Turquie agonisante

Part 7

Chapter 73,766 wordsPublic domain

Hélas! Telle est chez nous la force du parti pris, que la sublime résistance d'Andrinople n'a même pas touché les coeurs français, ces mêmes coeurs pourtant qui avaient décerné à Belfort sa couronne de gloire. Telle est la force de l'aberration que les journalistes ont osé taxer de barbarie la lettre de l'héroïque Chukri Pacha déclarant, après des mois d'angoisses et de souffrances inouïes, qu'il brûlerait la ville plutôt que de la rendre; admirable en tout temps et quand même, cette lettre se justifiait d'ailleurs rien que par la brutalité des assaillants qui hurlaient alentour des murs. Car personne chez nous, même après l'invasion des Prussiens en 1870, n'a la moindre idée de ce que cela va être: tomber aux mains des Bulgares! Ce ne sera pas comme la chute de Janina, dont les défenseurs transportés à Athènes ont été applaudis par la foule à leur arrivée. Ce ne sera même pas comme la chute de Salonique, où cependant des excès effroyables furent commis. Non, cela promet d'être si sauvage et si monstrueux que, en cette occurrence extrême, brûler tout est bien le seul parti qui reste à prendre. Quand les bottes des vainqueurs, barbus et hirsutes, auront souillé la mosquée merveilleuse de Sélim II, les adorables kiosques funéraires et les saints tombeaux, alors pillages, viols, tueries commenceront, ainsi que partout où passèrent ces chrétiens de la haine et du shrapnell.

Musulmans d'Andrinople! Pauvres assiégés! Avoir enduré si longtemps le martyre des privations et des frayeurs, dans cette grande souricière de la mort, et être arrivés enfin au jour où voici les meurtriers qui entrent; se dire qu'il n'y a plus moyen de s'échapper dans les campagnes cernées où l'on tue depuis des mois; songer que tout le monde finira par y passer, que même les plaintes des petits enfants n'auront pas le pouvoir d'attendrir, qu'il n'y aura même pas de cachettes sûres où râler de faim sans coups de crosse ou sans coups de baïonnettes; _savoir d'avance qu'il n'y aura pas de pitié..._

Puissé-je me tromper dans mes prophéties funèbres! Puisse ce roi de hasard, qui a su avec une habileté infernale exploiter le fanatisme et la farouche énergie de son peuple, puisse-t-il être pris de remords, et modérer un peu cette fois la ruée de ses soldats dans cette ville où des étrangers seront témoins, modérer ne fût-ce que par crainte des jugements de l'histoire, et pour épargner à son nom, déjà si entaché de boue sanglante, la souillure de nouveaux massacres.

10 avril 1913.

_P.-S._--Quinze jours ont passé déjà sur cette chute d'Andrinople. Ainsi qu'il était à prévoir, les dépêches officielles soumises à la toujours même terrible censure, nous apprennent que les vainqueurs ont été magnanimes, et que la ville est rentrée dans la paix et la joie. Quelques témoins anglais cependant commencent à divulguer de plus sinistres nouvelles: «Le campement des prisonniers turcs, disent-ils, est une lamentable morgue où chaque jour l'on meurt par centaines, de froid et de faim!» Et puis, il y a lieu de trembler sur le sort de ces détachements de vaincus, que les Bulgares emmènent «_afin de les mieux caserner dans des villes de l'intérieur_». Ne leur arrivera-t-il pas comme aux vaincus de Macédoine, que l'on emmenait ainsi sous le même prétexte, et qu'à la première étape, dès que l'on se sentait loin des regards indiscrets, on massacrait sauvagement?... Donc, n'ayons pas confiance encore, hélas! Ce n'est que plus tard que la vérité vraie, à grand' peine, filtrera jusqu'à nous; en attendant il y a tout lieu de douter de ces belles dépêches, après tant de révélations tardives mais irréfutables, qui sont venues graduellement nous apporter toujours plus de surprises et toujours plus d'horreur!

NOTES COMPLÉMENTAIRES

Quelques lettres ou fragments de lettres, dont je n'ai eu connaissance qu'après l'impression de ce livre, et qui attestent encore non seulement les atrocités chrétiennes, mais la haine des orthodoxes contre les catholiques et les «uniates». J'ai voulu prendre les plus typiques, parmi d'innombrables qui ne cessent de m'arriver; mais pourquoi les unes, plutôt que les autres qui apportent les mêmes accablants témoignages? Je crains d'avoir choisi trop à la hâte; il aurait fallu les publier toutes!... Du moins, parmi celles que je vais citer un peu au hasard, il n'en est pas une dont le signataire ne me soit connu et dont je ne puisse garantir l'absolue véracité.

Au moment où ces notes complémentaires sont déjà à l'impression, je reçois la liste détaillée des grandes tueries d'ensemble commises dans les environs de Roptchoz, Doïran, Kilkish et Serrès. Dans ces seules régions, cinquante-deux bourgs ou villages, dont j'ai la liste, anéantis, incendiés, les hommes massacrés, les femmes violées, quelques-unes converties de force à l'orthodoxie et puis emmenées par les alliés pour les besoins des soldats!... Trop tard pour publier tout cela, trop tard pour publier les lettres et documents qui continuent de m'arriver chaque jour: ce livre lugubre ne peut pas être interminable, il faut finir. D'ailleurs la cause est entendue, pour tous les gens de coeur et de bonne foi, on sait de quel côté sont les assassins.

Les hommes politiques affirment que l'intérêt de notre pays est maintenant avec les alliés, c'est là une thèse soutenable peut-être, bien que dangereuse infiniment. Mais que la France, notre chère France soit devenue tout à coup celle qui ne s'indigne plus des pires abominations, c'est un signe de déchéance, hélas! et un présage de malheur...

I

_Nouvelle lettre de M. Claude Farrère au _Gil Blas_, à propos de l'incident du _Bruix_._

Au moment de la prise d'Andrinople, j'y reviens... Mais je me trompe fort, ou ce sera pour la dernière fois. Je ne crois pas que beaucoup de gens, même de la plus mauvaise foi, oseront ergoter sur le document que j'apporte.

Pardon à tous ceux dont le coeur se soulèvera, quand ils liront ce document-là.

Un mot d'explication d'abord.

Il y a trois ou quatre mois, en décembre dernier, un de mes camarades, officier de marine embarqué dans la division navale du Levant, écrivait à sa femme une lettre familière, au cours de laquelle il lui dépeignait en termes indignés les abominations commises par les troupes grecques et bulgares de Thrace et de Macédoine.

Cette lettre me fut communiquée. Je la communiquai à mon tour à force personnalités parisiennes. L'une d'elles, M. Raoul Aubry, écrivit alors, sous la forme d'une interview prise à moi, un très bel article où la lettre en question était relatée.

Se fiant aux termes exacts de cet article, que j'avais eu le tort de ne pas relire mot à mot, mon maître révéré, Pierre Loti, écrivit à son tour, dans sa très noble _Turquie agonisante_, que «les officiers du _Bruix_ AVAIENT VU les troupes grecques et bulgares crever les yeux de leurs prisonniers turcs».

Or, ces officiers-là n'avaient en réalité pas vu,--j'entends vu de leurs yeux, ce qui s'appelle vu,--l'atrocité ci-dessus rapportée. Sollicités par le prince Nicolas de Grèce, ils furent donc contraints de le déclarer officiellement. Et force gens,--ceux-là mêmes dont je parlais tout à l'heure, les gens de mauvaise foi,--essayèrent de transformer cette déclaration, toute visuelle, si j'ose dire, en un démenti que les officiers du _Bruix_ auraient infligé à Pierre Loti.

De là à conclure que les alliés balkaniques n'avaient jamais crevé les yeux du moindre prisonnier turc, il n'y avait qu'un pas.

Et ce pas-là, divers journalistes peu recommandables se risquèrent sournoisement à le franchir, en écrivant divers articles, tous fort vilains, au commencement de ce mois-ci, mars 1913.

Par malheur, un de ces articles-là tombait, le 11 mars, sous les yeux de mon camarade, embarqué dans la division navale du Levant,--l'officier de marine qui avait écrit en décembre dernier la fameuse lettre, source de ma précédente documentation, et origine de toute l'affaire.

Et cet officier,--dont je persiste à taire le nom, tenant à ne point l'exposer aux couteaux des assassins prétendus soldats qu'il soufflette comme on va voir,--sautait immédiatement sur sa plume, et m'écrivait, dans le premier jet de son indignation, la nouvelle lettre que voici.

Je m'en voudrais à mort d'y changer une virgule; et je n'en supprime que la date et que la signature, pour la bonne raison exposée ci-dessus[10]:

[10] La rédaction de _Gil Blas_, tout en s'associant à la juste indignation de Claude Farrère, prend sur elle de supprimer dans la lettre en question quelques termes énergiques dont l'auteur stigmatise les faits rapportés par lui,--cela par pur et simple respect dû aux lectrices de ce journal.

_A Monsieur le lieutenant de vaisseau Claude Farrère, 5, rue de l'Échelle, Paris. A bord du ..._

De X... (Turquie.)

Mon cher ami,

Je viens de lire à l'instant dans le _Petit Var_ du 2 mars (qui nous parvient aujourd'hui), une tartine au sujet du différend de Loti et des officiers du _Bruix_. J'avais bien pensé que c'était vous qui aviez fourni les tuyaux à Loti; et je comprends à présent que ce sont ceux que je vous avais envoyés. Je ne me rappelle plus aujourd'hui les termes exacts que j'ai employés, à cette époque, pour vous peindre les atrocités qui se sont commises en Turquie d'Europe. Mais, ce que je peux vous dire, c'est que je maintiens sans restriction tout ce que je vous ai conté; et que je vous remercie de n'en avoir point douté. Ces notes avaient été écrites au jour le jour et sous l'impression des événements. D'ailleurs je retrouve les faits détaillés dans mes papiers, avec la collection des télégrammes T. S. F. se rapportant aux événements. Tout cela est d'autre part encore entièrement présent à ma mémoire. Puisqu'il paraît y avoir discussion sur cette matière, je juge bon d'y ajouter d'autres détails que je ne vous avais pas signalés à cause de la longueur déjà exagérée de mes lettres précédentes.

Comme vous le dites très justement: _Le démenti des officiers du _Bruix_ est TOUT DIPLOMATIQUE et ne se rapporte certainement qu'à l'expression «VU DE LEURS YEUX»._ On n'a, en effet, pas l'habitude de nous convier à ces petites fêtes (bien qu'il soit quelquefois possible de commettre des indiscrétions ainsi que vous le verrez plus loin). Je ne crois pas en commettre une contre le secret professionnel en vous communiquant des extraits de télégrammes du _Bruix_ qui, envoyés en clair par T. S. F., n'avaient par conséquent rien de confidentiel et d'ailleurs ont été interceptés par tous les croiseurs étrangers, puis publiés partiellement dans divers journaux du Levant. Voici donc:--Le 14 novembre, je lis: «_Des notables musulmans ont renouvelé aujourd'hui auprès de moi de pressantes demandes d'assistance contre les assassinats et les excès abominables que commettent les soldats Grecs... je suis assailli de plaintes de FRANÇAIS VOLÉS ET MALTRAITÉS PAR LES GRECS..._»

En date du 17 novembre: «_Des témoignages incontestables me sont fournis au sujet des atrocités commises par les Chrétiens à l'égard des Musulmans de la province de Salonique. IL S'AGIT D'UN MASSACRE GÉNÉRAL entrepris dans des conditions particulièrement odieuses... LES SOLDATS TURCS BÉNÉFICIANT DE LA CAPITULATION DE SALONIQUE et évacués sur l'intérieur SONT AUSSI ASSASSINÉS EN COURS DE ROUTE..._» Ceci émanait du _Bruix_, ne l'oubliez pas.

Je pourrais vous en citer d'autres, mais ceux-là sont, je crois, suffisamment nets et catégoriques. Ils font d'ailleurs le plus grand honneur au commandant qui a osé les rédiger dans cette forme et les transmettre en clair. C'était ce que je vous disais je crois, au sujet du _Bruix_.

Quant à l'histoire des prisonniers turcs aveuglés, je n'ai naturellement pas assisté à l'opération, mais cela nous a été rapporté de divers côtés _en pays chrétien_ et en _particulier par DEUX FRANÇAIS EMPLOYÉS DANS UNE GRANDE ADMINISTRATION LOCALE_. D'ailleurs je ne conçois pas quelle raison on peut avoir d'en douter, honnêtement, car des exercices de ce genre ne sont pas tellement rares dans ces parages. Croyez bien que ces «gentillesses» n'ont pas été les seules de l'espèce commises... Mon cher ami, quand mon esprit se reporte sur tout ce que j'ai vu dans ces régions, le coeur m'en lève de dégoût. Je ne suis pas suspect de sensiblerie. J'ai déjà vu la guerre de près, je l'ai faite, au Maroc et ailleurs, et je conçois tout ce qu'elle comporte de misère et d'horreurs. Mais en ce qui concerne les façons de faire des alliés, je ne peux m'empêcher de penser à l'invasion des Huns, dont ils sont d'ailleurs les dignes descendants.

Je vous disais plus haut qu'en dépit du soin que les orthodoxes prennent de faire endosser leurs atrocités aux Musulmans, on peut arriver parfois à en apercevoir des échantillons non équivoques. Je m'explique. Il s'agit encore de Dedeagatch. Je ne reviendrai pas sur les conditions dans lesquelles la ville fut prise par quelques centaines de comitadjis bulgares, conditions que je vous ai déjà relatées et qui permirent aux Grecs d'assouvir leurs haines personnelles (en dénonçant des «Turcophiles» immédiatement massacrés par les Bulgares), et surtout de piller, voler, violer, etc...

Je vais simplement vous conter trois petites histoires dont j'ai été le témoin... j'ai vu moi-même, VU DE MES YEUX, cette fois:--Je me promenais à terre, avec un camarade, tous deux en tenue. A un certain moment, nous regardions des cadavres de Musulmans qui gisaient, nus, sur la plage. Nous échangions la remarque qu'ils avaient bien été tués à coups de baïonnettes et par derrière, ainsi qu'on nous l'avait dit. Ces pauvres diables avaient dû fuir dans les rues et être lardés par les bourreaux lancés à leur poursuite. Un comitadji qui nous considérait s'avança alors, et nous dit en ricanant: «Bien sûr, Turc pas valoir une balle!» L'homme avait un tel air et une telle face de bandit, qu'instinctivement j'ai fouillé ma poche pour y sentir mon revolver.

2º Quelques heures plus tard, dans la ville turque. Les chacals grecs avaient passé par là, et il ne restait plus aucune chose ayant un nom. De loin en loin, des femmes en larmes assises sur des ruines fumantes. Tous les hommes tués ou enfuis. Une très vieille femme turque s'est jetée à nos pieds, pleurant à chaudes larmes, baisant nos mains, etc... Elle racontait une histoire que, en unissant notre sabir, nous ne parvenions pas à saisir. Mais il était visible qu'elle était en proie à une vive émotion, et qu'elle implorait quelque chose. Nous lui avons fait signe de marcher devant et nous l'avons suivie. Elle nous a conduits, au pas de course, à quelques centaines de mètres plus loin, et là, nous avons compris: dans une chose qui avait dû précédemment être une maison, deux jeunes femmes et une gamine turques, figures découvertes, pleuraient silencieusement. A côté, deux soldats bulgares, sans armes, la face congestionnée, se rajustaient, l'air désagréablement surpris de notre arrivée inopinée. Un gamin, pâle comme un linge, nous a désigné les deux soldats, en hurlant une histoire d'où il ressortait qu'il avait voulu faire fuir les femmes, et que les soldats l'avaient menacé de leurs couteaux. Nous avons escorté tout ce monde sanglotant, en lieu sûr, _non sans avoir fait constater le fait à un officier bulgare qui passait par là_. (Il avait l'air embêté.)--Ce qui s'était passé n'était que trop net,--et trop net aussi que nous étions arrivés trop tard.

3º Le lendemain, après-midi, je regardais la ville, du bord, dans la lunette du télémètre Barraud Strond. Vous savez que cet instrument, utilisé comme longue-vue, donne, outre un fort grossissement, un relief remarquable. D'autre part nous n'étions pas très éloignés de terre. Je voyais donc toutes choses comme si je les avais touchées du doigt. J'ai vu deux bons vieux bateliers turcs poursuivis, sur la plage, par des soldats bulgares. La chasse a duré cinq bonnes minutes. Les deux bateliers ont été tués à coups de bâton. J'ai su ensuite qu'ils avaient été découverts dans leurs caïques où ils étaient cachés depuis quatre jours.

Voilà. Je m'arrête parce qu'un pareil sujet n'a pas de limites et qu'il faut une fin. Je suis content, tout de même, qu'en dépit du pacte de silence de la presse, la vérité commence à se faire jour. Mais on ne dira jamais assez quelle engeance immonde sont ces soldats soi-disant chrétiens;--les Grecs surtout. Quant aux Bulgares, je veux bien que la plupart des horreurs aient été commises par leurs comitadjis. Mais, comme les réguliers ne les renient même pas, c'est à mon sens le même tabac.

Adieu, mon cher ami. Excusez le pêle-mêle de cette lettre écrite à la six-quatre-deux. Je m'en serais voulu de retarder d'un jour mon témoignage, que je vous apporte non comme une justification, mais bien comme une confirmation de ce que vous avez avancé. Il va de soi que je vous laisse entièrement libre d'en faire l'usage qui vous conviendra, voire même de la publier intacte et sous ma signature, si vous le jugez préférable. Par ailleurs, je vous serais obligé d'en donner connaissance au commandant Viaud. Je trouve rudement chic l'attitude qu'il a prise vis-à-vis des Turcs, et je serais désolé qu'il pût penser un seul instant que j'aie pu, indirectement, l'induire en erreur, bien que je n'aie pas l'honneur de le connaître personnellement.

Je pense d'ailleurs pouvoir causer bientôt de tout cela avec vous: nous serons à Toulon à la fin du mois... Tant mieux. C'est assez d'atrocités comme ça!...

(_Signature._)

_P.-S._--Encore un autre radio, malheureusement incomplètement reçu par suite de brouillage, en date du 19 novembre. Adressé _du BRUIX au GAMBETTA pour Ambassade: «Massacres épouvantables par bandes bulgaro-grecques... la malheureuse population musulmane... centaines de cadavres femmes, enfants, affreusement mutilés... sans sépulture... horribles représailles exercées par éléments orthodoxes. 50 WAGONS DE CADAVRES._

C'est peut-être les Turcs qui ont tué eux-mêmes leurs femmes et leurs enfants, qui sait?

X.

Voilà.

Moi, Claude Farrère, je certifie le texte ci-dessus exact, et je garantis sur mon honneur de soldat, l'honneur et la véracité du soldat, mon correspondant.

Pour la bonne réputation de la presse française, j'espère qu'il ne se trouvera pas un seul journal français pour oser ne pas reproduire les termes essentiels de cet écrasant témoignage.

La cause est entendue.

Nous savons, des musulmans et des orthodoxes, lesquels sont les bourreaux, lesquels sont les victimes.

Et nous savons aussi, de M. Pierre Loti et de ses insulteurs, lequel est le grand honnête homme, lesquels sont les aboyeurs à gages.

CLAUDE FARRÈRE.

II

Maintenant ce passage de la lettre que je reçois aujourd'hui même d'une religieuse française, supérieure d'une des plus grandes maisons d'éducation en Orient, une sainte femme universellement connue et vénérée là-bas, qui a transformé ses salles d'étude en ambulance pour les blessés turcs:

«Nos pauvres Turcs, oui, je les plains du fond de mon coeur. Jamais nous ne trouverons autant de tolérance, autant de bonté chez ceux qui veulent les chasser.

»Nos blessés ont été admirables de reconnaissance, et très faciles à soigner, etc.»

III

_Lettre sur le passage des alliés à Salonique._

CORRESPONDANCE PARTICULIÈRE DES «DROITS DE L'HOMME»

«... Les Turcs continuent à se livrer au pillage et à tous les excès, tant en Macédoine qu'en Thrace et en Épire...»

(_Les Agences._)

Tous les deux à trois jours, cette information revient comme un _leitmotiv_ dans les communiqués que les agences télégraphiques d'Athènes, de Sofia et de Belgrade envoient sans se lasser à la presse mondiale, qui les enregistre bénévolement. Je demande la permission de donner aux lecteurs français connaissance des nouvelles lamentables qui parviennent directement de Salonique, de Serrès, de Cavalla et d'autres centres macédoniens, et qui montrent sous un jour diamétralement opposé les prétendus excès turcs.

Tout le monde sait déjà ce qui s'est passé à Salonique, où l'armée grecque s'est livrée à un sac en règle de la ville. Je n'insisterai donc pas sur ces pénibles événements, me contentant d'ajouter que dans les premiers jours de décembre, malgré les démentis arrachés par la force, la tranquillité était encore bien loin d'être revenue. Les Saloniciens n'osaient pas sortir de chez eux et ils se mettaient à plusieurs, en plein jour, pour aller jusque chez le boulanger ou l'épicier.

A Serrès, au moment de l'entrée des Bulgares dans la ville, un Turc tira deux coups de feu et abattit deux soldats. Ce fut pour les envahisseurs le signal d'un carnage épouvantable, autorisé par les supérieurs. Durant vingt-quatre heures, sous la conduite des orthodoxes indigènes, et sous l'oeil indulgent de leurs chefs, les soldats bulgares pillèrent, volèrent, violèrent, massacrèrent, s'enivrant de sang et de rapine. Plus de _quinze cents_ musulmans tombèrent victimes de ce carnage inouï. Naturellement, les juifs ne furent pas épargnés. Un des leurs, M. H. Florentin, vit sa demeure envahie par une horde sanguinaire qui fit main basse sur les objets de valeur, détruisant tout ce qui ne pouvait pas être emporté.

A Cavalla, la tuerie ne fut pas aussi terrible, mais les actes de sauvagerie ne furent pas moins atroces. Le nombre des notables musulmans égorgés comme des moutons n'est pas inférieur à cent cinquante. Le consul d'Autriche-Hongrie, M. Adolf Wix, n'a dû son salut qu'en se réfugiant à bord d'un bateau du Lloyd. De connivence avec la police bulgare, trois voïvodes se présentèrent, à minuit, chez les riches négociants en tabacs israélites. Malgré les prières, les supplications, les offres de toutes sortes des femmes éplorées, les comitadjis enlevèrent six chefs de famille, dont un asthmatique, un rhumatisant, un troisième atteint d'obésité, et les conduisirent par une pluie torrentielle à Yeni-Keuy, situé à six heures de distance. Les malheureux ne furent relâchés que le surlendemain, contre une rançon de 22.000 livres turques (500.000 francs). Les voïvodes auteurs de cet acte de brigandage seraient les compagnons de Tchernopeïew, caïmacam actuel de Cavalla.

A Drama, à Nousretli, dans la région de Xanthie, à Demir-Hissar, et un peu partout, où les croisés ont pourchassé les adeptes du croissant, les mêmes scènes se sont déroulées sous l'oeil bienveillant des officiers, presque avec leur consentement, sous leurs ordres peut-être. _Soixante-dix mille_ musulmans ont été ainsi massacrés par les conquérants qui ont juré d'exterminer l'Islam, d'en extirper la racine.

Ce qu'il y a de plus révoltant, c'est l'attitude des orthodoxes sujets ottomans qui servent d'espions aux vainqueurs.

N'est-il pas temps pour la presse, ce quatrième pouvoir, de demander un peu de pitié, un peu de charité chrétienne, pour tant d'innocents, tant de veuves, tant d'orphelins, dont le seul crime est d'être nés musulmans?

SAM LÉVY,

_ancien rédacteur en chef du _Journal de Salonique_._

IV

_Lettre d'un Français de Constantinople._

Constantinople, 8 décembre 1912.

Le mardi 19 novembre, vers 8 heures du soir, cent cinquante comitadjis bulgares pénétrèrent soudainement dans la ville de Dedeagatch.

Jusqu'à minuit, ces comitadjis se livrèrent à un épouvantable massacre de Turcs; ils pénétraient dans les maisons, pillant et tuant vieillards, femmes et enfants.

La complicité des chrétiens (orthodoxes) de la ville n'est pas douteuse: nous en avons vu plusieurs conduisant ces brigands et désignant les maisons et les personnes turques.

D'ailleurs toutes les habitations chrétiennes étaient marquées d'une croix blanche pour indiquer qu'elles devaient être épargnées.

Des Musulmans avaient cherché un abri dans une mosquée; il n'y avait que des vieillards, des femmes et des enfants.

Les Bulgares les cernent; de la porte entr'ouverte, un coup de revolver part; aussitôt une vive fusillade est dirigée sur ces malheureux, des bombes sont lancées dans la mosquée, ce fut un véritable carnage.

Le lendemain, quand j'ai visité ce lieu de désastre, j'y ai vu plus de vingt-cinq cadavres.

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