Turquie agonisante

Part 9

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«La conduite des Bulgares, déclare une lettre allemande, dépasse au décuple tout ce que les Turcs ont pu commettre, et on pourrait croire revenus les temps des Huns ou les périodes les plus terribles de la guerre de Trente Ans. C'est toujours la même histoire: les hommes trouvés dans les villages et les villes sont massacrés sans pitié, les femmes et les filles sont violées, les villages sont pillés et brûlés, et ce que les balles ont épargné meurt de faim et de froid.»

Voici d'ailleurs un exemple:

«Dans le village de Pétropo, deux jeunes filles ont été violées devant les yeux de leur mère; celle-ci, ne pouvant supporter ce spectacle, saisit un fusil et tira. Ce fut le signal d'un véritable bain de sang. On rassembla toutes les femmes et toutes les filles, on les enferma dans le café du village et on y mit le feu. Toutes périrent dans les flammes au milieu de cris déchirants.»

Ce cas est tout à fait typique. Dans certains endroits, on a eu le front de donner aux victimes le baptême chrétien (!!!) avant de les massacrer. Dans le village d'Esehkeli, près de Kilikich, on a enterré vivantes dix jeunes filles.

Une dame autrichienne écrit de Cavalla à son frère:

«Des gens qui n'avaient pas commis d'autre crime que celui d'être musulmans et pris parmi les notables de la ville, furent emprisonnés et traités sans procédure de la façon la plus cruelle. A minuit, les prisonniers furent éveillés, dépouillés de leurs vêtements, attachés trois par trois, lardés de coups de baïonnette et assommés à coups de crosse. La première nuit, trente-neuf furent exécutés, la seconde nuit, quinze, etc... A Serrès, les Turcs se mirent en défense et abattirent deux soldats. Aussitôt l'officier qui commandait ces derniers tira sa montre et dit: «Il est maintenant quatre heures; jusqu'à demain quatre heures, faites des Turcs ce que vous voudrez.» Ces bêtes fauves massacrèrent pendant ces vingt-quatre heures 1.200 Turcs, d'après les uns, 1.900 d'après les autres...»

Sans aucun doute, l'appel à la croisade du tsar Ferdinand est cause de ces atrocités. Le colonel Veit raconte que les comitadjis ont brûlé toutes les localités musulmanes entre Tchataldja et Andrinople.

«On ne voit plus aujourd'hui une seule maison, une seule cabane; tout a disparu dans les flammes. Des milliers de familles ruinées ont émigré, emportant leur petit avoir ainsi que leurs femmes et leurs enfants dans des chars traînés par des buffles. Ils sont en ce moment devant les portes de Constantinople où la faim les tourmente. Ils ne se plaignent pas, ils ne mendient pas et se nourrissent misérablement de quelques grains de maïs. A Büyük Kardistan, j'ai vu moi-même des douzaines de blessés turcs que les troupes en déroute n'avaient pu emmener avec elles et que les patrouilles bulgares ont horriblement mutilés. Nous autres officiers, nous l'avons déjà répété à des correspondants de guerre: c'est en caractères de feu qu'il faudrait répandre sur la terre la nouvelle de toutes ces atrocités...»

Au contraire, tous les rapports sont à la louange des Turcs, tels sont ceux du capitaine Rein, et du professeur Dühring. Ce dernier, en parlant des Turcs, les qualifie de «peuple honnête et brave» et conclut par ces mots: «Ils ne sont pas encore mûrs pour la civilisation européenne. Espérons cependant qu'il sera permis à la Turquie de renaître en Asie Mineure, car les Turcs le méritent pour leurs qualités: ils sont pieux, fidèles, honnêtes, simples et braves.» Le capitaine Rein, lui, résume son jugement dans le mot de Bismarck: «Le Turc est le seul gentilhomme de l'Orient.»

Quand on songe à toutes les atrocités commises et dont nous ne citons ici qu'une faible partie, on comprend le cri d'appel du docteur Jaeckh: «Il n'y a donc en Europe aucune volonté, aucune main en faveur de l'humanité, aucune voix en faveur de la civilisation? Et cependant, les faits qui se sont passés sont établis par des documents sérieux, par des photographies, etc...»

Il nous semble impossible que l'opinion ne s'agite pas et que l'initiative prise par l'Italie reste sans écho. C'est en vain que la Russie s'efforce de cacher les crimes de ses protégés bulgares et serbes. C'est en vain que la presse française persiste à se taire. C'est en vain que Sir Edw. Grey reste d'un flegme glacial et bouche ses oreilles pour ne pas entendre et ses yeux pour ne pas voir.

XVII

_Traduction de la lettre adressée à Pierre Loti, en turc, par S. A. I. le prince Youssouf Izzeddine, héritier de Turquie._

Mon cher monsieur Pierre Loti,

L'humanité entière est témoin des drames sanglants qui se sont déroulés ces derniers temps dans cet Orient qui constitue le fond de vos oeuvres et de vos poèmes inappréciables et immortels par leurs vues généreuses et leurs beautés naturelles. Des fumées, des brouillards de sang innocent répandu à flots et sauvagement, ont obscurci le ciel clair et limpide que vous admiriez dans le temps et des lamentations ont remplacé le gazouillement des oiseaux. Alors que des massacres et des horreurs se perpétuent en Roumélie, c'est-à-dire sur les confins de l'Europe; alors que les oreilles se bouchent à ces calamités et à ces tempêtes vous seul, avec quelques amis de l'humanité et de la civilisation comme vous, avez élevé la voix en faveur du droit et de la vérité. Votre plume est devenue l'étendard du combat pour la justice. Vous avez déchiré les ténèbres, éclairé les hommes de conscience et de foi. Je suis sûr qu'un jour le monde civilisé tout entier se groupera sous les plis de votre drapeau du droit et de la vérité. Ni mon pays ni moi n'oublierons jamais vos nobles et généreux sentiments ainsi que vos luttes humanitaires. Nous vous vénérerons et glorifierons éternellement, homme juste et sage.

YOUSSOUF IZZEDDINE.

XVIII

_Réponse de Pierre Loti au Prince héritier de Turquie._

Monseigneur,

Au delà de ce que les mots peuvent dire, je suis ému de la reconnaissance que me témoigne la Turquie, et dont je viens de trouver la haute et souveraine affirmation dans la lettre que Votre Altesse Impériale m'a fait l'honneur de m'écrire. Cette lettre, je la conserverai parmi ce que j'ai de plus précieux, et mes fils, à qui elle sera léguée, continueront après moi, je l'espère, mon attachement à ma seconde patrie orientale.

Cependant, je ne méritais pas d'être remercié, car il m'eût été impossible de ne pas faire ce que j'ai fait: tout simplement, j'ai suivi l'élan de mon coeur, si fidèle à la noble nation turque, j'ai obéi à l'impulsion de ma conscience indignée,--et je me suis senti fier ensuite de subir l'insulte et la menace pour avoir dénoncé tant de crimes.

Mon effort n'a pas été vain. Il y a dans mon pays une immense majorité de gens de coeur et de sens, que l'on avait abusés par des calomnies éhontées, par d'officiels mensonges--ou même d'officiels «démentis»; ceux-là, il m'a suffi de les éclairer pour les ramener vers notre chère et malheureuse Turquie. J'en ai ramené beaucoup, ainsi que me le prouvent les lettres qui m'arrivent par centaines, et aussi les articles d'une presse non vendue. Je suis heureux d'ajouter du reste que j'ai été secondé dans ma tâche par _tous_ ceux de mes compatriotes qui ont habité l'Orient et qui connaissent les Turcs autrement que par d'abjectes ou enfantines légendes. Je continuerai la lutte comme si ma propre patrie était en jeu. Mais ce petit courant de sympathie, que je serai parvenu à créer peut-être, comptera, hélas! pour si peu de chose auprès des effroyables malheurs qui fondent de tous côtés sur l'Islam et dont je me sens cruellement meurtri!...

J'ai l'honneur d'être, avec le plus profond respect, Monseigneur,

De Votre Altesse Impériale,

Le reconnaissant et affectionné

PIERRE LOTI.

XIX

_Lettre du Grand Vizir à Pierre Loti._

SUBLIME PORTE GRAND VIZIRAT

Le 16 février 1913.

Cher monsieur,

Tandis que l'Europe entière et la presse salariée avaient pris le parti de fermer les yeux sur les atrocités et les tueries organisées par les alliés balkaniques, votre noble voix s'est fait entendre pour prendre la défense des opprimés.

Je vous remercie chaudement pour cette belle tâche que vous avez assumée au nom de l'humanité.

J'aime à espérer qu'il se trouvera en France de nobles coeurs qui, se souvenant de l'amitié séculaire des deux nations, ne tarderont pas à imiter votre bel exemple et unir leurs efforts aux vôtres pour arrêter l'extermination systématique de la population paisible des provinces occupées par les alliés.

Agréez, cher monsieur, avec l'expression de mes sentiments de profonde reconnaissance, l'assurance de ma très haute considération.

_Le Grand Vizir_,

MAHMOUD CHEVKET.

*

* *

_Réponse de Pierre Loti:_

Altesse,

Combien profondément je suis touché de la lettre que vous avez bien voulu m'écrire. Rien ne pouvait m'être plus précieux qu'un tel témoignage de reconnaissance.

Ma voix cependant n'a eu que bien peu de pouvoir, hélas! pour flétrir comme il eût fallu tant de crimes hypocrites, commis au nom de la Croix. Mais que faire, quand on a contre soi le gouvernement de son pays, presque toute la presse--et presque toute l'opinion, préparée de longue main par d'habiles calomnies!

Au moins, aurai-je affirmé à vos compatriotes qu'il leur reste, chez nous, l'inébranlable sympathie «documentée» de tous ceux qui les connaissent, qui ont vécu en Orient et qui savent la vérité. Peut-être en même temps aurai-je quelque peu servi mon pays, dans la mesure de ma force, en proclamant que tous les Français, grâce à Dieu, ne sont pas avec ceux qui souscrivent à l'extermination sans merci d'une noble race vaincue.

Avec mes remerciements, veuillez agréer, je vous prie, Altesse, l'hommage de ma respectueuse considération.

PIERRE LOTI.

XX

_Document communiqué au _Gil Blas_ par M. Robert Duval._

Le sous-gouverneur de l'île de Lemnos porte à la connaissance de la Sublime-Porte que des événements d'une excessive gravité se sont produits récemment.

Les autorités militaires hellènes procèdent actuellement, dans les villages de Lera et de Strati, à la revision des procès ayant acquis force de loi depuis vingt ou trente ans, et prononcent à l'heure actuelle des sentences arbitraires en faveur des Grecs, à la seule fin de terroriser les musulmans, que l'on extermine après les avoir battus de verges et fouettés au sang. Ceux qui ont pu échapper à ces massacres se sont vus dans la douloureuse nécessité d'abandonner leurs foyers pour sauver leur propre existence.

Le cheikh des derviches à Serrès, Aghiagh effendi, informe en outre ses supérieurs qu'après l'occupation de cette ville par les Bulgares, des milliers de musulmans ont été massacrés, plusieurs hommes et femmes contraints par des violences à embrasser la foi orthodoxe, nombre de jeunes filles enlevées et expédiées en Bulgarie, des maisons pillées et saccagées, les cimetières et les mausolées profanés et les objets précieux s'y trouvant, enlevés.

D'autre part, le préposé des fondations pieuses de l'île de Mitylène fait savoir au ministère compétent que tous les mausolées et les tombeaux musulmans ont été pillés et saccagés par les soldats hellènes. Le chef de la communauté musulmane à Chio a déclaré également aux autorités impériales du vilayet d'Aïdin que les mêmes profanations ont été commises froidement dans l'île, après l'occupation grecque.

En outre, le gouverneur de Lemnos informe, dans un rapport, la Sublime-Porte que les fonctionnaires ottomans, ci-dessous mentionnés, ont été assassinés de la manière la plus féroce par les officiers et les soldats grecs dans le port de Moundouros:

Assaf bey, greffier de justice; Salin effendi, commandant du port; Mahmoud effendi, fermier de la dîme; Chukri effendi, notable de Moundouros; Hussein effendi, facteur; Remzi effendi, greffier; Ahmed effendi, fonctionnaire de la Banque agricole; enfin, Ibrahim effendi, notable de Lemnos, _assassiné par méprise à la place de son frère_.

Ledit gouverneur ajoute qu'il tient aussi d'une source privée et authentique que douze autres personnes notables et fonctionnaires dans les îles avoisinantes de Lemnos ont été également conduits au port de Doundouros et lâchement assassinés en même temps que les malheureux ci-haut mentionnés.

On parlera encore des atrocités turques!...

ROBERT DUVAL.

XXI

_Lettre que m'adresse un ingénieur roumain._

Ici, nous savons de façon certaine que pendant cette guerre, les alliés ont massacré non seulement les populations musulmanes, mais aussi de tranquilles populations roumaines. Ils ont fermé les églises et les écoles roumaines, ont brûlé les livres et les évangiles écrits en roumain, ont emprisonné et tué les prêtres et les instituteurs roumains. Les tortures subies par ces malheureux sont inouïes. L'instituteur roumain Démètre Cicina (lisez Tjicina), le directeur des écoles de Turia, a été appelé par lettre officielle et tué d'une manière atroce; on lui a coupé d'abord la langue, ensuite on lui a arraché les cheveux, puis on lui a coupé chaque veine du corps. Le cadavre de ce malheureux a été jeté sur les bords d'une rivière à la proie des chiens vagabonds.

La veuve et les enfants de notre martyr se trouvent à Bukarest, et on peut leur faire demander les récits de ces atrocités par une personne digne de foi, par exemple M. le ministre français résidant à Bukarest... etc... etc.

A Klebi-Cliscera, les Grecs ont incendié 250 maisons roumaines et l'église roumaine Saint-Nicolas. Les écoles roumaines ont été incendiées aussi. Les Roumains: George Galbadjari, N. Maugrosi et Caracuta ont été tués.

DANIEL KLEIN,

_Ingénieur forestier_.

XXII

_Fragment d'une lettre que m'écrit un notable Turc de la ville de Brousse._

... Comme vous le savez, pendant la guerre turco-russe, ce sont encore les Monténégrins, ces coupeurs de nez et d'oreilles, qui s'étaient lancés les premiers, surprenant à la première rencontre les réguliers turcs et les martyrisant, et faisant de leurs figures de véritables effigies d'orangs-outangs. L'Europe était alors plus bienveillante pour les pauvres Turcs puisque les photographies, représentant une vingtaine de malheureux défigurés, envoyées à la presse par mes soins pour que l'opinion publique fût édifiée, trouvèrent place dans le _Graphic_, le périodique anglais bien connu. Les autres journaux cependant n'en soufflèrent mot.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Il serait facile de retrouver encore chez Abdullah frères, photographes à Péra, les clichés de ces photographies. Mais, pour le cas où cela ne serait pas possible, se trouverait-il en France un journal illustré qui consentirait à reproduire un groupe de vieillards encore en vie, de ceux qui, durant la guerre turco-russe, furent abominablement défigurés par les mêmes Monténégrins sauvages et inhumains?

XXIII

_Fragment de la lettre que m'adresse la Ligue de la Défense nationale turque._

... Et lorsque nous restions stupéfaits de notre abandon par la France que nous avions appris à aimer, c'est vous qui nous avez rappelé qu'en dehors et bien au-dessus de cette nouvelle France financière, âpre et jouisseuse, aveuglée par les reflets de son fétiche d'or, vit toujours la France que nous connaissons, la France intellectuelle et morale, la vraie France, qui pendant de longs siècles a patiemment édifié sa grandeur sur de nobles traditions de justice, de moralité et de solidarité humaine.

C'est à elle que les financiers arrogants doivent leur existence; c'est de son prestige qu'ils abusent lorsque, sous l'empire de la passion aveuglante du lucre, ils prostituent à de bas appétits le fruit de son travail, qu'elle leur a confié pour servir à l'extension de son influence civilisatrice, et au relèvement moral et matériel des peuples moins heureux.

Cette France, souvent lointaine, distraite par le travail de la pensée, ignore les abus qui se pratiquent en son nom. C'est vous encore cette fois qui, à la tête d'un petit groupe d'amis dévoués à la cause du Droit, avez assumé la tâche de la réveiller.

Lorsqu'elle le sera, qu'elle aura déchiré le voile de mensonges et de calomnies dont on a couvert ses yeux, et que, dans toute leur hideuse réalité, elle contemplera les crimes indescriptibles qui se perpètrent au nom de la Croix, emblème de l'amour fraternel, frémissante d'indignation et d'horreur, elle n'hésitera pas, nous en sommes sûrs, à élever la voix, et à faire sentir le poids de sa colère à ceux qui oublient trop que la devise: «La Force prime le Droit» n'est pas la sienne, et qu'elle est jalouse de ses hautes traditions... etc..., etc...

_Signé_: HOULOUSSI,

_Président de la Ligue de la Défense nationale ottomane._

XXIV

_Lettre que m'adresse un étudiant polonais de l'Université de Vienne._

Quand les Polonais, après trois insurrections désespérées, furent définitivement battus, ils se réfugièrent en France et surtout en Turquie où ils furent reçus avec une générosité admirable. Et cependant, c'est la Pologne qui, de toutes les nations européennes, avait fait le plus grand tort à la Turquie, surtout pendant la guerre de 1683. Cette générosité avec laquelle les Turcs nous accueillirent est un exemple sans pareil. Le sultan d'alors, Abdul-Medjid, en protégeant ainsi les réfugiés polonais, risquait cependant de s'attirer une guerre terrible.

Votre livre nous a causé une consolation si grande que je ne puis vous l'exprimer. Le directeur de notre Université, un vieillard respectable, qui avait vécu vingt ans parmi les Turcs, s'écria presque en pleurant, après avoir fermé votre livre: «Vraiment il a élevé un monument impérissable, non seulement dans le coeur des Musulmans, mais encore de tous ceux qui les connaissent», etc...

XXV

_Fragment d'une lettre que m'écrit une dame russe._

La photographie que vous reproduisez sur la couverture de votre livre a remué tous mes plus tristes souvenirs. Je suis une vieille femme, monsieur, et, en 1877, lors de cette campagne de Turquie qui fut le premier déchaînement d'une Europe imbécile contre ces infortunés Turcs, j'étais en qualité de soeur de charité sous les murailles de Plewna. Combien de pauvres Turcs n'ai-je pas vu amener à peu près dans l'état dans lequel a été mis l'original de la photographie que vous avez fait reproduire! Ils avaient été mutilés par des bandes serbes, bulgares et monténégrines, ces atroces Monténégrins surtout, qui portaient comme croix d'honneur pendues à leur ceinture, les oreilles des Turcs qu'ils avaient martyrisés avant de les tuer! Et cela on l'oublie, de même que la résignation de leurs victimes, qui avaient la force de ne pas les maudire. Et toutes ces atrocités se pratiquaient au nom de la religion chrétienne, en l'honneur de la Croix du Christ! etc., etc...

XXVI

_Lettre que m'adresse un lieutenant de vaisseau français, au retour d'une campagne dans le Levant._

J'étais nourri des classiques et plein d'admiration pour la nation grecque, quand je suis arrivé pour la première fois dans le Levant, en Crète. M. Venizelos présidait alors, avec l'astuce et la mauvaise foi que vous connaissez, aux destinées de l'île.

Après deux ans de séjour, je suis revenu avec un dégoût profond pour tout ce qui est grec, et une immense pitié pour le bon, le doux, l'hospitalier peuple turc, opprimé par ses propres chefs, spolié, assassiné par les orthodoxes chaque fois que ceux-ci en trouvent l'occasion. Je ne puis vous dire avec quel sentiment de soulagement j'ai entendu votre voix s'élever enfin pour démasquer les mensonges et exciter la pitié envers ces malheureux innocents que l'on tue et dont en outre on souille la mémoire.

X.,

_Lieutenant de vaisseau._

XXVII

_Lettre d'un religieux français de Scutari publiée par M. Jean Tharaud dans sa brochure _La Bataille à Scutari_._

... Vous me trouvez turcophile, chers parents. Comment ne le serais-je pas! Voilà vingt-trois ans que je vis au milieu des Turcs, que j'apprends à connaître l'âme de ce peuple, ses qualités de coeur, sa large tolérance, sa foi profonde en Dieu, son respect de l'autorité, sa vaillance, son patriotisme. Tous les journaux catholiques de France peuvent parler de croix contre le croissant, ils négligent d'ajouter que cette croix est tout ce qu'il y a de plus grecque. Et, vraiment, ils oublient trop que depuis des années déjà la Turquie donne à nos religieux le pain que la France leur refuse... Les mensonges d'une presse vénale ou mal informée n'y changeront rien, les Turcs font la guerre en soldats; les Balkaniques la font en bandits. Les journaux peuvent parler des atrocités turques, mais les atrocités des États orthodoxes dépassent en horreur tout ce qu'ont fait les Turcs dans le passé. Des lettres écrites par nos frères de Salonique et de Chio; d'autres lettres adressées par des parents aux enfants de nos écoles pourraient vous édifier sur la soi-disant civilisation de ces petits peuples prétendus chrétiens.

XXVIII

_Lettre que m'écrit un notable français de Salonique._

Salonique, 21 mars 1913.

Mardi, 18 courant, sur les quatre heures et demie du soir, le roi Georges de Grèce, revenant d'une de ses coutumières promenades à pied, fut mortellement atteint d'une balle de revolver tirée par une sorte de déséquilibré. Un aide de camp accompagnait Sa Majesté. Deux gendarmes crétois suivaient à une certaine distance.

L'assassin, aussitôt arrêté, fut interrogé par un officier grec. Voici les paroles textuelles de cet officier: «L'assassin parle trop purement notre langue pour que ce ne soit pas un Hellène.» En effet, il avoua s'appeler Alexandre Skinas, être grec et professeur. Ces choses vous sont connues. _Ce que vous devez ignorer, ce que, du moins, on a précieusement caché, ce sont les scènes qui suivirent._

Soldats et gendarmes crétois se ruèrent dans ce quartier avec cette soif de massacrer, de tuer qui paraît être la plus grande jouissance des peuples balkaniques. Je vis trois égorgements sous mes yeux, dont un d'un pauvre vieux mendiant nègre. Les officiers disaient à ceux qui portaient le fez, de l'ôter, car ils n'étaient pas maîtres de leurs hommes. Aux balcons, les _dames_ grecques criaient: tuez-les, tuez-les. On estime, comme nombre le plus bas, à une centaine le nombre des victimes.

Une élève du cours des jeunes filles de la mission laïque et un garçon du lycée, tous deux musulmans, ont eu leurs parents assassinés. Le père de ce dernier, Kapandii effendi, ne rentrant pas chez lui, sa femme affolée court les postes de police. On la reçoit avec des sarcasmes en lui disant que son mari repose en lieu sûr. Cette victime très connue, notable d'ici, tuée à sa porte, est transportée au loin pour enlever la preuve du crime.

Le lendemain, les journaux--par ordre--affirment que la gendarmerie crétoise a été admirable dans cette horrible soirée.

Hypocrisie et cruauté.

Censure préalable et impossibilité d'établir la vérité.

Voilà des faits _nouveaux_--si j'ose m'exprimer ainsi--et absolument contrôlés.

XXIX

_Documents officiels contrôlés, et qui furent publiés en premier lieu par le _Gil Blas_._

180 paysans turcs brûlés vifs.

Sans même parler des 5.000 soldats bulgares du général Kordatcheff, qui, le samedi 27 octobre, fusillaient 5.120 musulmans, et auraient tué jusqu'aux orthodoxes, sans l'intervention du métropolite, rappelons les événements de Kulkund.

A Kulkund, du caza d'Avret-Hissar, les villageois turcs furent appelés par les Bulgares de Montoul, sous prétexte de les faire inscrire dans un registre. C'était un mardi, quinze jours après l'occupation. Ils furent amenés dans une djami (mosquée) et là, les comitadjis bulgares, accompagnés de villageois bulgares, ont divisé les Turcs en groupes de huit personnes et après avoir mis de la paille arrosée de pétrole les ont brûlés.

Le nombre de Turcs brûlés dans la localité s'élève à 180 personnes.

Puis les Bulgares ont brûlé 200 garçons et ont amené avec eux 58 jeunes musulmanes, au village de Montoul.

Seulement 60 familles de la localité de Kulkund ont pu échapper à cette tuerie.