Part 3
L'armée grecque, la petite armée monténégrine, conduites par des princes guerriers sans férocité, se sont battues normalement, comme il est admis, hélas! que l'on se batte en notre siècle de «progrès». Mais les Bulgares,--dont le mépris de la mort est prodigieux et commande le respect, nul ne songe à le contester,--les Bulgares, quelle guerre atroce ils ont menée, après l'avoir si longuement préméditée et mûrie! Leurs succès ne sont pas dus qu'à leur admirable courage, mais surtout à leurs armes plus nouvelles et infiniment plus meurtrières.
Leurs shrapnells, invention diabolique s'il en fut, ont fauché les hommes par milliers, sans résistance possible. On sait aussi qu'ils avaient imaginé d'aveugler et d'affoler la nuit, par des projecteurs, ces paysans d'Anatolie qui n'avaient jamais rien vu de pareil. En outre, ne viennent-ils pas de détourner une rivière pour inonder la malheureuse Andrinople qui ne veut pas se rendre, et de couper l'aqueduc qui portait l'eau à Stamboul?...
Et, dans des églises dites chrétiennes, on chante pour célébrer de telles choses: au moins, qu'on n'y mêle point le nom du Christ; quelle dérision de sa parole! Et Péra, le fameux Péra levantin, n'a même pas la pudeur de faire taire ses beuglants et ses musiques, quand les maisons alentour regorgent de blessés qui râlent, quand les champs sont jonchés de morts, de milliers de héros non ensevelis qui pourrissent sous la pluie!...
LETTRES SUR LA GUERRE DES BALKANS
I
Décembre 1912.
Ce n'est pas d'hier que les nations d'Europe commettent des couardises ou des crimes; de tout temps cela s'est pratiqué. (La Pologne, le Transvaal, l'Alsace-Lorraine, etc., etc., en sont, hélas! de lamentables preuves.) Mais on s'était habitué jusqu'ici à les voir opérer isolément, chacune à son tour; les autres--qui en auraient fait autant à l'occasion--s'indignaient toutes en choeur, et, au moins, cela soulageait de les entendre.
Cette fois, non, il y a eu, sur le dos de la Turquie, accord complet de lâchage et de mépris des traités. Lors d'une récente guerre, quand l'armée grecque fut écrasée par celle d'Edhem Pacha, on s'en souvient, la Grèce aux abois demanda la médiation de l'Europe, et l'Europe, qui cependant ne lui avait rien promis, acquiesça par dépêche, fit même bien plus qu'une médiation, puisqu'elle imposa les conditions de la paix à la Turquie, lui enlevant ainsi le fruit de sa victoire. Mais les chancelleries ont deux poids et deux mesures. Aujourd'hui cette même Turquie, écrasée de tous les côtés à la fois, après avoir subi la spoliation des Italiens, cette Turquie à laquelle trois semaines plus tôt toutes les chancelleries unanimes avaient solennellement renouvelé des promesses d'intégrité territoriale, a demandé à son tour la médiation, et l'Europe, préoccupée surtout du partage de ses dépouilles, depuis douze jours n'a même pas daigné répondre, douze longs jours pendant lesquels les tueries ont marché grand train, sous le coup des shrapnells et des mitrailleuses; au moins aurait-elle dû avoir la pudeur de dire tout de suite: «Non, maintenant que vous voilà battus, vous n'êtes plus que des parias, nous refusons de nous en mêler, débrouillez-vous directement avec vos ennemis,»--et la Turquie sans doute l'aurait fait comme elle semble le faire aujourd'hui, et il y aurait sur le sol quelques milliers d'hommes de moins, gisant les poumons crevés. Honte à l'Europe! C'est elle l'odieuse coupable de ces hécatombes. On comprend bien qu'aujourd'hui il lui est impossible d'enlever aux alliés le prix de leurs courageuses batailles, mais il fallait prévoir, et _surtout il ne fallait pas promettre_. Il fallait prévoir et, pour exiger les justes réformes demandées par les Slaves, il fallait presser avec moins d'insouciance sur ces comités de jeunes fous arrogants, qui viennent de conduire la Turquie à sa perte. Et puis, non, cette aisance, ce cynisme dans le lâchage, quel dégoût! Pauvres Turcs, volés, trompés, mitraillés, et de plus injuriés si bassement par les masses ignorantes, combien on comprend que la fureur parfois leur monte au cerveau et qu'un voile rouge leur passe sur les yeux!
Je dis: pauvres Turcs! Mais je dis aussi, et presque du même coeur: pauvres Bulgares! Pauvres victorieux qui ont laissé par terre plus de quarante mille morts! Je n'ai point de haine contre ce peuple, bien que j'aie constaté, _comme tous ceux qui ont habité là-bas_, qu'il est plus brutal, plus fanatique, à l'ordinaire beaucoup plus difficile à vivre que le peuple musulman, et qu'il n'en a pas la droiture ni la foncière probité. Quel malheur qu'à l'appui de mon dire il ne soit pas possible de publier, au grand jour, la liste des victimes musulmanes tuées et torturées par les _comitadjis_ bulgares! Mais, sur le sujet, toute la presse slave s'est unie dans une conspiration de silence, il faudrait aller là-bas, à Salonique par exemple, pour obtenir des documents écrasants et des chiffres. De temps à autre, on lit bien dans quelque journal de France: les Bulgares ont incendié tel village turc et massacré les habitants; mais cela est dit avec légèreté, comme en glissant dessus. Cependant, combien sont-ils moins excusables, eux, les vainqueurs, que les Turcs, chassés des terres que depuis cinq cents ans ils cultivaient, poussés à bout, traqués comme des bêtes fauves! Et, en écrivant, j'ai sous les yeux la photographie d'un officier de l'armée ottomane, affreusement mutilé par ses ennemis. Mais non, il n'y a que les Turcs qui massacrent, la légende colportée par les intéressés est bien établie, rien à faire pour l'enlever des cervelles obstinées.
Je n'ai jamais eu connaissance d'atrocités commises par les Grecs[1], et la famille royale qu'ils se sont donnée est hautement respectable. Mais comment ne pas protester un peu en entendant accuser les Turcs de férocité par les Bulgares, les Serbes, chez qui sévissent, du haut en bas de l'échelle sociale, la violence et les raffinements du meurtre! J'en atteste les ombres du roi Alexandre et de la triste Draga, de Panitza et de Stambouloff, pour ne citer que les noms connus de tous, parmi des morts qui ne se comptent plus.
[1] Ceci était écrit avant l'entrée des Grecs à Salonique.
* * * * *
Je dis: pauvres Bulgares! Car ce que je viens d'avancer ne m'empêche pas d'admirer comme tout le monde leur courage au feu, et je reconnais, bien entendu, ce qu'il y a de si légitime dans leurs revendications du sol des aïeux. Mais l'Europe avait mille moyens de leur faire droit, sans permettre la boucherie atroce, et c'est pour cela que je les plains, eux aussi, malgré la victoire. Je les plains surtout d'avoir été poussés à la guerre, conduits à la tuerie par un homme qui n'est ni de leur race, ni de leur religion, qui n'a l'excuse ni du fanatisme, ni de la tradition ancestrale, mais qui a su exploiter leurs vertus guerrières au profit de son ambition personnelle: pour être un grand prince, dont l'histoire parlera, il faut avoir arrosé les plaines avec beaucoup de litres de sang humain...
II
Novembre 1912.
En ce moment, détail que je prévoyais, l'insulte grossière et la menace pleuvent sur moi comme grêle, parce que je défends les vaincus, et je dois m'attendre à tomber sous le couteau de quelque Bulgare; ces gens-là en usent avec moi comme naguère les Italiens. Et de pauvres Français, qu'aveugle le beau mot de croisade, m'injurient aussi. Tout cela, il est vrai, par le style, par l'écriture, semble émaner surtout de primaires ou de médiocres. Mais de plus haut m'arrivent par centaines des lettres si vibrantes et si nobles, me remerciant, beaucoup plus que je le mérite, parce que j'essaie de dire la vérité, «parce que mon cri soulage les consciences»! Les lettres des musulmans étaient à prévoir, je le sais, et j'accorde qu'elles ne prouvent rien, malgré la pure beauté de leurs images orientales. Mais j'en reçois non seulement de France, aussi d'Allemagne, d'Angleterre, de Suisse; presque toutes émanent d'Européens ayant vécu en Orient, d'Européens _documentés_, qui m'encouragent et m'affermissent dans mon estime profonde pour ce peuple méconnu et calomnié. Il en est d'autres, très particulièrement typiques, parce qu'elles émanent de «_rayas_» ottomans, «_courbés sous le joug des Turcs_».
Les Grecs ne sauraient être soupçonnés de partialité, et une petite fille grecque m'écrit, d'une main appliquée et encore incertaine:
«Monsieur,
»Je viens de lire la page si touchante du 9 novembre 1912.
»Je suis une petite Grecque rouméliote de quatorze ans et j'éprouve un très vif sentiment de pitié pour cette pauvre Turquie dans son moment de détresse et d'abandon par toute l'Europe qui fut une fois son amie. On parle toujours de civilisation, mais ces pauvres paysans du fond de l'Asie, que comprennent-ils de cela? Dans le désert, il y a des bonnes bêtes sauvages qui ne vous font rien tant que vous n'allez pas les agacer dans leur paisible cachette, mais si vous les agacez trop, alors elles deviennent féroces. Quand les Turcs deviennent mauvais, c'est quand ils sont démoralisés au plus haut degré de voir tout le monde contre eux; pendant des années on ne leur laisse plus la paix. Il n'y a que ceux qui ont vécu là-bas qui les aiment encore.
»Le monde chrétien doit prendre le Turc comme exemple dans ce qui concerne la religion, car c'est lui qui la respecte mieux que nous. Chez nous, chrétiens, il nous est défendu de voler et de tricher; nous le faisons quand même, un vrai Turc jamais. Lorsque, par exemple, un vieux marchand de fruits a pesé une ocque de pommes (elma), il vous mettra toujours une elma en plus, de peur de s'être trompé; quel marchand européen fait ça? Au contraire, il met le doigt sur la balance pour que le poids soit plus lourd.
»Ferdinand de Bulgarie dit, dans sa proclamation, qu'il veut vaincre le Croissant, et c'est cela qu'il appelle la civilisation. Est-ce qu'on ne doit pas respecter la religion d'un peuple?»
En lisant ces adorables petites phrases, j'ai songé à ce proverbe de nos pères: «La vérité sort de la bouche des enfants.»
Voici maintenant ce que m'écrit une Juive espagnole, née et élevée en Turquie. (On sait qu'au début de l'histoire contemporaine, des milliers de Juifs d'Espagne, persécutés au nom du Christ,--comme, du reste, ils l'étaient encore de nos jours, en plein XXe siècle, par les chrétiens slaves--s'étaient réfugiés en Turquie, à Salonique et à Stamboul, où personne ne les inquiéta plus.)
«Ce que vous venez de faire pour notre malheureuse Turquie ressemble au geste de l'homme qui s'assied auprès d'un mourant abandonné et lui prend la main qu'il garde dans la sienne, afin qu'il ne meure pas seul.
»Oh! écrivez encore! Que votre coeur vous aide à trouver non seulement les paroles qui touchent, mais celles qui persuadent, celles que se rappelleront malgré eux les hommes appelés à signer l'arrêt. Oh! dites-les bien haut, toutes les raisons qui imposent la nécessité de l'existence de ce pauvre cher peuple, en réalité si peu connu, existence modeste, soit, mais existence tout de même. Vous qui avez habité mon pays d'adoption, dites toutes les satisfactions qu'a reçues là votre âme dans ses besoins de croyance, de bonté, de probité, de sagesse et de calme. Mais, je vous en supplie, n'en parlez pas encore en pleurant. Ceux qui aiment la Turquie n'ont pas encore le droit de la pleurer comme une morte. Elle ne mourra peut-être pas, ne parlez pas encore de tombe.
»Si l'horrible chose arrive un jour, alors seulement je pleurerai, car je sais qu'ils deviendront ce que nous sommes, nous, pauvres Juifs, dispersés un peu partout sans avoir un coin qui nous appartienne. On dit qu'on veut leur prendre l'Asie aussi. Les malheureux!
»Oh! si vous saviez ce sentiment d'exil que nous portons en nous dès l'enfance et partout où nous passons! Je ne voudrais pas que les Turcs que j'aime l'éprouvent jamais. Voilà des années que j'ai quitté Constantinople et je croyais avoir oublié. Je ne savais pas que lorsqu'on a vécu parmi les Turcs, on les aime toute sa vie. Je vous supplie d'écrire encore, d'agir! L'heure presse! Et merci!»
Que pourrais-je dire, après ce spontané témoignage, que pourrais-je y ajouter qui ne l'amoindrisse? Cette lettre fait honneur à la race juive. De la part d'Israël, il serait beau de venir maintenant soulager avec son or les affreuses misères de ce pays, qui a donné à ses fils, pendant les siècles où on les pourchassait de toutes parts, l'hospitalité, la tolérance et la paix.
«Puisque personne n'entend votre cri de grâce, m'écrit la dame inconnue, trouvez des paroles pour persuader aux politiciens que l'existence de ce peuple est utile...» Mais c'est que je n'entends rien, hélas! aux questions d'équilibre européen et d'économie politique. Je ne puis que répéter ce que tout le monde sait: «La chute de Stamboul aux mains des Bulgares aura une répercussion terrible sur des millions de musulmans répandus jusqu'au fond de l'Afrique et de l'Asie; l'Angleterre, la France, sembleraient donc avoir un intérêt capital à l'empêcher.»
J'entends des gens m'objecter naïvement que Mahomet II avait bien pris Constantinople. Mais, pardon, cela se passait en 1453. Si, en plus de cinq siècles de soi-disant progrès, des peuples qui se glorifient du titre de chrétiens refont la même chose et _en tuant environ dix fois plus d'hommes_, cela me paraît un peu la banqueroute de notre civilisation et de notre faux christianisme.
Ne vaudrait-il pas la peine, aussi,--mais, là, je sais bien que l'on m'écoutera moins que jamais,--de préserver ces merveilles d'art que les Turcs ont accumulées en cinq siècles de domination et qui font de Constantinople la ville unique au monde. Qu'on ne me dise pas que les Bulgares y rétabliront la beauté évanouie de Byzance; non, la laideur du modernisme, c'est tout ce qu'ils y sauront apporter. Quand la silhouette des minarets et des dômes ne se découpera plus sur le ciel, que restera-t-il? Que restera-t-il quand les profondes mosquées toutes bleues de faïence auront perdu leur mystère, quand il n'y aura plus alentour la reposante magie des cyprès et des tombes? D'ailleurs, sous la ruée furieuse des armées d'invasion, le jour où les Turcs se crisperont dans le dernier sursaut d'agonie, le jour où Stamboul sera tout à feu et à sang, la coupole de Sainte-Sophie elle-même est menacée d'un effondrement sans recours.
Et, enfin, puisqu'il faut renoncer à éveiller tout sentiment de justice et de pitié, puisqu'il n'est plus possible de rectifier, même par des témoignages cent fois plus autorisés que le mien, la légende des Bulgares inoffensifs et tendres, à côté des Turcs massacreurs, voici une raison encore qui, à première vue, semblera bien étrange, bien futile; mais tant d'esprits réfléchis l'ont déjà trouvée avant moi! Il n'y a pas, dans la vie, que des usines, des chemins de fer, des «débouchés commerciaux», des shrapnells, de la vitesse et de l'affolement. En dehors de tout ce néfaste bric-à-brac, devant quoi se pâme la masse des médiocres et qui mène aux finales désespérances, il y a aussi le calme qu'il faudrait nous conserver quelque part, il y a le recueillement et le rêve. A ce point de vue, la Turquie, la vieille Turquie des campagnes, la Turquie honnête et religieuse, comme une sorte d'oasis au milieu de tourbillons et de fournaises, serait aussi utile au monde que ces grands jardins dont on sent de plus en plus la nécessité au milieu de nos villes trépidantes.
III
Décembre 1912.
«Atrocités turques.»--Ce cliché des alliés (que propage, à l'aide de ses banknotes, certain Comité balkanique[2]) continue de se reproduire triomphalement dans la presse française, et chaque fois, d'aimables inconnus prennent la peine de découper l'entrefilet, pour le mettre sous enveloppe à mon adresse, s'imaginant me confondre. Hélas! oui, il est à peu près avéré que les vaincus, à certaines heures, traqués, délirant de faim et de désespoir, ont massacré,--beaucoup moins toutefois, infiniment moins que leurs ennemis le prétendent. Tant de correspondants de guerre, étrangers et non suspects de partialité, leur ont rendu justice et racontent même que traversant en affamés des villages grecs, ils se bornaient à mendier aux portes un morceau de pain! Voici à peu près comment ces correspondants s'expriment[3]: «Puisqu'il se trouve, en Europe, des gens écrivant du fond de leur cabinet de travail que les soldats turcs sont pillards et massacreurs, c'est un devoir pour nous de protester énergiquement. Nous n'avons constaté chez eux que de l'endurance et de la modération, et jamais nous n'avons assisté à aucun acte de barbarie.» Malgré ces témoignages, je serais injuste en ne reconnaissant pas que çà et là ils ont vu rouge.
[2] Siégeant à Londres, si je ne me trompe.
[3] M. Jean Rodes, du _Temps_; le baron Tycka, du _Lokal-Anzeiger_; M. Paul Erio, du _Journal_; M. Paul Genève, des Débats; le major Zwonger, du _Berliner Tageblatt_; M. Renzo Larco, du _Corriere de Milan_; M. Vord Preise, du _Daily Mail_, etc... Je n'ai malheureusement pas retenu les noms des autres.
Mais les alliés! Les alliés, moins excusables, d'abord parce qu'ils étaient les vainqueurs, ensuite parce qu'ils n'enduraient pas les tortures de la faim, et surtout parce qu'ils s'avançaient au nom du Christ, les alliés, quand dressera-t-on le bilan de leurs excès et de leurs crimes? On commence à s'en émouvoir tout de même, malgré le parti pris de fermer les yeux sur tant de cruautés qu'ils ont commises. Voici les Roumains qui accusent les Grecs d'avoir massacré les Koutzo-Valaques. Voici des nouvelles de Vienne affirmant que les troupes du général Jankovich auraient détruit de nombreux villages en Albanie, que des milliers d'Albanais auraient été massacrés ou enterrés vivants. Sous les murs d'Andrinople, des ambulanciers turcs qui venaient, munis de leur drapeau, secourir des blessés serbes, ont été accueillis par une fusillade. Tout dernièrement à Dedeagatch, le fait n'est pas discutable, une bande bulgare a pillé, massacré, incendié pendant trois jours, continuant l'horrible besogne que les «comitadjis» ont depuis si longtemps commencée. Mais les pauvres Turcs manquent d'argent pour semer la noble indignation dans certaine presse qui est à vendre, et qui, malheureusement, influence à sa suite toute la presse restée de bonne foi...
*
* *
A propos des Bulgares, je citerai ce fragment de la lettre d'un Français qui avait longtemps habité la Thrace, mais qui s'est vu forcé de fuir devant l'invasion des «libérateurs»:
«Dans les journaux de France, je lis les continuels dithyrambes en l'honneur des armées balkaniques, principalement de ce peuple bulgare qui, tout entier, se rue vers l'ennemi héréditaire avec, à sa tête, le pope hirsute. Race contre race, la croix orthodoxe--le plus fanatique des emblèmes religieux--la croix contre le croissant, suivant la parole du catholique romain Ferdinand de Cobourg.
»Le spectacle est inoubliable pour qui a vu arriver ces théories sans fin d'hommes taillés comme à coups de serpe dans un bois rugueux, ces lourds soldats coiffés de la casquette moscovite et ce flot, à leur suite, de montagnards couverts de peaux de bêtes,--les hordes d'Attila,--tous, disant avec fierté: «Là où nous sommes passés, l'herbe ne repoussera de cinq années!»
»Oui, on peut leur dédier des dithyrambes, mais ils en ont déjà inscrit eux-mêmes sur toutes les sentes de la Macédoine, sur les décombres des villages musulmans où ils ont commis les pires horreurs et dont les flammes d'incendie s'élèvent encore de toutes parts, obscurcissant de leur âcre fumée tous les horizons; ils en ont inscrit sur des milliers de cadavres, et sur les visages émaciés des vieillards, des femmes, des enfants, les rescapés des massacres, qui se traînent jusqu'à Constantinople, ayant semé de morts et d'agonisants le long chemin de leur calvaire.»
Il est vrai, le séjour des alliés dans Salonique a quelque peu terni leur auréole. Salonique n'est pas un lieu perdu, comme tant de villages de l'intérieur, et il y avait là des Français dont les yeux forcément se sont ouverts. Les vexations contre un officier de notre marine de guerre ont commencé de refroidir l'enthousiasme pour les «libérateurs». Ensuite, au lendemain de leur arrivée, les Grecs, pour quelques malédictions poussées à leur passage, ont fait feu sur la foule sans armes et tué cinq cents personnes (de _la populace turque_, pour employer l'heureuse expression de certain reporter). Et puis, tout aussitôt, le Consulat de France a été débordé par les justes plaintes de nos compatriotes. On connaît, entre autres aventures, celle de cette Française, madame Simon, coupable d'avoir donné, sur le pas de sa porte, un morceau de pain et un verre d'eau à de pauvres Turcs, et odieusement brutalisée, pour ce fait, par un officier grec qui ne craignit pas d'arracher à ces affamés l'humble aumône. Voici d'ailleurs ce que m'écrit un négociant français de passage à Salonique:
«Guidée par des compatriotes levantins, délateurs infatigables, l'armée grecque pénètre, par bandes d'apaches, d'abord chez les Juifs,--ils sont ici près de quatre-vingt mille, parlant le français, aimant la France,--qu'ils accusent de les empoisonner! Là, ils font sortir les hommes des maisons, les ligotent, les frappent, les massacrent parfois, puis s'en retournent violer les femmes. Ailleurs, partout, ils brisent les portes et, baïonnette au canon, se font remettre l'argent, même celui du pain des pauvres.
»Ce sont encore les inoffensifs citadins qu'on fouille en pleine rue; les malheureux soldats ottomans auxquels on enlève leurs derniers centimes, leur montre et jusqu'à leurs vêtements. C'est un major turc qu'on dépouille et qu'on soufflette; un autre officier qu'on veut forcer à embrasser le drapeau hellène; des prisonniers laissés à la pluie, dans la boue, sans pain et implorant un peu d'eau pour apaiser leur fièvre: «Sou! Sou!» (De l'eau! De l'eau!) et qu'on repousse à coups de crosse.»
Et les officiers français du _Bruix_ étaient là, qui ont vu des soldats serbes et grecs crever les yeux à des prisonniers turcs...
De ces prouesses, nos journaux ont cependant l'air enfin de s'émouvoir. Oui, il eût mieux valu, pour le bon renom des nouveaux Croisés, que tout continuât de se passer en catimini, au fin fond des provinces; la légende de leur mansuétude se serait mieux conservée.
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Somme toute, si les Turcs ont commis des excès parfois, _le moins_ qu'on puisse dire des alliés, c'est qu'ils en ont commis tout autant et qu'il est plus difficile de leur accorder le bénéfice des circonstances atténuantes. Ces peuples, qui s'exécraient depuis des siècles, se sont fait la guerre comme au Moyen âge, avec cette différence qu'ils disposaient d'armes infiniment plus meurtrières.
Eh! le Moyen âge avait du bon; la Croix rouge ni le Croissant rouge ne fonctionnaient encore; on ne ramassait pas les blessés pour prolonger, à force de soins maternels, leurs pauvres existences mutilées; mais on blessait tellement moins! On ignorait en ce temps-là nos armes qui fauchent cent hommes par seconde, et les pires guerres d'alors ne donnaient pas le vingtième des cadavres qui gisent à cette heure sur les champs de la Thrace. Je ne vois donc vraiment pas qu'il y ait tant lieu de crier hurrah pour «la civilisation et le progrès».