Part 13
Elle ne pouvait se faire à cette idée que je lui avais mise dans la tête, de la résignation philosophique de M. Linton. À force de la retourner, son irritation fiévreuse devint de la folie, et elle se mit à déchirer l'oreiller avec ses dents; puis, se relevant toute brûlante, elle désira avoir la fenêtre ouverte. Nous étions au milieu de l'hiver, le vent soufflait violent du nord-ouest, et je refusai de lui obéir. Les expressions qui se succédaient sur sa figure, et les changements de ses humeurs commençaient à m'alarmer sérieusement: je me rappelais sa première maladie, et comment le docteur avait recommandé de ne pas la contrarier. Une minute auparavant, elle était violente; maintenant mollement accoudée et sans relever mon refus de lui obéir, elle paraissait trouver une distraction enfantine à tirer les plumes de l'oreiller par les déchirures qu'elle avait faites, et à les ranger suivant leurs différentes espèces.
--Ceci est d'un dindon, se murmurait-elle à elle-même, et ceci d'un canard sauvage; et ceci d'un pigeon. Ah! ils mettent des plumes de pigeon dans l'oreiller--rien d'étonnant à ce que je ne puisse pas mourir.
--Laissez cette besogne d'enfant, lui dis-je, lui enlevant l'oreiller et retournant les trous du côté du matelas, car elle enlevait maintenant les plumes par poignées. Recouchez-vous et fermez vos yeux, vous délirez. Voilà une moisson, le duvet vole comme de la neige!
J'allais ça et là le ramassant.
--Nelly, poursuivit-elle d'une voix rêveuse, je vois en vous une vieille femme, vous avez des cheveux gris et les épaules courbées. Ce lit est la cave des fées sous Penniston Crag, et vous êtes en train de recueillir des boucles de follets pour mettre à mal nos génisses, et vous prétendez, parce que je suis là, que ce sont seulement des flocons de laine. Voilà à quoi vous en serez dans cinquante ans d'ici, car je sais que vous n'êtes pas ainsi maintenant. Je ne délire pas, vous vous trompez, car j'ai conscience qu'il est nuit, et qu'il y a deux chandelles sur la table qui font reluire l'armoire sombre comme du jais.
--L'armoire? où est-elle, demandai-je; vous parlez dans votre sommeil?
--Elle est contre le mur, comme toujours. Elle a un air étrange: j'y vois une figure.
--Il n'y a pas d'armoire dans la chambre, et jamais il n'y en a eu, dis-je, me rasseyant: et je soulevai le rideau pour pouvoir l'observer.
--Ne voyez-vous pas cette figure? demanda-t-elle, regardant fixement le miroir.
J'eus beau dire, je ne pus lui faire comprendre que c'était sa figure à elle. Je me levai et le couvris d'un châle.
--Elle est toujours derrière! poursuivit-elle avec anxiété, et elle a bougé. Qui est-ce? J'espère qu'elle ne va pas sortir quand vous serez partie. Oh Nelly, la chambre est hantée! J'ai peur d'être seule.
Je pris sa main dans la mienne et lui ordonnai de se tranquilliser, car une série de tressaillements la convulsaient, et elle tenait à garder son regard fixé sur le miroir.
--Il n'y a personne ici, insistai-je, c'était vous même, Madame Linton: vous l'avez reconnu il y a un moment.
--Moi-même! Et l'horloge sonne minuit! C'est vrai alors, que c'est effrayant.
Ses doigts ramassèrent les draps et les amoncelèrent sur ses yeux. Je fis un effort pour aller vers la porte avec l'intention d'appeler son mari, mais je fus ramenée en arrière par un cri perçant: le châle était tombé du miroir.
--Eh quoi, qu'est-ce qu'il y a, criai-je? Qu'est-ce qui la prend à présent? Réveillez-vous. C'est la glace, le miroir, Mme Linton; et c'est vous-même que vous y voyez, et me voilà moi aussi, à côté de vous.
Tremblante et égarée, elle me retenait fiévreusement, mais l'expression d'horreur avait par degrés disparu de sa figure, sa pâleur était remplacée par une rougeur de honte.
--Oh chère! je croyais que j'étais à la maison, couchée dans ma chambre à Wuthering Heights. Je suis si faible que mon cerveau s'est troublé et que j'ai crié sans en avoir conscience. Ne dites rien, mais restez avec moi. J'ai peur de dormir.
--Un bon sommeil vous fera bien, madame, répondis-je, et j'espère que ces souffrances vous empêcheront de recommencer à vous laisser mourir de faim.
--Oh si j'étais seulement dans mon lit, dans la vieille maison! continua-t-elle amèrement, en se tordant les mains. Et ce vent qui souffle dans les pins! Laissez-moi le sentir, il vient tout droit de la lande, laissez-moi en avoir un souffle!
Pour la calmer, j'entr'ouvris quelques secondes la fenêtre. Une brise froide s'élança dans la chambre; je refermai et revins à mon poste. À présent, elle était couchée tranquille, le visage baigné de larmes. L'épuisement du corps avait entièrement dompté son esprit: notre ardente Catherine ne valait pas mieux qu'un enfant pleurant.
--Combien y a-t-il de temps que je me suis enfermée ici? demanda-t-elle, revivant tout à coup.
--C'était lundi soir, répondis-je, et nous sommes jeudi soir, ou plutôt vendredi matin.
--Quoi, de la même semaine! s'écria-t-elle; seulement si peu de temps!
--C'est un temps assez long, pour ne vivre que d'eau froide et de mauvaise humeur, observai-je.
--Eh bien, il me semble qu'il y a un nombre d'heures terrible, murmura-t-elle avec un accent de doute; il doit y avoir plus longtemps. Je me rappelle que j'étais dans le parloir après leur dispute, et qu'Edgar m'a cruellement provoquée, et que je me suis enfuie désespérée dans cette chambre. Aussitôt que j'eus barré la porte, une obscurité absolue s'abattit autour de moi et je tombai sur le plancher. Je ne pouvais expliquer à Edgar combien j'étais certaine d'avoir un accès, ou de devenir folle furieuse, s'il s'obstinait à me vexer. Je n'avais aucun empire sur ma langue ni mon cerveau, et lui peut-être ne devinait pas mon agonie; c'est à peine si j'ai eu assez de sens pour essayer d'échapper à lui et à sa voix. Avant que je me sois remise assez pour voir et entendre, il commença à faire sombre, et, Nelly, je vais vous dire ce que j'ai pensé, et ce qui a continué à me repasser dans l'esprit au point que j'ai craint pour ma raison. Pendant que j'étais couchée là, avec ma tête contre ce pied de table, et mes yeux discernant vaguement le carré gris, de la fenêtre, il me sembla que j'étais à la maison, enfermée dans le lit aux panneaux de chêne; et mon cœur souffrait de quelque grande souffrance que je n'ai pu me rappeler en me réveillant. Je songeais et m'épuisais pour découvrir ce que ce pouvait être et, chose très étrange, toutes les sept dernières années de ma vie s'étaient effacées de mon esprit. Je ne me rappelais même pas qu'elles eussent existé. J'étais un enfant; mon père venait d'être enterré, ma misère naissait de la séparation qu'avait ordonnée Hindley entre Heathcliff et moi. Pour la première fois, je me trouvais couchée seule; et, m'éveillant d'un sommeil désagréable après une nuit de larmes, je soulevai ma main pour repousser les panneaux; ma main frappa la planche de cette table, la fit glisser le long du tapis, et alors ma mémoire me revint tout d'un coup; mon angoisse récente s'engloutit dans un paroxysme de désespoir. Je ne puis dire pourquoi je me sentais si affreusement misérable; ce doit avoir été un instant de folie, car il n'y a guère de quoi. Mais de supposer qu'à douze ans, j'aie été privée des Heights, et de tous mes liens d'autrefois, et de mon tout, comme Heathcliff l'était à ce moment, et que j'aie été convertie tout à coup en Madame Linton, la maîtresse de Thrushcross Grange et la femme d'un étranger; une exilée, une bannie de ce qui avait été mon monde! Vous faites-vous une idée de l'abîme où je roulais? Vous pouvez secouer la tête, Nelly, c'est vous qui avez aidé à mon malheur. Vous auriez dû parler à Edgar et le forcer à me laisser en paix. Oh, je brûle! Je voudrais être de nouveau une jeune fille, à demi sauvage et hardie et libre, et me riant des injures au lieu d'en être affolée. Pourquoi suis-je si changée? Je suis sûre que je redeviendrais moi-même si je pouvais me retrouver sur la bruyère de ces collines. Rouvrez la fenêtre toute grande; laissez-la ouverte. Vite, pourquoi ne bougez-vous pas?
--Parce que je ne veux pas vous faire mourir en vous laissant prendre froid.
--Dites plutôt que vous ne voulez pas me donner une chance de vie, reprit-elle d'un ton sombre. Pourtant, je puis encore m'aider moi-même: je vais ouvrir.
Et, se glissant hors du lit avant que j'aie pu l'en empêcher, elle traversa la chambre d'un pas incertain, ouvrit vivement la fenêtre, et se pencha dehors, sans souci de l'air glacial qui frappait ses épaules comme un couteau. Je la menaçai, et enfin j'essayai de la forcer à se retirer. Mais je vis bientôt que son délire lui avait donné une force bien au-dessus de la mienne; car elle était en délire j'en fus convaincue par la suite de ses actions et de ses discours. Il n'y avait pas de lune, et toutes choses à l'entour reposaient dans une obscurité brumeuse; pas une lumière ne brillait près ou loin, sans compter que les lumières de Wuthering Heights n'étaient jamais visibles de là, et cependant elle affirmait qu'elle les voyait reluire.
--Regardez, criait-elle fiévreusement, voilà ma chambre avec la chandelle allumée et les arbres que le vent agite; et l'autre chandelle est dans le grenier de Joseph. Joseph veille très tard, n'est-ce pas? Il attend que je revienne pour fermer la grand'porte. Eh bien, il attendra encore un moment; c'est un dur voyage et j'ai le cœur triste pour le faire; et il faut que nous passions aujourd'hui par le cimetière de Gimmerton. Souvent nous avons bravé ensemble ses fantômes et nous nous sommes encouragés l'un l'autre à nous tenir debout parmi les tombes et à les appeler. Mais, Heathcliff, si je vous y encourage maintenant, l'oserez-vous? Si vous le faites, je vous garderai. Je ne veux pas rester seule étendue ici; ils peuvent m'enterrer à douze pieds sous la terre, et abattre l'église sur moi, je n'aurai pas de repos jusqu'à ce que vous soyez avec moi, non, jamais!
Elle s'arrêta, et reprit avec un étrange sourire: «Il hésite, il aimerait mieux me voir venir à lui! Alors, trouvez un moyen, et pas par ce cimetière! Comme vous êtes lent! Soyez content, vous m'avez toujours suivie.»
Comprenant qu'il était vain de raisonner contre sa folie, je me demandais comment je pourrais saisir quelque chose pour la couvrir sans cesser de la tenir, car je ne pouvais la laisser seule auprès de cette fenêtre ouverte, quand, à ma consternation, j'entendis le loquet de la porte se soulever et M. Linton entra. Il ne faisait que de descendre de la bibliothèque; en passant dans le corridor, il avait remarqué notre conversation et avait été attiré par la curiosité, ou la peur, et il était entré pour voir ce que cela signifiait à une heure aussi tardive.
--Oh, monsieur, criai-je, en réponse à l'exclamation sortie de ses lèvres devant le spectacle qu'il voyait, ma pauvre maîtresse est malade et je ne puis absolument rien sur elle; venez, je vous en prie, et persuadez-la d'aller au lit. Oubliez votre colère, car elle est difficile à mener dans une autre voie que la sienne.
--Catherine malade! dit-il, se hâtant vers nous. Fermez la fenêtre, Ellen! Catherine, pourquoi?... Il se tut; l'apparence hagarde de Madame Linton l'empêcha de parler et il ne put que promener d'elle sur moi un regard d'horreur stupéfaite.
--Elle est restée à s'agiter ici, continuai-je, sans presque rien manger, et sans jamais se plaindre. Elle n'a voulu laisser entrer personne jusqu'à ce soir, de sorte que nous n'avons pas pu vous informer de son état, ne le connaissant pas nous-mêmes, mais ce n'est rien.
Je sentis que je donnais ces explications de la façon la plus gauche; le maître fronça les sourcils.
--Ce n'est rien, dites-vous, Ellen Dean? me répondit-il durement. Il faudra pourtant que vous m'expliquiez plus clairement pourquoi vous m'avez laissé dans l'ignorance de ceci!
Et il prit sa femme dans ses bras, et la considéra avec angoisse.
Elle d'abord ne parut pas le reconnaître; il était invisible à ses yeux égarés. Pourtant son délire pouvait changer de sujet; cessant de contempler la nuit au dehors, elle concentra par degrés son attention sur lui, et finit par découvrir qui c'était qui la retenait.
--Ah, vous voici venu, n'est-ce pas, Edgar Linton? dit-elle avec une animation fâchée. Vous êtes une de ces choses que l'on trouve toujours quand on en a le moins besoin, et jamais quand il faudrait. Je suppose que nous allons avoir à présent une abondance de lamentations, je vois bien que nous allons l'avoir; mais elles ne m'empêcheront pas d'aller dans mon étroite maison là-bas, mon lieu de repos, où je me suis engagée à être avant la fin du printemps. C'est là-bas, entendez-vous, non parmi les Linton, sous le toit de la chapelle, mais en plein air, avec une pierre en tête; et vous aurez à choisir pour aller soit vers eux ou vers moi.
--Catherine, qu'avez-vous fait? commença le maître, ne suis-je plus rien pour vous? Aimez-vous vraiment ce misérable Heath....
--Silence! cria Madame Linton, silence en ce moment! Mentionnez ce nom encore une fois et je termine l'affaire aussitôt en me jetant par la fenêtre. Ce que vous touchez à présent, vous pouvez l'avoir, mais mon âme sera au bas de cette colline avant que vous ne remettiez la main sur moi. Je n'ai pas besoin de vous, Edgar, j'ai fini d'avoir besoin de vous. Retournez à vos livres, je suis heureuse que vous possédiez une consolation, car tout ce qui était à vous en moi s'est enfui.
--Son esprit divague, monsieur, hasardai-je; elle a déliré toute la soirée; mais laissez-la avoir du repos et une surveillance convenable, et elle se remettra. Désormais, nous aurons à être plus prudents quand il s'agira de la contrarier.
--Je ne désire désormais aucun avis de vous, répondit M. Linton; vous connaissiez la nature de votre maîtresse et vous m'avez encouragé à la tourmenter. Et ne pas me dire un mot qui me fasse soupçonner comment elle a été pendant ces trois jours, c'est vraiment manquer de cœur! Des mois de maladie n'auraient pas causé un tel changement!
Je commençai à me défendre moi-même, jugeant trop mauvais d'être blâmée pour la perversité d'une autre.
--Je savais que Madame Linton avait une nature impérieuse et obstinée, criai-je, mais je ne savais pas que vous désiriez encourager la sauvagerie de son caractère. Je ne savais pas que, pour lui être agréable, j'aurais dû sourire à M. Heathcliff. J'ai rempli le devoir d'une domestique fidèle en vous faisant mon rapport, et voici que je touche vraiment les gages d'une domestique fidèle! Eh bien, j'y prendrai garde la prochaine fois. La prochaine fois, vous aurez à vous renseigner vous-même.
--La prochaine fois que vous me ferez un rapport semblable, vous quitterez mon service, Ellen Dean, répliqua-t-il.
--Je suppose qu'alors vous préférez ne rien savoir de l'affaire? monsieur Linton, dis-je. Heathcliff a votre permission pour venir faire la cour à Miss, et pour entrer dans la maison dès que vous êtes absent, dans le but d'empoisonner la maîtresse contre vous!
Confuses qu'elles étaient, les pensées de Catherine s'appliquaient à suivre notre conversation.
--Ah! Nelly m'a trahie! s'écria-t-elle passionnément; Nelly est mon ennemie cachée. Vous, sorcière! Laissez-moi aller vers elle et je la ferai se repentir!
Une manie furieuse s'allumait dans ses yeux; elle luttait désespérément pour se dégager des bras de Linton. Je ne me sentais nullement disposée à risquer l'événement; et je quittai la chambre, prenant sur ma responsabilité d'aller chercher le secours du médecin.
En traversant le jardin pour arriver à la route, à un endroit où est enfoncé dans le mur un crochet à bride, je vis quelque chose de blanc qui faisait des mouvements irréguliers, poussé évidemment par autre chose que le vent. Malgré ma hâte, je m'arrêtai pour l'examiner, afin de ne pas avoir à m'imaginer plus tard que c'était une apparition de l'autre monde. Grandes furent ma surprise et ma perplexité en découvrant, par le toucher plus que par la vue, le lévrier de Miss Isabella, Fanny, suspendu à un mouchoir, et tout près d'étouffer. Je m'empressai de relâcher l'animal et de le conduire au jardin. Je l'avais vu suivre sa maîtresse dans sa chambre quand elle était allée au lit; et je me demandais comment il pouvait être descendu là et quelle méchante personne avait pu le traiter de la sorte. Pendant que je détachais le mouchoir du crochet, il me sembla saisir à plusieurs reprises le bruit de pas de chevaux galopant à quelque distance; mais il y avait tant de choses pour occuper mes réflexions que c'est à peine si j'accordai une pensée à cette circonstance, bien que ce fut un bruit étrange, en ce lieu, à deux heures du matin.
M. Kenneth, par bonheur, sortait justement de chez lui pour voir un malade dans le village, au moment où j'arrivai; et le récit que je lui fis de la maladie de Catherine Linton le détermina à m'accompagner aussitôt à la Grange. C'est un homme simple et rude; il ne se fit pas scrupule de me dire combien il doutait qu'elle survécût à cette seconde attaque, à moins qu'elle ne se montrât plus soumise à sa direction qu'elle n'avait fait auparavant.
--Nelly Dean, dit-il, je ne puis m'empêcher de supposer qu'il y a à cela une cause exceptionnelle. Que s'est-il passé à la Grange? On nous a rapporté ici des choses singulières. Une fille solide et courageuse comme Catherine ne tombe pas malade pour une bagatelle; comment cela a-t-il commencé?
--Le maître vous en informera, répondis-je; mais vous connaissez les dispositions violentes des Earnshaw, et Madame Linton les possède toutes. Ce que je puis vous dire, c'est que tout a commencé par une querelle. Pendant une tempête de passion, elle a été frappée d'une sorte d'accès. C'est du moins son explication à elle, car elle s'est enfuie au plus fort de sa crise et s'est enfermée. Après cela, elle a refusé de manger, et maintenant tantôt elle divague, et tantôt reste dans un demi-sommeil; reconnaissant les personnes qui l'entourent, mais ayant l'esprit rempli de toutes sortes d'idées et d'illusions.
--M. Linton va être bien affligé? observa Kenneth.
--Affligé? Il se brisera le cœur si quelque chose arrive! répondis-je; ne l'alarmez pas plus que de nécessité.
--Eh bien, je lui ai dit de prendre garde, dit le médecin, et il aura à supporter la conséquence d'avoir négligé mon avertissement. N'a-t-il pas été intime avec M. Heathcliff, ces temps derniers?
--Heathcliff vient souvent à la Grange, répondis-je, bien que ce soit plutôt parce que la maîtresse l'a connu autrefois que parce que le maître aime sa compagnie. Mais à présent, il est débarrassé de l'embarras de venir, et cela à cause de certaines aspirations présomptueuses vers Miss Linton. J'ai peine à croire qu'on le reçoive de nouveau.
--Et est-ce que Miss Linton lui a tourné le dos?
--Je ne suis pas dans sa confidence, répondis-je, répugnant à continuer ce sujet.
--Non, c'est une personne renfermée, remarqua-t-il en secouant la tête; elle ne prend avis que d'elle-même. Mais elle est réellement une petite folle. Je tiens d'une bonne autorité que, la nuit passée, elle et Heathcliff se promenaient dans la plantation derrière votre maison, vers deux heures; et il la pressait de ne pas rentrer dans la maison, mais de monter sur son cheval et de partir avec lui. Celui qui m'a rapporté ce fait m'a dit que la jeune fille n'avait pu faire cesser ses instances qu'en donnant sa parole d'honneur d'être prête lors du prochain rendez-vous; quand il doit avoir lieu, on ne l'a pas entendu; mais vous devez presser M. Linton de faire bonne garde.
Ces nouvelles ajoutèrent à mes frayeurs; je dépassai Kenneth, et c'est en courant que je fis la plus grande partie du chemin de retour. Le petit chien aboyait dans le jardin. Je perdis une minute pour lui ouvrir la porte, mais au lieu d'aller vers la maison, il continua à courir çà et là, reniflant l'herbe, et il se serait enfui sur la route si je ne l'avais pas saisi et emporté avec moi. En entrant dans la chambre d'Isabella, je vis mes soupçons confirmés; la chambre était vide. Si j'avais pu la prévenir il y a quelques heures, la maladie de Madame Linton aurait peut-être arrêté sa démarche irréfléchie. Mais à présent, que faire? Il y avait bien une possibilité de les surprendre en se mettant aussitôt à leur poursuite; mais moi-même je ne pouvais les poursuivre, et je n'osais pas mettre la maison en émoi, la remplir de confusion, et encore moins dévoiler la chose à mon maître, absorbé qu'il était dans l'autre malheur, et n'ayant plus de cœur de reste pour celui-là. Je ne vis rien d'autre à faire que de me taire et de laisser prendre aux choses leur cours naturel; et lorsque Kenneth arriva, je me fis de mon mieux une contenance pour aller l'annoncer. Catherine couchée dormait d'un sommeil agité; son mari avait réussi à calmer l'excès de frénésie; maintenant il était appuyé au-dessus de l'oreiller, observant toutes les ombres et tous les changements de sa figure.
Le médecin, après avoir examiné le cas, exprima l'espoir d'une issue favorable, si seulement nous pouvions maintenir autour de la malade une tranquillité parfaite et constante. Mais il me dit ensuite à moi que le danger qui menaçait n'était pas autant la mort que la folie définitive.
Je ne fermai pas l'œil de cette nuit, non plus que M. Linton. Nous ne nous étions pas couchés. Le lendemain matin les domestiques se levèrent avant l'heure habituelle, marchant à travers la maison d'un pas furtif, et échangeant des murmures quand ils se rencontraient. Chacun était debout, excepté Miss Isabella, et l'on commença à s'étonner de la durée de son sommeil. Son frère me demanda si elle n'était pas levée et parut impatient de la voir, froissé aussi du peu d'anxiété qu'elle montrait pour l'état de sa belle-sœur. Je tremblai à l'idée qu'il pouvait m'ordonner d'aller la chercher; mais le ciel m'épargna l'angoisse d'être la première à révéler sa fuite. Une des servantes, une fille insouciante qui était allée de bonne heure faire une commission à Gimmerton, arriva toute essoufflée dans la chambre, la bouche ouverte, criant:
--Oh chère, chère! Qu'est-ce qui va nous arriver maintenant! Maître, maître, notre jeune dame...
--Taisez-vous! lui criai-je, enragée de cette attitude bruyante.
--Parlez plus bas, Marie--de quoi s'agit-il? demanda M. Linton; qu'est-ce qui est arrivé à votre jeune dame?
--Elle est partie, elle est partie! Ce Heathcliff s'est enfui avec elle.
--Ce n'est pas vrai! s'écria Linton, se levant tout agité. Cela ne peut pas être; comment cette idée est-elle entrée dans votre tête? Ellen Dean, allez la chercher! C'est incroyable, c'est impossible!
En parlant, il entraînait la servante avec lui vers la porte, et lui demandait de nouveau les raisons qu'elle avait pour faire cette assertion.
--Eh bien, j'ai rencontré sur le chemin, bredouilla-t-elle, le garçon qui vient chercher le lait ici, et il m'a demandé si nous n'étions pas dans l'embarras à la Grange. Je pensais qu'il voulait parler de la maladie de madame, et je répondis oui. Alors il me dit: «On a envoyé quelqu'un les poursuivre, n'est-ce pas?» Je le regardais avec étonnement. Alors, voyant que je ne savais rien, il me dit comment un gentleman et une dame avaient fait halte chez un forgeron, à deux milles de Gimmerton, pour faire rattacher un fer à un cheval; et la fille du forgeron étant allée voir qui c'était, il se trouva qu'elle les connaissait lui et elle. Elle remarqua que l'homme mettait un souverain en paiement dans la main de son père. La dame avait un manteau sur sa figure; mais elle a demandé un verre d'eau, et, pendant qu'elle buvait, le manteau est tombé, de sorte qu'on l'a vue très distinctement. Heathcliff tenait les deux brides, et tous deux essayaient de cacher leur figure dans le village, et allaient aussi vite que la route le permettait. La fille n'a rien dit à son père, mais elle l'a dit ce matin à tout Gimmerton en arrivant.