Un amant

Part 12

Chapter 123,963 wordsPublic domain

--Judas! Traître! m'écriai-je. Vous êtes donc aussi un hypocrite, un trompeur de parti-pris!

--Qui est-ce, Nelly? dit la voix de Catherine derrière moi.

J'avais été trop occupée de ce qui se passait dehors pour la voir entrer.

--Votre indigne ami, répondis-je avec chaleur, ce monstre là-bas! Ah! il nous a vues, il vient ici, je me demande s'il aura le cœur de trouver une excuse plausible pour cet amour qu'il témoigne à Miss quand il vous a dit qu'il la haïssait.

Madame Linton vit Isabella se délivrer de l'étreinte et courir dans le jardin. Une minute après, Heathcliff ouvrit la porte. J'avais peine à m'empêcher de donner libre cours à mon indignation, mais Catherine insista d'un ton fâché pour que je me taise, me menaçant de me faire sortir de la cuisine si j'osais être assez présomptueuse pour intervenir avec ma langue insolente.

--À vous entendre, on croirait que vous êtes la maîtresse! criait-elle. Il faut que vous restiez à votre place. Heathcliff, à quoi songez-vous de soulever ce tapage? Je vous ai dit de laisser Isabella tranquille. Je vous prie de le faire, à moins que vous ne soyez las d'être reçu ici et que vous ne souhaitiez que Linton verrouille la porte contre vous.

--Dieu le préserve d'essayer! répondit le noir vilain, que je détestais en ce moment de tout mon cœur. Dieu le garde doux et patient! Tous les jours j'ai une envie plus folle de l'envoyer au ciel!

--Silence! dit Catherine, fermant la porte intérieure, ne me vexez pas. Pourquoi ne vous êtes-vous pas rendu à ma requête? Est-ce elle qui est venue exprès sur votre chemin?

--Que vous importe? grommela-t-il. J'ai le droit de l'embrasser si elle veut et vous n'avez pas le droit de m'en empêcher. Je ne suis pas votre mari, vous n'avez pas à être jalouse de moi.

--Je ne suis pas jalouse de vous, répondit la maîtresse. Je suis jalouse pour vous. Éclairez votre figure et ne me faites pas la grimace. Si vous aimez Isabella, vous l'épouserez. Mais, l'aimez-vous? Dites la vérité, Heathcliff. Là, vous ne voulez pas répondre! Je suis certaine que vous ne l'aimez pas.

--Et est-ce que M. Linton permettrait à sa sœur de se marier avec cet homme? demandai-je.

--Il faudrait que M. Linton le permette, répondit ma dame avec décision.

--On pourrait lui en épargner l'embarras, dit Heathcliff; on se passerait fort bien de sa permission. Et pour ce qui est de vous, Catherine, j'ai envie de vous dire quelques mots, pendant que nous y sommes. Je veux que vous soyez prévenue que je sais que vous m'avez traité d'une façon infernale, infernale, entendez-vous? Et si vous vous flattez de l'idée que je ne m'en aperçois pas, vous êtes folle, et si vous pensez que je puisse être consolé par de douces paroles, vous êtes une idiote, et si vous vous imaginez que je vais souffrir sans me venger, vous vous convaincrez très prochainement du contraire. En attendant, je vous remercie de m'avoir dit le secret de votre belle-sœur, je vous jure que j'en tirerai tout le parti possible, et tenez-vous à l'écart!

--Quelle nouvelle phase de son caractère est-ce là? s'écria Madame Linton stupéfaite. Je vous ai traité d'une façon infernale et vous voulez vous venger: comment l'entendez-vous, ingrat animal? Comment vous ai-je traité d'une façon infernale?

--Je ne cherche pas de vengeance sur vous, reprit Heathcliff d'un ton moins véhément. Ce n'est pas mon plan. Vous êtes bienvenue à me torturer à mort pour votre amusement, mais il faut que vous me laissiez m'amuser un peu moi aussi dans le même style, et que vous vous reteniez de m'injurier autant qu'il vous est possible. Après avoir rasé mon palais, ne construisez pas une cahute pour me la donner comme une maison, avec une admiration complaisante pour votre charité. Si je pouvais imaginer que vous désirez réellement me voir marié à Isabella, je me couperais la gorge.

--Oh! le mal est que je ne suis pas jalouse, n'est-ce pas? cria Catherine. Eh bien! je ne répète pas mon offre d'une femme, c'est comme si l'on offrait à Satan une âme perdue. Votre joie, comme la sienne, consiste à faire souffrir, et vous le prouvez encore cette fois. Edgar est remise de la mauvaise humeur que lui a inspirée votre venue; je commence à être rassurée et tranquille; et vous, impatient de nous savoir en paix, vous paraissez résolu à exciter une querelle. Querellez-vous donc avec Edgar, si cela vous plait, et trompez sa sœur; vous emploierez ainsi la méthode la plus efficace pour vous venger sur moi.

La conversation cessa, Madame Linton s'assit auprès du feu, toute rouge et la mine sombre. Le démon qui était en elle devenait intraitable; elle ne pouvait ni le congédier ni le retenir. Lui se tenait debout les bras croisés, ruminant ses mauvaises pensées, et c'est dans cette situation que je les laissai pour aller chercher le maître, qui se demandait ce qui retenait si longtemps Catherine en bas.

--Ellen, dit-il quand j'entrai, avez-vous vu votre maîtresse?

--Oui, monsieur, elle est dans la cuisine, répondis-je. Elle est mise hors d'elle-même par la conduite de M. Heathcliff, et en vérité, je crois qu'il est temps d'arranger ses visites sur un autre pied. On se fait tort à être trop doux, et maintenant, voilà où ça en est arrivé. Je racontai la scène dans la cour, et tout ce que je pus de la dispute qui avait suivi. J'imaginais que cela ne pouvait nuire beaucoup à Madame Linton, à moins que l'envie ne lui prit de défendre son hôte. Edgar Linton eut peine à m'écouter jusqu'au bout.

--C'est intolérable, s'écria-t-il. Il est honteux qu'elle le reconnaisse pour ami et me force à subir sa compagnie. Appelez-moi deux hommes de l'écurie, Ellen. Catherine ne restera pas un moment de plus à causer avec ce bas ruffian; j'en ai assez.

Il descendit, et ordonnant aux domestiques d'attendre dans le passage, il entra avec moi dans la cuisine. Les deux personnes que j'y avais laissées avaient recommencé leur aigre discussion, du moins Madame Linton était en train de gronder avec une vigueur renouvelée. Heathcliff s'était retiré vers la fenêtre et laissait pendre sa tête, paraissant un peu démonté par la violence de ses reproches. C'est lui qui le premier s'aperçut de l'entrée de Linton; il fit rapidement signe à Catherine d'avoir à se taire, ce qu'elle fit, s'arrêtant net, dès qu'elle vit elle-même son mari.

--Qu'est-ce donc? dit Linton s'adressant à elle. Quelle idée vous faites-vous donc des convenances, pour rester ici après le langage qui a été tenu par ce vaurien? Si vous ne vous en êtes pas fâchée, c'est, je suppose, parce que c'est sa façon habituelle de parler. Vous êtes accoutumée à sa bassesse, et vous vous imaginez peut-être que je finirai par m'y accoutumer moi-même.

--Avez-vous donc écouté à la porte Edgar? demanda Catherine, sur un ton calculé pour irriter son mari, impliquant à la fois de l'insouciance et du mépris. Heathcliff, qui avait levé les yeux au premier discours, accompagna cette répartie d'un ricanement qui semblait destiné à attirer sur lui l'attention de M. Linton, et il y réussit; mais Edgar avait résolu de s'expliquer sans éclat de passion.

--Si j'ai tout supporté de vous jusqu'à présent, monsieur, dit-il tranquillement, ce n'est pas que j'aie ignoré votre caractère misérable et dégradé; mais je sentais que vous n'en étiez responsable qu'en partie, et comme Catherine désirait conserver votre connaissance, j'ai eu la folie d'y consentir. Mais votre présence est un poison qui corromprait ce qu'il y a de meilleur. C'est pour cela et afin de prévenir des conséquences pires, que je vous refuserai dorénavant le droit d'entrer dans cette maison, et que j'exige en ce moment votre départ immédiat. Trois minutes de retard, et je me verrai dans la nécessité de vous y contraindre.

Heathcliff mesura d'un regard plein de dérision la hauteur et la largeur de celui qui l'interpellait.

--Cathy, votre agneau menace comme un taureau, dit-il, il court risque de briser son crâne contre mes doigts. Pardieu, Monsieur Linton, je regrette profondément que vous ne vailliez pas la peine d'être abattu.

Mon maître jeta un coup d'œil vers le passage et me fit signe d'aller chercher les hommes, n'ayant aucune envie de se risquer dans une rencontre personnelle. J'obéis, mais Madame Linton, soupçonnant quelque chose, me suivit, et, au moment où j'essayais de les appeler, elle me tira en arrière, poussa la porte et la ferma.

--Voilà de beaux moyens! dit-elle, en réponse au regard surpris et irrité de son mari. Si vous n'avez pas le courage de l'attaquer, faites vos excuses ou laissez-vous battre. Cela vous corrigera de l'envie de simuler plus de valeur que vous n'en avez. Non, j'avalerai la clé plutôt que de vous la donner. Ah, je suis bien récompensée de ma bonté pour chacun! Après ma constante indulgence pour la nature faible de l'un et la nature mauvaise, méchante, de l'autre, je garde en remerciement deux marques d'aveugle et stupide ingratitude. Edgar, j'étais en train de vous défendre vous et les vôtres, et maintenant je souhaite que Heathcliff puisse vous battre à vous rendre malade, pour vous punir d'avoir osé penser d'aussi mauvaises choses sur moi.

Il n'y avait pas besoin de le battre pour produire cet effet sur le maître. Il cessa d'arracher la clé des mains de Catherine, et celle-ci l'ayant jetée dans le feu, il fut pris d'un tremblement nerveux en même temps que sa figure devenait d'une pâleur mortelle. Il lui fut impossible de retenir cet excès d'émotion, un mélange d'angoisse et d'humiliation l'envahit complètement. Il s'appuya sur le revers d'un siège et détourna son visage.

--O ciel! Dans les anciens temps, cela vous aurait gagné le titre de chevalier, s'écria Madame Linton. Nous sommes vaincus! Nous sommes vaincus: Heathcliff ne voudra pas plus élever un doigt contre vous qu'un roi mettre son armée en marche contre une colonie de souris. Réjouissez-vous! On ne vous fera pas de mal. Ce n'est pas un agneau que vous êtes, mais une petite levrette gâtée.

--Je vous souhaite bien du plaisir avec ce lâche à sang de lait, Cathy! dit son ami. Je vous fais compliment de votre goût. Voilà donc la chose peureuse et frissonnante que vous m'avez préférée! Je ne voudrais pas le frapper de mon poing, mais, si je pouvais le retourner avec mon pied, j'en aurais bien delà satisfaction. Est-ce qu'il pleure, ou bien est-ce que la peur l'a fait s'évanouir?

Le compagnon s'approcha et poussa la chaise où était Linton. Il aurait mieux fait de rester à distance, car, d'un saut, mon maître fut debout et le frappa en plein sur la gorge d'un coup qui aurait abattu un homme moins solide. Le coup arrêta sa respiration pendant une minute, et pendant qu'il étranglait, M. Linton sortit par la porte du fond donnant sur la cour, et revint par là vers la porte d'entrée.

--Là, voilà ce que vous rapporte votre venue ici! cria Catherine. Allez vous-en maintenant! il va revenir avec une poignée de pistolets et une demi-douzaine d'assistants. S'il a entendu notre conversation, bien sûr il ne vous pardonnera jamais. Vous m'avez joué un mauvais tour, Heathcliff! Mais partez, hâtez-vous!

--Supposez-vous que je vais m'en aller avec ce coup brûlant dans ma gorge? tonna Heathcliff. Non, par l'enfer! Je veux écraser ses côtes comme une noisette pourrie avant de passer le seuil. Si je ne l'abats pas à présent, je le tuerai une autre fois; si vous mettez du prix à son existence, laissez-moi donc aller le trouver.

--Mais il ne vient pas par ici, déclarai-je, risquant un mensonge; le cocher et les deux jardiniers sont là; vous n'allez pas, bien sûr, attendre qu'ils vous jettent hors d'ici! Chacun d'eux est armé d'une trique; et il est bien probable que le maître sera en observation à la fenêtre du parloir, pour voir s'ils remplissent ses ordres.

Les jardiniers et le cocher étaient là en effet; mais Linton était avec eux; déjà ils étaient entrés dans la cour. Après réflexion, Heathcliff résolut d'éviter une lutte contre ces inférieurs. Il saisit le tisonnier, écrasa le loquet de la porte intérieure, et parvint à s'échapper au moment ou ils entraient.

Madame Linton, très excitée, m'ordonna de l'accompagner en haut. Elle ne savait pas la part que j'avais prise dans cette histoire, et j'étais fort préoccupée de la garder dans son ignorance.

--Je suis à peu près folle, Nelly! s'écria-t-elle en se jetant sur le sofa. Un millier de marteaux battent dans ma tête. Dites à Isabella de m'éviter: c'est à elle qu'est dû tout ce tapage, et si elle ou quelque autre aggravait ma colère en ce moment, j'entrerais en fureur. Et, Nelly, dites à Edgar, si vous le voyez aujourd'hui, que je suis en danger d'être sérieusement malade. Je voudrais que ce soit vrai. Il m'a choquée et désolée affreusement. Je veux qu'il prenne l'alarme. De plus, il serait capable de venir et de commencer un chapelet de reproches et de plaintes; je ne manquerais pas de récriminer, et Dieu sait où nous finirions. Voulez-vous faire comme je vous dis, ma bonne Nelly? Vous êtes témoin que je ne suis pas à blâmer dans cette affaire. Quel démon l'a pris de se mettre à écouter aux portes? Les discours d'Heathcliff étaient très outrageants, après que vous nous avez quittés; mais j'aurais vite fait de le détourner d'Isabella, et le reste n'avait pas d'importance. Maintenant tout est remis au pire, par cette folle envie d'entendre dire du mal de soi, qui hante certaines gens comme un démon! Si Edgar n'avait pas écouté notre conversation, il n'en serait jamais résulté aucun dommage. Vraiment, quand il s'est adressé à moi sur ce stupide ton fâché de déplaisir, après que j'avais grondé Heathcliff à son sujet jusqu'à m'enrouer, je n'ai plus eu souci de ce qu'ils pouvaient se faire l'un à l'autre; d'autant plus que je sentais que, de quelque façon que la scène se terminât, nous serions tous séparés l'un de l'autre pour Dieu sait combien de temps. Eh bien, si je ne peux pas garder Heathcliff pour ami, si Edgar veut être lâche et jaloux, j'essaierai de briser leurs cœurs en brisant le mien. Ce sera une prompte façon d'en finir, si je suis poussée à bout. Mais c'est une conduite à réserver pour un cas désespéré; je ne voudrais pas prendre Linton par surprise. Jusqu'à présent il a été discret, dans sa crainte de me provoquer; il faut que vous lui représentiez le danger qu'il y aurait à quitter cette attitude, et que vous lui rappeliez ma nature passionnée qui arrive tout de suite à la frénésie, une fois excitée. Et puis je voudrais que vous chassiez de votre figure cette expression d'apathie, et que vous paraissiez un peu plus anxieuse à mon sujet.

Évidemment la froideur avec laquelle je recevais ces instructions était plutôt faite pour exaspérer, car elles étaient délivrées en parfaite sincérité. Mais je pensai qu'une personne qui pouvait spéculer à l'avance sur l'effet de ses crises de passion pouvait aussi, par un acte de volonté, exercer un contrôle suffisant sur soi-même dans les cas les plus excitants; et je n'avais aucune envie d'alarmer son mari, comme elle disait, et d'ajouter encore à ses ennuis, simplement pour servir l'égoïsme de la jeune femme. Aussi ne dis-je rien au maître lorsque je le vis marcher vers le parloir; mais je pris la liberté de retourner sur mes pas pour écouter s'ils reprendraient leur querelle. C'est lui qui commença à parler le premier.

--Restez où vous êtes, Catherine! dit-il sans aucune colère dans sa voix, mais avec une réserve pleine de tristesse. Je ne viens que pour un moment. Je ne veux ni vous faire des reproches ni me réconcilier avec vous, mais simplement savoir au juste si, après les événements de ce soir, vous avez l'intention de continuer votre intimité avec...

--Oh par pitié, interrompit la maîtresse, en tapant du pied, par pitié, finissez-en pour maintenant! Votre sang toujours froid ne connaît pas la fièvre; vos veines sont pleines d'eau gelée, mais les miennes sont bouillantes et la vue de tant de froideur les fait danser encore plus vite.

--Si vous voulez que je vous débarrasse de ma présence, continua M. Linton, répondez à ma question. Il faut que vous y répondiez, et cette violence ne m'alarme pas. J'ai découvert que vous pouviez être aussi stoïque qu'une autre quand il vous plaisait. Voulez-vous désormais abandonner Heathcliff ou moi? Il est impossible que vous soyez en même temps son amie et la mienne; et j'ai absolument besoin de savoir lequel des deux vous choisirez.

--Et moi, j'ai besoin d'être laissée seule! s'écria Catherine d'un ton furieux. Je l'exige; ne voyez-vous pas que je puis à peine me tenir debout? Edgar, laissez-moi.

Elle tira la sonnette jusqu'à la briser, et j'entrai avec le plus de calme que je pus. Cela aurait suffi pour mettre à bout l'humeur d'un saint, ces rages affolées et méchantes. Elle était étendue, frappant de sa tête contre le bras du sofa, et grinçant des dents comme si elle voulait les écraser. M. Linton se tenait debout, la considérant avec une expression soudaine d'inquiétude et de regret. Il me dit d'aller chercher un peu d'eau, car elle n'avait plus de souffle pour parler. Je rapportai un verre plein, et comme elle ne voulait pas boire, je le lui jetai sur la figure; en quelques secondes, nous la vîmes devenir roide, renverser les yeux, tandis que ses joues, tout d'un coup livides, prenaient l'aspect de la mort. Linton était terrifié.

--Cela n'a pas d'importance, murmurai-je. Je voulais l'empêcher de céder, tout en me sentant effrayée dans mon cœur.

--Mais elle a du sang sur ses lèvres! dit-il en frissonnant.

--Oh, ne vous en occupez pas, répondis-je sèchement. Et je lui dis comment, avant qu'il n'arrivât, elle avait pris la résolution d'avoir une crise de fureur. J'eus l'imprudence de lui faire ce rapport à haute voix, et elle m'entendit; car elle se dressa, ses cheveux volant sur ses épaules, ses yeux étincelant, les muscles de son cou et de ses bras faisant saillie d'une façon extraordinaire. Je me résignais à avoir au moins quelques os brisés; mais elle ne fit que regarder autour d'elle quelques instants, et s'élança hors de l'appartement. Le maître m'ordonna de la suivre, et je le fis, jusqu'à la porte de sa chambre; mais elle m'empêcha d'y entrer en s'enfermant à clé.

Le lendemain matin, comme elle ne faisait pas mine de vouloir descendre pour le déjeuner, je montai lui demander si elle voulait que je lui apporte son déjeuner dans sa chambre.

--Non! répondit-elle d'un ton péremptoire. Je répétai la même question et reçus la même réponse au dîner et au thé, et aussi le matin d'après. M. Linton de son côté passait son temps dans la bibliothèque, sans s'informer de ce que faisait sa femme. Il avait eu une heure d'entretien avec Isabella, et avait fait tout son possible pour arracher d'elle l'expression du sentiment d'horreur que devaient lui avoir inspiré les avances d'Heathcliff; mais il ne put avoir d'elle que des réponses évasives, et dut clore l'examen sans avoir satisfaction. Il ajouta seulement, de la façon la plus formelle, que si elle était assez déraisonnable pour encourager cet indigne prétendant, cela suffirait pour rompre tout lien de parenté entre elle et lui.

CHAPITRE IX

Pendant que Miss Linton errait dans le parc et le jardin, toujours silencieuse et presque toujours en larmes, et pendant que son frère restait enfermé parmi des livres qu'il n'ouvrait jamais, gardant sans cesse, je suppose, un vague espoir que Catherine se repentirait de sa conduite et viendrait d'elle-même lui demander pardon et chercher à se réconcilier; et pendant qu'elle s'obstinait à jeûner, avec l'idée sans doute que, à chaque repas, Edgar était prêt à étouffer de ne pas la voir et que l'orgueil seul le retenait d'aller se jeter à ses pieds; je continuais, moi, à m'occuper de mes devoirs de ménage, convaincue que la Grange n'avait dans ses murs qu'une seule âme sensée, et que celle-là était logée dans mon corps. Je ne répandais pas mes condoléances sur la demoiselle ni mes supplications sur ma maîtresse; et je ne faisais pas grande attention aux soupirs de mon maître, qui avait soif d'entendre le nom de sa dame, depuis qu'il ne pouvait plus entendre sa voix. Je résolus de les laisser en venir à bout comme il leur plairait; et bien que ce fut un procédé d'une lenteur fatigante, il me sembla enfin qu'il allait amener de bons résultats.

Le troisième jour, Madame Linton ouvrit sa porte, et, ayant épuisé toute sa provision d'eau, en désira une nouvelle, en même temps qu'un pot de tisane, car elle croyait qu'elle allait mourir. Je vis bien que c'était là un discours destiné aux oreilles d'Edgar; et comme je ne croyais pas qu'elle dit vrai, je le gardai pour moi, me contentant de lui apporter du thé et du pain grillé. Elle mangea et but avec empressement; puis elle retomba sur son oreiller en se tordant les mains et en grommelant: «Oh! je veux mourir, criait-elle, puisque personne ne se soucie de moi. Je regrette d'avoir mangé cela.» Un bon moment après je l'entendis murmurer: «Non je ne veux pas mourir--il s'en réjouirait--il ne m'aime pas du tout--il ne me regretterait jamais.»

--Avez-vous besoin de quelque chose? madame, demandai-je, gardant toujours mon attitude réservée, malgré son air de fantôme et l'étrange exagération de ses manières.

--Qu'est ce qu'il fait, cet être apathique? demanda-t-elle, en relevant de son visage amaigri les épaisses boucles emmêlées. Est-il tombé en léthargie, ou mort?

--Nullement, répondis-je, si c'est de M. Linton que vous voulez parler. Il va assez bien, je pense, bien que ses études l'absorbent plus qu'il ne faudrait; il est tout le temps parmi ses livres, depuis qu'il n'a pas d'autre société.

Je n'aurais pas parlé de la sorte si j'avais connu son véritable état, mais je ne pouvais me débarrasser de l'idée qu'elle jouait en grande partie un rôle.

--Parmi ses livres, cria-t-elle confondue, et je suis mourante! Au bord du tombeau! Mon Dieu! Sait-il combien je suis changée? continua-t-elle, regardant son image dans un miroir pendu au mur opposé. Est-ce là Catherine Linton! Il s'imagine que je plaisante, que je joue une comédie, peut-être! Ne pouvez-vous pas lui dire que c'est terriblement sérieux? Nelly, si ce n'est pas trop tard, aussitôt que je saurai ses sentiments, je choisirai entre ces deux partis: ou bien de me laisser mourir tout de suite, ce qui ne sera un châtiment pour lui que s'il a encore un cœur, ou bien de recouvrer la santé et de quitter le pays. Ce que vous me dites sur lui, est-ce la vérité? Prenez garde. Est-il réellement tout à fait indifférent au sujet de mon existence?

--Eh! Madame, répondis-je, le maître n'a aucune idée que vous soyez malade; et naturellement il ne craint pas que vous vous laissiez mourir de faim.

--Vous ne me croyez pas? Ne pouvez-vous lui dire que je le ferai? persuadez-le-lui! Parlez pour votre compte, dites que vous êtes sûre que je le ferai.

--Non, vous oubliez, Madame Linton que vous avez mangé ce soir avec plaisir et que demain vous en sentirez les bons effets.

--Si seulement j'étais certaine de me tuer ainsi, interrompit-elle, je me tuerais aussitôt! Ces trois affreuses nuits, je n'ai pas fermé les yeux, et oh! j'ai été torturée, j'ai été hantée, Nelly! Mais je commence à m'imaginer que vous ne m'aimez pas. Comme c'est étrange! Je pensais que, bien que tous se détestaient et se méprisaient l'un l'autre, personne ne pouvait s'empêcher de m'aimer, et en quelques heures, tous sont devenus mes ennemis; tous assurément, tous ceux d'ici. Comme c'est terrible de mourir entourée par leurs froides figures! Isabella, terrifiée et écœurée, ayant peur d'entrer dans la chambre: ce serait si affreux de voir mourir Catherine! Et Edgar se tenant debout solennellement à mon chevet pour me voir mourir, et alors offrant des prières de remerciement à Dieu pour avoir remis la paix dans sa maison, et s'en retournant à ses livres. Au nom du ciel, qu'a-t-il donc à faire avec ses livres pendant que je suis en train de mourir?