Ubu Roi, ou, les Polonais

Chapter 4

Chapter 4708 wordsPublic domain

(_Entrent_ les Palotins, _qui se jettent dans la mêlée_.)

Cotice:

--A la porte les Polonais!

Pile:

--Hon! nous nous revoyons, Monsieuye des Finances. En avant, poussez vigoureusement, gagnez la porte, une fois dehors il n'y aura plus qu'à se sauver.

Père Ubu:

--Oh! ça, c'est mon plus fort. O comme il tape.

Bougrelas:

--Dieu! je suis blessé.

Stanislas Leczinski:

--Ce n'est rien, Sire.

Bougrelas:

--Non, je suis seulement étourdi.

Jean Sobieski:

--Tapez, tapez toujours, ils gagnent la porte, les gueux.

Cotice:

--On approche, suivez le monde. Par conséquent de quoye, je vois le ciel.

Pile:

--Courage, sire Ubu.

Père Ubu:

--Ah! j'en fais dans ma culotte. En avant, cornegidouille! Tudez, saignez, écorchez, massacrez, corne d'Ubu! Ah! ça diminue!

Cotice:

--Il n'y en a plus que deux à garder la porte.

Père Ubu (_les assommant à coups d'ours_):

--Et d'un et de deux! Ouf! me voilà dehors! Sauvons-nous! suivez, les autres, et vivement!

Scène III

La scène représente la province de Livonie couverte de neige. LES UBS & LEUR SUITE en fuite.

Père Ubu:

--Ah! je crois qu'ils ont renoncé à nous attraper.

Mère Ubu:

--Oui, Bougrelas est allé se faire couronner.

Père Ubu:

--Je ne la lui envie pas, sa couronne.

Mère Ubu:

--Tu as bien raison, Père Ubu.

(_Ils disparaissent dans le lointain_.)

Scène IV

Le pont d'un navire courant au plus près sur la Baltique. Sur le pont le PÈRE UBU & toute sa bande.

Le Commandant:

--Ah! quelle belle brise.

Père Ubu:

--Il est de fait que nous filons avec une rapidité qui tient du prodige. Nous devons faire au moins un million de noeuds à l'heure et ces noeuds ont ceci de bon qu'une fois faits ils ne se défont pas. Il est vrai que nous avons vent arrière.

Pile:

--Quel triste imbécile.

(_Une risée arrive, le navire couche et blanchit la mer_.)

Père Ubu:

--Oh! Ah! Dieu! nous voilà chavirés. Mais il va tout de travers, il va tomber ton bateau.

Le Commandant:

--Tout le monde sous le vent, bordez la misaine!

Père Ubu:

--Ah! mais non, par exemple! Ne vous mettez pas tous du même côté! C'est imprudent ça. Et supposez que le vent vienne à changer de côté: tout le monde irait au fond de l'eau et les poissons nous mangeront.

Le Commandant:

--N'arrivez pas, serrez près et plein!

Père Ubu:

--Si! Si! Arrivez. Je suis pressé, moi! Arrivez, entendez-vous! C'est ta faute, brute de capitaine, si nous n'arrivons pas. Nous devrions être arrivés. Oh oh, mais je vais commander, moi, alors! Pare à virer! A Dieu vat. Mouillez, virez vent devant, virez vent arrière. Hissez les voiles, serrez les voiles, la barre dessus, la barre dessous, la barre à côté. Vous voyez, ça va très bien. Venez en travers à la lame et alors ce sera parfait.

(_Tous se tordent, la brise fraîchit_.)

Le Commandant:

--Amenez le grand foc, prenez un ris aux huniers!

Père Ubu:

--Ceci n'est pas mal, c'est même bon! Entendez-vous, monsieur l'Equipage? amenez le grand coq et allez faire un tour dans les pruniers.

(_Plusieurs agonisent de rire. Une lame embarque_.)

Père Ubu:

Oh! quel déluge! Ceci est un effet des manoeuvres que nous avons données.

Mère Ubu & Pile:

--Délicieuse chose que la navigation.

(_Deuxième lame embarque_.)

Pile (_inondé_):

--Méfiez-vous de Satan et de ses pompes.

Père Ubu:

--Sire garçon, apportez-nous à boire.

(_Tous s'installent à boire_.)

Mère Ubu:

Ah! quel délice de revoir bientôt la douce France, nos vieux amis et notre château de Mondragon!

Père Ubu:

--Eh! nous y serons bientôt. Nous arrivons à l'instant sous le château d'Elseneur.

Pile:

--Je me sens ragaillardi à l'idée de revoir ma chère Espagne.

Cotice:

--Oui, et nous éblouirons nos compatriotes des récits de nos aventures merveilleuses.

Père Ubu:

--Oh! ça, évidemment! Et moi je me ferai nommer Maître des Finances à Paris.

Mère Ubu:

--C'est cela! Ah! quelle secousse!

Cotice:

--Ce n'est rien, nous venons de doubler la pointe d'Elfeneur.

Pile:

--Et maintenant notre noble navire s'élance à toute vitesse sur les sombres lames de la mer du Nord.

Père Ubu:

--Mer farouche et inhospitalière qui baigne le pays appelé Germanie, ainsi nommé parce que les habitants de ce pays sont tous cousins germains.

Mère Ubu:

--Voilà ce que j'appelle de l'érudition. On dit ce pays fort beau.

Père Ubu:

--Ah! messieurs! si beau qu'il soit il ne vaut pas la Pologne. S'il n'y avait pas de Pologne il n'y aurait pas de Polonais!

FIN.