Part 8
Les prêtres catholiques italiens, qui ont une école où est enseigné le français, avaient recueilli une trentaine de Turcs qui s'y étaient réfugiés. Ils furent dénoncés par des Grecs qui, comme orthodoxes, haïssent les écoles catholiques, dont la tolérance des Turcs avait jusqu'alors facilité le développement.
Les Bulgares s'y présentent et exigent la livraison des réfugiés: les Pères s'y refusent; mais l'un des principaux Turcs, nommé Riza bey, commissaire du gouvernement ottoman auprès de la _Compagnie Française des Chemins de fer_, craignant que cette hospitalité ne soit la cause de grands malheurs, se rend spontanément à ces forcenés.
Ceux-ci l'emmènent et, à une cinquantaine de mètres de l'école italienne, je les ai vus s'arrêter, croiser la baïonnette et demander à Riza bey de leur remettre son argent et de leur indiquer sa propre maison.
Riza bey, que je connaissais, était un jeune homme instruit, d'une très bonne famille, et qui avait une femme et un enfant. La pensée du danger qu'allait courir sa famille lui inspira, je n'en doute pas, le refus d'obéir à la sommation de ces bandits, qui le transpercèrent de leurs baïonnettes. Le malheureux s'affaissa; il était mort. L'un de ses assassins lui enleva ses souliers pour s'en servir, et son corps resta pendant cinq jours à la même place; chaque jour, on lui enlevait un effet; au dernier moment, il ne lui restait que sa chemise et son caleçon.
*
* *
Les comitadjis bulgares retournèrent alors auprès des Pères italiens et les menacèrent de les tuer s'ils ne leur montraient pas leur caisse. Force leur fut de s'exécuter: la caisse contenait cent livres turques, dont les bandits s'emparèrent.
A côté de ces Bulgares, il y eut les habitants de religion grecque qui envahirent les maisons turques, les mosquées, les locaux du gouvernement et emportèrent tout ce qui leur tombait sous la main, meubles, tapis, literie, etc...
... Ce pillage dura huit jours, c'est-à-dire jusqu'au moment où le drapeau français apparut à l'horizon; c'était notre cuirassé _Le Jurien-de-la-Gravière_; alors, comme par enchantement, les comitadjis disparurent et le calme revint. Les Grecs, dès l'entrée des troupes balkaniques, s'étaient montrés arrogants subitement vis-à-vis des étrangers, insultant le vice-consul d'Autriche, M. Bergoubillon, agent de la Compagnie du Lloyd, ne parlant de rien moins que de fermer tous les établissements européens: banques, etc., pour les remplacer par des grecs.
Mon devoir est de rendre hommage à l'évêque grec de Dedeagatch, qui employa, dans cette triste circonstance, son énergie et son autorité à protéger les Turcs contre le pillage de ses propres fidèles. Il réussit ainsi à sauver le caïmacam et de nombreux Turcs; mais il fut peu écouté et menaça de quitter ses coreligionnaires et compatriotes aussitôt la fin des hostilités, «ne voulant plus rester, dit-il, à la tête d'une communauté aussi indigne».
A l'arrivée du croiseur français, le courageux prélat tint à se rendre à bord pour saluer le commandant, qui, pour le remercier et le féliciter de son attitude, lui rendit les honneurs en tirant plusieurs coups de canon.
... L'armée bulgare, qui avait laissé la ville à la merci des comitadjis, rentra à Dedeagatch dès l'arrivée du croiseur français. Le commandant, voyant la ville désormais occupée par les réguliers, jugea inutile de débarquer des marins et mit le cap sur Cavalla.
A Cavalla, des horreurs pareilles à celles de Dedeagatch s'étaient commises. Cependant, les officiers français eurent le temps de descendre à terre à Dedeagatch et de se rendre compte des abominations commises; ils prirent même quelques photographies.
L'armée bulgare était, à Dedeagatch, sous les ordres du général de division Gueneff.
Les Pères italiens se plaignirent à lui de la conduite odieuse à leur égard des comitadjis. Le général fit une enquête, constata les faits et retrouva même soixante-dix livres turques sur les cent qui leur avaient été volées.
«Mais, leur dit le général Gueneff, comme nous avons l'intention d'élever un monument en l'honneur des soldats bulgares morts pendant la guerre, je garde cet argent pour cette oeuvre.»
Le même général Gueneff, ayant appris que l'évêque grec avait recueilli toutes les femmes turques dans l'école grecque, afin de les mettre à l'abri des mauvais traitements, réussit à décider ce prélat à les relâcher, pour loger ses soldats.
Les malheureuses durent retourner dans leurs maisons pillées et abandonnées et, dans la nuit, restées sans défense, elles furent violées par les soldats de ce général.
La deuxième nuit de leur arrivée, les mêmes soldats du général Gueneff pillèrent les magasins de M. Rodhe, vice-consul d'Allemagne et agent de la Compagnie de transports Schenker.
Les Bulgares ont placé des sentinelles devant chaque consulat, avec défense à qui que ce soit d'y pénétrer; c'est ainsi que, malgré les protestations énergiques des consuls de France et d'Allemagne, les agents consulaires sont pour ainsi dire prisonniers, privés de tout contact avec leurs nationaux ou protégés et mis dans l'impossibilité de remplir leurs fonctions et leurs devoirs.
Devant l'hostilité de la population grecque indigène, _beaucoup d'entre nous, Français_, s'étaient concertés pour prendre des mesures communes de défense, en cas d'attaque. Heureusement, le _Jurien-de-la-Gravière_, avisé, put arriver à temps pour imposer respect et nous transmettre l'ordre de l'ambassadeur de rentrer à Constantinople.
Les Bulgares se sont également emparés du chemin de fer français, ont expulsé brutalement tout le personnel indigène et français, sans distinction, et l'ont remplacé par un personnel bulgare. Les autorités militaires refusèrent de délivrer aux agents français le moindre reçu ou pièce officielle de prise de possession du matériel.
_Signé_: X...
(Communiqué par M. J. Odelin, de _l'OEuvre_.)
V
_Lettre d'un missionnaire français._
MISSION DE MACÉDOINE
R..., 21 novembre 1912.
... Enfin, j'ai des nouvelles de _Yenidjé_.
Une fois que les Grecs y sont entrés, ils ont commencé à brûler le Tcharchi (marché couvert turc) et les maisons turques; mais, auparavant, tous les bons chrétiens (orthodoxes de Yenidjé) se sont mis à piller d'une manière odieuse; magasins et maisons turques, tout y a passé. Le samedi après-midi, le dimanche, le lundi, etc... cependant que les maisons continuaient à brûler; les riches n'étaient pas moins ardents à la curée que les pauvres, chacun a pris selon sa capacité, les uns pour vingt-cinq livres turques, les autres pour cinq cents.
Il y a, à Yenidjé, quelques centaines de soldats grecs. Ils s'y conduisent comme à Salonique, c'est-à-dire qu'ils pénètrent dans les maisons, volent, pillent et violent. C'est du reste ce qu'ils ont fait dans tous les villages des environs de Yenidjé, partout où ils ont passé.
Ils se montrent très fanatiques, réservant toute leur faveur pour ceux qui sont de religion grecque et traitant plutôt mal les autres; aux Grecs de religion ils ont payé ce qu'ils ont réquisitionné, mais ils ont pris quatre-vingt-six moutons à un pauvre Bulgare (schismatique) de Yenidjé, sans paiement et sans garantie pour l'avenir.
*
* *
Grecs et Bulgares se conduisent, en Macédoine, comme des Barbares, et cela fera certainement détestable impression en Europe, quand on le saura.
Tout s'est bien passé pour _Paliortsi_, mais aux alentours, les chrétiens (orthodoxes) des villages se sont conduits comme des sauvages.
A _Bogdantsi_, les chrétiens ont dévalisé les maisons turques, arrachant aux femmes leurs ornements, leur coupant le bout de l'oreille pour leur prendre leurs pendants, puis violant femmes et jeunes filles.
A _Pobregovo_, les gens de _Bogdantsi_ et de _Stoyakovo_ ont fait irruption et, pendant que les uns se livraient au pillage, les autres violaient femmes et filles, et ce sont des chrétiens!
De son côté, M. M... m'écrit que les femmes et les filles qui, après le massacre des hommes à _Rayanovo_, avaient été recueillies à _Tolni-Todorak_, ont été tuées et qu'il n'en reste plus que trois, selon les uns, neuf selon les autres.
Inutile de dire que toutes ces victimes sont turques.
A _Dolni-Poroy_, les Turcs ont été massacrés.
A _Vaisly_, toute la population turque a été tuée.
A _Roucouch_, les exécutions continuent et il y a une dizaine de Turcs tués chaque jour.
*
* *
Après cela, que les journaux européens, _Croix_, _Univers_ ou autres, entonnent des dithyrambes à la gloire des peuples balkaniques et parlent encore de Croisade, et de Croix contre le Croissant!
Ici, tout le monde est écoeuré, et il faut espérer que l'Europe finira par ouvrir les yeux; car, le vol, la lubricité et l'homicide s'en donnent à coeur joie, en ce moment, en Macédoine, et _ce sont des chrétiens_ (orthodoxes) qui _sur ce point rivalisent entre eux_.
Ce qui nous inquiète, c'est l'avenir.
Quel sera le sort de la Macédoine?
Grecs ou Bulgares? plaise à Dieu que ce ne soit ni les uns ni les autres, car ce serait la ruine de nos missions françaises.
Vous connaissez les Grecs, ils n'auront pas de repos qu'ils n'aient détruit nos missions, car ils ne peuvent supporter les _Uniates_.
Ce qui se passe en Bulgarie, même pour les catholiques latins, n'est guère encourageant, et c'est encore pis que ce qui se passe en Grèce. Aussi, désirons-nous vivement que la Macédoine reste autonome, dût-elle même devenir autrichienne. Peut-être ne serait-ce pas, pour nous, un bien personnellement, mais ce serait le salut de la mission, du catholicisme et même encore de l'influence française.
_Signé_: D...
(Communiqué par M. J. Odelin, de _l'OEuvre_.)
VI
(_Émanant du Consulat austro-hongrois sur l'entrée des Serbes à Prizrend le 5 novembre dernier._)
Peu après que les troupes serbes eurent pénétré en ville, nous entendîmes la fusillade de l'infanterie dans les rues. M. Prochaska me dit alors avec indignation: «C'est une trahison. Les Serbes sont en train de tirer sur les habitants qui ne leur font rien.»
Dans le consulat se trouvaient, en plus du consul, son secrétaire, deux kawas, un marchand italien, un sujet allemand et deux voyageurs autrichiens. En outre, il s'y trouvait également vingt-deux blessés, dix-huit familles de la ville, plusieurs dames qui se chargeaient de prendre soin des blessés et un assez grand nombre d'enfants.
Une section de soldats serbes conduite par un officier à cheval apparut alors devant le consulat. L'officier demanda à parler au consul. M. Prochaska vint alors à la porte. Le chef lui renouvela l'ordre d'ouvrir le consulat afin d'y placer les soldats serbes blessés et afin de permettre la recherche des traîtres turcs qui auraient pu s'y réfugier.
M. Prochaska répondit, avec politesse mais avec fermeté, que l'hôpital était déjà plein de blessés. L'officier repartit: «Oui, il est plein de misérables Albanais, et ceux-là, nous les jetterons dehors.»
Le consul riposta: «Messieurs, je vous ferai remarquer que le terrain sur lequel se trouve le consulat est un terrain neutre, et qu'il jouit de la protection de la monarchie que je représente. _Vous voyez flotter sur ces murs le drapeau autrichien, et en outre le signe de la Croix-Rouge internationale._»
Le Serbe lui répliqua: «Ce sont là des mots inutiles. Je vous ordonne d'ouvrir.»
M. Prochaska ne fit à ces paroles aucune réponse et rentra dans son bureau. L'officier serbe donna l'ordre à ses soldats de pénétrer de force dans le consulat. Avec des bravos et des cris insultants pour l'Autriche-Hongrie, les soldats arrachèrent le drapeau austro-hongrois et le traînèrent dans la boue. La porte fut ouverte avec violence, les soldats escaladèrent le mur de l'entrée et pénétrèrent dans le bâtiment. _Les familles des Albanais qui s'y étaient réfugiés furent tuées sans merci. Il en fut de même des blessés qui furent massacrés dans leur lit. Les femmes et les enfants furent tués._
Il y eut des Serbes qui _allèrent_ jusqu'à _souiller des cadavres_.
Le consul protesta solennellement. Les Serbes lui répondirent par des ricanements.
(Communiqué par M. J. Odelin, de _l'OEuvre_.)
VII
_Lettre d'un Français de Constantinople._
Je viens, dit-il, de parcourir la région entre Demir-Hissar, Serrès et Salonique; c'est un spectacle horrible, j'ai vu sur la route plus d'un millier de cadavres de paysans turcs, hommes, femmes, enfants, vieillards, massacrés par les chrétiens.
VIII
_Lettre adressée à M. J. Odelin, qui, dans _l'OEuvre_, a si vaillamment fait campagne pour le bon droit, par M. Lucien Maurouard, ministre plénipotentiaire, qui fut vingt ans diplomate français en Orient._
Paris, le 2 janvier 1913.
Monsieur,
Par ce fait même que les Turcs sont plus adonnés à l'agriculture qu'enclins aux initiatives industrielles et financières, l'Empire ottoman est terre d'élection pour le développement des intérêts économiques étrangers.
Voilà plusieurs siècles qu'à la faveur des Capitulations, nos comptoirs commerciaux se sont installés dans les Échelles du Levant, y prospérant avec sécurité, et, de nos jours, mines, ports, quais, phares, chemins de fer, régies financières, banques, manufactures et exploitations diverses se sont créés dans cet Empire sous la direction de notre personnel technique français et avec le concours de nos capitaux.
Voilà bien longtemps aussi que nos missions, nos écoles (laïques ou religieuses) propagent dans la plupart des villes notre enseignement et notre influence, à l'abri, non seulement d'une parfaite tolérance, mais même de réels privilèges.
En cas d'incidents dommageables aux personnes ou aux propriétés étrangères, on sait combien la protection de ces intérêts et l'obtention d'indemnités s'il y a lieu, sont facilitées aux autorités diplomatiques et consulaires par le régime des Capitulations.
Voilà pour le passé; et voici pour l'avenir.
Assez différente est et sera sans doute la situation dans les territoires détachés de l'Empire pour la formation et l'accroissement des États balkaniques.
Ces peuples jeunes se montrent, comme c'est leur droit d'ailleurs, animés d'un nationalisme ardent, à tendances plus ou moins exclusivistes, et certainement moins propice que la mentalité et les usages musulmans à la pénétration des intérêts étrangers.
Il est notoire que la Croix orthodoxe, qui préside religieusement et politiquement aux destinées des États balkaniques, est nettement adverse à la Croix catholique et qu'elle cherche à évincer celle-ci autant qu'elle le peut.
J'ai pu l'observer pendant un séjour de quatorze années en Grèce.
Les réserves protocolaires, formulées par la France dans les traités pour l'institution du Royaume de Grèce et l'annexion des Iles Ioniennes, sont éludées par les autorités helléniques sur des points de réelle importance: reconnaissance et situation de certains évêques latins; statut des mariages mixtes.
En raison même de ce que leur excellente tenue leur assure une clientèle nombreuse et distinguée, les écoles catholiques sont plus ou moins jalousées, ce qui, combiné avec l'influence de l'antagonisme confessionnel, les met parfois en butte à des attaques de presse et à des tracasseries administratives sous de fallacieux prétextes.
Il me paraît aussi que nos intérêts commerciaux et industriels n'ont qu'à perdre au passage de la domination turque à la domination balkanique.
Ces données ont été généralement omises dans presque tout ce qui s'est publié à l'occasion du conflit oriental.
Par contre, on a donné un large mais immérité regain aux légendes tendancieuses et spécialement à celles qui sont relatives aux massacres et pillages, mis indistinctement à la seule charge des Turcs, dans le but, semble-t-il, de les discréditer devant l'opinion publique; or, il est avéré que le Turc, naturellement placide, ne se livre à des violences que provoqué par une rébellion: j'en ai été témoin moi-même en Crète, où les violences ont toujours eu le caractère de réciprocité entre chrétiens et musulmans.
De même en Macédoine, ce fut entre les alliés d'aujourd'hui, rivaux quand même, ennemis d'hier, et peut-être aussi de demain, entre Bulgares et Grecs, que se produisit un long échange d'actes de barbarie comme moyen d'éviction et d'intimidation au service de la propagande politique.
LUCIEN MAUROUARD.
IX
_Lettre à moi adressée par deux Français hautement honorables, qui s'étaient fixés à Salonique et vont être obligés d'en partir._
Salonique, 19 janvier 1913.
Un calme relatif existe en ce moment, avec la Cour martiale et la censure préalable. Et combien encore de vilenies!
L'exode des familles musulmanes est presque général. Les Israélites à leur tour songent à partir. Quant à nous, Français, beaucoup des nôtres ont déjà perdu leur situation.
Grecs et Bulgares se disputent la ville.
Le Bulgare, plus brutal, fera sentir son joug plus inexorablement; le Grec, avec plus d'hypocrisie. Quant à la France, l'admirable expansion de sa langue, de son influence industrielle et morale, sera absolument détruite. Déjà toutes les communications officielles, toutes les enseignes, tous les avis de chemins de fer ou de trains qui se faisaient en français ne se font plus qu'en grec.
Chaque jour nous apporte de nouveaux témoignages des atrocités bulgares. Elles dépassent l'imagination. Des femmes enceintes ont été éventrées et, de la population musulmane de cette partie de la Macédoine, il ne reste que les fuyards.
Quant aux prisonniers turcs qui étaient à Salonique, _on ne les voit plus_. Et les officiers bulgares, pressés de questions, commencent à avouer qu'ils les ont méthodiquement exterminés.
X
_Lettre que m'adresse le colonel français Malfeyt, qui fut détaché pendant sept ans dans la gendarmerie internationale de Macédoine._
J'ai vécu avec les Turcs pendant sept ans, à Salonique, Monastir, Uskub, dans toutes les classes de la société et surtout parmi les soldats; c'est vous dire combien je les connais et, dès lors, combien je les aime.
Pendant mes années de service en Macédoine, je n'ai jamais constaté ni entendu parler de crimes commis par des Turcs, et je crois qu'on ne pourrait pas en signaler un seul, en _prouver_ un seul, tandis que je puis citer par douzaines des crimes commis par les Balkaniques. Les autorités ottomanes dépêchaient constamment des troupes pour mettre à la raison les bandes grecques, serbes ou bulgares, qui s'entretuaient, fomentaient des troubles et maintenaient le pays dans une anarchie continuelle. Est-ce que ce sont ces répressions qu'on appelle des massacres? Dans ce cas, moi aussi, j'ai contribué à pourchasser ces bandes.
En Asie Mineure, n'y a-t-il pas une tranquillité parfaite? Pendant les deux années que j'ai parcouru le pays, je n'ai jamais entendu parler de meurtre ni de vol! On peut dormir portes ouvertes! Et cependant il y a des Grecs et des étrangers en grand nombre; _mais ici aucune puissance ne poursuit une politique annexioniste_.
Non, notre injustice envers les Turcs est révoltante. Ce peuple si bon, si doux, si digne, ne mérite que notre estime.
COLONEL MALFEYT.
XI
_Lettre que m'adresse un Roumain de Bucarest._
Comme on voit que vous connaissez bien les Turcs--que nous coudoyons depuis des siècles, nous autres Roumains--ces Turcs, que les vicissitudes des temps ont rendus nos maîtres pendant de longues années, mais qui, chose incroyable et sans exemple dans l'histoire, n'ont jamais été haïs dans le pays, tant ils étaient bons et justes, et tant ils avaient le respect de la parole donnée.
La Roumanie vous portera dorénavant une affection reconnaissante pour les paroles de justice, pour les accents indignés que vous jetez à la face de l'Europe comme une flétrissure.
DEMÈTRE RACOVICEANO.
XII
_Lettre que m'adresse un capitaine français qui servit onze ans dans la gendarmerie internationale de Macédoine._
Votre plaidoyer en faveur de nos amis turcs a un très grand retentissement dans leur coeur, qui est un coeur d'or, comme vous le savez. Le bien que vous faites ainsi à la cause française répare les ravages que notre presse, vendue aux vainqueurs, a causés à notre influence; vous maintiendrez quand même, chez la victime insultée, l'amour de notre pays, tandis que les vainqueurs d'aujourd'hui nous renieront demain.
CAPITAINE X***.
XIII
_Lettre que m'adresse un Turc de Constantinople._
Notre coeur saigne à la pensée que, dans notre malheur, l'insulte nous vienne de cette noble France que nous avons appris à aimer dès notre plus tendre enfance, au foyer maternel d'abord, puis à l'école française installée dans nos villes et nos villages; c'est avec votre littérature que nous ne cessons de nourrir notre intelligence. Eh bien! monsieur, vous ne le croiriez pas; malgré les insultes du _Temps_ et d'un grand nombre de vos journaux, nous ne pouvons cesser d'aimer la France, notre seconde patrie, et la pensée qu'en cas de guerre avec l'Allemagne elle pourrait être de nouveau vaincue, me plongerait dans la douleur et la tristesse comme cela m'arrive pour mon propre pays.
X*** BEY.
XIV
_Lettre que m'adresse _un groupe_ de jeunes filles israélites de Constantinople._
Nous sommes de petites israélites turques et nous partageons toutes les souffrances endurées si courageusement par nos compatriotes musulmans. Oui, malgré ce qu'en diront nos ennemis, les vrais Turcs pourront être fiers de s'être vaillamment défendus et d'avoir sauvegardé l'honneur. Oui, malgré tout, la Turquie sera notre patrie, celle qui nous a recueillis, nous israélites, avec tant de générosité!
Nous sommes heureuses de trouver en vous un défenseur de cette Patrie sur laquelle pèsent tant d'injustes accusations, etc.
(Suivent cinq noms de jeunes filles.)
XV
_Lettre que m'adresse un ingénieur en chef français._
Combien vous avez raison d'élever la voix en faveur de cette race si belle et si bonne: les Turcs! Je parle leur langue, j'ai vécu douze ans parmi eux en Macédoine, en Anatolie, en Arabie. Si tant est que les vertus indiquent et distinguent la religion des hommes, en Orient, le meilleur chrétien, c'est le Turc.
Comme vous j'ai souffert des ignominies légendaires répandues comme à plaisir sur nos pauvres amis; mes yeux se sont mouillés des malheurs immérités qui les frappent. J'ai essayé d'élever la voix après votre premier appel; mais, bien entendu, aucun journal n'a accueilli mes plaintes. Néanmoins j'essaierai encore, avec ardeur, presque avec colère. Le ressentiment que j'éprouvais contre mes semblables a été calmé par votre livre, il m'a semblé être moi-même alors moins impuissant.
B***
_Ingénieur en chef_.
XVI
PRESSE ALLEMANDE
_KREUZZEITUNG, 5 février._
_En éditorial et sous la signature de Theodor Schiemann:_
Les bandes qui suivent les troupes bulgares et serbes, les comitadjis, se rassemblent partout comme des hyènes, et malheur à quiconque tombe entre leurs mains! A notre satisfaction, l'Italie a pris l'initiative de réclamer une enquête au sujet des atrocités qui ont été commises par ces bêtes fauves sur le sol albanais, macédonien et thrace. Sir Edw. Grey, en présence d'une question posée à ce sujet à la Chambre des Communes, s'est réfugié derrière un «_ignoramus_», bien que son devoir eût été de savoir, et d'ailleurs l'Angleterre n'a pas l'habitude de se taire quand il s'agit d'atteintes portées aux fondements de la morale humaine.
Le docteur Ernst Jaeckh a fait paraître un livre intitulé: _L'Allemagne en Orient après la guerre balkanique_ (chez Martin Möricke, Munich 1913). Il a rendu ainsi le service de mettre en lumière, grâce aux communications de témoins dignes de foi, les faits qui, à la honte de l'humanité, se sont accomplis dans cette guerre épouvantable. Nous ne pouvons nous empêcher d'en signaler quelques-uns empruntés aux récits de témoins allemands: fonctionnaires, pasteurs, etc... Il existe d'ailleurs des documents officiels et des photographies qui confirment notre affirmation.