persuade ou que je vous contraigne à m'aider dans l'accomplissement de mon désir de voir Catherine, et cela sans délai. Je vous jure que je ne médite aucune mal; je n'entends causer aucun trouble, ni exaspérer ou insulter M. Linton. Je tiens seulement à entendre de la bouche de Catherine comment elle se trouve et pourquoi elle a été malade, et à savoir si je ne puis pas faire quelque chose pour elle. La nuit dernière, je suis resté six heures dans le jardin de la Grange, et j'y reviendrai cette nuit; et toutes les nuits, et tous les jours, je rôderai autour de la maison jusqu'à ce que je trouve une occasion d'entrer. Si Edgar Linton me rencontre, je n'hésiterai pas à le jeter par terre, et à le battre suffisamment pour être assuré qu'il me laissera tranquille pendant mon séjour dans sa maison. Si les domestiques me résistent, je les menacerai avec ces pistolets! Mais ne vaudrait-il pas mieux m'empêcher d'entrer en contact avec eux, ou avec leur maître? Et vous le pourriez si facilement! Je vous préviendrais sitôt arrivé, vous me laisseriez entrer en cachette dès qu'elle serait seule, et vous nous surveilleriez jusqu'à mon départ, la conscience tout à fait calme, avec l'idée d'empêcher un malheur.
Je protestai contre l'idée de jouer ce rôle de trahison dans la maison où j'étais employée; et j'insistai en outre sur la façon cruelle et égoïste dont il détruisait, pour sa satisfaction personnelle, la tranquillité de Madame Linton. «L'incident le plus banal l'agite péniblement, dis-je, elle est tout nerfs, et je suis sûre qu'elle ne pourrait pas supporter la surprise de vous voir. Ne persistez pas, monsieur; ou bien je serai forcée d'informer mon maître de vos desseins; et il prendra ses mesures pour mettre sa maison et ceux qui l'habitent à l'abri de telles intrusions.»
--Dans ce cas, je prendrai moi-même mes mesures pour vous mettre à l'abri, femme! s'écria Heathcliff. Vous ne sortirez pas de Wuthering Heights avant demain matin. C'est pure folie de dire que Catherine ne pourra pas supporter ma vue; et pour ce qui est de la surprendre, c'est justement ce que je ne veux pas; il faut que vous la prépariez, que vous lui demandiez si je puis venir. Vous dîtes qu'elle ne mentionne jamais mon nom et qu'on ne lui en fait jamais mention. À qui parlerait-elle de moi, puisque je suis un sujet maudit dans la maison? Elle croit que vous êtes tous des espions pour le compte de son mari. Oh! je suis sûr qu'elle est en enfer parmi vous. Je devine par son silence tout ce qu'elle doit sentir. Vous dites qu'elle est souvent inquiète et anxieuse; est-ce une preuve de tranquillité? Vous dites que son esprit est dérangé: comment par le diable pourrait-il en être autrement, dans sa terrible solitude? Et cette insipide, cette chétive créature qui la soigne par devoir et par humanité! Par pitié et par charité! Il pourrait aussi bien planter un chêne dans un pot de fleurs et s'attendre à le voir pousser, que de croire qu'il la rendra à la santé et à la force avec ses misérables soins. Réglons l'affaire tout de suite: voulez-vous rester ici et que je me fraye un chemin vers Catherine par dessus Linton et sa valetaille? Ou bien voulez-vous être mon amie, et faire ce que je vous demande? Décidez, car je vois pas de raison pour hésiter une minute si vous persistez dans votre méchante sottise obstinée.
--Eh bien, M. Lockwood, j'ai raisonné et je me suis plainte, et cinquante fois je lui ai refusé; mais à la longue il m'a forcée à consentir. Je me suis engagée à porter une lettre de lui à ma maîtresse; et au cas où celle-ci donnerait son consentement, je lui promis de l'avertir de la prochaine absence de Linton pour qu'il puisse venir; moi-même ne serais pas là, ni aucun des domestiques. Était-ce bien ou mal? Je crains que ce n'ait été mal, malgré les avantages apparents. J'ai pensé qu'en cédant je préviendrais une autre explosion; j'ai pensé aussi que cela pourrait créer une crise favorable dans la maladie mentale de Catherine: et puis je me rappelais de quelle dure façon M. Edgar m'avait défendu de lui faire des rapports; enfin j'essayais de calmer toutes mes vives inquiétudes en me répétant que cette trahison, si la chose méritait un nom aussi sévère, serait la dernière. Pourtant, mon retour fut plus triste que ne l'avait été mon voyage; et j'eus bien des hésitations avant de prendre sur moi de mettre le billet dans la main de Madame Linton.
...--Mais voici Kenneth; je vais descendre et lui dire à quel point vous êtes mieux. Mon histoire est comme on dit chez nous, et peut attendre jusqu'à un autre jour.
--Sèche et lugubre! pensais-je, tandis que la brave femme descendait pour recevoir le médecin; et pas précisément celle que j'aurais voulue pour m'amuser. Mais n'importe, je goûterai jusqu'au bout l'amère tisane de Madame Dean; et tout d'abord je veux savoir ce qu'il en est de la fascination qui brille dans les yeux de Catherine. Ce serait vraiment curieux si je devenais amoureux de cette jeune personne, et si la fille recommençait l'histoire de la mère.
CHAPITRE XII
Encore une semaine passée, et tous les jours je me rapproche davantage, de la santé et du printemps! J'ai maintenant entendu toute l'histoire de mon voisin, en différentes séances, dès que ma ménagère pouvait se distraire d'occupations plus importantes. Je vais continuer le récit dans ses propres termes, seulement un peu condensé. Elle est, somme toute, une excellente conteuse, et je ne me crois pas capable d'améliorer son style.
--Le soir même de ma visite aux Heights, reprit-elle, je savais bien que M. Heathcliff était aux alentours de la Grange; et j'évitais de sortir parce que je portais encore sa lettre dans ma poche, et ne voulais pas être menacée ou tracassée davantage. Ne pouvant deviner l'impression qu'en aurait Catherine, je m'étais résolue à ne pas la lui remettre avant que mon maître ne fût sorti pour quelque course; et la conséquence fut que je ne pus la lui remettre avant trois jours. Le quatrième jour était un dimanche, et je profitai du départ de toute la maison pour l'église pour porter ma lettre dans la chambre de ma maîtresse. Il n'y avait qu'un domestique et moi; et, contrairement à l'habitude, je laissai les portes ouvertes; puis sachant qui allait venir, et voulant tenir ma promesse, je dis à mon compagnon que la maîtresse désirait beaucoup avoir des oranges, et qu'il devait courir au village pour en acheter. Il partit et je montai.
Madame Linton était assise, suivant son habitude, dans le retrait de la fenêtre ouverte; elle était vêtue d'un peignoir blanc avec un léger châle sur ses épaules. Sa chevelure longue et épaisse avait été en partie coupée au début de sa maladie, et maintenant elle la portait simplement peignée en petites tresses sur les tempes et le cou. Comme je l'avais dit à Heathcliff, son apparence était changée; mais quand elle était calme, ses traits acquéraient une beauté surnaturelle. L'éclat de ses yeux avait été remplacée par une douceur rêveuse et mélancolique; ils ne donnaient plus l'impression de regarder partout alentour, mais semblaient toujours portés au-delà, bien loin au-delà--vous auriez dit hors du monde. Et puis la pâleur de sa face, qui avait cessé depuis peu d'être hagarde, et l'expression particulière qui venait de son état mental, tout cela, tout en rappelant douloureusement les causes qui le faisaient naître, tout cela ajoutait à l'intérêt touchant qu'elle éveillait; et tout cela, pour moi du moins, réfutait toutes les preuves d'une convalescence, et la montrait comme un être condamné à périr.
Un livre était ouvert devant elle, sur le rebord de la fenêtre, et un vent à peine perceptible agitait par intervalles ses pages. Je crois que c'était Linton qui l'avait mis là; car jamais elle n'essayait de se divertir en lisant, ou en s'occupant de quelque façon, et souvent il passait des heures à essayer d'attirer son attention sur un sujet qui jadis l'avait amusée. Elle se rendait bien compte des intentions de son mari, et dans ses meilleures humeurs, elle supportait tranquillement ces efforts, témoignant seulement de leur inutilité par un soupir de fatigue, jusqu'à ce qu'enfin elle l'arrêtait, par un sourire et un baiser pleins de mélancolie. D'autres fois, elle se détournait vivement, cachait son visage dans ses mains, ou même le repoussait avec colère; et alors, il avait bien soin de la laisser seule, étant assuré de ne lui faire aucun bien.
Les cloches de la chapelle de Gimmerton sonnaient encore, et le courant rapide et plein du ruisseau dans la vallée arrivait aux oreilles comme une caresse, remplaçant doucement le murmure du feuillage qui, l'été, ne manquait pas d'entourer la Grange de sa légère musique. À Wuthering Heights aussi, on entendait ce bruit du ruisseau, dans les jours tranquilles qui suivaient une grande averse, ou une saison de pluie obstinée. Et c'est seulement à Wuthering Heights que Catherine pensait en l'écoutant, si du moins elle pensait ou écoutait en aucune façon; car elle avait ce regard vague et lointain dont je vous ai parlé, et ne semblait reconnaître les choses ni par l'oreille ni par les yeux.
--Voici une lettre pour vous, madame Linton, dis-je, mettant doucement le papier dans la main qui reposait sur son genou. Il faut que vous la lisiez tout de suite, parce qu'on attend une réponse. Dois-je briser le cachet?
--Oui, répondit-elle, sans changer la direction de se yeux.
Je l'ouvris; c'était un très court billet.
--Maintenant, dis-je, lisez-le.
Elle retira sa main et le laissa tomber. Je le lui remis entre les doigts, et j'attendis qu'il lui plût d'y jeter les yeux; mais comme le temps se passait sans qu'elle eut l'air d'y faire attention:
--Voulez-vous que je vous le lise, madame, dis-je? c'est de M. Heathcliff. Elle tressaillit, un souvenir passa vaguement dans son regard, et je vis qu'elle luttait pour ressaisir ses idées. Elle souleva la lettre et sembla la parcourir; et lorsqu'elle arriva à la signature, elle eut un soupir; et pourtant je vis qu'elle ne s'était rendu aucun compte de son contenu; car, quand je lui demandai la réponse, elle se contenta de me montrer le nom et de me regarder avec une anxiété triste et curieuse.
--Eh bien, il désire vous voir, dis-je, devinant qu'elle cherchait un interprète; il est maintenant dans le jardin, et s'impatiente de savoir quelle réponse je lui apporterai.