Un amant

Part 10

Chapter 103,985 wordsPublic domain

Notre jeune dame nous revint, plus insolente et plus passionnée et plus hautaine que jamais. Heathcliff n'avait plus donné signe de vie depuis le soir de l'orage; et un jour qu'elle m'avait agacée plus que de coutume, j'eus le malheur de lui dire, ce qu'elle savait d'ailleurs être vrai, que c'était elle qui avait été cause de son départ. Depuis ce moment, pendant plusieurs mois, elle cessa d'avoir avec moi toute communication autre que celles que l'on a avec des domestiques. Joseph fut traité de la même façon; il voulait continuer à parler à sa guise et à la prêcher comme quand elle était une petite fille; et elle, elle s'estimait à présent une femme, et notre maîtresse, et elle pensait que sa récente maladie lui donnait le droit d'être encore traitée avec plus d'égards. Le médecin avait dit qu'il ne fallait pas la contrarier, il fallait donc la laisser faire; et ce n'était pas moins qu'un meurtre, à ses yeux, de prétendre à lui résister et à la contredire. Elle se tenait à l'écart de M. Earnshaw et de ses compagnons. Conseillé par Kenneth, et terrifié par la perspective des accès qui accompagnaient souvent ses colères, son frère lui accordait tout ce qu'il lui plaisait de demander, et évitait généralement de gêner son humeur. Il était plutôt trop indulgent pour ses caprices; non par affection, mais par vanité: car il désirait ardemment la voir apporter de l'honneur à la famille par une alliance avec les Linton; et pourvu seulement qu'elle le laissât tranquille, il lui permettait de marcher sur nous comme sur des esclaves. Edgar Linton, comme bien d'autres ont été avant lui et seront après lui, était infatué de lui-même; il s'imaginait être l'homme le plus heureux du monde, le jour où il la conduisit à la chapelle de Gimmerton, trois ans après la mort de son père.

Tout à fait contre mon désir, je dus me décider à quitter Wuthering Heights et à l'accompagner ici. Le petit Hareton avait à peu près cinq ans et je venais précisément de commencer à lui apprendre ses lettres. Notre séparation fut triste, mais les larmes de Catherine eurent plus de pouvoir que les nôtres. Quand elle vit que je refusais de partir et que ses prières ne me touchaient pas, elle alla se lamenter auprès de son mari et de son frère. Le premier m'offrit des gages abondants, le second m'ordonna de faire mes paquets, disant qu'il n'avait plus besoin de femme dans sa maison, maintenant qu'il n'y avait plus de maîtresse, et que, en ce qui touchait Hareton, le curé l'entreprendrait de temps à autre. Et ainsi je n'avais pas à choisir, il me fallait faire comme on voulait. Je dis au maître qu'il se débarrassait de tout ce qu'il y avait de convenable dans sa maison seulement pour courir un peu plus vite à sa ruine, j'embrassai Hareton, je lui dis adieu, et depuis ce temps il a toujours été un étranger pour moi; et c'est très bizarre à penser, mais je n'ai pas de doute qu'il a aujourd'hui tout oublié d'Ellen Dean, et qu'il ne sait plus qu'il a été un moment plus que le monde entier pour elle, et elle pour lui.

... À ce point de son récit, ma ménagère jeta par hasard un coup d'œil sur la pendule de la cheminée et fut ébahie en s'apercevant qu'il était une heure et demie. Elle ne voulut pas entendre parler de rester une seconde de plus, et en vérité moi-même je me sentais assez disposé à ajourner la suite de sa narration. Et maintenant qu'elle est allée se reposer et que j'ai encore médité une heure ou deux, je vais trouver le courage d'aller me coucher, moi aussi, en dépit de la lourdeur douloureuse de ma tête et de mes membres.

CHAPITRE VII

Charmante introduction à la vie d'ermite! Quatre semaines de tortures, d'excitation et de maladie!

Oh, ces vents lugubres et ces sombres cieux du Nord, et ces chemins impraticables et ces médecins de campagne jamais pressés! Et oh! cette absence de toute figure humaine! et, pire que tout, la terrible déclaration par laquelle Kenneth m'a fait entendre que je n'avais pas à espérer de sortir avant le printemps!

Pourquoi ne demanderais-je pas à Madame Dean de finir son récit? Je vais sonner; elle sera enchantée de me trouver en état de causer gaiement.

... Madame Dean est venue.

--Il faut encore attendre vingt minutes, monsieur, pour prendre la médecine, commença-t-elle.

--Au diable la médecine! Ce que je voudrais avoir...

--Le docteur dit que vous devez attendre que la poudre soit dissoute.

--De tout mon cœur: mais ne m'interrompez pas. Venez et asseyez-vous ici. Laissez en repos cette amère phalange de fioles. Tirez votre ouvrage de votre poche, là--et maintenant continuez l'histoire de M. Heathcliff, depuis l'instant où vous l'avez laissée jusqu'au temps présent. Est-il allé sur le continent terminer son éducation, pour revenir un gentleman? ou bien a-t-il pris dans un collège une place de servant, ou s'est-il sauvé en Amérique et a-t-il gagné de l'honneur en combattant son pays nourricier? ou a-t-il trouvé un moyen plus prompt de faire fortune sur les grandes routes de l'Angleterre?

--Il est probable qu'il aura fait un peu de tout cela, M. Lockwood, mais je ne puis vous en rien dire de certain. Je vous ai déjà dit que je ne savais pas comment il avait gagné son argent; et j'ignore aussi par quels moyens il s'est élevé au-dessus de l'ignorance sauvage où il était enfoncé; mais, avec votre permission, je vais continuer à ma façon, si vous croyez que cela doit vous amuser sans vous fatiguer. Vous sentez-vous mieux, ce matin?

--Beaucoup mieux.

--Voilà une bonne nouvelle! Je suis donc allée à Thrushcross-Grange avec miss Catherine, et j'eus l'agréable désappointement de voir qu'elle se conduisait infiniment mieux que je ne l'aurais espéré. Elle semblait presque trop amoureuse de M. Linton; et même à sa sœur elle témoignait beaucoup d'affection. Tous deux d'ailleurs s'occupaient beaucoup de lui être agréable. Ce n'était pas l'épine qui se penchait vers les chèvrefeuilles, mais les chèvrefeuilles qui embrassaient l'épine. Aucune concession mutuelle: l'une se tenait toute droite et les autres cédaient; et comment peut-on montrer de la mauvaise humeur lorsqu'on ne rencontre ni opposition ni indifférence? Je remarquai que M. Edgar avait une peur profonde de l'irriter. Il la cachait devant elle; mais si par hasard il m'entendait lui répondre vivement, ou s'il voyait quelqu'un des domestiques s'assombrir sur quelque ordre trop impérieux venant d'elle, il montrait son trouble par une grimace de déplaisir qu'il n'avait jamais lorsqu'il s'agissait seulement de lui. Plus d'une fois il me parla durement de mon insolence et m'avoua qu'un coup de couteau ne l'affligerait pas autant que de voir sa femme fâchée. Et moi, pour ne pas faire de peine à un si bon maître, j'appris à être moins vive; et pendant six mois, la poudre resta aussi inoffensive que du sable, ne trouvant auprès d'elle aucun feu pour la faire éclater. Catherine avait çà et là des moments de tristesse et de silence que son mari respectait discrètement, les attribuant à une altération de sa santé, résultat de sa maladie de naguère; et de fait elle n'avait jamais eu auparavant de ces abattements d'esprit; mais le retour du soleil était salué par un retour pareil de sa gaîté. Je crois que je puis affirmer qu'ils étaient vraiment en possession d'un bonheur tous les jours plus profond.

Ce bonheur cessa. Eh quoi, il faut bien que nous pensions à nous-mêmes dans la vie, et ceux qui sont doux et généreux ont seulement une façon plus juste d'être égoïstes que ceux qui cherchent à tout dominer! Ce bonheur cessa lorsque les circonstances amenèrent les deux parties à sentir que l'intérêt de l'une n'était pas le principal objet de la pensée de l'autre. Par un doux soir de septembre, je revenais du jardin avec un lourd panier de pommes que j'avais été cueillir. La nuit était venue et la lune regardait par dessus la haute muraille de la cour, faisant se jouer de vagues ombres sur les coins des parties en saillie de la maison. Je déposai mon fardeau sur l'escalier de la maison près de la porte de la cuisine, et je songeai à me reposer, et je voulus respirer encore quelques instants cet air doux et léger; je regardais le ciel, tournant le dos à la porte, lorsque j'entends une voix dire derrière moi: «Nelly, est-ce vous?» C'était une voix profonde, et dont l'accent m'était étranger; et pourtant il y avait quelque chose dans la manière de prononcer mon nom qui me semblait familier. Je me retournai pour voir qui m'avait parlé, un peu effrayée, car les portes étaient fermées, et je n'avais vu personne en m'approchant de l'escalier. Quelque chose remuait dans la porte; et je distinguai un homme de haute taille, vêtu de noir, brun de visage et de cheveux. Il était appuyé contre la porte et tenait ses doigts sur le loquet comme s'il voulait ouvrir. Qui cela peut-il être? pensais-je: M. Earnshaw? ce n'est pas sa voix.

--Il y a une heure que j'attends ici, reprit cette voix, et tout depuis lors a été autour de moi calme comme la mort. Je n'ai pas osé entrer. Ne me reconnaissez-vous pas? Regardez, je ne suis pas un étranger.

Un rayon éclaira ses traits, les joues creuses étaient à demi-couvertes de favoris noirs; les sourcils bas, les yeux profondément enfoncés et d'aspect étrange. Je me rappelai ces yeux.

--Quoi m'écriai-je, ne sachant pas si je devais le regarder comme un visiteur de ce monde, quoi! vous, revenu? Est-ce vraiment vous?

--Oui, Heathcliff, répondit-il, levant sans cesse ses regards vers les fenêtres, où se reflétait la lumière de la lune, mais sans que nulle lumière parut du dedans. Sont-ils à la maison? Où est-elle? Nelly, vous n'êtes pas contente? Vous n'avez pas besoin de vous troubler ainsi. Est-elle ici? Parlez! J'ai besoin de lui dire un mot, à votre maîtresse. Allez, et dites-lui que quelqu'un de Gimmerton désire la voir.

--Comment va-t-elle prendre la chose, m'écriai-je, que va-t-elle faire? La surprise m'affole, elle va la mettre hors d'elle-même! Et vous êtes Heathcliff! Mais si changé, non, c'est incompréhensible! Avez-vous servi comme soldat?

--Allez et portez mon message, m'interrompit-il impatiemment, je serai en enfer tant que vous ne l'aurez pas fait.

Il souleva le loquet et j'entrai; mais quand je fus près du parloir où étaient M. et Madame Linton, je ne pus prendre sur moi de faire la commission; enfin, je me résolus à entrer et à leur demander s'ils voulaient avoir de la lumière: j'ouvris la porte.

Ils étaient assis ensemble auprès d'une fenêtre, à travers laquelle se montrait, derrière les arbres du jardin et du parc sauvage, la vallée de Gimmerton, avec une longue ligne de brouillards en tourbillon. Wuthering Heights s'élevait au-dessus de cette vapeur d'argent, mais notre vieille maison était invisible, se trouvant plutôt un peu sur l'autre penchant. Tout, la chambre et ses occupants et la scène qu'ils contemplaient, tout semblait merveilleusement paisible. J'eus de nouveau une répugnance à m'acquitter de ma commission; et je me préparais à sortir après avoir simplement parlé de la lumière, lorsqu'un sentiment de ma folie me força à revenir et à murmurer:--Madame, quelqu'un de Gimmerton désire vous voir.

--Qu'est-ce qu'il veut? demanda Madame Linton.

--Je ne l'ai pas questionné, répondis-je.

--C'est bien, fermez les rideaux, Nelly, et apportez le thé, je vais revenir tout de suite.

Elle quitta l'appartement; M. Edgar Linton me demanda qui c'était, d'un ton insouciant.

--Quelqu'un que Madame n'attend pas, ce Heathcliff, vous vous le rappelez, monsieur, qui vivait autrefois chez M Earnshaw!

--Quoi, le gipsy, le garçon de charrue? s'écria mon maître; pourquoi n'avez-vous pas dit cela à Catherine?

--Pardon, mais vous ne devez pas l'appeler par ces noms, lui répondis-je; elle serait bien affligée de vous entendre. Son cœur a failli se rompre quand il est parti, et je devine que son retour va être une fête pour elle.

M. Linton s'avança vers une fenêtre, donnant sur la cour. Il l'ouvrit, et s'appuyant sur le rebord, s'écria vivement: «Chérie, ne restez pas là debout, faites entrer cette personne, si c'est quelqu'un de particulier.» Quelques minutes après j'entendis soulever le loquet et Catherine s'élança, essoufflée et farouche, trop excitée pour montrer son contentement; et en vérité, à voir sa figure, on aurait plutôt supposé quelque terrible calamité.

--Oh! Edgar, Edgar, gémit-elle, lui passant les bras autour du cou, oh Edgar, mon chéri! C'est Heathcliff qui est revenu; c'est lui. Et elle resserrait son embrassement jusqu'à l'étouffer.

--Bien, bien! répondit son mari d'un ton fâché, ce n'est pas une raison pour m'étrangler. Heathcliff ne m'a jamais fait l'impression d'un trésor si merveilleux, et il n'y a pas de quoi perdre la tête.

--Je sais que vous ne l'aimiez pas, fit Catherine, réprimant l'excès de sa joie. Et pourtant, pour l'amour de moi, il faut que vous soyez amis maintenant. Dois-je lui dire de monter?

--Ici, dans le parloir?

--Et où donc? demanda-t-elle. Il avait l'air vexé, et fit entendre que la cuisine serait un endroit plus convenable, mais Madame Linton le regardait d'une façon comique, à demi fâchée, à demi égayée de son importunité.

--Non, ajouta-t-elle après un moment, je ne peux pas rester assise dans la cuisine. Ellen, mettez deux tables ici, une pour notre maître et pour miss Isabella, qui sont l'aristocratie, l'autre pour Heathcliff et pour moi-même, qui représentons les classes inférieures; cela vous convient-il, mon cher, ou faut-il que je fasse allumer du feu dans une autre chambre? Vous donnerez des ordres en conséquence, mais moi je vais de nouveau courir en bas et m'occuper de mon hôte. Je crains que ma joie ne soit trop grande pour que sa cause soit réelle.

Elle allait de nouveau s'élancer dehors, mais Edgar l'arrêta: «Vous, dit-il s'adressant à moi, faites-le monter, et vous, Catherine, tachez de vous réjouir sans perdre la tête; il n'est pas nécessaire que toute la maison vous voie accueillir comme un frère un domestique échappé.»

Je descendis et trouvai Heathcliff attendant sous le porche, et évidemment sûr d'être invité à monter. Il me suivit sans rien dire, et je l'introduisis en présence du maître et de la maîtresse dont les joues allumées indiquaient un chaud entretien. Mais la figure de la dame s'éclaira d'un tout autre sentiment lorsque son ami parut à la porte: elle courut vers lui, prit ses deux mains, et le mena vers Linton; puis elle saisit, malgré lui, les doigts de Linton et les enfonça dans la main d'Heathcliff. Maintenant que la lumière du foyer et des bougies révélait pleinement sa figure, je fus encore plus surprise de la transformation d'Heathcliff. Il était devenu un homme de haute taille, athlétique et bien constitué, à côté duquel mon maître semblait tout à fait maigriot et comme un enfant. Son attitude droite suggérait l'idée qu'il avait été dans l'armée. Ses traits portaient une maturité d'expression et de dessin que n'avaient pas ceux de M. Linton; il avait un air intelligent, et ne gardait aucune marque de sa dégradation passée. Il y avait bien toujours dans ses sourcils baissés et ses yeux pleins d'un feu sombre quelques reflets d'une férocité à demi civilisée, mais elle était dominée, et ses manières avaient même une certaine dignité; tout à fait débarrassées de leur rudesse, mais toujours trop dures pour être gracieuses. La surprise de mon maître égala ou dépassa la mienne; il resta une minute embarrassé, sans savoir comment il devait s'adresser au garçon de charrue, comme il l'avait appelé. Heathcliff avait laissé tomber sa main délicate, et se tenait debout, le regardant froidement.

--Asseyez-vous, monsieur, dit-il enfin; Madame Linton, en souvenir du vieux temps, a désiré que je vous fasse un accueil cordial, et je suis naturellement heureux de tout ce qui peut lui être agréable.

--Et moi aussi, répondit Heathcliff, particulièrement si c'est quelque chose où j'ai une part. Je resterai volontiers une heure ou deux. Il s'assit en face de Catherine, qui tenait son regard fixé sur lui, comme si elle craignait qu'il ne disparût si elle cessait un instant de le regarder. Lui ne levait pas souvent ses yeux sur elle; un rapide coup d'œil ça et là suffisait; mais ses yeux trahissaient sans cesse plus distinctement le plaisir qu'il buvait dans ceux de son amie. Lui et elle étaient trop absorbés dans leur joie mutuelle pour se sentir embarrassés. Mais il n'en était pas de même de M. Edgar; l'ennui qu'il avait le faisait pâlir; et ce sentiment fut à son comble lorsqu'il vit sa femme se lever, s'avancer vers Heathcliff, lui saisir de nouveau les mains et rire comme une personne égarée.

--Il va me sembler demain que ce n'a été qu'un rêve, criait-elle. Je ne serai pas capable de croire que je vous ai vu et touché et entendu une fois de plus! Et pourtant, méchant, vous ne méritez pas cette bienvenue. D'être absent pendant trois ans, sans donner de vos nouvelles, et sans jamais penser à moi!

--J'y ai pensé un peu plus que vous à moi, murmura-t-il. J'ai appris, il y a peu de temps, Cathy, la nouvelle de votre mariage; et tout à l'heure, pendant que j'attendais dans cette cour, j'avais formé ce projet: de jeter seulement un coup d'œil sur votre figure, de recueillir un regard de surprise et peut être de plaisir, puis, de régler mon compte avec Hindley; et alors de prévenir la loi en m'exécutant moi-même. Votre bienvenue a fait sortir ces idées de mon esprit; mais prenez garde de me rencontrer d'un autre air la prochaine fois. Non, ne me chassez pas une seconde fois. Vous m'avez réellement regretté, n'est-ce pas? Eh bien, vous aviez raison. J'ai eu à mener une amère vie depuis que j'ai entendu pour la dernière fois votre voix; et il faut que vous me pardonniez, car c'était seulement pour vous que je combattais.

--Catherine, si vous ne voulez pas que nous prenions notre thé froid, venez à table, interrompit Linton, faisant son possible pour garder son ton ordinaire et le degré de politesse convenable. M. Heathcliff aura à faire une longue course, où qu'il veuille loger cette nuit, et moi-même, j'ai soif.

Elle prit sa place devant la théière; et miss Isabella vint au coup de cloche; j'avançai des chaises pour tout le monde et je sortis. Le repas dura à peine dix minutes. La tasse de Catherine resta vide, elle ne pouvait ni manger ni boire. Edgar eut peine à avaler une bouchée. Leur hôte ne prolongea pas son séjour ce soir-là au-delà d'une heure. Quand il partit, je lui demandai s'il allait à Gimmerton.

--Non, me répondit-il, à Wuthering Heights M. Earnshaw m'a invité lorsque je lui ai fait visite ce matin.

M. Earnshaw l'avait invité! Et il avait fait visite à M. Earnshaw! Je méditais douloureusement cette phrase, après qu'il fut parti; allait-il devenir un hypocrite, et ne rentrait-il dans le pays que pour faire le mal sous un masque? Je songeais: j'avais au fond de mon cœur le pressentiment qu'il aurait mieux valu qu'il ne revint pas. Vers le milieu de la nuit, je fus réveillée de mon premier sommeil par Madame Linton qui se glissa dans ma chambre, s'assit à côté de mon lit et me tira par les cheveux pour m'empêcher de dormir.

--Je ne peux pas rester en repos, Ellen, me dit-elle en manière d'excuse. Et j'ai besoin d'une créature vivante pour me tenir compagnie dans mon bonheur. Edgar est de mauvaise humeur parce que je suis dans la joie d'une chose qui ne l'intéresse pas; il refuse d'ouvrir la bouche, si ce n'est pour dire des choses mauvaises et sottes; et il m'a affirmé que j'étais cruelle et égoïste parce que j'avais voulu lui parler tandis qu'il était souffrant et avait sommeil. Il trouve toujours le moyen d'être souffrant au moindre désagrément. Je lui ai dit quelques phrases d'éloge sur Heathcliff; et lui, soit par migraine ou pour un accès d'envie, s'est mis à pleurer: de sorte que je me suis relevée et l'ai laissé dormir.

--À quoi vous sert de faire l'éloge d'Heathcliff devant lui? répondis-je. Dans leur enfance, ils avaient déjà une aversion l'un pour l'autre, et son éloge ne rendrait pas Heathcliff moins furieux: c'est la nature humaine. Ne parlez pas de lui à M. Linton si vous ne voulez pas qu'une querelle ouverte se déclare entre eux.

--Mais n'est-ce pas faire preuve d'une grande faiblesse? poursuivit-elle. Je ne suis pas jalouse... je ne me sens jamais blessée par l'éclat des cheveux blonds d'Isabella et la blancheur de sa peau, et son élégance délicate, et la tendresse que toute la famille lui témoigne. Même vous, Nelly, si nous avons par hasard une dispute, vous prenez tout de suite le parti d'Isabella, et moi je cède comme une bonne maman, je l'appelle ma chérie et je la flatte avec douceur. Cela fait plaisir à son frère de nous voir en termes cordiaux, et à moi aussi. Mais ils se ressemblent beaucoup, lui et elle; ils sont des enfants gâtés et s'imaginent que le monde a été fait pour eux: et bien que je les aime l'un et l'autre, je pense tout de même qu'une petite punition pourrait les corriger.

--Vous vous trompez, madame Linton, lui dis-je, c'est eux qui vous aiment et qui sont indulgents pour vous, et je sais bien ce qui arriverait si cela n'était pas. Vous pouvez bien aller jusqu'à leur passer leurs petits caprices, aussi longtemps qu'ils n'ont pas d'autre souci que de prévenir tous vos désirs; mais il se peut qu'il arrive, à la fin, quelque chose ayant une égale importance pour les deux parties, et alors ceux que vous appelez faibles sont bien capables d'être aussi obstinés que vous.

--Et alors nous aurons une lutte à mort, n'est-ce pas, Nelly? reprit-elle en riant. Non, je vous le dis, j'ai tant de confiance dans l'amour de Linton que je crois que je pourrais le tuer sans qu'il songe à rien faire contre moi.

Je l'engageai alors à ne lui avoir que plus de reconnaissance pour cette affection.

--C'est ce que je fais, me répondit-elle; mais lui n'a pas besoin de se lamenter pour des bagatelles. C'est enfantin. Au lieu de fondre en larmes parce que je lui ai dit que Heathcliff méritait à présent le respect de chacun et que ce serait un honneur pour le premier gentleman du pays d'être son ami, c'est lui qui aurait dû dire cela pour moi et s'en réjouir par sympathie. Il faut qu'il s'accoutume à lui, et alors, autant faire qu'il l'aime; quand je considère combien Heathcliff avait de raisons pour le détester, je suis sûre qu'il s'est très bien comporté envers lui.

--Que pensez-vous de ce fait qu'il va à Wuthering Heights? demandai-je. Il s'est réformé à tous les points de vue, au moins en apparence. Le voici tout à fait comme un chrétien, tendant amicalement sa main droite à ses ennemis tout alentour.

--Il me l'a expliqué, répondit-elle, mais j'en suis étonnée autant que vous. Il m'a dit qu'il était venu s'informer de moi auprès de vous, supposant que vous résidiez toujours là-bas; Joseph l'a dit à Hindley qui est sorti de la maison et s'est mis à le questionner sur ce qu'il avait fait, et comment il avait vécu et qui enfin l'a invité à entrer. Il y avait là plusieurs personnes assises à jouer aux cartes; Heathcliff se joignit à elles, mon frère perdit de l'argent contre lui, et le trouvant pourvu abondamment, lui demanda de revenir dans la soirée, ce à quoi il consentit. Hindley est dans un état trop désespéré pour mettre beaucoup de prudence à choisir ses relations; il ne prend pas la peine de réfléchir aux causes qu'il pourrait avoir pour ce métier d'un homme qu'il a bassement outragé. Mais Heathcliff affirme que sa principale raison pour renouer connaissance avec son ancien persécuteur est son désir de s'installer dans le voisinage de la Grange et son attachement pour la maison où nous avons vécu ensemble, et puis encore l'espoir que nous aurons plus d'occasions de nous voir ainsi que s'il s'était fixé à Gimmerton. Il a l'intention d'offrir de payer largement le droit de demeurer aux Heights; et il n'y a pas de doute que la rapacité de mon frère l'amènera à accepter ces conditions. Il a toujours été avide, si ce n'est que ce qu'il saisit d'une main, il le rejette de l'autre.