Part 14
Je courus pour la forme dans la chambre d'Isabella, je ne pus que confirmer la triste nouvelle. M. Linton avait repris son siège auprès du lit, lorsque je rentrai; il leva ses yeux vers moi, comprit la signification des miens, et baissa la tête sans donner un ordre ni prononcer un mot.
--Allons-nous essayer de les surprendre et de la ramener? demandai-je. Comment pourrions-nous faire?
--Elle est partie de son gré, répondit le maître, elle avait le droit de partir s'il lui plaisait. Ne me dérangez pas davantage à son sujet. Désormais elle n'est ma sœur que de nom, et non parce que je la désavoue, mais parce qu'elle m'a désavoué.
Et ce fut tout ce qu'il dit sur cette matière; il ne lui arriva jamais les jours suivants de faire une seule question, ni de mentionner sa sœur en aucune façon, sauf pour m'ordonner d'envoyer tout ce qu'elle avait à elle dans sa maison à sa nouvelle adresse, dès que je la connaîtrais.
CHAPITRE X
Deux mois les fugitifs restèrent absents. Pendant ces deux mois, Madame Linton traversa la crise d'une terrible fièvre cérébrale. Jamais une mère n'aurait soigné son unique enfant avec autant d'attention qu'Edgar en mettait à la soigner. Jour et nuit, il veillait, endurant patiemment tous les ennuis que pouvaient infliger des nerfs irritables et une raison ébranlée; et malgré que Kenneth lui eût affirmé que ce qu'il sauvait du tombeau ne le récompenserait qu'en devenant pour lui dans l'avenir une source constante d'anxiété, en d'autres termes, qu'il avait sacrifié sa santé et sa force pour préserver une simple ruine humaine; pourtant sa joie et sa reconnaissance furent infinies lorsque la vie de Catherine fut déclarée hors de danger. Sans interruption, il restait assis à côté d'elle, suivant tous les degrés du retour à la santé physique, et se flattant de l'espoir que l'esprit aussi allait reprendre sa santé coutumière.
La première sortie qu'elle fit de sa chambre fut au commencement du mois de mars suivant. M. Linton avait mis sur son oreiller ce matin-là une poignée de fleurs de safran doré, et l'œil de la jeune femme, depuis longtemps étranger à tout spectacle agréable, parut enchanté de voir ces fleurs en s'éveillant.
--Ce sont toujours elles qui fleurissent les premières aux Heights. Elles me rappellent la brise délicate du dégel, et les chauds rayons du soleil, et la neige presque fondue. Edgar, est-ce que le vent ne souffle pas du sud, et est-ce que la neige n'est pas à peu près partie?
--Ici la neige est tout à fait partie, ma chérie, répondit M. Linton, et je vois seulement deux taches blanches sur toute l'étendue des landes. Le ciel est bleu et les alouettes chantent et les ruisseaux sont pleins à déborder. Catherine, le printemps dernier, il y a un an, je ne pensais qu'à vous avoir sous ce toit; et maintenant je voudrais que vous soyez à un mille ou deux sur ces collines, l'air y souffle si doux, je sens que cela vous guérirait.
--Je ne serai plus là-bas qu'une fois, désormais, dit la malade, et alors vous m'y laisserez et j'y resterai pour toujours. Le printemps prochain, vous souhaiterez de nouveau de m'avoir sous ce toit, et vous regarderez en arrière, et vous songerez que vous avez été heureux aujourd'hui.
Linton lui prodigua les meilleures caresses et essaya de l'égayer par les paroles les plus tendres; mais elle, regardant vaguement les fleurs, elle laissa, sans y faire attention, les larmes se recueillir dans ses yeux et couler le long de ses joues. Nous savions qu'elle allait vraiment mieux; aussi nous parut-il que cette dépression pouvait provenir beaucoup d'une longue réclusion dans une même chambre, et qu'il y avait chance de l'en guérir en lui faisant changer de place. Le maître m'ordonna d'allumer du feu dans le parloir, déserté depuis bien des semaines, et de mettre une chaise longue auprès de la fenêtre, à l'endroit où donnait le soleil; cela fait, il la descendit. Elle resta assise un long moment à jouir de la bonne chaleur, et, comme nous nous y étions attendus, la vue des objets qui l'entouraient la fit revivre: objets qui, tout en lui étant familiers, étaient libres des souvenirs lugubres qui s'étaient attachés à sa chambre de malade. Le soir venu, elle parut très épuisée; mais aucun argument ne put la décider à retourner dans sa chambre, et j'eus à arranger pour elle le sofa du parloir, en attendant qu'une autre chambre lui fut préparée. Pour obvier à la fatigue de monter et de descendre l'escalier, nous l'installâmes dans cette chambre-ci, où vous êtes à présent, au même étage que le parloir; et bientôt elle se sentit assez forte pour aller d'une chambre à l'autre, en s'appuyant sur le bras d'Edgar. Ah! je pensais bien à présent qu'elle allait recouvrer la santé, cette santé si espérée autour d'elle. Et il y avait une double cause pour la désirer, car de l'existence de Catherine dépendait celle d'une autre personne. M. Linton pourrait se réjouir de la naissance d'un héritier, et ses terres seraient ainsi affranchies de la griffe d'un étranger.
J'aurais dû vous dire que, environ six semaines après son départ, Isabella avait envoyé à son frère une courte note annonçant son mariage avec Heathcliff. La note était sèche et froide; mais tout en bas il y avait, griffonnée au crayon, une confuse apologie, et la demande d'un bon souvenir et d'une réconciliation, si sa conduite l'avait offensé. Elle affirmait qu'elle ne pouvait maintenant y remédier, ni défaire ce qui était fait. Je crois que Linton ne répondit rien. Quinze jours après, je reçus moi-même une longue lettre qui me parut étrange, venant d'une fiancée à peine sortie de sa lune de miel. Je vais vous la lire, car je l'ai conservée. Toutes les reliques des morts qu'on a aimés sont précieuses.
Chère Ellen,
«Je suis arrivée hier soir à Wuthering Heights où j'ai appris pour la première fois que Catherine a été et est encore malade. Je suppose donc qu'il serait impossible de lui écrire; et mon frère est ou trop fâché ou trop désolé pour répondre à la lettre que je lui ai envoyée. Il faut pourtant que j'écrive à quelqu'un, et n'ayant pas à choisir, je m'adresse à vous.
Informez Edgar que je donnerais le monde pour revoir son visage, que mon cœur est revenu à Trushcross-Grange vingt-quatre heures après que je l'ai quittée, et que c'est là qu'il est en ce moment, plein de chaude tendresse pour lui et pour Catherine. Pourtant je ne puis l'y suivre; il ne faut pas qu'ils m'attendent et je les laisse en tirer les conclusions qu'ils voudront, pourvu seulement qu'ils n'attribuent pas ma conduite à la faiblesse de ma volonté ou de mon affection.
Le reste de la lettre est pour vous seule. Je veux vous demander deux questions. D'abord, comment avez-vous fait pour garder les sentiments généreux de la nature humaine pendant que vous résidiez ici? Je ne vois aucun sentiment que les gens qui m'entourent partagent avec moi.
La seconde question m'intéresse beaucoup: cet homme, ce M. Heathcliff, est-il un homme? Si oui, est-il fou? Et si non, est-il un démon? Je ne veux pas vous dire les raisons qui me font faire cette question; mais je vous supplie de m'expliquer si vous le pouvez qui j'ai épousé, c'est-à-dire quand vous viendrez me voir, et il faut que vous veniez bientôt, Ellen. N'écrivez pas, mais venez, et rapportez-moi quelque chose d'Edgar.
Apprenez maintenant comment j'ai été reçue dans ma nouvelle maison. C'est pour m'amuser que j'insiste sur des sujets tels que le manque de confort extérieur. En réalité, ils ne m'occupent jamais, et je rirais et danserais de joie si je découvrais que leur absence est ma seule misère réelle, et que le reste n'est qu'un mauvais rêve.
Le soleil se couchait derrière la Grange lorsque nous arrivâmes sur la lande, il devait être six heures; mon compagnon s'arrêta une demi-heure pour inspecter le parc et les jardins et probablement le lieu lui-même; de sorte qu'il faisait nuit lorsque nous descendîmes de cheval dans la cour pavée de la ferme, où votre vieux compagnon Joseph sortit pour nous recevoir, s'éclairant d'une chandelle fumeuse. Il s'acquitta de cette mission avec une courtoisie toute à son avantage. D'abord il éleva sa torche au niveau de ma figure, fit une grimace maligne, projeta sa lèvre inférieure, et se détourna; puis il prit les deux chevaux et les conduisit à l'écurie, et reparut de nouveau pour verrouiller la grand'porte, comme si nous vivions dans un château féodal.
Heathcliff s'arrêta pour lui parler et j'entrai dans la cuisine, un trou sale et sans ordre que certainement vous ne reconnaîtriez pas, tant il doit avoir changé depuis votre départ. Auprès du feu se tenait un enfant à la mine canaille, solide dans ses membres et malpropre dans ses vêtements, avec des yeux et une bouche qui rappelaient Catherine.
--Ceci est le neveu légal d'Edgar, pensais-je, et le mien aussi en un sens. Je dois lui serrer la main et--oui--je dois l'embrasser. Il est bon d'établir au début une bonne entente.
Je m'approchai, et, en essayant de prendre son poing calleux, je lui dis:
--Comment allez-vous, mon chéri?
Il répondit dans un jargon que je ne comprenais pas.
--Est-ce que vous et moi nous serons amis, Hareton? repris-je.
Un juron, et la menace de lancer Throttler sur moi si je ne «décampais» pas, voilà ce que j'eus pour me récompenser de ma persévérance.
--Eh! Throttler, mon garçon, murmura le petit misérable réveillant dans un coin un bouledogue à demi-sauvage. Et maintenant, veux-tu t'en aller? demanda-t-il avec autorité.
Toute effrayée, j'obéis: je m'installai sur le seuil pour attendre l'arrivée des autres. M. Heathcliff continuait à ne pas se faire voir et Joseph, que j'avais suivi à l'écurie et prié de m'accompagner, me répondit qu'il avait autre chose à faire et continua son travail, sans cesser de remuer ses lourdes mâchoires, avec un regard de mépris sur ma toilette et ma contenance.
Je fis le tour de la cour et j'arrivai à une autre porte ou je pris la liberté de frapper, dans l'espoir de voir arriver un domestique plus obligeant. Après un moment, la porte fut ouverte par un homme de haute taille, sans cravate, et d'ailleurs extrêmement mal mis; ses traits étaient cachés sous des masses de cheveux touffus; et ses yeux, eux aussi, étaient comme des fantômes de ceux de Catherine, avec toute leur beauté anéantie.
«Qu'est-ce que vous faites ici, me demanda-t-il en grognant. Qui êtes-vous?
--Mon nom était Isabella Linton, répondis-je, vous m'avez vue auparavant, monsieur, je viens d'épouser M. Heathcliff, et c'est lui qui m'a conduite ici, avec votre permission, je suppose.
--Ainsi, il est revenu? demanda le sauvage, avec des yeux de loup affamé.
--Oui, nous venons d'arriver, mais il m'a laissé à la porte de la cuisine, et quand j'ai voulu entrer, votre petit garçon s'est mis en sentinelle et m'a effrayée avec l'aide d'un bouledogue.
--Le damné vilain a bien fait de tenir sa parole! grommela celui qui devait être désormais mon hôte, explorant de l'œil les ténèbres derrière moi avec l'espoir de découvrir Heathcliff; après quoi, il se laissa aller à un monologue d'exécration et de menaces sur ce qu'il aurait fait si le «démon» l'avait trompé.
J'eus regret d'avoir tenté cette seconde entrée, et je songeais à m'éloigner avant qu'il eût fini ses malédictions; mais il m'en empêcha en me forçant d'entrer et en verrouillant de nouveau la porte. Il y avait un grand feu, et c'était la seule lumière pour éclairer l'énorme pièce dont le plancher était devenu d'un gris sale, de même que tous les plats d'étain qui, dans mon enfance, ne manquaient jamais d'attirer mes regards. Je demandai si je pouvais appeler la servante et me faire conduire dans une chambre à coucher. M. Earnshaw ne répondit pas. Il marchait de long en large avec ses mains dans ses poches, paraissant avoir complètement oublié ma présence; il semblait si profondément absorbé, et son aspect général dénotait tant de misanthropie que je ne pus me décider à le déranger de nouveau.
Vous ne serez pas surprise, Ellen, d'apprendre que je me sentais particulièrement triste dans cette compagnie, à ce foyer inhospitalier. Je songeais qu'à quatre milles de là était ma délicieuse maison, contenant les seuls gens que j'aimais sur la terre, mais que ces quatre milles, je ne pourrais jamais les franchir, comme si c'était un océan qui nous séparait. Je me demandais où je pourrais me tourner pour trouver une consolation; et (mais prenez garde de dire cela à Edgar ou à Catherine) je sentis que mon plus grand chagrin était de ne trouver personne qui veuille ou puisse être mon allié contre Heathcliff. C'est presque avec joie que j'avais songé à notre installation aux Heights; je m'imaginais que cette disposition me permettrait de ne plus vivre seule avec lui; mais lui, il connaissait les gens avec qui nous vivrions, et n'avait pas peur qu'ils se mêlent de nos affaires. Je restais assise et songeais douloureusement. La cloche sonna huit heures, puis neuf heures, et toujours mon compagnon allait de long en large, la tête penchée sur la poitrine, et sans émettre d'autre son qu'un grognement ou un juron de temps à autre. J'écoutais pour découvrir une voix de femme dans la maison, et je m'occupais à de terribles regrets et à d'affreuses prévisions, si bien que je ne pus m'empêcher de soupirer et de pleurer. Earnshaw s'arrêta en face de moi, et parut se rappeler ma présence; et moi, profitant de son attention, je lui dis que j'étais fatiguée de mon voyage, et que je le priais de me conduire vers la servante.
--Mais nous n'en avons aucune, me répondit-il; il faudra que vous vous arrangiez vous-même.
--Mais alors, dites-moi ou je dois dormir? sanglotai-je. J'avais perdu tout respect des convenances, écrasée par la fatigue et le chagrin.
--Joseph vous montrera la chambre d'Heathcliff; ouvrez cette porte, il est là.
J'allais obéir, mais soudain il m'arrêta et ajouta, avec le ton le plus singulier: «Soyez assez bonne pour fermer à clé et pour tirer le verrou, ne l'oubliez pas!
--Bien, dis-je. Mais pourquoi, M. Earnshaw?» Je ne pouvais me faire à l'idée de m'enfermer moi-même dans une chambre avec Heathcliff.
--Regardez ceci, me répondit-il en tirant de son gilet un bizarre pistolet, avec un couteau attaché au canon. Voici un grand tentateur pour un homme désespéré, n'est-ce pas? Chaque nuit, je ne puis résister au désir de monter avec cette arme jusqu'à sa porte. Si jamais je la trouve ouverte, c'en est fait de lui. Je le fais invariablement, même si, à la minute d'avant, je me suis rappelé mille raisons pour m'empêcher de le faire; c'est quelque démon qui me pousse à contrarier mes propres desseins en le tuant.
J'observais curieusement l'arme. Et une idée hideuse me frappa: combien je serais puissante en possédant un tel instrument. Je le pris de sa main, le touchai. L'expression de ma figure pendant cette seconde parut l'étonner: il n'y découvrit pas l'horreur, mais l'envie. Il me retira vite le pistolet des mains, ferma le couteau qui y était attaché, et cacha le tout dans son gilet.
--Il m'est indifférent que vous le lui disiez, fit-il. Mettez-le sur ses gardes, et veillez sur lui. Je vois que vous savez en quels termes nous sommes, puisque son danger ne vous choque pas.
--Qu'est-ce donc que Heathcliff vous a fait? demandai-je. En quoi vous a-t-il nui, pour autoriser cette haine mortelle? Ne serait-il pas plus sage de lui ordonner de quitter la maison?
--Non, tonna Earnshaw; s'il faisait mine de me quitter de nouveau, ce serait un homme mort: persuadez-lui de le faire, si vous voulez le tuer. Faudrait-il donc que je perde tout, sans une chance de le regagner? Faudrait-il qu'Hareton devienne un mendiant? Damnation! Je veux ravoir ce qu'il m'a pris, et je veux avoir aussi son or, et aussi son sang; et c'est l'enfer qui aura son âme.
Vous m'avez souvent parlé, Ellen, des habitudes de votre vieux maître. Évidemment, il est sur la pente de la folie, du moins il y était la nuit dernière. Je frissonnais à l'idée de l'approcher; et il me parut que la maussaderie mal élevée du domestique était agréable en comparaison. Earnshaw avait repris sa promenade songeuse, de sorte que je pus tirer le verrou et m'enfuir dans la cuisine. Joseph était penché sur le feu, en train de mêler quelque chose dans une marmite dont le contenu commençait à bouillir. J'avais faim, je résolus que le repas serait mangeable. Aussi, en criant d'une voix aiguë que je voulais faire moi-même le porridge, je m'installai à la place de Joseph, après avoir enlevé mon chapeau et mon amazone.
--M. Earnshaw, dis-je, m'ordonne de m'arranger moi-même; c'est ce que je vais faire, j'aurais trop peur de mourir de faim en faisant la dame parmi vous.
Indifférente aux lamentations de Joseph, je me mis vivement à l'ouvrage, en soupirant au souvenir d'une période où un tel exercice aurait été de ma part une simple plaisanterie. Ma façon de préparer le porridge sembla indigner le vieux drôle, et son indignation grandit encore lorsque je refusai de boire à même après le petit Hareton à un pot de lait qu'on venait d'apporter.
--Je veux avoir mon souper dans une autre chambre, dis-je; n'avez-vous pas ici d'endroit que vous appeliez un parloir?
--Parloir, répliqua-t-il d'un ton sarcastique, parloir? Non, nous n'avons pas de parloir. Si vous n'aimez pas notre compagnie, il y a celle des maîtres; si vous n'aimez pas celle des maîtres, il y a la nôtre.
--Alors, je vais remonter, répondis-je; montrez-moi une chambre.
Je me servis du lait dans un pot; et je fis mine de monter; Joseph me précéda en grommelant dans l'escalier, et nous montâmes au grenier; il ouvrait une porte, çà et là, pour regarder les appartements qu'il m'offrait.
--Voici une chambre, me dit-il enfin; elle est assez bonne pour qu'on puisse y manger un peu de porridge: il y a dans le coin un tas de blé, c'est très propre; si vous avez peur de salir votre robe de soie, vous n'avez qu'à étendre votre mouchoir.
La chambre était une espèce de trou rempli d'une forte odeur de malt et de grain; divers sacs contenant ces substances étaient empilés à l'entour, laissant au milieu un large espace nu.
--Eh quoi! homme, m'écriai-je, le regardant en face d'un air furieux, ceci n'est pas une place pour dormir! Je désire voir ma chambre à coucher.
--Chambre à coucher? répéta-t-il avec son ton de moquerie. Vous voyez toutes les chambres à coucher qu'il y a ici: voici la mienne.
Il me désigna le second grenier, ne différant du premier que par ce que les murs y étaient plus nus et qu'il y avait un grand lit bas et sans rideaux, avec une couverture rouge au pied.
--Qu'ai-je à faire de la vôtre? répliquai-je. Je suppose que M. Heathcliff ne loge pas au grenier?
--Oh, est-ce celle de M. Heathcliff que vous demandiez? cria-t-il, comme s'il faisait une découverte toute nouvelle. Pourquoi ne pas l'avoir dit tout de suite? Je vous aurais expliqué sur place que c'était justement la seule chose que vous ne pouviez pas voir, car il la tient toujours fermée, et personne n'y entre que lui.
--Vous avez ici une maison admirable, Joseph, ne pus-je m'empêcher de déclarer, et des habitants bien agréables; et je crois bien que l'essence concentrée de tout ce qu'il y a de folie dans le monde a envahi mon cerveau le jour où j'ai réuni mon sort aux leurs. Mais ce n'est pas ce qui m'occupe à présent; il y a d'autres chambres. Pour l'amour du ciel, soyez prompt, et laissez-moi m'installer quelque part!
Il ne me fit pas de réponse, mais s'élança dans l'escalier de bois et fit halte devant un appartement qui me parut bien être le meilleur de la maison, malgré l'état de dégradation où il se trouvait. Je me préparais à entrer et à en prendre possession lorsque mon guide m'annonça que c'était la chambre du maître. Cependant, mon souper s'était refroidi, mon appétit évanoui et ma patience épuisée. J'insistai pour avoir aussitôt un lieu de refuge et des moyens de repos.
--Mais où diable voulez-vous qu'on vous mette? Que le seigneur nous pardonne! Vous avez tout vu excepté la petite chambre d'Hareton. Il n'y a pas un autre appartement dans toute la maison!
Mortellement vexée, je jetai par terre le pot que je tenais et je m'assis au pied de l'escalier, cachant ma tête dans mes mains.
Joseph s'éloigna en grognant vers sa tanière, et emporta la lumière avec lui. Je restai dans l'obscurité. Les réflexions que je fis dans cette triste situation m'amenèrent à voir la nécessité de réprimer mon orgueil et d'étouffer ma colère. Je trouvai un aide inattendu en Throttler, en qui je reconnaissais maintenant un fils de notre vieux Skulker; il avait passé son enfance à la Grange et c'était mon père qui l'avait donné à M. Hindley. Il sembla me reconnaître, frotta son nez contre le mien en manière de salut, puis se hâta de dévorer le porridge, tandis que moi-même sautais de marche en marche, essuyant avec mon mouchoir le lait que j'avais répandu. À peine avions-nous fini notre travail que j'entendis le pas d'Earnshaw dans le passage; le chien se ramassa contre le mur, et moi-même me cachai dans une porte. Mais il paraît que les efforts du chien à éviter la rencontre ne furent pas heureux: car j'entendis quelque chose qui tombait, et un long aboiement de souffrance. Tout de suite après, Joseph monta avec Hareton, pour le coucher. C'était dans la chambre d'Hareton que j'avais trouvé refuge; le vieux en me voyant me dit que je pouvais rester où j'étais, et que l'enfant irait coucher ailleurs, cette nuit là.
Joyeusement, je mis à profit cette nouvelle; et je n'étais pas encore assise dans une chaise auprès du feu que déjà je m'endormis. Mon sommeil fut profond et doux, bien que trop court. Car Heathcliff me réveilla: il venait de rentrer, et me demanda, dans son aimable manière, ce que je faisais là. Je lui expliquai la raison de ma longue attente, et comme quoi il avait la clé de notre chambre dans sa poche. L'adjectif notre parut l'offenser mortellement. Il jura que ce n'était pas la mienne, ne le serait jamais, qu'il aimerait mieux.... Mais je ne puis vous répéter son langage, ni vous décrire sa conduite habituelle: il est ingénieux et infatigable dans son effort à me faire horreur. Quelquefois il m'étonne avec une intensité qui efface mes craintes; mais je vous assure qu'un tigre ou un serpent venimeux ne me produirait pas une terreur égale à celle qu'il me cause. C'est lui qui m'a annoncé la maladie de Catherine, accusant mon frère de l'avoir causée, me promettant que j'aurai à souffrir à la place d'Edgar jusqu'à ce qu'il trouve une prise directe sur lui.
Je le hais, je suis malheureuse, j'ai été folle. Prenez bien garde de souffler un mot de tout cela à qui que ce soit à la Grange. Je vous attendrai tous les jours, ne me faites pas défaut.
ISABELLA.
CHAPITRE XI
Sitôt cette lettre lue, je m'en allai trouver le maître, et je l'informai que sa sœur, arrivée aux Heights, venait de m'envoyer une lettre pour m'exprimer son chagrin de la maladie de Madame Linton, et en même temps son ardent désir de le voir; je lui dis aussi qu'Isabella le priait de lui faire parvenir par mon entremise un gage de son pardon.
--De mon pardon! s'écria Linton, mais je n'ai rien à lui pardonner, Ellen. Vous pouvez aller cette après-midi à Wuthering Heights, si vous voulez, et dire que je ne suis pas irrité, mais affligé de l'avoir perdue; d'autant plus que je ne puis croire qu'elle soit jamais heureuse. Pourtant, il est tout à fait hors de question que j'aille la voir jamais; nous sommes séparés pour la vie; et si elle veut réellement m'obliger, qu'elle persuade au vilain qu'elle a épousé de quitter ce pays.
--Et vous ne voudriez pas lui écrire un petit mot, monsieur? demandai-je d'un ton suppliant.
--Non, répondit-il, c'est inutile. Je n'aurai pas plus de communication avec la famille d'Heathcliff que sa famille à lui avec la mienne.