Part 5
Et enfin, à peine visible au lointain de l'image, paraît le roi de Grèce, qui semble étonné et honteux de chevaucher en leur compagnie.
Le jour tout de même commence à se faire peu à peu sur cette croisade, à laquelle la croix n'a rien à voir, et sur les procédés des vainqueurs envers les vaincus. Malgré les dithyrambes de la presse salariée, malgré la censure rigoureuse coupant des passages entiers dans les rapports des correspondants de guerre, la vérité éclatera bientôt. Il se confirme que les atrocités et les tueries des alliés dépassent encore de beaucoup ce que j'indiquais dernièrement; à Salonique en particulier, où il y eut trois jours de viols et de massacres, les témoins irréfutables sont légion. Les raffinements du genre ne manquèrent pas non plus; et il est avéré que des prisonniers turcs, soldats ou officiers, furent renvoyés _vivants_,--mais sans nez, sans lèvres, sans paupières, le tout coupé avec des cisailles!...
Et je ne résiste pas à citer _in extenso_, malgré son exaltation, cette lettre d'un diplomate français, hautement respectable et digne de foi, qui est très documenté, ayant habité dix ans la Macédoine.
«Constantinople, le 25 décembre 1912.
»_A Monsieur Pierre Loti._
»Les Turcs massacrent! Aujourd'hui, crions plutôt: les Turcs sont massacrés! Oui, ils sont massacrés; leurs blessés sont horriblement mutilés; leurs femmes sont violées, leurs quartiers sont incendiés et pillés. Par qui? par des bandes de ces soldats sauvages qui ont exercé depuis dix ans leur métier de massacreurs en Macédoine. Et ces horreurs, au nom de quel principe élevé sont-elles commises? au nom de la civilisation, de la justice et de la liberté. Et l'Europe tout entière, dont la bouche est farcie de ces grands mots, applaudit joyeusement ceux qui commettent tant d'abominations. Oh! dérision! Quelle honte!
»C'est au nom de la croix, s'écrie le roi Ferdinand. Mais de quelle croix parle-t-il? Ce n'est certes pas de la croix catholique dont il a fait abjurer à son fils la religion. Il ne peut pas non plus parler de la croix orthodoxe dont son peuple est séparé; ce ne peut être qu'au nom de la croix bulgare exarchiste, au nom de cette croix qui a mis à feu et à sang toutes les villes et tous les villages habités par les autres races chrétiennes de la Turquie d'Europe, au nom de cette croix qui, demain, si le Turc est chassé en Asie, massacrera, pillera, tyrannisera les populations grecques, comme elle l'a fait en 1907.
»On parle volontiers des massacres des Turcs ordonnés par un seul homme, par Abdul-Hamid, mais on passe sous silence les massacres plus récents encore, organisés et exécutés en Macédoine et en Bulgarie même par l'élite de la population bulgare.
»Pour calomnier, le Bulgare trouve des appuis partout. Le Turc, par sa résignation et parce qu'il ne sait pas ou plutôt ne daigne pas se défendre, supporte en silence toutes ces ignominies.
»Vous faites appel à la pitié, vous demandez grâce pour les vaincus. Mais y a-t-il des sentiments de pitié en Europe? Y a-t-il encore de la noblesse, de la générosité? Quand on voit des gens qui du fond de leur bureau ne savent plus manier leur plume que pour insulter des vaincus, on a le droit de penser que c'est le règne de la lâcheté qui désormais domine notre Société. Où est la noble épée de France qui toujours sut se dresser pour protéger le faible? Est-ce en vain que nos soldats ont versé leur sang en Crimée? Leurs cendres, qui reposent au cimetière latin de Péra où, tous les ans, les Turcs se font un devoir de venir rendre hommage à nos braves, crient à leurs camarades de France: «Levez-vous! venez défendre nos restes que des barbares viendront fouler aux pieds sans respect. Venez protéger la cornette de nos soeurs, l'habit de nos religieux, l'oeuvre de nos instituteurs, les usines de nos ingénieurs, les maisons de nos commerçants et de nos fonctionnaires. Venez protéger les catholiques que le nationalisme et le fanatisme des Bulgares menacent d'étouffer dans cette terre qui fut hospitalière aux Français depuis que le grand Sultan règne, sur cette terre où il est permis à des centaines de milliers d'hommes de chanter: «_Domine salvam fac Galliarum Gentem._» (Protégez, Seigneur, la nation des Gaules.) Venez, accourez à l'appel de tant de Français! Que ne pouvons-nous ressusciter pour verser une deuxième fois notre sang pour la France d'Orient, qui est en partie notre oeuvre! Que du moins le souvenir de nos cendres vous inspire! Et, s'il ne vous est pas permis de tirer votre épée pour défendre une noble cause et les intérêts de la France d'Orient, au nom de l'honneur, ne permettez pas qu'on insulte des vaincus! Des vaincus qui furent nos amis depuis cinq siècles!»
»Ces vaincus ont héroïquement succombé. Ils avaient non seulement les armées de quatre États à combattre, mais des ennemis plus terribles encore: la faim, le manque de munitions, le désordre dans tous les rouages de l'armée. Aucun soldat au monde, aucun, entendez-vous, n'aurait été capable de supporter tant d'affreuses misères. Les pillages, les massacres auxquels d'autres soldats n'auraient pas manqué de se livrer, dans des circonstances identiques, le soldat turc a pu les éviter généralement et parfois avec une sublime abnégation. Aujourd'hui l'erreur a triomphé, mais demain la vérité sera connue; des voix s'élèvent déjà pour crier tout haut à l'injustice. Vous avez l'honneur d'avoir le premier protesté contre la veulerie d'une Europe à laquelle, j'espère, la France enfin éclairée refusera désormais de s'adjoindre. Vous avez raison de dire qu'il n'est pas un Français de sens et de coeur, ayant vécu parmi les Turcs, qui ne s'associe ardemment à l'hommage que vous leur rendez.
»XXX.»
*
* *
Pauvres Turcs! Les voici reniés même par les Juifs de Salonique; après l'ère de liberté et de paix dont ces réfugiés d'Espagne viennent de jouir sous la domination des Osmanlis et après les atrocités que les «libérateurs» leur ont fait endurer, il s'en est trouvé un capable d'écrire, à prix d'or évidemment, dans je ne sais quelle petite feuille levantine, qu'il y aurait avantage et honneur pour eux tous à être enfin gouvernés par un peuple «vraiment civilisé»! Ce serait à mourir de rire, si ce n'était si bas et pitoyable. Je crois tout de même et j'espère que ce Juif-là doit être exceptionnel[5].
[5] Il était exceptionnel, en effet, ce triste juif salarié. Je constate à l'honneur de ses coreligionnaires que tous sont restés fidèles de coeur à la Turquie.
Pauvres Turcs! En ce moment où fonctionne la conférence de Londres, les attaques de la presse ont pris une petite forme narquoise, plus insultante encore. On s'amuse de leurs «moyens dilatoires» et on glorifie l'angélique patience des alliés. Moyens dilatoires! Mon Dieu, est-ce que tous les moyens ne sont pas bons, dans la détresse où les voilà tombés, par la fourberie des grandes nations chrétiennes!
Et il se trouve des journaux pour annoncer, sans la moindre indignation, que l'Europe,--cette Europe qui leur a menti de la façon la plus éhontée, cette Europe qui leur avait garanti le statu quo de leurs frontières, cette Europe qui, en vertu de ce même statu quo si fameux, leur eût interdit tout accroissement de territoire s'ils avaient été vainqueurs,--se verra obligée d'exercer sur eux une pression effective pour les décider à donner satisfaction aux JUSTES revendications de la Bulgarie, en cédant Andrinople! _Justes_, les revendications des Bulgares sur cette ville et cette province! C'est-à-dire qu'elles sont au contraire de la plus outrageante iniquité! «L'Europe, osent dire les alliés pour tenter d'excuser leur impudence, l'Europe doit nous savoir gré d'avoir fait halte, pour lui plaire, sur la route de Constantinople qui nous était ouverte après la bataille de Lule-Bourgas.» Mais pardon, sur cette même route, si facile, à les entendre, ils oublient qu'un léger obstacle subsistait pourtant: les lignes de Tchataldja, contre lesquelles leur effort est venu se briser, en trois journées consécutives de défaites sanglantes.
_Justes_, les prétentions des Bulgares sur Andrinople! Mais d'abord, la place ne s'est pas rendue; elle résiste magnifiquement comme jadis notre Belfort. Et puis, quand même cette ville, qui se meurt de n'avoir plus de pain à manger,--et qui voit passer chaque jour, comme par moquerie, sous ses murs et sur son propre chemin de fer, les wagons pleins de vivres envoyés à l'ennemi,--quand même elle tomberait, épuisée par la faim, est-ce que, pour la laisser à la Turquie, les pressions les plus effectives ne devraient pas s'exercer au contraire sur la Bulgarie et sur l'ambition forcenée de son prince de hasard? Les Puissances, pour colorer leur complicité parjure dans les spoliations de l'empire ottoman, se sont appuyées sur le principe, très soutenable d'ailleurs, du groupement des nationalités et des races. Eh! bien, non seulement Andrinople est l'ancienne capitale sacrée des Turcs, pleine de leurs souvenirs historiques et des tombeaux de leurs grands morts, mais elle est aujourd'hui une ville essentiellement musulmane, où les Bulgares ne constituent qu'une infime minorité, et tout le vilayet alentour est peuplé de musulmans pour plus des deux tiers.--Il est vrai, cette population turque des campagnes à laquelle Ferdinand de Cobourg promet sans rire une «situation privilégiée» sous sa domination future, ne sera plus bientôt qu'un charnier de cadavres, au train dont marchent les incendies et les massacres[6].--Mais enfin, de quel droit en sacrifier les vaillants débris? Quelle étiquette humanitaire trouvera-t-on bien, pour faire passer ce vol d'une province, d'une province que la justice et le bon sens rattachent à la Turquie? Comment ne pas bondir de dégoût devant ces pressions effectives à exercer sur la Porte! Puisse au moins la France s'écoeurer devant une telle besogne et refuser d'y prendre part! Puisse une telle tache être épargnée à notre histoire nationale, qui jusqu'ici n'en avait jamais connu de pareille!
[6] Les massacres, malgré l'armistice, à l'heure où j'écris, continuent encore dans le vilayet d'Andrinople! On sait aussi qu'à Salonique viennent d'arriver vingt mille paysans turcs fuyant devant les incendies allumés dans leurs villages et _mourant de faim_.
VII
A MONSIEUR LE DIRECTEUR DE _L'HUMANITÉ_
Mardi, 28 janvier.
Monsieur le Directeur,
Vous voulez bien me prier de vous donner mon impression sur la nouvelle phase de la tragédie turco-bulgare. Comment le refuserais-je à votre journal, quand il a eu jusqu'ici l'honneur trop rare de garder l'impartialité et de ne pas injurier les vaincus? Mais votre demande m'arrive tardivement, car tout ce que ma conscience, tout ce que mon indignation m'obligeaient à dire, je l'ai déjà dit,--dans le _Gil Blas_, le seul parmi les journaux auxquels je m'étais adressé qui ait eu le courage de m'accueillir et de rompre ainsi la conjuration du silence sur les atrocités des armées très chrétiennes.
Du reste, au sujet de ces «_pressions suprêmes_» (pour parler comme vous par euphémisme) que l'Europe s'apprête à exercer sur la Turquie agonisante, je ne saurai rien dire d'aussi juste, d'aussi beau ni d'aussi irréfutable que Ahmed Riza et Halil bey, auxquels vous donniez dimanche dernier l'hospitalité dans vos colonnes, et en outre j'aurai peine à rester, autant qu'eux, résigné et parlementaire.
Par quelle iniquité l'Europe, désireuse d'assurer la paix dont elle a tant besoin, adresse-t-elle toujours ses pressions et ses menaces à cette malheureuse Turquie aux abois, qui a déjà tant cédé, et jamais aux Bulgares qui au contraire n'ont rien cédé jamais, se sentant soutenus par un colosse en armes derrière eux, et ne se sont pas départis un instant de leur intransigeance ni de leur morgue? Comment ne pas s'épouvanter de tout ce qu'il y a de lâche, de la part d'un ensemble de nations dites civilisées, à pousser aux dernières limites du désespoir un peuple auquel jadis elles avaient tout promis et qui aujourd'hui s'adresse à leur justice et à leur pitié? Non seulement le bon droit, le bon sens et le principe tant de fois invoqué du groupement des races commandent de laisser à la Turquie cette ville héroïque et cette province d'Andrinople, qui sont pleines de tombeaux et de souvenirs d'Islam et ne sont guère peuplées que de musulmans. Mais il y a encore et surtout ceci, qui affole les pauvres Turcs, qui suffirait à rendre sublimes leurs entêtements les plus déraisonnables, leurs révoltes les plus sanglantes: leurs frères, que l'on veut courber sous la haineuse et féroce domination bulgare, que deviendront-ils? En dépit des fausses promesses de Ferdinand de Cobourg, les milliers de musulmans, abandonnés au delà des nouvelles frontières, qu'auront-ils à attendre, si ce n'est la continuation de ces massacres froidement systématiques, de ces tueries que l'armistice même n'a pu interrompre et qui auront bientôt transformé les campagnes autour d'Andrinople en de vastes champs de la mort?--(Je dis cela parce que je le sais, et, malgré la censure minutieuse arrêtant les nouvelles, malgré les mensonges de certaine presse salariée, le monde entier finira bien aussi par le savoir.)
Avec quelle stupeur douloureuse j'ai vu notre pays, par dévouement aux Slaves, s'associer, et même d'une façon militante, à ces «_pressions_» inqualifiables!... L'homme éminent qui nous dirige,--et avec tant d'intégrité, de bon vouloir et de génie,--se ressaisira sans doute, je veux l'espérer, se souviendra des généreuses traditions de la France, avant d'aller plus loin dans cette voie qui semble n'être pas la nôtre. Mener à outrance l'anéantissement de la Turquie par la cession forcée d'Andrinople, ce serait infliger une souillure à notre histoire nationale. Et puis ce serait nuire irrémédiablement à nos intérêts, donner le coup de mort à notre influence séculaire en Orient, à nos milliers de maisons d'éducation, à nos industries si multiples, alors que, depuis François Ier, elles florissaient en toute liberté là-bas, dans cette Turquie si foncièrement tolérante, qui nous aimait au point d'être devenue presque un pays de langue française.
PIERRE LOTI.
VIII
OÙ EST LA FRANCE?
15 février 1913.
Notre chère France où donc est-elle, notre généreuse France qui, jadis, s'enthousiasmait pour toutes les justes causes, notre France qui, au moment de l'inique partage de la Pologne, fut secouée d'un si beau frisson de révolte? Elle qui, hier encore, plus que toute autre nation, savait s'indigner et protester contre les crimes, la voici, hélas! au premier rang de l'impitoyable meute!... Or, cette fois, il ne s'agit plus seulement, comme pour la Pologne, de partager et d'asservir; non, c'est la destruction même d'une race qui va se perpétrer systématiquement, et nous, Français, nous sommes en tête de ceux qui poussent à la curée; de tous les gouvernements européens, c'est le nôtre qui paraît s'obstiner le plus, sans profit d'ailleurs autant que sans raison, contre la victime, pour lui arracher l'impossible, l'outrageante et dernière concession: Andrinople, avec les îles!
En vain, tous ceux d'entre nous qui ont habité l'Orient, diplomates, religieux, soeurs de charité, ingénieurs, industriels, sans distinction _tous ceux qui savent_, jettent un appel d'alarme; personne ne daigne les entendre. Ils essaient de protester dans les journaux; partout on refuse d'insérer leurs lettres. Alors, beaucoup d'entre eux m'écrivent, comme si j'y pouvais quelque chose: «Parlez pour nous, me disent-ils; il y a une conjuration de silence, on étouffe la vérité; la presse est muselée.» Et en même temps, les pires calomnies s'impriment, se rééditent librement contre ce peuple turc qui agonise.
Mon Dieu! que l'on fasse donc une sorte de referendum, de plébiscite, de consultation suprême, où seront conviés tous les Français qui vécurent en Orient, dans nos établissements d'éducation, dans nos usines, dans nos exploitations de voies ferrées, etc. Mais tous viendront affirmer qu'ils ont trouvé chez les Turcs bon vouloir, hospitalité, tolérance sans borne et probité admirable; chez les Balkaniques, au contraire, mauvais procédés, jalousies féroces, brutalités et fourberies. Tous parleront comme je parle moi-même, et, parce qu'ils sont légion, on les croira peut-être!
Ma plus grande stupeur est de voir l'aberration des catholiques français, qui, leurrés par cette impudente bouffonnerie de Ferdinand de Cobourg: «La croix contre le croissant», ont pris fait et cause pour leurs pires ennemis, les orthodoxes et surtout les farouches exarchistes. Mais qu'ils lisent donc un peu l'histoire contemporaine de Macédoine, de Thrace et de Syrie! Qu'ils interrogent donc tous leurs chefs de missions là-bas, évêques, supérieurs de couvents, abbés ou abbesses, avec lesquels je suis en accord complet sur ce point et qui diront avec moi: Le danger pour les chrétiens romains, c'est la croix grecque et surtout la croix bulgare.
Cette conjuration du silence sur les atrocités balkaniques, la voici quand même un peu déjouée; les faits sont là et la vérité commence d'éclater partout. On connaît à présent l'horreur des mutilations accomplies sur des prisonniers turcs, les tueries en masse de vieillards, de femmes et d'enfants, «les mosquées ardentes» où flambèrent des fidèles enduits de pétrole, les jeunes filles aux seins tranchés. On sait à présent que, là où passèrent les «libérateurs», il ne reste guère que des cadavres et des ruines calcinées.
Un grand journal parisien (qui cependant avait daigné insérer l'hommage rendu par ses correspondants de guerre à la modération des soldats turcs), constatant l'autre jour que les atrocités balkaniques étaient désormais indiscutables, exprimait le «regret» (_sic_) qu'elles aient créé un courant de pitié depuis Berlin jusqu'à Londres «où l'on est toujours si disposé à s'émouvoir». Et ce même journal, pour excuser son «regret» stupéfiant, déclarait que ces crimes n'étaient qu'une juste réaction, après cinq siècles effroyables en Thrace et en Macédoine.--Toujours la légende des Turcs féroces, la légende si longuement préparée et si perfidement entretenue par les Balkaniques!--Féroces contre qui, s'il vous plaît? Est-ce contre les Juifs, auxquels ils ont donné la plus paisible hospitalité depuis quatre siècles, alors qu'on les massacrait chez les chrétiens? Est-ce contre nous, Français, qui depuis l'époque de la Renaissance avons été accueillis par eux avec tant de bon vouloir et de cordialité? Était-ce même, au début de leur domination, contre ces orthodoxes ou exarchistes, auxquels Mahomet II avait laissé leurs églises, leurs écoles et leur langage? Si, dans la suite, ils ont été durs pour ces mêmes sujets chrétiens, c'est qu'ils avaient affaire à des races essentiellement brutales et meurtrières, qui d'ailleurs ne cessaient de se massacrer entre elles. En Macédoine, depuis des siècles, les tueries n'ont jamais fait trêve entre chrétiens de confessions ennemies. Or, chaque fois que, dans un village, la sanglante bataille éclatait entre Grecs et Bulgares, les deux camps s'alliaient ensuite contre les malheureux policiers musulmans accourus pour mettre la paix, et tout finissait par l'incendie et le pillage des maisons turques d'alentour. Il suffit de lire les rapports rédigés par nos compatriotes, les officiers français au service de la gendarmerie internationale de Macédoine, pour être édifié sur ces tragédies chroniques; tous s'accordent pour en faire tomber la responsabilité sur les Bulgares; ils constatent même que, neuf fois sur dix, elles étaient organisées par les _comitadjis_, et de préférence dans les parages habités par les étrangers,--afin de frapper l'imagination de l'Europe, de fomenter sa réprobation unanime contre une Turquie aussi incapable d'assurer la paix intérieure, en un mot de préparer de longue main ce _tolle_ qui accueille à présent la détresse des vaincus. Aujourd'hui, du reste, que l'oeuvre de déconsidération est accomplie à souhait, la Bulgarie s'occupe d'arrêter par centaines ses comitadjis, dont elle n'a plus besoin et qui pourraient devenir compromettants. Oui, la vie était effroyable dans ces farouches contrées, je le reconnais; mais elle continuera de l'être, n'en doutons pas, après l'extermination des derniers Turcs.
Grecs et Bulgares n'ont cessé de se haïr à mort; malgré leur alliance temporaire, attendons l'heure où ils recommenceront de se massacrer entre eux, tout en persécutant, bien entendu, les catholiques et surtout les pauvres Uniates (orthodoxes ralliés au catholicisme).
Il faut que la bonne foi de ce même grand journal parisien ait été surprise, je veux l'espérer, pour qu'il ait publié la lettre d'«un de ses abonnés» sur l'apaisement à Salonique. A en croire ce personnage, tout se serait passé là-bas le mieux du monde, à part quelques petits désordres inévitables qui auraient amené, les premiers jours, «un peu de mauvaise humeur» (_sic_). «Un peu de mauvaise humeur» est vraiment une trouvaille sans prix! Après trois ou quatre jours de pillages, de viols et de tueries, un peu de mauvaise humeur, on en aurait à moins. Quels moyens ont employés les envahisseurs pour qu'une telle lettre fût écrite, je n'ai pas à le rechercher; mais je crois qu'elle a peu de chances de trouver crédit. Trop de témoins étaient là; beaucoup de Français et de Françaises, beaucoup de consuls étrangers, les officiers et les matelots de notre croiseur, tous ont vu et se sont épouvantés!
Cette même lettre contient une autre perle plus rare. Le signataire, pour expliquer cette mauvaise humeur de la colonie européenne à Salonique, écrit textuellement: «Et puis, ici, jusqu'à présent, la Turquie était, au fond, _res nullius_; les étrangers y avaient une situation prépondérante, qui ne saurait se maintenir intacte sous une autre domination, quelle qu'elle soit.» Est-il possible de donner un démenti aussi catégorique au journal précité, qui affirmait plus haut la cruauté du joug musulman? Est-il possible de rendre un hommage, à la fois plus complet et plus odieusement ingrat, à tout ce qu'il y a de doux et de débonnaire dans la domination turque quand elle n'a pas à s'exercer sur des races tout à fait intraitables!
Mais ce sont là choses de détail où je m'oublie, et ces incohérences ne valaient pas d'être relevées.
A cette heure, la grande angoisse qui prime tout, c'est de se dire que le canon recommence à faire ses profondes trouées saignantes. L'héroïque Andrinople, à la fin, tombera, cela semble inévitable; alors, la ville musulmane et toute la province musulmane alentour seront livrées aux exterminateurs. Un crime va se commettre, avec la complicité de toutes les nations chrétiennes, un des plus grands crimes que l'histoire ait jamais enregistré. Et la France y aura contribué, hélas! pour une trop large part.
Au moins, je veux dire ici aux vaincus, une fois encore, que, s'ils n'ont pas les sympathies officielles de notre pays, des milliers de coeurs français sont, quand même, avec eux...
IX
MI-CARÊME ET SAUVAGERIES
2 mars 1913.
A l'heure où j'écris, sait-on de quoi s'occupent les Pérotes? (On nomme là-bas Pérotes les chrétiens, grecs ou autres, grecs surtout, qui habitent Péra, le vaste faubourg levantin de Constantinople.) Donc, sait-on de quoi ils s'occupent? De la Mi-Carême et de tout ce qui s'ensuit, fêtes, bals, déguisements! Et c'est si déplacé, si honteux, que la presse commence tout de même à murmurer. Est-ce que la plus élémentaire éducation ne commanderait pas au moins de faire silence, en ce moment, dans la grande ville tragique? Vraiment, l'attitude de ces gens-là justifie une fois de plus le mot de Bismarck: «En Orient, disait-il, il n'y a de _gentilshommes_ que les Turcs.»