Chapter 1
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UBU ROI
ou
les Polonais
par ALFRED JARRY
Drame en cinq Actes en prose
Restitué en son intégrité tel qu'il a été représenté par les marionnettes du Théâtre des Phynances en 1888.
Ce Livre est dédié à MARCEL SCHWOB
Adonc le Père Ubu hoscha la poire, dont fut depuis nommé par les Anglois Shakespeare, et avez de lui sous ce nom maintes belles tragoedies par escript.
PERSONNAGES
Père Ubu. Mère Ubu. Capitaine Bordure. Le Roi Venceslas. La Reine Rosemonde. Boleslas...) Ladislas...) leurs fils. Bougrelas..) Le général Lascy. Stanislas Leczinski. Jean Sobieski. Nicolas Rensky. L'Empereur Alexis. Giron...) Pile....) Palotins. Cotice..) Conjurés & Soldats. Peuple. Michel Fédérovitch. Nobles. Magistrats. Conseillers. Financiers. Larbins de Phynances. Paysans. Toute l'Armée russe. Toute l'Armée polonaise. Les Gardes de la Mère Ubu. Un Capitaine. L'Ours. Le Cheval à Phynances. La Machine à décerveler. L'Equipage. Le Commandant.
Acte Premier--Scène Première
PÈRE UBU, MÈRE UBU
Père Ubu:
--Merdre.
Mère Ubu:
--Oh! voilà du joli, Père Ubu, vous estes un fort grand voyou.
Père Ubu:
--Que ne vous assom'je, Mère Ubu!
Mère Ubu:
--Ce n'est pas moi, Père Ubu, c'est un autre qu'il faudrait assassiner.
Père Ubu:
--De par ma chandelle verte, je ne comprends pas.
Mère Ubu:
--Comment, Père Ubu, vous estes content de votre sort?
Père Ubu:
--De par ma chandelle verte, madame, certes oui, je suis content. On le serait à moins: capitaine de dragons, officier de confiance du roi Venceslas, décoré de l'ordre de l'Aigle Rouge de Pologne et ancien roi d'Aragon, que voulez-vous de mieux?
Mère Ubu:
--Comment! après avoir été roi d'Aragon vous vous contentez de mener aux revues une cinquantaine d'estafiers armés de coupe-choux, quand vous pourriez faire succéder sur votre fiole la couronne de Pologne à celle d'Aragon?
Père Ubu:
--Ah! Mère Ubu, je ne comprends rien de ce que tu dis.
Mère Ubu:
--Tu es sí bête!
Père Ubu:
--De par ma chandelle verte, le roi Venceslas est encore bien vivant: et même en admettant qu'il meure, n'a-t-il pas des légions d'enfants?
Mère Ubu:
--Oui t'empêche de massacrer toute la famille et de te mettre à leur place?
Père Ubu:
--Ah! Mère Ubu, vous me faites injure et vous allez passer tout à l'heure par la casserole.
Mère Ubu:
--Eh! pauvre malheureux, si je passais par la casserole, qui te raccommoderait tes fonds de culotte?
Père Ubu:
--Eh vraiment! et puis après? N'ai-je pas un cul comme les autres?
Mère Ubu:
--A ta place, ce cul, je voudrais l'installer sur un trône. Tu pourrais augmenter indéfiniment tes richesses, manger fort souvent de l'andouille et rouler carrosse par les rues.
Père Ubu:
--Si j'étais roi, je me ferais construire une grande capeline comme celle que j'avais en Aragon et que ces gredins d'Espagnols m'ont impudemment volée.
Mère Ubu:
--Tu pourrais aussi te procurer un parapluie et un grand caban qui te tomberait sur les talons.
Père Ubu:
--Ah! je cède à la tentation. Bougre de merdre, merdre de bougre, si jamais je le rencontre au coin d'un bois, il passera un mauvais quart d'heure.
Mère Ubu:
--Ah! bien, Père Ubu, te voilà devenu un véritable homme.
Père Ubu:
--Oh non! moi, capitaine de dragons, massacrer le roi de Pologne! plutôt mourir!
Mère Ubu (_à part_):
--Oh! merdre! (_Haut_) Ainsi tu vas rester gueux comme un rat, Père Ubu.
Père Ubu:
--Ventrebleu, de par ma chandelle verte, j'aime mieux être gueux comme un maigre et brave rat que riche comme un méchant et gras chat.
Mère Ubu:
--Et la capeline? et le parapluie? et le grand caban?
Père Ubu:
--Eh bien, après, Mère Ubu? (_Il s'en va en claquant la porte_.)
Mère Ubu (_seule_):
--Vrout, merdre, il a été dur à la détente, mais vrout, merdre, je crois pourtant l'avoir ébranlé. Grâce à Dieu et à moi-même, peut-être dans huit jours serai-je reine de Pologne.
Scène II
(_La scène représente une chambre de la maison du Père Ubu où une table splendide est dressée_.)
PÈRE UBU, MÈRE UBU
Mère Ubu:
--Eh! nos invités sont bien en retard.
Père Ubu:
--Oui, de par ma chandelle verte. Je crève de faim, Mère Ubu, tu es bien laide aujourd'hui. Est-ce parce que nous avons du monde?
Mère Ubu (_haussant les épaules_):
--Merdre.
Père Ubu (_saisissant un poulet rôti_):
--Tiens, j'ai faim. Je vais mordre dans cet oiseau. C'est un poulet, je crois. Il n'est pas mauvais.
Mère Ubu:
--Que fais-tu, malheureux? Que mangeront nos invités?
Père Ubu:
--Ils en auront encore bien assez. Je ne toucherai plus à rien. Mère Ubu, va donc voir à la fenêtre si nos invités arrivent.
Mère Ubu (_y allant_):
--Je ne vois rien. (_Pendant ce temps le_ Père Ubu _dérobe une rouelle de veau_.)
Mère Ubu:
--Ah! voilà le capitaine Bordure et ses partisans qui arrivent. Que manges-tu donc, Père Ubu?
Père Ubu:
--Rien, un peu de veau.
Mère Ubu:
--Ah! le veau! le veau! veau! Il a mangé le veau! Au secours!
Père Ubu:
--De par ma chandelle verte, je te vais arracher les yeux.
(_La porte s'ouvre_.)
Scène III
PÈRE UBU, MÈRE UBU, CAPITAINE BORDURE et ses partisans.
Mère Ubu:
--Bonjour, messieurs, nous vous attendons avec impatience. Asseyez-vous.
Capitaine Bordure:
--Bonjour, madame. Mais où est donc le Père Ubu?
Père Ubu:
--Me voilà! me voilà! Sapristi, de par ma chandelle verte, je suis pourtant assez gros.
Capitaine Bordure:
--Bonjour, Père Ubu. Asseyez-vous, mes hommes. (_Ils s'asseyent tous_.)
Père Ubu:
--Ouf, un peu plus, j'enfonçais ma chaise.
Capitaine Bordure:
--Eh! Mère Ubu! que nous donnez-vous de bon aujourd'hui?
Mère Ubu:
--Voici le menu.
Père Ubu:
--Oh! ceci m'intéresse.
Mère Ubu:
--Soupe polonaise, côtes de rastron, veau, poulet, pâté de chien, croupions de dinde, charlotte russe...
Père Ubu:
--Eh! en voilà assez, je suppose. Y en a-t-il encore?
Mère Ubu (_continuant_):
--Bombe, salade, fruits, dessert, bouilli, topinambours, chouxfleurs à la merdre.
Père Ubu:
--Eh! me crois-tu empereur d'Orient pour faire de telles dépenses?
Mère Ubu:
--Ne l'écoutez pas, il est imbécile.
Père Ubu:
--Ah! je vais aiguiser mes dents contre vos mollets.
Mère Ubu:
--Dîne plutôt, Père Ubu. Voilà de la polonaise.
Père Ubu:
--Bougre, que c'est mauvais.
Capitaine Bordure:
--Ce n'est pas bon, en effet.
Mère Ubu:
--Tas d'Arabes, que vous faut-il?
Père Ubu (_se frappant le front_):
--Oh! j'ai une idée. Je vais revenir tout à l'heure. (_Il s'enva_.)
Mère Ubu:
--Messieurs, nous allons goûter du veau.
Capitaine Bordure:
--Il est très bon, j'ai fini.
Mère Ubu:
--Aux croupions, maintenant.
Capitaine Bordure:
--Exquis, exquis! Vive la mère Ubu.
Tous:
--Vive la Mère Ubu.
Père Ubu (_rentrant_):
--Et vous allez bientôt crier vive le Père Ubu. (_Il tient un balai innommable à la main et le lance sur le festin_.)
Mère Ubu:
--Misérable, que fais-tu?
Père Ubu:
--Goûtez un peu. (_Plusieurs goûtent et tombent empoisonnés_.)
Père Ubu:
--Mère Ubu, passe-moi les côtelettes de rastron, que je serve.
Mère Ubu:
--Les voici.
Père Ubu:
--A la porte tout le monde! Capitaine Bordure, j'ai à vous parler.
Les Autres:
--Eh! nous n'avons pas dîné.
Père Ubu:
--Comment, vous n'avez pas dîné! A la porte tout le monde! Restez, Bordure. (_Personne ne bouge_.)
Père Ubu:
--Vous n'êtes pas partis? De par ma chandelle verte, je vais vous assommer de côtes de rastron. (_Il commence à en jeter_.)
Tous:
--Oh! Aïe! Au secours! Défendons-nous! malheur! je suis mort!
Père Ubu:
--Merdre, merdre, merdre. A la porte! je fais mon effet.
Tous:
--Sauve qui peut! Misérable Père Ubu! traître et gueux voyou!
Père Ubu:
--Ah! les voilà partis. Je respire, mais j'ai fort mal dîné. Venez, Bordure. (_Ils sortent avec la_ Mère Ubu.)
Scène IV
PÈRE UBU, MÈRE UBU, CAPITAINE BORDURE
Père Ubu:
--Eh bien, capitaine, avez-vous bien dîné?
Capitaine Bordure:
--Fort bien, monsieur, sauf la merdre.
Père Ubu:
--Eh! la merdre n'était pas mauvaise.
Mère Ubu:
--Chacun son goût.
Père Ubu:
--Capitaine Bordure, je suis décidé à vous faire duc de Lithuanie.
Capitaine Bordure:
--Comment, je vous croyais fort gueux, Père Ubu.
Père Ubu:
--Dans quelques jours, si vous voulez, je règne en Pologne.
Capitaine Bordure:
--Vous allez tuer Venceslas?
Père Ubu:
--Il n'est pas bête, ce bougre, il a deviné.
Capitaine Bordure:
--S'il s'agit de tuer Venceslas, j'en suis. Je suis son mortel ennemi et je réponds de mes hommes.
Père Ubu (_se jetant sur lui pour l'embrasser_):
--Oh! Oh! je vous aime beaucoup, Bordure.
Capitaine Bordure:
--Eh! vous empestez, Père Ubu. Vous ne vous lavez donc jamais?
Père Ubu:
--Rarement.
Mère Ubu:
--Jamais!
Père Ubu:
--Je vais te marcher sur les pieds.
Mère Ubu:
--Grosse merdre!
Père Ubu:
--Allez, Bordure, j'en ai fini avec vous. Mais par ma chandelle verte, je jure sur la Mère Ubu de vous faire duc de Lithuanie.
Mère Ubu:
--Mais...
Père Ubu:
--Tais-toi, ma douce enfant.
(_Ils sortent_.)
Scène V
PÈRE UBU, MÈRE UBU, UN MESSAGER
Père Ubu:
--Monsieur, que voulez-vous? fichez le camp, vous me fatiguez.
Le Messager:
--Monsieur, vous êtes appelé de par le roi.
(_Il sort_.)
Père Ubu:
--Oh! merdre, jarnicotonbleu, de par ma chandelle verte, je suis découvert, je vais être décapité! hélas! hélas!
Mère Ubu:
--Quel homme mou! et le temps presse.
Père Ubu:
--Oh! j'ai une idée: je dirai que c'est la Mère Ubu et Bordure.
Mère Ubu:
--Ah! gros P.U., si tu fais ça...
Père Ubu:
--Eh! j'y vais de ce pas.
(_Il sort_.)
Mère Ubu (_courant après lui_):
--Oh! Père Ubu, Père Ubu, je te donnerai de l'andouille.
(_Elle sort_.)
Père Ubu (_dans la coulisse_):
--Oh! merdre! tu en es une fière, d'andouille.
Scène VI
_Le palais du roi_.
LE ROI VENCESLAS, entouré de ses officiers; BORDURE; les fils du roi, BOLESLAS, LADISLAS & BOUGRELAS. Puis UBU.
Père Ubu (_entrant_):
--Oh! vous savez, ce n'est pas moi, c'est la mère Ubu et Bordure.
Le Roi:
--Qu'as-tu, Père Ubu?
Bordure:
--Il a trop bu.
Le Roi:
--Comme moi ce matin.
Père Ubu:
--Oui, je suis saoul, c'est parce que j'ai bu trop de vin de France.
Le Roi:
--Père Ubu, je tiens à récompenser tes nombreux services comme capitaine de dragons, et je te fais aujourd'hui comte de Sandomir.
Père Ubu:
--O monsieur Venceslas, je ne sais comment vous remercier.
Le Roi:
--Ne me remercie pas, Père Ubu, et trouve-toi demain matin à la grande revue.
Père Ubu:
--J'y serai, mais acceptez, de grâce, ce petit mirliton.
(_Il présente au roi un mirliton_.)
Le Roi:
--Que veux-tu à mon âge que je fasse d'un mirliton? Je le donnerai à Bougrelas.
Le jeune Bougrelas:
--Est-il bête, ce Père Ubu.
Père Ubu:
--Et maintenant je vais foutre le camp. (_Il tombe en se retournant_.) Oh! aïe! au secours! De par ma chandelle verte, je me suis rompu l'intestin et crevé la bouzine!
Le Roi (_le relevant_):
--Père Ubu, vous estes-vous fait mal?
Père Ubu:
--Oui certes, et je vais sûrement crever. Que deviendra la Mère Ubu?
Le Roi:
--Nous pourvoirons à son entretien.
Père Ubu:
--Vous avez bien de la bonté de reste. (_Il sort_.) Oui, mais, roi Venceslas, tu n'en seras pas moins massacré.
Scène VII
_La maison d'Ubu_.
GIRON, PILE, COTICE, PÈRE UBU, MÈRE UBU, Conjurés & Soldats, CAPITAINE BORDURE.
Père Ubu:
--Eh! mes bons amis, il est grand temps d'arrêter le plan de la conspiration. Que chacun donne son avis. Je vais d'abord donner le mien, si vous le permettez.
Capitaine Bordure:
--Parlez, Père Ubu.
Père Ubu:
--Eh bien, mes amis, je suis d'avis d'empoisonner simplement le roi en lui fourrant de l'arsenic dans son déjeuner. Quand il voudra le brouter il tombera mort, et ainsi je serai roi.
Tous:
--Fi, le sagouin!
Père Ubu:
--Eh quoi, cela ne vous plaît pas? Alors, que Bordure donne son avis.
Capitaine Bordure:
--Moi, je suis d'avis de lui ficher un grand coup d'épêe qui le fendra de la tête à la ceinture.
Tous:
--Oui! voilà qui est noble et vaillant.
Père Ubu:
--Et sil vous donne des coups de pied? Je me rappelle maintenant qu'il a pour les revues des souliers de fer qui font très mal. Si je savais, je filerais vous dénoncer pour me tirer de cette sale affaire, et je pense qu'il me donnerait aussi de la monnaie.
Mère Ubu:
--Oh! le traître, le lâche, le vilain et plat ladre.
Tous:
--Conspuez le Père Ub!
Père Ubu:
--Hé, messieurs, tenez-vous tranquilles si vous ne voulez visiter mes poches. Enfin je consens à m'exposer pour vous. De la sorte, Bordure, tu te charges de pourfendre le roi.
Capitaine Bordure:
--Ne vaudrait il pas mieux nous jeter tous à la fois sur lui en braillant et gueulant? Nous aurions chance ainsi d'entraîner les troupes.
Père Ubu:
--Alors, voilà. Je tâcherai de lui marcher sur les pieds, il regimbera, alors je lui dirai: MERDRE, et à ce signal vous vous jetterez sur lui.
Mère Ubu:
--Oui, et dès qu'il sera mort tu prendras son sceptre et sa couronne.
Capitaine Bordure:
--Et je courrai avec mes hommes à la poursuite de la famille royale.
Père Ubu:
--Oui, et je te recommande spécialement le jeune Bougrelas.
(_Ils sortent_.)
Père Ubu (_courant après et les faisant revenir_):
--Messieurs, nous avons oublié une cérémonie indispensable, il faut jurer de nous escrimer vaillamment.
Capitaine Bordure:
--Et comment faire? Nous n'avons pas de prêtre.
Père Ubu:
--La Mère Ubu va en tenir lieu.
Tous:
--Eh bien, soit.
Père Ubu:
--Ainsi, vous jurez de bien tuer le roi?
Tous:
--Oui, nous le jurons. Vive le Père Ubu!
Fin du premier Acte.
* * * * *
Acte II--Scène première
_Le palais du roi_.
VENCESLAS, LA REINE ROSEMONDE, BOLESLAS, LADISLAS & BOUGRELAS.
Le Roi:
--Monsieur Bougrelas, vous avez été ce matin fort impertinent avec Monsieur Ubu, chevalier de mes ordres et comte de Sandomir. C'est pourquoi je vous défends de paraître à ma revue.
La Reine:
--Cependant, Venceslas, vous n'auriez pas trop de toute votre famille pour vous défendre.
Le Roi:
--Madame, je ne reviens jamais sur ce que j'ai dit. Vous me fatiguez avec vos sornettes.
Le jeune Bougrelas:
--Je me soumets, monsieur mon père.
La Reine:
--Enfin, sire, êtes-vous toujours décidé à aller à cette revue?
Le Roi:
--Pourquoi non, madame?
La Reine:
--Mais, encore une fois, ne l'ai-je pas vu en songe vous frappant de sa masse d'armes et vous jetant dans la Vistule, et un aigle comme celui qui figure dans les armes de Pologne lui plaçant la couronne sur la tête?
Le Roi:
--A qui?
La Reine:
--Au Père Ubu.
Le Roi:
--Quelle folie. Monsieur de Ubu est un fort bon gentilhomme, qui se ferait tirer à quatre chevaux pour mon service.
La Reine & Bougrelas:
--Quelle erreur.
Le Roi:
--Taisez-vous, jeune sagouin. Et vous, madame, pour vous prouver combien je crains peu Monsieur Ubu, je vais aller à la revue comme je suis, sans arme et sans épée.
La Reine:
--Fatale imprudence, je ne vous reverrai pas vivant.
Le Roi:
--Venez, Ladislas, venez, Boleslas.
(_Ils sortent_. La Reine & Bougrelas _vont à la fenêtre_.)
La Reine & Bougrelas:
--Que Dieu et le grand saint Nicolas vous gardent.
La Reine:
--Bougrelas, venez dans la chapelle avec moi prier pour votre père et vos frères.
Scène II
_Le champ des revues_.
L'armée polonaise, LE ROI, BOLESLAS, LADISLAS, PÈRE UBU, CAPITAINE BORDURE & ses hommes, GIRON, PILE, COTICE.
Le Roi:
--Noble Père Ubu, venez près de moi avec votre suite pour inspecter les troupes.
Père Ubu (_aux siens_):
--Attention, vous autres. (_Au Roi_.) On y va, monsieur, on y va.
(_Les hommes d'Ubu entourent le Roi_.)
Le Roi:
--Ah! voici le régiment des gardes à cheval de Dantzick. Ils sont fort beaux, ma foi.
Père Ubu:
--Vous trouvez? Ils me paraissent misérables. Regardez celui-ci, (_Au soldat_.) Depuis combien de temps ne t'es-tu débarbouillé, ignoble drôle?
Le Roi:
--Mais ce soldat est fort propre. Qu'avez-vous donc, Père Ubu?
Père Ubu:
--Voilà! (_Il lui écrase le pied_.)
Le Roi:
--Misérable!
Père Ubu:
--MERDRE. A moi, mes hommes!
Bordure:
--Hurrah! en avant! (_Tous frappent le Roi_, un Palotin _explose_.)
Le Roi:
--Oh! au secours! Sainte Vierge, je suis mort.
Boleslas (_à Ladislas_):
--Qu'est cela! Dégainons.
Père Ubu:
--Ah! j'ai la couronne! Aux autres, maintenant.
Capitaine Bordure:
--Sus aux traîtres!! (_Les fils du Roi s'enfuient, tous les poursuivent_.)
Scène III
LA REINE & BOUGRELAS
La Reine:
--Enfin, je commence à me rassurer.
Bougrelas:
--Vous n'avez aucun sujet de crainte.
(_Une effroyable clameur se fait entendre au dehors_.)
Bougrelas:
--Ah! que vois-je? Mes deux frères poursuivis par le Père Ubu et ses hommes.
La Reine:
--O mon Dieu! Sainte Vierge, ils perdent, ils perdent du terrain!
Bougrelas:
--Toute l'armée suit le Père Ubu. Le Roi n'est plus là. Horreur! Au secours!
La Reine:
Voilà Boleslas mort! Il a reçu une balle.
Bougrelas:
--Eh! (_Ladislas se retourne_.) Défends-toi! Hurrah, Ladislas.
La Reine:
--Oh! Il est entouré.
Bougrelas:
--C'en est fait de lui. Bordure vient de le couper en deux comme une saucisse.
La Reine:
--Ah! Hélas! Ces furieux pénètrent dans le palais, ils montent l'escalier.
(_La clameur augmente_.)
La Reine & Bougrelas (_à genoux_):
--Mon Dieu, défendez-nous.
Bougrelas:
--Oh! ce Père Ubu! le coquin, le misérable, si je le tenais...
Scène IV
LES MÊMES, la porte est défoncée, le PÈRE UBU & les forcenés pénètrent.
Père Ubu:
--Eh! Bougrelas, que me veux-tu faire?
Bougrelas:
--Vive Dieu! je défendrai ma mère jusqu'à la mort! Le premier qui fait un pas est mort.
Père Ubu:
--Oh! Bordure, j'ai peur! laissez-moi m'en aller.
Un Soldat _avance_:
--Rends-toi, Bougrelas!
Le jeune Bougrelas:
--Tiens, voyou! voilà ton compte! (_Il lui fend le crâne_.)
La Reine:
--Tiens bon, Bougrelas, tiens bon!
Plusieurs _avancent_:
--Bougrelas, nous te promettons la vie sauve.
Bougrelas:
--Chenapans, sacs à vins, sagouins payés!
(_Il fait le moulinet avec son épée et en fait un massacre_.)
Père Ubu:
--Oh! je vais bien en venir à bout tout de même!
Bougrelas:
--Mère, sauve-toi par l'escalier secret.
La Reine:
--Et toi, mon fils, et toi?
Bougrelas:
--Je te suis.
Père Ubu:
--Tâchez d'attraper la reine. Ah! la voilà partie. Quant à toi, misérable!... (_Il s'avance vers Bougrelas_.)
Bougrelas:
--Ah! vive Dieu! voilà ma vengeance! (_Il lui découd la boudouille d'un terrible coup d'épée_.) Mère, je te suis! (_Il disparaît par l'escalier secret_.)
Scène V
_Une caverne dans les montagnes_.
Le jeune BOUGRELAS entre suivi de ROSEMONDE.
Bougrelas:
--Ici nous serons en sûreté.
La Reine:
--Oui, je le crois! Bougrelas, soutiens-moi! (_Elle tombe sur la neige_.)
Bougrelas:
--Ha! qu'as-tu, ma mère?
La Reine:
--Je suis bien malade, crois-moi, Bougrelas. Je n'en ai plus que pour deux heures à vivre.
Bougrelas:
--Quoi! le froid t'aurait-il saisie?
La Reine:
--Comment veux-tu que je résiste à tant de coups? Le roi massacré, notre famille détruite, et toi, représentant de la plus noble race qui ait jamais porté forcé de t'enfuir dans les montagnes comme un contrebandier.
Bougrelas:
--Et par qui, grand Dieu! par qui? Un vulgaire Père Ubu, aventurier sorti on ne sait d'où, vile crapule, vagabond honteux! Et quand je pense que mon père l'a décoré et fait comte et que le lendemain ce vilain n'a pas eu honte de porter la main sur lui.
La Reine:
--O Bougrelas! Quand je me rappelle combien nous étions heureux avant l'arrivée de ce Père Ubu! Mais maintenant, hélas! tout est changé!
Bougrelas:
--Que veux-tu? Abondons avec espérance et ne renonçons jamais à nos droits.
La Reine:
--Je te le souhaite, mon cher enfant, mais pour moi je ne verrai pas cet heureux jour.
Bougrelas:
--Eh! qu'as-tu? Elle pâlit, elle tombe, au secours! Mais je suis dans un désert! O mon Dieu! son coeur ne bat plus. Elle est morte! Est-ce possible? Encore une victime du Père Ubu! (_Il se cache la figure dans les mains et pleure_.) O mon Dieu! qu'il est triste de se voir seul à quatorze ans avec une vengeance terrible à poursuivre! (_Il tombe en proie au plus violent désespoir_.)
(_Pendant ce temps_ les Ames _de Venceslas, de Boleslas, de Ladislas, de Rosemonde entrent dans la grotte_, leurs Ancêtres _les accompagnent et remplissent la grotte. Le plus vieux s'approche de Bougrelas et le réveille doucement_.)
Bougrelas:
--Eh! que vois-je? toute ma famille, mes ancêtres... Par quel prodige?
L'Ombre:
--Apprends, Bougrelas, que j'ai été pendant ma vie le seigneur Mathias de Königsberg, le premier roi et le fondateur de la maison. Je te remets le soin de notre vengeance. (_Il lui donne une grande épée_.) Et que cette épée que je te donne n'ait de repos que quand elle aura frappé de mort l'usurpateur.
(_Tous disparaissent, et_ Bougrelas _reste seul dans l'attitude de l'extase_.)
Scène VI
_Le palais du roi_.
PÈRE UBU, MÈRE UBU, CAPITAINE BORDURE
Père Ubu:
--Non, je ne veux pas, moi! Voulez-vous me ruiner pour ces bouffres?
Capitaine Bordure:
--Mais enfin, Père Ubu, ne voyez-vous pas que le peuple attend le don de joyeux avènement?
Mère Ubu:
--Si tu ne fais pas distribuer des viandes et de l'or, tu seras renversé d'ici deux heures.
Père Ubu:
--Des viandes, oui! de l'or, non! Abattez trois vieux chevaux, c'est bien bon pour de tels sagouins.
Mère Ubu:
--Sagouin toi-même! Qui m'a bâti un animal de cette sorte?
Père Ubu:
--Encore une fois, je veux m'enrichir, je ne lâcherai pas un sou.
Mère Ubu:
--Quand on a entre les mains tous les trésors de la Pologne.
Capitaine Bordure:
--Oui, je sais qu'il y a dans la chapelle un immense trésor, nous le distribuerons.
Père Ubu:
--Misérable, si tu fais ça!
Capitaine Bordure:
--Mais, Père Ubu, si tu ne fais pas de distributions le peuple ne voudra pas payer les impôts.
Père Ubu:
--Est-ce bien vrai?
Mère Ubu:
--Oui, oui!
Père Ubu:
--Oh, alors je consens à tout. Réunissez trois millions, cuisez cent cinquante boeufs et moutons, d'autant plus que j'en aurai aussi!
(_Ils sortent_.)
Scène VII
_La cour du palais pleine de_ Peuple.
PÈRE UBU couronné, MÈRE UBU, CAPITAINE BORDURE, LARBINS chargés de viande.
Peuple:
--Voilà le Roi! Vive le Roi! hurrah!
Père Ubu (_jetant de l'or_):
--Tenez, voilà pour vous. Ça ne m'amusait guère de vous donner de l'argent mais vous savez, c'est la mère Ubu qui a voulu. Au moins, promettez-moi de bien payer les impôts.
Tous:
--Oui, oui!
Capitaine Bordure:
--Voyez, Mère Ubu, s'ils se disputent cet or. Quelle bataille.
Mère Ubu:
--Il est vrai que c'est horrible. Pouah! en voilà un qui a le crâne fendu.
Père Ubu:
--Quel beau spectacle! Amenez d'autres caisses d'or.
Capitaine Bordure:
--Si nous faisions une course.
Père Ubu:
--Oui, c'est une idée. (_Au Peuple_.) Mes amis, vous voyez cette caisse d'or, elle contient trois cent mille nobles à la rose en or, en monnaie polonaise et de bon aloi. Que ceux qui veulent courir se mettent au bout de la cour. Vous partirez quand j'agiterai mon mouchoir et le premier arrivé aura la caisse. Quant à ceux qui ne gagneront pas, ils auront comme consolation cette autre caisse qu'on leur partagera.
Tous:
--Oui! Vive le Père Ubu! Quel bon roi! On n'en voyait pas tant du temps de Venceslas.
Père Ubu (_à la Mère Ubu, avec joie_):
--Ecoute-les! (_Tout le peuple va se ranger au bout de la cour_.)
Père Ubu:
--Une, deux, trois! Y êtes-vous?
Tous:
--Oui! oui!
Père Ubu:
--Partez! (_Ils partent en se culbutant. Cris et tumulte_.)
Capitaine Bordure:
--Ils approchent! ils approchent!
Père Ubu:
--Eh! le premier perd du terrain.
Mère Ubu:
--Non, il regagne maintenant.
Capitaine Bordure:
--Oh! il perd, il perd! fini! c'est l'autre! (_Celui qui était deuxième arrive le premier_.)
Tous:
--Vive Michel Fédérovitch! Vive Michel Fédérovitch!
Michel Fédérovitch: