Un amant

Part 11

Chapter 113,935 wordsPublic domain

--Un joli endroit pour s'installer! dis-je; ne redoutez-vous pas les conséquences, madame Linton?

--Pas pour mon ami, répondit-elle; sa forte tête le tiendra à l'abri du danger. Pour Hindley, oui, un peu; mais il ne peut pas devenir pire qu'il est, et, à cause de moi, il ne peut lui arriver aucun mal physique. L'événement de ce soir m'a réconciliée avec Dieu et l'humanité. Je m'étais révoltée contre la Providence. Oh j'ai enduré une souffrance très amère, Nelly! Si cet homme savait combien j'ai souffert, il aurait honte d'assombrir la fin de mon mal avec cet air indifférent. C'est ma bonté pour lui qui m'a poussée à souffrir seule; si j'avais exprimé l'agonie que souvent je sentais, il se serait mis à désirer son allègement avec autant d'ardeur que moi. N'importe, le mal est fini et je ne veux pas me venger de sa folie; désormais, j'aurai la force de tout supporter. Quand même la chose la plus basse me frapperait sur une joue, non seulement j'offrirais l'autre, mais je demanderais pardon d'avoir provoqué l'offense: et comme preuve, je vais aller tout de suite faire la paix avec Edgar. Bonne nuit! Je suis un ange!

Elle me quitta dans cette conviction flatteuse, et je pus apprécier le lendemain le succès de son entreprise. M. Linton, tout en paraissant toujours un peu déprimé par l'exubérante vivacité de Catherine, non seulement avait abjuré sa mauvaise humeur, mais ne risquait même aucune objection à l'idée de la laisser aller avec Isabella à Wuthering Heights dans l'après-midi; et elle, elle l'en récompensait par un été de douceur et d'affection qui fit pour plusieurs jours de la maison un paradis, maîtres et domestiques profitant également de ce soleil qui brillait sans s'arrêter.

Dans les premiers temps, Heathcliff--je devrais dire désormais M. Heathcliff--n'usa qu'avec réserve de la liberté de venir à Thrushcross Grange: il semblait vouloir juger jusqu'à quel point mon maître supporterait son intrusion. Catherine, de son côté, avait cru à propos de modérer l'expression de son plaisir en le recevant; et c'est ainsi qu'il se constitua, par degrés, le droit de venir. Il gardait beaucoup de la réserve qui l'avait caractérisé dans son enfance, et cela lui permettait de réprimer toute démonstration trop vive de ses sentiments. Le malaise de mon maître s'endormit et des circonstances ultérieures vinrent lui donner quelque temps une autre direction.

Il trouva en effet une nouvelle source d'ennuis en constatant le fait imprévu qu'Isabella Linton éprouvait une attraction soudaine et irrésistible vers le nouvel hôte. Elle était alors une charmante jeune dame de dix-huit ans enfantine dans ses manières, bien que possédant un esprit fin, des sentiments subtils et aussi un caractère mordant, pour peu qu'on l'irritât. Son frère, qui l'aimait tendrement, fut ébahi de cette préférence fantastique. Laissant de côté la honte d'une alliance avec un homme sans nom, et la possibilité pour sa propre fortune, à défaut d'héritier mâle, de passer entre les mains d'un tel individu, il avait assez de sens pour comprendre la disposition réelle d'Heathcliff: pour savoir que, malgré les changements de son extérieur, sa nature n'avait pas changé et ne pouvait changer. Et cette nature l'épouvantait, le révoltait; un pressentiment le faisait tressaillir à l'idée de lui confier Isabella. Sa répulsion aurait été bien plus vive encore s'il s'était aperçu que l'amour de sa sœur était né sans être sollicité, et s'adressait à un homme qui n'y répondait en aucune façon: car lui, du moment qu'il avait découvert ce penchant d'Isabella, il en avait mis la faute sur un dessein prémédité d'Heathcliff.

Nous avions tous remarqué depuis peu que miss Linton était très agitée et soupirait après quelque chose. Elle devenait méchante et fatigante, agaçant et rudoyant sans cesse Catherine, au risque d'épuiser sa dose, très limitée, de patience. Nous excusions cette humeur, jusqu'à un certain point, en la mettant sur le compte de la maladie; car nous la voyions pâlir et dépérir à vue d'œil. Mais un jour qu'elle avait été particulièrement impossible, refusant son déjeuner, se plaignant du manque d'obéissance des domestiques, de la sujétion où la tenait Catherine et de la négligence d'Edgar, affirmant qu'elle avait pris froid parce que nous avions laissé les portes ouvertes et éteint le feu du parloir pour la vexer, avec cent autres accusations non moins frivoles, Madame Linton insista péremptoirement pour qu'elle allât se coucher et après l'avoir grondée de bon cœur, elle la menaça d'envoyer chercher le médecin. Cette mention de Kenneth amena immédiatement Isabella à s'écrier que sa santé était parfaite et que c'était seulement la dureté de Catherine qui la rendait malheureuse.

--Comment pouvez-vous dire que je sois dure, méchante enfant gâtée? s'écria notre maîtresse, surprise de cette assertion déraisonnable. À coup sûr vous êtes en train de perdre la raison. Quand ai-je été dure, dites-moi?

--Hier, sanglota Isabella, et maintenant.

--Hier? et à quelle occasion?

--Dans notre promenade sur la lande: vous m'avez dit de courir où je voudrais pendant que vous marchiez avec Heathcliff.

--Et c'est là ce que vous appelez ma dureté! dit Catherine en riant. Je n'avais pas la moindre idée de vous donner à entendre que votre compagnie était superflue: il nous était indifférent que vous fussiez ou non avec nous; je pensais simplement que la conversation d'Heathcliff n'aurait rien d'amusant pour vous.

--Oh non, sanglota la jeune dame, vous vouliez m'éloigner parce que vous saviez que j'aimais à être là.

--A-t-elle sa raison? demanda Madame Linton, se tournant vers moi. Je vais répéter notre conversation mot pour mot, Isabella; et vous noterez, s'il vous plait, tous ceux de ses endroits qui auraient eu du charme pour vous.

--Je ne parle pas de la conversation, répondit-elle, je désirerais d'être avec...

--Eh bien? dit Catherine, voyant qu'elle hésitait à finir sa phrase.

--Avec lui, et je ne veux pas être toujours congédiée, continua-t-elle en s'allumant. Vous êtes comme un chien au râtelier, Cathy, et vous voulez être toute seule à être aimée.

--Et vous, vous êtes un impertinent petit singe! s'écria Madame Linton stupéfaite. Mais je ne puis croire cette sottise. Il est impossible que vous m'enviiez l'admiration de Heathcliff, que vous le considériez comme une personne agréable; j'espère que je vous ai mal comprise, Isabella?

--Non, non! dit la jeune fille infatuée. Je l'aime plus que vous n'avez jamais aimé Edgar; et lui aussi m'aimerait si vous vouliez le lui permettre.

--Alors, je ne voudrais pas être à votre place pour tout un royaume! déclara Catherine avec emphase, et il me sembla bien qu'elle parlait sérieusement.

--Nelly, aidez-moi à la convaincre de sa folie. Dites-lui ce qu'est Heathcliff: une créature abandonnée, sans raffinement, sans culture; un aride désert d'ajoncs et de genêts. J'aimerais autant mettre ce petit canari dans le parc par un jour d'hiver que de vous engager à placer votre cœur sur lui. C'est une déplorable ignorance de son caractère, enfant, et rien de plus, qui a fait entrer ce rêve dans votre tête. Je vous en prie, ne vous imaginez pas qu'il cache, derrière son extérieur sombre, des abîmes de bienveillance et d'affection! Il n'est pas un diamant brut, une huître renfermant une perle: il est un homme pareil à un loup, féroce et sans pitié. Jamais je ne lui dis: «laissez celui-ci ou celui-là de vos ennemis en paix, parce qu'il serait cruel ou peu généreux de leur faire du mal»; je lui dis: «laissez-les en paix, parce que ne veux pas qu'il leur arrive du mal.» Il vous écraserait comme un œuf de moineau, Isabella, s'il vous jugeait une charge un peu lourde. Je sais qu'il lui est impossible d'aimer les Linton; et pourtant il serait tout à fait capable d'épouser votre fortune et vos espérances! L'avarice monte en lui et devient un péché dominant. Voilà mon portrait de lui! Et je suis son amie, je le suis si bien, que s'il avait pensé sérieusement à vous attraper, je me serais peut-être tue et vous aurais laissée tomber dans ses filets.

Miss Linton regardait sa belle-sœur avec indignation.

--Honte, honte! répétait-elle d'un ton irrité: vous êtes pire que vingt ennemis, venimeuse amie que vous êtes.

--Ah, ainsi vous ne voulez pas me croire? dit Catherine, vous vous imaginez que je parle par méchanceté ou par égoïsme?

--Oui, j'en suis sûre, répliqua Isabella, et j'ai horreur de vous.

--Bien, cria l'autre, essayez donc pour votre compte, si c'est votre humeur; j'ai fait ce que je pouvais.

--Et il faut que je subisse la peine de son égoïsme! sanglotait la jeune fille, lorsque Madame Linton eut quitté la chambre. Tout, tout est contre moi. Elle a détruit mon unique consolation. Mais ce qu'elle a dit est faux, n'est-ce pas? M. Heathcliff n'est pas un démon; il a une âme honnête et vraie, ou sans cela comment se serait-il souvenu d'elle?

--Croyez-moi, miss, lui dis-je, chassez-le de vos pensées. C'est un oiseau de mauvais augure et pas du tout un compagnon pour vous. Madame Linton a parlé sévèrement, et pourtant je ne puis la contredire. Elle connaît mieux son cœur que moi ou tout autre, et jamais elle ne consentirait à le représenter comme pire qu'il est. Des gens honnêtes ne cachent pas leurs actions. Comment a-t-il vécu? Comment est-il devenu riche? Pourquoi demeure-t-il à Wuthering Heights dans la maison d'un homme qu'il déteste? On dit que M. Earnshaw va de mal en pis depuis qu'il est arrivé. Ils restent assis ensemble toute la nuit; et Hindley a emprunté de l'argent sur ses terres, et ne fait rien que jouer et boire.

--Vous êtes liguée avec les autres, Ellen! répondit-elle, je ne veux pas écouter vos médisances. Quelle malveillance il faut que vous ayez pour désirer me convaincre qu'il n'y a pas de bonheur dans ce monde!

Serait-elle parvenue à se débarrasser de cette idée si on l'avait laissée à elle-même ou bien aurait-elle continué à la nourrir sans cesse, je ne puis le dire; mais elle eut peu de temps pour y réfléchir. Le lendemain il y eut une séance de justice à la ville voisine: mon maître fut obligé d'y assister, et M. Heathcliff, prévenu de son absence, arriva plus tôt que de coutume. Catherine et Isabella étaient assises dans la bibliothèque, fâchées l'une contre l'autre, mais en silence: la demoiselle, inquiète de sa récente indiscrétion, et de la révélation qu'elle avait faite de ses sentiments dans un accès passager de passion; Catherine, après mûr examen, réellement irritée contre sa compagne, et résolue à faire cesser ses sarcasmes. Elle rit lorsqu'elle vit Heathcliff à travers la fenêtre; j'étais en train de balayer le foyer et j'observai sur ses lèvres un sourire méchant. Isabella, absorbée dans ses rêveries ou dans un livre, resta jusqu'à ce que la porte s'ouvrit; et alors il fut trop tard pour tenter de s'échapper, ce qu'elle aurait fait avec joie si elle avait pu.

--Entrez, voilà qui est bien! s'écria gaiement notre dame, disposant une chaise près du feu. Voici deux personnes qui ont misérablement besoin d'une troisième pour fondre la glace qui les sépare; et vous êtes celle-là même que l'une et l'autre de nous voudrions choisir. Heathcliff, je suis fière de pouvoir vous montrer à la fin quelqu'un qui vous chérit plus que moi-même. J'espère que vous devez vous sentir flatté! Non, ce n'est pas Nelly, ne regardez pas vers elle. Ma pauvre petite belle-sœur se brise le cœur à contempler votre beauté physique et morale. Il dépend de vous d'être le frère d'Edgar. Non, non, Isabella, vous ne partirez pas! continua-t-elle, arrêtant avec un enjouement affecté la jeune fille qui s'était levée, confondue et indignée. Nous étions à nous quereller comme des chats à votre sujet, Heathcliff, et j'étais battue en protestations d'admiration et de dévotion; et de plus ma rivale, comme elle s'appelle, m'a informée que si seulement je voulais me mettre un peu à l'écart, elle lancerait dans votre âme une flèche qui vous fixerait pour toujours et enverrait mon image à l'oubli éternel.

--Catherine! dit Isabella, rappelant sa dignité, et dédaignant de lutter pour s'arracher à l'étreinte nerveuse qui la retenait, je vous serais reconnaissante de rester dans la vérité et de ne pas me calomnier, même en plaisantant. M. Heathcliff, soyez assez bon pour ordonner à votre amie de me lâcher, elle oublie que vous et moi ne sommes pas des connaissances intimes, et ce qui l'amuse m'est pénible à moi au-delà de toute expression.

Comme l'autre ne répondait rien et restait assis, et semblait absolument indifférent aux sentiments qu'elle pouvait avoir pour lui, elle se retourna vers sa persécutrice et lui demanda sérieusement de la laisser libre.

--En aucune façon! répondit Madame Linton. Je ne veux pas être nommée une seconde fois un chien au râtelier. Il faut que vous restiez! Eh bien, Heathcliff, pourquoi ne manifestez-vous pas votre satisfaction de mes agréables nouvelles? Isabella jure que l'amour qu'Edgar a pour moi n'est rien en comparaison de celui qu'elle entretient pour vous. Je suis sûre qu'elle a dit quelque chose de pareil: n'est-ce pas, Ellen? Et elle a refusé de manger depuis notre promenade d'avant-hier par rage de ce que je l'ai éloignée de votre société.

--Je suppose que vous la calomniez, dit Heathcliff tournant sa chaise de leur côté. En tous cas, ce qu'elle désire en ce moment, c'est d'être hors de ma société.

Et il se mit à fixer durement l'objet de son discours comme on ferait d'un animal étrange et répugnant que l'on croirait devoir examiner par curiosité, en dépit de son aversion. La pauvre créature ne put supporter cet examen; elle en pâlit et rougit, et, les yeux brillants de larmes, elle mit toute la force de ses petits doigts à s'affranchir de la ferme étreinte de Catherine. Puis, s'apercevant que, dès qu'elle parvenait à soulever un des doigts qui la tenaient, un autre s'abaissait, elle commença à se servir de ses ongles et griffa les mains de son ennemie.

--Voilà une tigresse! s'écria celle-ci, lui rendant enfin sa liberté. Allez vous-en, pour l'amour de Dieu, et cachez votre maudite figure! Quelle folie de révéler devant lui ces griffes! Ne pouvez-vous pas deviner les conclusions qu'il va en tirer? Heathcliff! Voilà des instruments d'exécution, il faut que vous preniez garde à vos veux.

--Je les arracherais de ses doigts si jamais ils me menaçaient, répondit brutalement Heathcliff, quand la porte se fut refermée derrière la jeune fille. Mais quelle intention aviez-vous en agaçant cette créature d'une telle façon, Cathy? vous ne disiez pas la vérité, n'est-ce pas?

--Je vous assure que si! Voilà plusieurs semaines qu'elle se meurt d'amour pour vous; et elle m'a parlé de vous hier, et m'a couverte d'un déluge d'injures parce que je lui représentais vos défauts en pleine lumière dans le but de calmer sa passion. Mais n'y faites plus attention; j'ai voulu punir son insolence, voilà tout. Je l'aime trop, mon cher Heathcliff, pour vous laisser la saisir et la dévorer.

--Et moi je l'aime trop peu pour essayer rien de pareil, dit-il. Vous entendriez d'étranges choses si je vivais seule avec cette figure de cire. Mon exercice plus ordinaire serait de peindre sur son blanc visage les couleurs de l'arc-en-ciel et de noircir tous les jours ou tous les deux jours ses yeux bleus; car ils ressemblent à ceux de Linton d'une façon détestable.

--Détestable! observa Catherine; mais ce sont des yeux de colombe, d'ange!

--Elle est l'héritière de son frère? demanda-t-il après un court silence.

--Je serais bien fâchée d'avoir à le penser, répondit la dame. Avec l'aide du ciel il lui viendra bien une demi-douzaine de neveux qui lui enlèveront ce titre. Et je vous conseille de détourner votre esprit de ce sujet, quant à présent; vous êtes trop enclin à désirer le bien de votre voisin; rappelez-vous que les biens de ce voisin-ci sont les miens.

--S'ils étaient les miens, ce serait encore la même chose, dit Heathcliff. Mais Isabella peut être niaise, elle n'est pas folle, et nous ferons bien d'écarter ce sujet, comme vous le proposez.

Ils l'écartèrent en effet de leurs langues, et Catherine, probablement, de ses pensées. L'autre, j'en suis certaine, y repensa souvent dans le cours de cette soirée. Je le voyais se sourire à lui-même, ou plutôt se ricaner, et tomber dans des rêveries de mauvais augure dès que Madame Linton avait occasion de quitter l'appartement.

Je résolus d'observer ses mouvements. Mon cœur s'attachait invariablement au parti du maître, de préférence à celui de Catherine, et avec raison, me semblait-il; car lui était bon et confiant et honorable, et elle, elle ne pouvait pas être appelée le contraire de tout cela, mais elle se permettait une telle latitude que j'avais peu de confiance dans ses principes et encore moins de sympathie pour ses sentiments. Je souhaitai qu'il arrivât quelque chose qui pût débarrasser tranquillement de M. Heathcliff à la fois les Heights et la Grange, nous laissant comme nous étions avant son arrivée. Ses visites étaient pour moi un continuel cauchemar, et aussi, je le soupçonnais, pour mon maître. L'idée de son séjour aux Heights était pour moi une oppression inexplicable. Je sentais que Dieu avait abandonné ce troupeau galeux, et qu'une bête méchante rôdait entre lui et le parc, attendant l'heure pour s'élancer et pour détruire.

CHAPITRE VIII

Parfois, en méditant sur ces choses dans la solitude, je me sentais prise d'une terreur soudaine, et je mettais mon bonnet pour aller voir comment tout se passait à la ferme. Ma conscience me persuadait que c'était un devoir d'avertir Hindley de la façon dont on parlait de lui; mais d'autre part, me rappelant ses mauvaises habitudes invétérées, et désespérant de lui être utile, j'hésitais à entrer de nouveau dans la triste maison.

Un jour, j'eus occasion de passer la vieille porte, m'écartant un peu de la route que je suivais pour aller à Gimmerton. C'était après dans la période où est maintenant arrivé mon récit. Il faisait une après-midi glaciale et claire, le sol était nu et la route sèche et durcie de gelée. Je parvins à une pierre, à l'endroit où la grand'route s'embranche à gauche vers les landes, une pierre de forme grossière, portant sur le côté nord les lettres W. H., sur le côté est G., et sur le sud-ouest T. G.. Cette pierre sert de poteau indicateur pour la Grange, les Heights et le village. Le soleil éclairait en jaune sa tête grise, me rappelant l'été, et je ne sais pourquoi, mais je sentis tout à coup pénétrer dans mon cœur un flot de sensations d'enfance. C'était pour nous, Hindley et moi, un lieu favori il y a vingt ans. Je considérai longuement ce bloc usé, et, me baissant, j'aperçus au bas un trou encore plein de carapaces de limaçons et de cailloux, toutes choses que nous nous plaisions à y mettre; et, avec toute la fraîcheur de la réalité, il me sembla voir mon ancien compagnon de jeu assis à terre, avec sa tête brune et carrée penchée en avant, et sa petite main creusant le sable d'un morceau d'ardoise.

--Pauvre Hindley! m'écriai-je involontairement.

Je tressaillis, j'eus un moment l'idée que l'enfant levait sa tête et me regardait dans les yeux. Cela ne dura qu'une seconde, mais aussitôt je sentis un besoin irrésistible d'aller aux Heights. Une superstition me poussait à ne pas résister: si par hasard il était mort! pensais-je, ou s'il doit mourir bientôt, et si ce que j'ai vu est un signe de mort! À mesure que je m'approchais de la maison, je me sentais plus troublée, et je tremblais de tous mes membres lorsqu'enfin je fus en vue. Mon apparition de tout à l'heure m'avait devancée, je la vis debout, regardant à travers la porte. Telle fut du moins ma première idée en voyant un garçon aux boucles noires, aux yeux bruns, appuyant sur les barreaux sa rude figure: mais un peu de réflexion me fit comprendre que ce devait être Hareton, et pas très changé depuis que je l'avais quitté, dix mois auparavant.

--Dieu te bénisse, mon chéri! lui criai-je, oubliant à l'instant mes folles alarmes. Hareton, c'est Nelly! Nelly ta nourrice.

Il se recula hors de prise de mon bras et ramassa un grand fusil.

--Je suis venue pour voir ton père, Hareton, ajoutai-je.

Il leva son arme pour tirer; je commençai un discours pour l'apaiser, mais je ne pus retenir sa main. La pierre frappa mon bonnet; et alors, des lèvres tremblantes du petit garçon, sortit un chapelet de jurons qui, soit qu'il les ait compris ou non, étaient prononcés avec une emphase exercée, et contournaient ses traits enfantins dans une horrible expression de méchanceté. Vous pouvez bien penser que ceci m'affligea plus que je n'en fus irritée. Prête à fondre en larmes, je tirai de ma poche une orange et l'offris pour me faire bien venir. D'abord il hésita, puis, l'arracha de mes mains comme s'il imaginait que j'avais l'intention de le tenter et de le désappointer. Je lui en montrai une autre, la tenant hors de sa prise.

--Qui est-ce qui vous a appris ces belles façons de parler, mon garçon? lui demandai-je. Est-ce le curé?

--Au diable le curé, et toi aussi! donne-moi ça! répliqua-t-il.

--Dites-moi où vous avez pris des leçons, et vous l'aurez, dis-je. Quel est votre maître?

Il me répondit: «Mon diable de père!»

--Et qu'est-ce que vous apprenez de votre père?

Il s'élança sur le fruit, je l'élevai hors de sa portée.

--Et qu'est-ce qu'il vous apprend? demandai-je.

--Rien, me dit-il, qu'à me tenir en dehors de son chemin. Mon père ne peut rien me commander parce que je jure sur lui.

--Ah! Et c'est le diable qui vous apprend à jurer sur votre père?

--Eh! non, grommela-t-il.

--Qui alors?

--Heathcliff.

Je lui demandai s'il aimait M. Heathcliff.

--Oui, je l'aime.

Voulant avoir les raisons de cet amour, je pus seulement en tirer des phrases comme: «Je ne sais pas, il repaie à mon père les coups qu'il me donne, il le gronde de me gronder; il dit qu'il faut que je fasse comme je veux.»

--Et alors le curé ne vous apprend pas à lire et à écrire? poursuivis-je.

--Non, j'ai entendu dire que le curé aurait ses dents renfoncées dans sa gorge s'il entrait chez nous. C'est Heathcliff qui l'a promis.

Je mis l'orange dans sa main et je lui commandai de dire à son père qu'une femme appelée Nelly Dean attendait à la porte du jardin, désirant lui parler. Il partit et entra dans la maison, mais au lieu de Hindley, c'est Heathcliff qui se montra sur les marches. Je me retournai aussitôt et descendis la route aussi vite que je pouvais courir, sans m'arrêter, jusqu'à la pierre du grand chemin. Je me sentais aussi effrayée que si j'avais fait sortir un gobelin. Ceci n'a pas grand rapport avec l'affaire de Miss Isabella; et pourtant, c'est ce qui m'encouragea dans ma résolution de monter une garde vigilante et de faire tout mon possible pour empêcher une aussi mauvaise influence de s'étendre à la Grange, quand même il me faudrait soulever un orage domestique en contrariant le plaisir de Madame Linton.

Lorsque Heathcliff vint, la fois suivante, il se trouva que la jeune demoiselle était occupée à nourrir des pigeons dans la cour. Elle n'avait pas dit un mot à sa belle-sœur depuis trois jours, mais aussi elle avait mis un terme à ses plaintes, et nous y trouvions un grand soulagement. Je savais que Heathcliff n'avait pas l'habitude de témoigner à Miss Linton une seule marque de politesse en dehors de ce qui était strictement nécessaire. Cette fois, dès qu'il l'aperçut, sa première précaution fut de jeter un coup d'œil sur la maison. J'étais debout auprès de la fenêtre de la cuisine, mais je m'étais retirée hors de portée de vue. Je le vis alors s'avancer vers elle et lui dire quelque chose; elle semblait embarrassée, désireuse de s'en aller; pour l'en empêcher, il mit sa main sur son bras. Elle se détourna: apparemment il lui avait fait une question où elle ne se souciait pas de répondre. Il y eut de nouveau un regard rapide jeté sur la maison; puis, supposant qu'on ne le voyait pas, le gredin eut l'impudence de l'embrasser.